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Full text of "Oeuvres complètes"

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I 


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3 


ŒUVKES  COMPLETES  DE   VICTOR  HUGO 


OCEAN 


TAS   DE   PIERRES 


IL  A  ETE  TIRE  A  PART 

5  exemplaires  sur  papier  du  Japon,  numérotés  de  i  à  5 
5  exemplaires  sur  papier  de  Chine,  numérotés  de  6  à  10 
40  exemplaires  sur  papier  de  Hollande,  numérotés  de  11  à  jo 
300  exemplaires  sur  papier  vélin  du  Marais,  numérotés  de  51  à  350 


VICTOR  HUGO 


OCEAN 


\r/,/ 


TAS   DE   PIERRES 


ALBIN  MICHEL  -  PARIS 


IMPRIMÉ 

PAK 

L'IMPRIMERIE  NATIONALE 


EDITE 

PAR 

LA   LIBRAIRIE    OLLENDORF 


MDCCCCXLII 


7 


AVERTISSEMENT  DE  L'EDITEUR. 


Au  moment  d'éditer  ce  volume,  nous  nous  sommes  heurté 
à  de  grandes  difficultés.  Le  testament  de  Victor  Hugo  nous 
prescrivait  de  publier  intégralement  tous  les  inédits.  Nous 
avons  restitué  à  chaque  œuvre,  sous  forme  de  Reliquat,  tout 
ce  qui  en  avait  été  élagué  au  moment  de  la  publication  par 
l'auteur;  en  outre,  nous  avons,  dans  cette  édition,  enrichi 
chaque  volume  posthume  de  chapitres  nouveaux  et  de  nom- 
breuses poésies.  Quant  à  ce  qui  ne  s'incorporait  pas  aux 
livres  déjà  parus,  nous  désirions  l'offrir  aux  lecteurs  en  deux 
volumes  :  Océan  vers^  Océan  prose,  contenant  chacun  une  impor- 
tante partie  de  ces  Tas  de  Pierres  qui  nous  donnent  en  raccourci 
toute  la  pensée  de  Victor  Hugo,  en  prose  et  en  vers,  dans  tous 
les  domaines  et  sur  les  sujets  les  plus  variés. 

Mais,  et  c'est  ici  que  commence  notre  embarras,  nous  avons 
déjà,  nous  conformant  à  la  volonté  de  Victor  Hugo,  pubHé 
un  volume  de  Théâtre  inédit  qui  ne  figurait  pas  au  prospectus 
de  cette  édition  et  qui,  par  conséquent,  est  venu  en  sur- 
nombre. L'éditeur  en  est  réduit  à  ce  dilemme  :  ou  supprimer 
la  Corre^ondance,  au  mépris  des  engagements  pris  envers  les 
souscripteurs,  ou  limiter  à  un  seul  volume,  vers  et  prose,  les 
inédits  restants.  C'est  à  ce  dernier  parti  que  nous  nous  sommes 
arrêté. 

Nous  divisons  ce  volume  en  deux  parts  :   i"  Océan,  prose 


8  OCÉAN. 

et  vers,  poésies  et  fragments  importants  de  1816  à  1883;  2°  Tas 
de  Purres^^\  Les  onze  dossiers  de  vers  et  les  vingt-quatre  dos- 
siers de  prose  de  Tas  de  Pierres  nous  fournissent  une  ample 
moisson  inédite. 

Enfin,  nous  donnons,  comme  nous  l'avons  déjà  fait  dans 
cette  édition  pour  le  Théâtre  inéditj  un  aperçu  des  Plans,  prose 
et  vers. 

Nous  nous  sommes  efforcé  dans  notre  choix  de  présenter 
la  pensée  de  Victor  Hugo  dans  tous  les  genres  auxquels  elle 
s'est  arrêtée  et  sous  tous  ses  aspects. 


O  On  en  a  déjà  pu  lire  de  nombreux  extraits  dans  le  Reliquat  de  Uttétatiite  et 
Philosophif  mêlées  et  dans  le  texte  de  VoU-scri^tinn  de  ma  vie  et  de  Derntere  Gerbe. 


1 


OCEAN 


VERS 


CONTE. 

A  Montmartre  un  beau  jour  se  tint  une  assemblée. 

Là,  (comme  vous  le  jugez  bien) 
Des  plats  rimeurs  la  troupe  est  appelée. 
(Tout  rimeur  de  Montmartre  est  de  droit  citoyen; 
Tandis  que  tout  poëte  habite  le  Parnasse.) 

Dès  que  chacun  a  pris  sa  place, 
Aliboron  se  lève  et  tousse  quatre  fois. 
Puis  d'un  triple  hi-han  fait  retentir  la  salle. 
Et,  dressant  l'ornement  qui  sur  son  front  s'étale. 
Il  fait  tonner  ainsi  son  éclatante  voix  : 

((Chers  amis,  que  chaque  confrère 
((De  ses  talents  nous  prête  la  lumière 

((Pour  former  la  perle  des  sots, 
((Mais  des  plus  sots  qui  soient  dans  la  nature  entière». 

Pompignanf')  se  lève  à  ces  mots, 
Pompignan  qui  jadis  dans  sa  verve  stérile. 
Aux  cordes  de  sa  lyre  osa  lier  Virgile  5 
À  ses  traits  renfrognés,  à  son  triste  hi-han, 

'"'  On  connaît  sa  piètre  traduction  des  Géor^ques.  [Note  de  Ui^or  Hu^.) 


12  OCÉAN. 

Sans  peine  on  reconnaît  le  docte  Pompignan. 
«Aliboron,  dit-il,  quelle  est  votre  insolence? 
«Vous  parlez  de  former  un  sot  par  excellence, 
«Eh!  ne  suis-je  plus  moi?  Répondez.  Voudrait-on 

«Me  disputer  un  si  beau  nom?» 
Tout  se  tait  au  discours  du  fougueux  Pompignan. 

Soudain  l'impétueux  AignanC) 
S'écrie  en  secouant  ses  immenses  oreilles  : 
«Mais  vos  prétentions  sont  vraiment  sans  pareilles, 

«Mon  cher  Lefranc,  perdez- vous  la  raison? 
«Vous  le  savez,  c'est  moi  dont  la  muse  éphémère 

«Osa  marcher  sur  les  traces  d'Homère; 

«C'est  donc  de  moi  que  parle  Aliboron.» 

Alors  on  vit  et  Lesuire  (^)  et  Lemierre  (') 
Et  Rouchert*'  et  Masson(^)  et  maint  autre  rimeur. 
Pour  quereller  sortir  de  leur  poussière. 
Un  mot  seul  met  tout  Afontwartre  en  ruweurt*). 
Aliboron  qui  suscita  l'orage 
De  la  sagesse  emprunte  le  secours. 
Et  pour  calmer  leur  insipide  rage, 
Avec  douceur  il  leur  tient  ce  discours  : 


'"'  Traducteur  de  V Iliade  en  vers. 

'*'  Auteur  du  poëme  du  Nouveau  Monde  en  24  chants,  dont  23  n'ont,  je  crois, 
jamais  été  lus. 

'''  On  connaît  la  dureté  et  le  peu  d'harmonie  des  vers  de  cet  auteur. 
'*'  Auteur  d'un  piteux  poëme  des  Mois. 

'*'  Chantre  enroué  des  Helvétiens;  on  jugera  de  son  talent  par  ces  vers  où,  dans 
le  genre  héroïque,  il  dit  de  Gessler  : 

Il  fait  aussitôt  dans  la  place 
Planter  la  lance  d'un  drapeau. 
Sur  la  pointe  il  veut  que  l'on  place 
Son  plus  magnifique  chapeau. 
Et  celui-ci  où,  en  parlant  d'un  tyran  qui  tourmentait  ses  vassaux,  il  s'écrie  : 
Dans  des  vases  dorés  il  buvait  leur  sueur  ! 

{Notes  de  UiElor  Hugo.  ) 
'*'  Les  m  en  italiques  sont  soulignes  dans  le  manuscrit.  {Note  de  l'Éditeur.) 


CONTE.  13 

«Mes  chers  enfants,  (ce  nom  convient  à  mon  long  âge,) 
«Aucun  de  vous  n'a  tort;  vous  avez  tous  raison; 

«(Des  effets  sûrs  prouvent  ce  que  j'avance) 
«Et  tous  de  sot  des  sots  vous  méritez  le  nom; 

«Mais  fiez-vous  à  mon  expérience, 

«Formons  un  sot  encor  plus  sot  que  nous. 
«De  nos  talents  divers  ornons  l'esprit  d'un  autre, 
«Et  s'il  a  des  succès,  n'en  soyons  point  jaloux, 

«Puisque  sa  gloire  augmentera  la  nôtre.» 

Il  dit,  et  des  hi-han  mille  fois  répétés 
Montrent  qu'on  applaudit  à  sa  rare  éloquence. 
On  se  repent  des  coups  qu'on  a  portés. 
Et  tout  rentre  dans  le  silence. 
Aliboron  reprend  :  «Vous  voyez  sur  mon  front 
«Se  jouer  fièrement  deux  superbes  oreilles; 
«Eh  bien,  à  notre  sot,  j'en  promets  deux  pareilles!» 
On  applaudit  encore  au  docte  Aliboron. 

Lors  Pompignan  saluant  l'auditoire, 
Brait  ces  mots  :  «  Moi ,  Messieurs ,  j  e  lui  promets  ma  gloire , 
«  S'il  consent  d'imiter  mon  style  plat  et  lourd.  » 

Aignan  se  lève  et  salue  à  son  tour  : 
«A  ce  bijou,  dit-il,  je  lègue  mon  audace, 
«Il  sera  l'ennemi  de  Virgile  et  d'Horace.» 

«Je  lui  promets  aussi,  s'écrie  alors  Masson, 

«Toute  la  roideur  helvétique, 
«Mes  jeux  de  mots,  et  ma  Minerve  étique, 
«Qui  fait  si  bien  les  vers  sans  rime  ni  raison.» 

Lemierre  ajoute  :  «Et  moi,  je  donne  à  ce  mignon 
«Le  compas  ennuyeux  de  la  monotonie, 
«Et  le  talent  de  heurter  l'harmonie.» 


14  OCÉAN. 

Lesuire,  prétendant  lui  faire  aussi  son  don. 

Crie  avec  un  ton  d'arrogance  : 
«C'est  moi  qui  composai  le  Nouvel  Univers, 

«Que  devant  moi  tout  s'incline  en  silence! 
«Je  veux  que  ce  phénix  ignore  la  cadence, 

«Et,  qu'héritier  de  ma  sèche  abondance, 
«Il  dise  toujours  peu,  mais  en  beaucoup  de  vers.» 

A  cette  musc  encore  non  éclose 
Chaque  rimeur  donna  quelqu'un  de  ses  travers. 
Enfin  la  séance  fut  close. 

Le  fruit  de  tant  de  soins  parut  bientôt  au  jour. 
Qu'était-ce?  Devinez...  Mais  encor  quoi?...  Baourt'). 


'"'  Si  je  ne  dis  rien  de  nouveau  au  lecteur,  il  me  pardonnera  d'abord  à  cause  de 
la  faiblesse  de  mon  âge  et  de  mon  esprit,  et  ensuite  en  raison  du  peu  de  temps  que 
j'ai  mis  à  composer  cette  pièce  qui  a  été  l'ouvrage  d'une  setilc  nuit,  celle  du 
14  septembre  1816.  {Nott  Je  UiHor  Hugo.) 


II 


PROMENADE  NOCTURNE. 


Commencé  en  janvier  1817. 
Achevé  en  mars  1817. 


La  cloche  tremblante  et  lointaine 
Six  fois  d'un  son  mourant  a  frappé  les  échos. 

Et  le  mobile  azur  des  flots 
Reflète  en  vacillant  la  lueur  incertaine 

De  l'astre  argenté  du  repos. 

Il  est  temps  de  quitter  la  rive, 

Partons. . .  au  doux  chant  des  oiseaux 

Se  mêle  le  doux  bruit  des  eaux 
Que  rase  en  murmurant  ma  barque  fugitive  ; 
Entre  mes  mains  la  rame  est  inactive. 

Je  prête  une  oreille  attentive. . . 

Déjà  du  ramier  amoureux 

Je  n'entends  plus  la  voix  plaintive; 
Le  bois,  muet  témoin  de  ses  cris  douloureux. 
Comme  la  rive  a  fui  devant  mes  yeux. 

Mon  esquif  vole. . .  plus  j'avance, 

Plus  un  morne  et  triste  silence 
Semble  d'un  crêpe  obscur  entourer  ces  beaux  lieux. 


I6  OCÉAN. 

Ces  beaux  lieux,  ils  ont  fui!. ,.  déjà  de  frais  ombrages. 

De  verts  gazons,  de  frais  bocages 
N'enchantent  plus  mes  inquiets  regards; 

La  nature  sur  le  rivage. 

Dans  son  faste  brut  et  sauvage. 

Se  montre  à  moi  de  toutes  parts. 
Ici,  se  déployant  en  longs  amphithéâtres. 
Des  rochers  menaçants,  confusément  épars. 
Obscurcissent  les  yeux  de  leurs  cimes  grisâtres 

Que  chargent  d'éternels  brouillards. 
Des  pins,  au  noir  feuillage,  aussi  vieux  que  les  mondes. 

Hérissent  leurs  sommets  neigeux; 
Sous  les  replis  obscurs  de  leurs  voûtes  profondes, 

Mugissent  les  vents  orageux; 
Et,  sous  leurs  sombres  flancs,  des  lacs  marécageux 
Balancent  lentement  leurs  limoneuses  ondes. 

Leur  aspect  inspire  l'horreur. . . 
On  croit  voir  ces  titans,  fiers  enfants  de  la  terre. 

Qui,  jusqu'au  séjour  du  tonnerre. 

Osèrent  porter  leur  fureur; 

L'œil,  dans  ces  masses  sourcilleuses. 
Croit  distinguer  leurs  têtes  orgueilleuses 

Qu'écrasa  le  foudre  vengeur. 
Là,  me  dis-je  en  tremblant,  là,  sont  leurs  bras  énormes. 

Là,  reposent  leurs  fronts  difformes. 

Ces  vieux  pins  furent  leurs  cheveux. 
Ici,  leurs  corps  vaincus  et  leurs  membres  nerveux, 
Immenses,  de  leur  poids  couvrant  au  loin  la  terre'''. 
Roulèrent,  sillonnés  des  flèches  du  tonnerre. 

Mais  loin  de  ces  lieux  effrayants 
M'entraîne  ma  barque  légère. 
Ici,  sur  des  rochers  bruyants 
Un  torrent  roule  une  onde  toujours  claire; 


(') 


Immenses,  ébranlant  la  terre.  {Uariante  mite  en  note  du  tiianuscrit.) 


PROMENADE  NOCTURNE.  17 

Sur  ces  vieux  rocs  que  la  mousse  a  couverts, 
Et  dont  le  front  se  voûte  en  superbes  arcades. 

Chargé  du  tribut  des  hivers. 
Il  gronde,  écume,  tombe  en  brillantes  cascades. 

Et  jaillit  au  loin  dans  les  airs. 

Sur  cette  nappe  éblouissante , 
Phébé  jette  en  tremblant  ses  obliques  rayons; 
J'admire  de  ces  lieux  la  grandeur  imposante. 
Mais  sa  peinture  échappe  à  mes  faibles  crayon^. 
Que  vois-je?  quelles  sont  ces  ruines  antiques, 

Ces  vieux  créneaux,  ces  vastes  tours. 
Et  ces  vitraux  brisés  et  ces  porches  gothiques. 
Et  ces  murs  dont  la  lune  argenté  les  contours? 
Sous  ces  remparts  détruits,  sous  ces  sombres  portiques,  • 

L'Aquilon  en  sifflant  s'engouffre  avec  fureur. 

Et  l'orfraie,  aux  chants  prophétiques. 
Trouble  de  ces  donjons  la  ténébreuse  horreur. . . 
Mes  cheveux  sur  mon  front  se  dressent...  O  terreur! 

A  ces  cris  plaintifs  et  funèbres, 

La  chouette,  au  sein  des  ténèbres. 

Mêle  ses  sinistres  accents. 

Et  mon  œil,  qu'égare  la  crainte. 
Sous  cette  voûte  obscure  où  retentit  sa  plainte 
Croit  voir  errer  encor  des  spectres  menaçants. 

Ossian,  si  j'avais  ton  génie  et  ta  lyre. 
En  contemplant  ces  immenses  débris 

Peut-être  on  me  verrait  décrire 
Tout  ce  qu'ont  vu  ces  superbes  lambris. 

Ma  voix  d'une  autre  Eviralline 
Sur  de  lugubres  tons  redirait  le  malheur; 
Et  mon  pied  heurterait  la  cuirasse  divine 
Qui  d'un  nouveau  Fingal  seconda  la  valeur. 

Sous  ces  silencieux  décombres. 

Mes  chants  feraient  errer  les  ombres 


2 


l8  OCÉAN. 

De  nos  aïeux,  rentrant  aux  salles  des  festins, 
Et,  dégagés  des  mortelles  entraves. 

Buvant  dans  la  coupe  des  braves 

L'oubli  des  terrestres  destins. 

Mais  hélas!  ma  muse  modeste 

Ne  sait  pas  chanter  les  héros. 
Ni,  les  cheveux  épars  sous  un  crêpe  funeste, 
En  de  tristes  accords  gémir  sur  leurs  tombeaux. 

Cependant  la  chaste  Diane 

Descend  de  la  voûte  des  cieux, 

Sur  un  nuage  diaphane 

Glisse  son  disque  radieux. 

Déjà   sa  lueur  vacillante 
A  l'approche  du  jour  décroît  et  s'affaiblit; 

Déjà  l'étoile  scintillante 

Sur  le  trône  des  airs  pâlit 
Et  la  nuit,  repliant  sa  ceinture  brillante. 

Au  sein  des  mers  s'ensevelit) 
Devant  mes  yeux  dans  la  plaine  riante , 

Tout  s'anime,  tout  s'embellit. 

L'aubw  a  doré  la  rive  orientale  : 

Son  haleine  rend  l'air  plus  pur, 

La  jeune  amante  de  Céphale 

Des  vives  couleurs  de  l'opale 

Du  ciel  a  coloré  l'azur  ('). 
Longtemps  enveloppé  dans  une  nuit  fatale. 
Le  lys,  levant  au  ciel  sa  couronne  royale. 
Domine  au  loin  sur  l'empire  des  fleurs. 

Et  par  la  blancheur  qu'il  étale 

Et  par  les  doux  parfums  qu'exhale 
Le  sein  voluptueux  de  son  brillant  pétale  (•^). 

'''  Peint  les  vastes  champs  de  l'azur.  {^Variante  mist  en  itott  au  bas  du  maauurit.) 

'*'  Ce  vers  et  les  trois  qui  précèdent  sont  marqués  d'une  accolade  avec  cette   note 

de  Victor  Ilugo  en   marge   :  Vers  proscrits  par  Eugène  à  cause  âc  pétale.  [Note  Je 

l'Editeur.) 


PROMENADE  NOCTURNE.  19 

Au  noble  éclat  du  lys  mariant  ses  couleurs, 

La  rose,  son  humble  rivale. 
Penche  languissamment  sa  tête  virginale; 
Sur  sa  feuille  entrouverte  on  voit  trembler  les  pleurs 

Que  verse  l'aube  matinale. 

Hôtes  ailés  des  bois,  commencez  vos  concerts,  ' 

Chantez  l'astre  éclatant  du  monde. 

Chantez  le  roi  de  l'univers. 

Il  va  sortir  du  sein  de  l'onde. 
Hôtes  ailés  des  bois,  commencez  vos  concerts! 

Son  orbe  étincelant  au-dessus  des  campagnes 

S'élève,  ceint  de  pourpre  et  d'or, 

Monte  à  demi,  s'élève  encor. 
Et  teint  d'un  rouge  ardent  le  faîte  des  montagnes. 

Hôtes  ailés  des  bois,  redoublez  vos  concerts, 

Chantez  l'astre  éclatant  du  monde. 

Chantez  le  roi  de  l'univers. 

Il  est  sorti  du  sein  de  l'onde. 
Hôtes  ailés  des  bois,  redoublez  vos  concerts! 

Bientôt,  dans  sa  marche  altière. 
Vainqueur  des  sombres  hivers, 
De  flots  brûlants  de  lumière. 
Cet  astre  inonde  les  airs; 
Aux  champs  il  rend  leur  parure. 

Son  aspect  de  la  nature 
Ranime  le  vaste  corps; 
Je  le  contemple;  il  m'inspire. 
Et  déjà  mon  luth  soupir 
De  moins  timides  accords. 


20  OCEAN. 

Oui,  je  veux  dans  mes  vers  pleins  d'une  noble  audace. 

Chanter  sa  gloire  et  sa  splendeur; 

Je  veux  du  maître  du  Parnasse 
Par  lui-même  inspiré  célébrer  la  grandeur; 
De  lauriers  immortels  je  veux  ceindre  ma  tête; 
Je  veux  encor. . .  Mais  quoi  !  quelle  ardeur  indiscrète 

Vient  tout  à  coup  me  transporter? 

C'en  est  fait,  mon  esquif  s'arrête. 

Muse,  il  est  temps  de  t'arrêter. 


III 


LE  TEMPS  ET  LES  CITES. 


ODE. 


Du  3  au  5  avril  1817. 

în  se  marna  ruiint 
Luc.  Vhaks. 


Tout  change,  tout  périt,  tout  tombe. 
Le  Temps  fait  crouler  les  états; 
Le  Temps  entraîne  vers  la  tombe 
Les  héros  et  les  potentats; 
Soumis  au  destin  qui  l'enchaîne. 
L'homme  n'est  rien;  sa  grandeur  vaine 
Comme  l'éclair  brille  et  s'enfuit; 
En  vain  aux  fastes  de  mémoire 
Croit-il  éterniser  sa  gloire; 
Le  Temps  accourt  :  tout  est  détruit. 

Le  Temps  fuit  d'une  aile  légère; 
Crains-le,  mortel  :  vois  ton  néant, 
Ne  tente  pas,  fils  de  la  Terre, 
D'arrêter  ce  sombre  géant. . . 
Mais  déjà  ton  courroux  s'enflamme. 
Insecte  rampant  !  dans  ton  âme 
Qui  donc  a  versé  tant  d'orgueil? 


^   22  OCÉAN. 

Quoi  !  tu  braves  ce  dieu  suprême. 
Lorsque  ta  puissance  elle-même 
Est  tributaire  du  cercueil  ! 

Tu  dis  au  Temps  :  je  suis  ton  maître. 

Obéis-moi,  suspens  tes  pas; 

Que  tout  ce  que  mon  bras  fait  naître 

Ne  soit  point  sujet  au  trépas. 

Cités,  monuments  de  ma  gloire, 

Levez-vous  :  portez  ma  mémoire 

Jusques  à  la  postérité; 

Échappez  aux  coups  de  la  Parque, 

Levez-vous  :  le  mortel  vous  marque 

Du  sceau  de  l'immortalité. 


D'un  air  farouche  et  taciturne. 
Sourd  à  ton  impuissant  courroux , 
Sans  s'arrêter,  le  vieux  Saturne 
Ne  te  répond  que  par  ses  coups. 
Reine  des  cités,  ô  Palmyre, 
Tu  croyais  fonder  ton  empire 
Sur  mille  siècles  écoulés; 
Du  Temps  tu  deviens  la  conquête. 
Du  pied  il  a  frappé  ta  tête. . . 
Et  tes  remparts  sont  écroulés. 

Où  sont  tes  murs,  ville  superbe? 

Où  sont  tes  somptueux  lambris? 

Sur  des  monceaux  de  pierre  et  d'herbe, 

Errant,  je  cherche  tes  débris. 

Je  crois  encor,  sous  tes  vieux  porches , 

Voir  Bellonc,  agitant  ses  torches. 

Annoncer  ta  chute  aux  humains. 

Et  dire  à  la  terre  étonnée  : 

Ainsi,  mortels,  une  journée 

Voit  périr  l'œuvre  de  vos  mains. 


LE  TEMPS  ET  LES  CITES.  23 

Et  toi,  pompeuse  Babylone, 
Toi  qu'illustra  Se'miramis, 
Toi  qui  brisas  devant  ton  trône 
L'orgueil  de  cent  rois  ennemis; 
Tu  n'es  plus,  merveille  du  monde; 
Le  Temps,  dans  une  nuit  profonde, 
T'a  plongée,  hélas!  pour  toujours; 
En  vain  j'interroge  .ta  trace  : 
Mon  œil  ne  peut  trouver  la  place 
Où  s'élevaient  tes  vastes  tours. 

Le  pouvoir  du  Temps  se  déploie 
Jusque  sur  l'ouvrage  des  dieux. 
Cité  d'Hector,  superbe  Troie, 
Où  sont  tes  remparts  orgueilleux  ? 
Tes  palais,  tant  vantés  d'Homère, 
Perdant  leur  éclat  éphémère. 
Font  place  à  des  toits  de  pasteurs  ; 
Et,  devenu  ruisseau,  le  Xanthe, 
Penché  sur  son  urne  pesante. 
Pleure  ses  flots  dévastateurs. 

Quels  sont  ces  immenses  décombres, 
Ces  murs  déserts  et  spacieux, 
Ces  remparts,  ces  portiques  sombres. 
Et  ces  palais  silencieux? 
Là  fut  Carthage  :  sa  puissance 
Longtemps  balança  la  vaillance 
Des  fiers  enfants  de  Romulus; 
Carthage,  en  conquérants  féconde. 
Voulait  donner  des  lois  au  monde. 
Et  Carthage  déjà  n'est  plus. 

Monuments  de  notre  faiblesse, 

Tyr,  Numance,  Persépolis, 

Dans  le  gouffre  où  le  Temps  vous  presse 


24  OCEAN. 

Vos  restes  sont  ensevelis. 
Seule,  une  cité  semble  encore 
De'fier  le  Temps  qui  de'vore 
Les  plus  florissantes  cités; 
Et  Rome,  veuve  de  sa  gloire. 
Survit,  pour  dernière  victoire. 
Aux  royaumes  qu'elle  a  domptes. 

Mais  peut-être  bientôt  le  Tibre 
Lui-même,  dans  ses  flots  surpris 
De  cette  cité  jadis  libre 
Réfléchira-t-il  les  débris  <•). 
Peut-être  un  jour  le  lierre  et  l'herbe 
De  ce  Capitole  superbe 
Ombrageront-ils  les  remparts; 
Et  peut-être  un  berger  champêtre 
Verra-t-il  ses  fiers  taureaux  paître 
Sur  les  vieux  tombeaux  des  Césars. 

Ah  !  que  ne  peut  le  Temps  agile 
Sur  les  ouvrages  des  humains? 
Il  se  rit  du  pouvoir  fragile 
Que  le  sort  a  mis  dans  nos  mains. 
Armé  de  sa  faulx  triomphante , 
Sans  cesse  il  détruit,  il  enfante 
Les  empires  les  plus  fameux; 
Et  sur  les  siècles  qu'il  dévore. 
Élève  des  siècles  encore 
Qui  bientôt  passeront  comme  eux. 

Vous  sur  qui  s'entassent  les  âges, 
.  Du  Nil  colosses  monstrueux. 
Des  rois  mortels  mortels  ouvrages. 


'"'  Cette  idée  neuve,  la  seule  qui  soit  dans  l'ode,  ne  m'appartient  pas.  Je  l'ai  pui- 
sée dans  de  mauvais  vers  d'un  Almanach  des  Muscs.  Il  faut  rendre  ^  César. . .  [Note  du 
manuscrit.  ) 


LE  TEMPS   ET  LES   CITES. 

Vous  tomberez,  monts  orgueilleux! 
Tu  tomberas,  vaste  Lutèce; 
Tes  champs  où  règne  la  mollesse 
Seront  un  jour  des  champs  déserts; 
Tous  ces  monuments  qu'on  renomme. 
Qu'a  créés  et  qu'admire  l'homme. 
Disparaîtront  de  l'univers. 

Mais  d'une  cité  périssable 
Si  le  sort  compte  les  instants , 
II  est  un  pouvoir  plus  durable 
Qui  seul  peut  défier  le  Temps  ; 
C'est  le  Génie  :  en  vain  Saturne 
L'entraîne,  d'un  air  taciturne. 
Au  gouffre  ouvert  devant  ses  pas; 
Il  brave  sa  faulx  étonnée. 
Et  sur  la  terre  prosternée 
Lève  un  fi-ont,  exempt  du  trépas. 

Son  trône  s'élève  et  subsiste 
Sur  les  empires  ébranlés; 
Ilion  fuit,  Homère  existe. 
Et  trois  mille  ans  sont  écoulés. 
En  vain  gronde  à  ses  pieds  l'envie; 
Sûr  de  son  éternelle  vie , 
Il  la  surmonte  avec  fierté; 
Et  sur  les  ailes  de  la  gloire. 
Il  vole,  au  temple  de  Mémoire, 
Conquérir  l'Immortalité. 


26  OCÉAN. 


IV 


A  D'INDULGENTES  LECTRICES  O. 

21  octobre  1817. 

A 

O  VOUS,  dont  l'aimable  indulgence 
D'un  coup  d'œil  daigna  me  flatter, 
Pardonnez,  ma  reconnaissance 
N'ose  et  ne  saurait  éclater. 
Ah!  privé  de  votre  présence, 
Sans  vous  voir  puis-je  vous  chanter  ? 
Votre  aspect  seul  serait  ma  muse , 
Seul,  il  m'inspirerait  des  airs 
Dignes  de  vous ,  mais  quelle  excuse  ! 
Si  je  vous  voyais,  je  m'abuse, 
Songerais-je  à  faire  des  vers? 


''\  Je  viens  d'apprendre  que  la  chute  de  ce  madrigal  appartient  à  Segrais.  [Nofe  du 
tnanuicrit.  ) 


SUR  M.  D... 
Traducteur  d'Horace,  prôné  quand  il  était  ministre. 


27  octobre  1817. 


D. . .  le  plat  eut  le  tort  autrefois 
D'être  ministre  et  poëte  à  la  fois  5 
Or  le  public,  capricieux  arbitre, 
Ne  lui  donna  jamais  son  juste  titre. 
Ministre  il  fut  :  louange  a  bon  accès , 
Ses  vers  on  lut,  pour  qu'il  lût  les  placetsj 
Chacun  se  dit  :  ce  ministre  est  poëte. 
Dame  Fortune  a  tourné  sa  girouette, 
Il  n'est  plus  rien  :  on  s'étonne  à  l'excès 
Non  de  ses  vers,  mais  bien  de  leur  succès. 
En  les  lisant,  par  un  retour  sinistre. 
Chacun  se  dit  :  ce  rimeur  est  ministre. 


28  OCÉAN. 


VI 

LE  DÉSIR  DE  LA  GLOIRE. 

ODE. 


Me  vero  prinmm  diilces 
iiiite  omnia  MiiSit . 

ViRG.  G. 
Nuit  du  2  au  3  février  i8i8. 


L'amant  de  la  docte  Uranie, 
Né  mortel,  mais  brisant  ses  fers, 
Mesure  la  voûte  infinie 
De  l'abîme  infini  des  airs. 
Il  franchit  les  plaines  profondes, 
Il  va  planer  parmi  les  mondes, 
Son  œil  cherche  à  les  pénétrer; 
Mais  Dieu,  qui  voulut  le  surprendre, 
Dieu  lui  défend  de  les  comprendre. 
Et  le  force  à  les  admirer. 

Astres  qui  rayonnez  dans  l'ombre. 
Où  roulent  vos  orbes  errants  ? 
Qui  sema  vos  sphères  sans  nombre 
Sur  tant  de  cercles  différents  ? 
Sept  astres  brillent  pour  Saturne, 
Saturne,  en  sa  marche  nocturne. 
Du  soleil  suit  le  disque  d'or; 


LE  DÉSIR  DE  LA  GLOIRE.  29 

Et  peut-être  cet  astre  immense 
Ressent  lui-même  la  puissance 
D'un  astre,  plus  immense  encor. 

Vaste  loi,  qu'à  peine  soupçonne 
L'étroite  raison  des  humains! 
Dieu,  malgré  les  biens  qu'il  nous  donne. 
Nous  cache  l'œuvre  de  ses  mains. 
Mondes,  quelle  est  votre  structure? 
Qiie  dis-je  ?  ah  !  toujours  leur  nature 
Confondra  mes  faibles  esprits  ; 
Nos  regards  y  peuvent  atteindre. 
Mais  nos  yeux  les  verront  s'éteindre 
Avant  de  les  avoir  compris. 

Peut-être,  au  sortir  de  la  vie, 
Va-t-on  sur  ces  globes  nouveaux. 
Couler  des  jours  dignes  d'envie. 
Et  triompher  de  ses  rivaux; 
S'il  en  est  ainsi,  viens,  ma  lyre. 
Je  vais  changer,  dans  mon  délire. 
Ce  beau  songe  en  réalité; 
Chantons,  et  si  tu  me  secondes. 
Je  veux,  dans  chacun  de  ces  mondes. 
Conquérir  l'immortalité. 

Oh  !  si  je  pouvais  à  Pindare 
Ravir  son  indomptable  essor. 
Vous  entendriez  ma  cythare, 
Soleils,  qui  m'ignorez  encor! 
Porté  sur  l'aile  du  génie, 
La  Terre,  loin  de  moi  bannie. 
S'enfuirait  dans  les  cieux  déserts. 
Et  j'irais,  près  de  vos  contrées. 
Au  concert  des  harpes  sacrées 
Marier  mes  brûlants  concerts. 


30  OCÉAN. 

Vous,  dont  nous  ne  pouvons  connaître 
La  marche  ni  les  attributs, 
Astres,  vous  ignorez  peut-être 
Ce  qu'est  un  suivant  de  Phébusj 
Jamais  chez  vous  l'ardent  Alcée 
A-t-il  fait  jaillir  la  pensée 
Des  flots  d'un  lyrique  courroux? 
Astres,  dont  le  feu  nous  éclaire. 
Parlez,  avez-vous  un  Homère 
Dont  le  nom  vive  plus  que  vous  ? 

Le  Nil,  dans  son  immense  course. 
Arrosant  cent  climats  divers. 
Sans  jamais  épuiser  sa  source. 
Va  sans  cesse  grossir  les  mers; 
Plus  il  se  gonfle,  plus  il  gronde. 
Plus  le  sol  heureux  qu'il  féconde 
Bénit  la  fureur  de  ses  eaux; 
Du  Temps  il  craint  peu  les  ravages, 
Il  a  vu  s'écouler  les  âges 
Comme  il  voit  s'écouler  ses  flots. 

Tel,  dans  des  torrents  d'harmonie 
Nourrissant  son  fougueux  transport. 
Un  chantre,  inspiré  du  génie. 
En  s'épanchant,  s'accroît  encor; 
11  monte,  il  s'élève,  il  bouillonne. 
Le  Parnasse  à  sa  voix  s'étoime. 
L'envie  en  murmurant  a  fui; 
Lui-même  il  survit  à  sa  cendre. 
Tout  l'admire,  et  pour  mieux  l'entendre 
Le  Temps  s'arrête  devant  luL 

J'ai  vu  Rousseau,  dans  son  délire, 
Charmer  tout  le  sacré  vallon; 
Je  l'ai  vu  tirer  de  sa  lyre 


LE  DESIR  DE  LA  GLOIRE.  31 

Des  accords  dignes  d'Apollon; 
Des  hauteurs  de  la  double  cime. 
Je  l'ai  vu,  brillant  et  sublime. 
S'égarer  au  loin  dans  les  cieux; 
Aux  pieds  du  maître  du  tonnerre 
Ainsi  l'aigle,  fuyant  la  terre, 
Porte  son  vol  audacieux. 


Aussi  mille  siècles  de  gloire 

De  leurs  veilles  seront  le  prix; 

Aux  fastes  sacrés  de  mémoire 

Rayonneront  leurs  noms  chéris;  ' 

O  Gloire,  ô  déité  puissante, 

Accorde  à  celui  qui  te  chante 

Une  place  dans  l'avenir; 

Gloire,  c'est  à  toi  que  j'aspire; 

Ah  !  fais  que  ton  grand  nom  m'inspire 

Et  mes  vers"pourront  t'obtenir. 

Ne  serais-tu  qu'une  chimère. 

Gloire?  croirai- je  les  méchants? 

Mais  quoi  !  j'entends  du  vieil  Homère 

Retentir  les  antiques  chants. 

Gloire!  ô  gloire,  sois  mon  idole! 

Que  ton  sourire  me  console 

Et  couronne  un  jour  mes  accords} 

Que  l'avenir  soit  ma  patrie, 

Et  que  la  voix  du  Temps  me  crie  : 

«Tu  vivras,  malgré  mes  efforts!» 

Mais  insensé!  qu'osé-je  attendre? 
Ah  !  les  chantres  les  plus  fameux 
A  peine,  hélas  !  ont  pu  prétendre 
A  ce  que  j'espère  comme  eux. 
Pleure,  pleure,  ô  ma  triste  Muse, 
Mon  cœur,  que  trop  d'audace  abuse. 


32  OCEAN. 

N'aura,  pour  prix  de  son  orgueil. 
Que  la  louange  passagère 
D'une  foule  aveugle  et  le'gère, 
Qui  me  suivra  dans  le  cercueil. 

Déjà,  ^ans  son  enfance  à  peine. 
En  parcourant  d'obscurs  sentiers. 
Ma  muse,  aux  rives  d'Hyppocrène, 
A  moissonné  quelques  lauriers; 
Déjà  les  clameurs  du  vulgaire 
Ont  porté  mon  nom  téméraire 
Aux  échos  du  sacré  vallon  ; 
Vain  fracas  qui  fuit  et  m'enivre! 
Loin  de  voir  mon  nom  me  survivre, 
Il  faudra  survivre  à  mon  nom. 

Ainsi  dans  les  cavernes  sombres 

Du  vaillant  père  de  Fergus'^', 

La  voix  éclate  au  sein  des  ombres. 

Et  se  répète  en  sons  aigus  ; 

Bientôt  plus  sourde  et  plus  lointaine. 

Elle  se  prolonge  et  se  traîne 

Sous  les  grottes  du  mont  désert; 

Puis,  comme  l'Esprit  qui  murmure. 

Elle  erre  sous  la  voûte  obscure. 

Roule  en  bruit  confus  et  se  perd. 

Toutefois  ta  fleur,  tendre  Isaure, 
Peut  nous  garantir  du  trépas; 
Toute  fleur  meurt  avant  l'aurore. 
Mais  ta  fleur  ne  se  flétrit  pas; 
Jadis  le  Tectosage  agreste. 


'"'  Le  lecteur  qui  sait  que  les  grottes  de  Fingal,  père  de  Fergus,  sont  fameuses 
par  leur  écho  extraordinaire,  me  pardonnera  cette  note.  [Note  du  manuscrit.) 


LE  DESIR  DE  LA  GLOIRE. 

S'il  chantait  ta  flamme  funeste. 
En  couronnait  les  troubadours  ; 
Tes  amours  donnaient  la  victoire, 
Tes  amours  ont  créé  la  gloire. . . 
Que  n'ai-je  chanté  tes  amours? 


33 


l*.W.lt    RATlOirJ 


34  OCEAN. 


VII 

À  L'AMI  FÉLIX  BISCARRAT. 
Pour  le  jour  de  sa  fête.  —  23  juin  1818. 

Tandis  que  notre  énergumène  O 

(Tu  connais  le  sire  à  ce  nom) 

Tout  en  sueur  forge  avec  peine 

Une  épître  de  longue  haleine 

Qu'il  t'adressera  bel  et  bon. 

Je  vais  interroger  ma  veine 

Pour  t'of&ir  aussi  sans  façon 

Un  bouquet  de  fleurs  d'Hyppocrène 

Qui  tombèrent  hier,  dit-on. 

De  la  charrette  un  peu  trop  pleine 

Des  boueurs  du  sacré  vallon. 

Quand  ils  allaient  à  Charenton 

Porter  leur  tribut  à  leur  reine. 

Ces  vers,  dont  ma  muse  est  peu  vaine. 

Contiennent  des  fleurs  de  saison. 

Bonne  amitié,  gaîté  sans  gêne. 

Tout,  hors  la  rime  et  la  raison. 

Je  t'en  dirais  même  plus  long. 

Si  je  n'avais  pas  la  migraine. 

Qui  ne  vaut  pas  un  Apollon. 

Or  donc,  cher  Félix,  c'est  ta  fête  : 
Ton  ami  te  doit  un  tri  but  ; 

'"'  Biscarwt  appelait  ainsi  Eugène  Hugo.  {Note  de  l'Editeur.) 


I 


À  L'AMI   FÉLIX  BISCARRAT.  35 

Que  ton  ami  n'est-il  prophète  ! 

Quoi  qu'il  en  soit,  je  marche  au  but. 

Puisses-tu  goûter  sans  nuage, 

(Je  te  l'ai  déjà  dit  cent  fois). 

Le  bonheur  que  ton  nom  présage  ! 

Puisses-tu  vivre  comme  trois  ! 

Puisses-tu  manger  comme  quatre  ! 

Engagé  sous  d'aimables  lois , 

Puisses-tu  vaincre  sans  combattre  ! 

Pour  les  dames  toujours  courtois. 

Rends  aux  vierges  de  Castalie 

Tous  les  bons  vers  que  tu  leur  dois. 

Et  nargue  la  mélancolie, 

Courtise  un  peu  dame  folie. 

Qui  creva  les  yeux  autrefois 

A  ces  deux  aveugles  matois 

Grands  dieux  qu'aucun  mortel  n'oublie. 

Et  que  tu  suis  aussi,  je  crois. 

L'un  par  état,  l'autre  par  choix, 

Mais  sans  que  leur  chaîne  te  lie. 

Tels  sont  les  désirs  de  l'ami  : 
Ecoute  les  vœux  du  poëte. 
n'est  ton  confrère  :  frémi 
En  Usant  ce  qu'il  te  souhaite. 
Je  voudrais  te  voir  pauvre  un  jour. 
Venir  à  Paris  sans  chemise. 
Quand  je  serais  riche  à  mon  tour. 
Pour  te  montrer  que  je  le  prise. 
Tout  en  me  souhaitant  ton  goût. 
Je  te  souhaite  ma  franchise. 
Et  pour  l'exciter,  la  sottise 
De  lire  ces  vers  jusqu'au  bout. 


36  OCÉAN. 


VIII 

CE  QUE  JE  FERAIS  DANS  UNE  ÎLE  DESERTE. 

STANCES. 


29  juin  1818. 


Si  je  possédais  par  hasard 
Une  île  déserte  et  tranquille. 
Je  me  dirais,  nouveau  César  : 
Je  suis  le  premier  de  mon  île. 

J'aurais  pour  asile  un  palmier. 
Ses  fruits  pour  manger  et  pour  boire. 
Et  pour  écrire  mon  histoire 
Sa  feuille  en  guise  de  papier. 

Bientôt,  gardant  mes  habitudes. 

Fier  représentant  d'Apollon, 

Je  bâtirais  dans  mon  vallon 

Un  petit  mont  pour  mes  neuf  prudes. 

Perché  sur  mon  arbre  à  cocos. 
Je  haranguerais  la  nature 
En  vers,  que  du  moins  les  échos 
Répéteraient  sans  imposture. 


* 

i 


CE  QUE  JE  FERAIS  DANS  UNE  ÎLE  DESERTE. 

Je  verrais,  Linus  de  ces  bords. 
Les  Sagouins,  amis  des  poètes. 
Accourir  tous  à  mes  accords, 
Pour  croquer  gaîment  mes  noisettes. 


37 


Je  verrais  à  ma  voix  bondir 
Chevreuils  légers,  douces  gazelles. 
Et  les  canards  pour  m'applaudir. 
Battraient  de  leurs  bruyantes  ailes. 

Si  le  vent  sifflait  trop  souvent. 
Trop  grand  pour  craindre  la  satire, 
Mieux  qu'à  Paris  je  pourrais  dire  : 
Autant  en  emporte  le  vent. 

Sur  les  rocs,  témoins  de  ma  gloire. 
J'écrirais  mon  nom  et  mon  sort. 
Et  je  serais  sûr  qu'à  ma  mort 
Les  rocs  garderaient  ma  mémoire. 


Il  manque  quatre  pages  au  cahier  où  Victor  Hugo  a  recopié  ces  vers;  il  se  peut 
qu'ils  ne  soient  pas  achevés.  [Note  de  l'Éditeur.^ 


38  OCÉAN. 


IX 


À  GASPARD  DE  PONS. 


Comment  pourrais-je,  je  te  prie, 
Répondre  à  tes  vers  gracieux. 
Mais  gâtés  par  la  flatterie  ? 
La  docte  fontaine  est  tarie, 
Phébus  est  sourd,  Pégase  est  vieux, 
Et  ne  monte  plus  guère  aux  cieux 
Que  pour  chercher  son  écurie. 

Va  donc,  au  gré  de  tes  désirs. 
Poursuis;  donne  ta  vie  aux  Grâces, 
Consacre  aux  Muses  tes  loisirs  ; 
Chante  l'Hymen  et  ses  disgrâces. 
Chante  l'Amour  et  ses  plaisirs. 
Suis  sur  tes  poétiques  ailes 
Le  doux  Parny,  l'heureux  Bertin, 
Mais  sois  plus  gai  que  tes  modèles. 
Les  Muses  ne  sont  point  cruelles , 
Ton  triomphe  au  Pinde  est  certain  ; 
Car  on  prétend  dans  les  ruelles 
Qu'un  poëte  un  peu  libertin 
Est  bien  vu  che2  les  Neuf  Pucelles. 


Mai  1821. 


A  GASPARD  DE  PONS.  39 

Moi,  sans  m'en  souder,  j'attends 
La  mort,  ou  précoce,  ou  tardive; 
J'ignore,  éphémère  convive. 
S'il  faudra  fuir  avant  le  temps 
Ce  vaste  banquet  où  j'arrive  ; 
Qu'importe  d'ailleurs  que  je  suive 
Chatterton  mort  à  son  printemps. 
Qui  s'en  alla  sur  l'autre  rive 
Faire  des  vers  à  dix-huit  ans? 
Que  le  dieu  des  Arts  me  délivre 
De  ce  corps  formé  pour  souffrir  ; 
Ta  Muse,  ami,  me  fera  vivre, 
Si  la  mienne  me  fait  mourir. 


40  OCEAN. 


XC) 


LES  JOYEUX  FILS  DE  NATURE  ET  D'AMOUR. 

Fils,  pour  entrer  dans  la  bande 
Que  la  Grand-Coire  commande, 
Ecoute,  et  retiens  ceci  : 
Nous  nous  nommons,  Dieu  merci. 
Les  Joyeux  Fi/s  de  Nature 
Et  d'Amour,  et  nous  portons 
Sabres  à  pleine  ceinture. 
Pistolets  et  mousquetons. 

Il  faut  qu'il  ait,  notre  émule, 
L'œil  d'aigle,  le  pied  de  mule. 
L'oreille  de  la  souris. 
Le  nez  fin  du  renard  gris. 
Pour  bien  flairer  dans  l'espace 
L'estoc  de  l'archer  vengeur. 
Et  le  sac  d'argent  qui  passe 
Sur  le  dos  du  voyageur. 

Qu'il  la  prenne  ou  la  mendie. 
Que  d'une  bourse  arrondie 
Chaque  soir  il  soit  chargé, 
Et  d'un  chrétien  égorgé; 


'■'  Don  de  M.  Blahot. 


LES  JOYEUX  FILS  DE  NATURE  ET  D'AMOUR.         41 

Mais  il  peut,  je  le  répète. 
Mendier,  l'œil  caressant. 
En  braqiunt  son  escopette 
Sur  l'aumône  du  passant. 

Un  archer,  c'est  dans  un  bouge 
Un  justaucorps  jaune  et  rouge. 
Deux  bottines  de  chamois, 
Jurant  tous  les  Saints  du  mois, 
Nargtiant  curés.  Pape  et  bulle. 
Et  te  raillant  dans  sa  peau, 
Qu'avril  mouille  ou  que  juin  brûle 
La  plume  de  son  chapeau. 

La  prison,  c'est  une  ferme 
Dont  tout  bandit  à  son  terme 
Doit,  sous  clameur  de  haro. 
Devenir  le  hobereau. 
Apprends  à  voir  d'un  œil  ferme 
La  porte  au  triple  barreau. 
Porte  que  le  geôlier  ferme 
Et  que  rouvre  le  bourreau. 

Les  juges,  depuis  Pilate, 
Sont  des  robes  d'écarlate. 
De  blancs  rabats  à  longs  plis. 
Siégeant  sur  les  fleurs  de  lys; 
Les  gens  du  Roi  sont  les  marbres 
Dont  nos  tombeaux  sont  construits; 
Et  les  gibets  sont  des  arbres 
Dont  les  larrons  sont  les  fruits. 


Un  pendu  de  bonne  mine 
Aime  fort  qu'on  l'examine; 
Car,  tout  mort  qu'est  un  bandit, 
Sa  moustache  encor  grandit; 


42  OCÉAN. 

Un  pendu,  vois-tu,  mon  frère, 
C'est  un  béat  fainéant. 
Croisant  ses  bras  par  derrière , 
Qui  dort  debout  et  béant. 

Fils,  tels  sont  nos  avantages. 
Maintenant,  dans  les  passages, 
Prends  ton  lot  sans  te  fâcher. 
Et  garde-toi  de  tricher; 
Fils,  il  faut  être  honnête  homme. 
Nous  le  sommes  tous.  Malheur 
Si  dans  nos  rangs  qu'on  renomme. 
Il  se  trouvait  un  voleur. 


ij  mai  1828. 


XI 


Promeneurs  qui  hantez  la  terrasse  sablée, 

O  badauds  qui  tracez  dans  la  poudreuse  allée. 

Avec  vos  longs  bâtons,  à  l'ombre  des  vieux  ifs. 

L'hiéroglyphe  obscur  de  vos  rêves  oisifs. 

C'est  pour  vous  ici-bas  que  tout  héros  travaille. 

Tel  grand  homme  a  gagné  bataille  sur  bataille 

Suivi  de  trois  cent  mille  illustres  chenapans; 

L'empereur  a  donné  l'avant-garde  à  Compans, 

Le  centre  à  Ney,  la  gauche  à  Rapp,  à  Soult  la  droite  5 

Il  a  caché  Montbrun  dans  une  gorge  étroite; 

Il  a,  dans  la  fumée  et  l'afïreux  bruit  que  font 

Six  cents  canons  tonnant  dans  le  ravin  profond. 

Sur  les  ponts  de  bateaux  dont  le  bois  tremble  et  crie. 

Lancé  le  roi  de  Naple  et  la  cavalerie  ; 

Le  sort  fait  triompher  Wellington  et  Bliicher 

Et  dans  les  mauvais  jours  le  sort  fait  débarquer 

Joachim  au  Pizzo,  Napoléon  à  Cannes 

Pour  mettre  en  mouvement  la  pointe  de  vos  cannes! 


44 


OCÉAN. 


XII 


Que  votre  gloire  est  courte,  ô  grands  hommes  du  glaive! 

Guerriers!  comme  un  trophée  est  vite  un  ossement! 

Comme  vos  panthéons  s'en  vont  rapidement! 

Vos  temples  sont  du  vent;  vos  dômes  confus  roulent. 

Vos  arcs  gisent  dans  l'herbe,  et  pendant  qu'ils  s'écroulent. 

On  entend  le  rouet  du  fil  mystérieux. 

Allez,  passez,  tombez,  rois,  conquérants,  faux  dieux! 

La  mort  a  pour  fuseaux  vos  colonnes  trajanes. 


XIII 


O  royauté  pliaxit  à  la  fin  sous  le  faix! 
Epanouissement  lugubre  des  forfaits  ! 
Expiation  formidable  ! 

Tristan  répercuté  par  Marat!  châtiment 
Qui  monte  l'escalier  des  siècles  lentement! 

Noir  paiement  des  dettes  sans  nombre! 
Ah!  les  pleurs!  le  soupir  qui  dans  la  geôle  éclôt, 
La  cruche  d'eau  mêlant  son  sanglot  au  sanglot 

De  la  bouche  qui  boit  dans  l'ombre. 

Oui,  toute  la  clameur  de  vingt  règnes  de  deuil, 
La  prison  ne  cédant  son  captif  qu'au  cercueil. 

Dernier  geôUer  des  monarchies, 
La  sombre  voûte  basse  au  fond  des  vieux  manoirs. 
Habituée  à  voir  entrer  des  cheveux  noirs 

Et  sortir  des  têtes  blanchies. 

Le  grincement  de  dents  sous  le  masque  de  fer, 
L'affreux  cachot  profond  d'où  l'on  entend  l'enfer. 

Les  carcans,  les  chaînes,  les  grilles, 
Les  cris  que  sous  l'amas  des  tours  nous  distinguons. 
Le  roulement  horrible  et  monstrueux  des  gonds 

Des  cent  portes  des  cent  bastilles. 


46  OCÉAN. 

Le  tumulte,  pendant  douze  cents  ans  d'écrous, 
De  tous  les  cadenas  et  de  tous  les  verrous 

De  toute  la  prison  française. 
Tout  cet  effrayant  râle  et  tout  ce  désespoir 
Sont  dans  le  bruit  que  fit  la  clef  du  Temple  un  soir 

En  se  fermant  sur  Louis  seize. 


I 


XIV 


LA  FOULE. 


C'est  une  obscurité,  c'est  une  immensité. 

Un  grand  flot  d'où  s'élève  une  rumeur  de  gloire. 

C'est  une  mer  sans  fond,  sans  bord;  mais,  dans  l'histoire 

Que  la  foudre  iHumine  à  ses  fauves  éclats. 

Aussi  loin  que  les  yeux  peuvent  s'étendre,  hélas! 

Partout  le  penseur  voit,  dans  la  brume  profonde. 

Surgir  des  archipels  d'échafauds  sur  cette  onde. 


48  OCÉAN. 


XV 


Dans  cette  rêverie  où  j'oubliais  de  vivre, 
Des  visions  passaient  devant  mes  yeux  ravis, 
Sidon,  Jérusalem,  Babylone;  et  je  vis 
Apparaître  à  travers  une  brume  infinie 
Rome,  et  mon  cœur  battit. 

Rome  au  double  génie. 
Géant  aux  yeux  crevés  qui  porte  deux  flambeaux. 
Mêlant  dans  ses  grandeurs,  ses  lois  et  ses  tombeaux. 
Le  dur  granit  de  Sparte  au  marbre  blanc  d'Athènes, 
Ville  des  orateurs,  ville  des  capitaines, 
Tantôt  dans  la  clarté,  tantôt  dans  l'âpre  nuit. 
Elle  marche;  et  l'histoire  aux  yeux  sereins  la  suit 
Tenant  dans  chaque  main  une  tête  coupée, 
La  vôtre,  Cicéron,  et  la  tienne,  ô  Pompée! 


XVI 

HISTOIRE. 

...  Et  fais  attention.  On  rit.  ' 

La  terre  saigne  et  pleure  au-dessous  de  l'orgie; 

Sans  cesse  par  l'opprobre  et  le  deuil  élargie. 

Toute  la  servitude  est  un  vaste  sanglot 

Où  vibre  une  marotte  et  d'où  sort  un  grelot. 

Car  le  chat  suit  le  tigre  et  le  bouffon  le  maître. 

C'est  l'espèce  d'esprit  de  cette  espèce  d'être; 

Le  roi,  cet  échafaud  vivant,  veut  pour  pilier 

Le  fou,  nain  grimaçant  et  monstre  familier; 

Borgia  veut  Pasquin;  l'un  ne  va  pas  sans  l'autre; 

Un  tyran  a  le  fou  comme  un  Christ  a  l'apôtre  ; 

Ces  despotes  hideux  en  cela  sont  profonds 

Qu'à  côté  des  bourreaux  il  leur  faut  les  bouffons. 

Rire  et  tuer.  Toujours,  en  calculant  la  somme 

De  honte  et  de  douleur  que  peut  supporter  l'homme. 

L'histoire  redoutable  et  sereine  appela 

François,  plus  Triboulet;  Borso,  plus  Gonnella. 


INmiNf.»!!    HAtlol 


50 


OCEAN. 


XVII 


Vitellius  était  hideux.  César  immonde. 

Son  apparition  sur  le  trône  du  monde 

Avait  on  ne  sait  quoi  d'horrible  et  d'aveuglant; 

Sa  bouche  souriait  avec  un  coin  sanglant; 

Le  regard  lui  sortait  des  yeux  comme  d'un  crible; 

Tout  ce  qu'on  lui  disait  le  rendait  plus  terrible  ; 

On  sentait  qu'à  travers  des  échos  grossissants 

La  voix  perdait  sa  note  et  les  phrases  leur  sens 

Dans  la  difformité  d'une  oreille  sinistre; 

Son  front  d'une  âme  noire  était  le  noir  registre. 


fr 


XVIII 


FRAGMENT  D'UNE  ODE  A  MOREAU. 


Je  dirai  dans  mes  chants  funèbres  : 
«Honneur  au  brave  enseveli! 
Le  Styx  est  pour  lui  sans  ténèbres. 
Pour  lui  la  tombe  est  sans  oubli. 
Demi-dieu  libre  de  la  vie. 
En  vain  vers  toi  l'impure  Envie 
Lève  ses  cent  bras  d'Egéon, 
Foule  aux  pieds  la  Haine  abattue. 
Tu  dois  au  Temple  ta  statue. 
Et  ton  cercueil  au  Panthéon.  » 


52  OCEAN. 


XIX 


AUX  FILS  DES  CROISES. 


Ainsi,  dans  cette  grande  armure, 
Maroufles,  vous  vous  abritez! 
Et  son  formidable  murmure 
Ne  vous  a  pas  épouvantés! 


Ô  nain  Triboulet,  tu  leur  manques! 
Ces  gueux  sont  les  maîtres  céans  ! 
Bien.  Ebattez-vous,  saltimbanques. 
Dans  l'ombre  que  font  les  géants. 


Vous  vous  dites  fils  de  ces  hommes 
Par  la  femme  forte  conçus. 
Dignes  à  la  fois  des  deux  Romes, 
Faits  pour  César  ou  pour  Jésus! 


Ces  hommes  disaient  :  Que  Dieu  m'aide! 
Ils  prenaient  dague,  estoc,  poignard. 
Ils  combattaient,  c'était  Tancrède. 
Ils  parlaient,  c'était  Saint-Bernard. 


AUX  FILS   DES   CROISES. 


53 


Passant  les  mers,  les  monts,  les  plaines 
Comme  un  essaim  prodigieux, 
Ils  allaient,  gens  et  capitaines, 
L'épée  au  poing,  l'esprit  aux  cieux! 


Qui  les  poussait  vers  la  Judée? 
C'était  ce  rêve  étrange  et  beau. 
Briser  les  chaînes  d'une  idée 
Enfermée  au  fond  d'un  tombeau. 


54  OCEAN. 


XX 


Pour  qui  donc  me  prend-on  qu'on  parle  de  la  sorte? 
Je  suis  l'homme  de  fer.  O  vieux  hurleurs  crasseux. 
Moines,  tas  de  niais  et  tas  de  paresseux, 
Faites  de  l'huile  sainte  avec  l'huile  d'olive. 
Vendez  des  oremus,  mettez  de  la  salive 
A  vos  doigts  pour  tourner  les  pages  du  missel, 
Tondez  vos  crins,  mangez  de  la  bouillie  au  sel, 
Brûlez  d'un  air  béat  vos  baguettes  de  cire. 
Mais  sachez  que  je  suis  le  baron  votre  sire  ! 
Ne  venez  pas  croiser  la  route  où  nous  marchons. 
Prosternez-vous  devant  le  casque,  capuchons! 
Voici  l'aigle  :  hiboux,  prenez  votre  volée. 
L'épée  est  mon  missel,  mon  froc,  c'est  la  mêlée. 
Je  suis  l'homme  qui  vient  portant  au  poing  l'effroi. 
Les  chevaux  effarés  soufflent  autour  de  moi. 
Allez,  psalmodiez,  braillez  comme  des  ânes. 
Midi  met  une  flamme  au  bout  des  pertuisanes  ; 
Je  n'ai  jamais  porté,  moi,  que  ce  cierge-là! 


XXI 


Vous  ne  savez  donc  pas  qui  je  suis,  imbéciles! 
Allez-vous-en  parler  latin  dans  les  conciles. 
Chantez  vêpres,  chantez  la  messe,  et  cœtera. 
Fabriquez  un  bon  Dieu  du  bois  qu'il  vous  plaira , 
En  chêne,  en  châtaignier,  en  sapin,  en  érable. 
Donnez-lui,  comme  à  vous,  l'air  bête  et  vénérable, 
Fabriquez  un  enfer  plein  de  turcs  africains. 
Moines,  aux  vieilles  gens  montrez  ces  mannequins. 
Mais  ne  prétendez  pas,  baladins  pitoyables. 
Nous  faire  peur,  à  nous  soldats,  avec  les  diables 
Qui  vous  sortent  fourchus,  velus,  noirs,  encornés. 
De  l'esprit,  et  les  chants  qui  vous  sortent  du  nez! 


56  OCEAN. 


XXII 


. . .  Qu'il  s'appelle  Homère  seulement, 
Un  mendiant  vaudra  César,  plus  Alexandre. 
Que  le  grand  homme  naisse  au  faîte  ou  dans  la  cendre , 
Ait  des  souliers  troués  comme  l'auteur  du  Cid, 
Soit  pair  comme  Byron  ou  roi  comme  David, 
Sa  gloire  n'en  est  pas  augmentée  ou  ternie; 
Rien  n'est  haut,  rien  n'est  bas  pour  l'homme  de  génie; 
Burns  était  chevrier;  Shakspeare  à  quatorze  ans 
Gardait  au  coin  des  murs  les  chevaux  des  passants; 
Molière  était  l'enfant  d'une  arrière-boutique; 
Spinosa  polissait  des  lentilles  d'optique; 
Aristote  vendait  de  l'onguent  au  citron; 
D'on  ne  sait  quel  maroufle,  officier  de  Néron, 
Épictète  brossait  l'auguste  laticlave; 
Jean-Jacque  était  laquais,  Ésope  était  esclave. 


1 


XXIII 


Oh!  dans  les  temps  anciens,  mère  des  Nations, 

Vieille  Asie  obscure  et  voilée. 
Les  peuples,  flots  chargés  de  généreux  limons. 
Coulaient  incessamment  des  flancs  de  tes  vieux  monts. 

Comme  l'eau  d'une  urne  fêlée. 


jS  OCÉAN. 


XXIV 


Les  prêtres  du  soleil,  les  vierges  de  l'aurore, 

Mêlaient  le  double  chœur  de  leur  groupe  sonore. 

Jadis,  devant  le  sphinx  aux  sourires  amers. 

Tantôt  aux  bords  du  Nil,  tantôt  aux  bords  des  mers. 

Sans  ôter  un  seul  monstre  aux  flots  que  les  vents  chassent, 

Et  sans  que  leur  musique  et  leur  danse  empêchassent 

Le  fleuve  sacré  d'être  insulté  tous  les  soirs 

Par  quelque  vil  passage  écrasant  ses  joncs  noirs. 

Et  de  subir,  après  les  chants  et  les  idylles. 

Le  glissement  du  ventre  affreux  des  crocodiles. 


ï 


XXV 


A  qui  donc  parle  la  tempête  ? 

La  tempête  parle  à  la  mer. 

A  qui  donc  parle  le  prophète  ? 

Le  prophète  parle  à  l'éclair. 
Ils  sont  jaloux  tous  deux.  C'est  que  l'eau,  sombre  fête, 
Fait  plus  de  bruit  que  l'air  noircissant  le  ciel  bleu. 
C'est  que  l'éclair  supplée  au  regard  du  prophète 
Et  comme  lui  ressemble  à  la  lueur  de  Dieu. 

L'un  dit  :  je  te  vaux,  mer  méchante! 

L'autre  dit  :  passe  ton  chemin. 

Eclair;  je  suffis,  moi  qui  chante, 

A  la  terreur  du  genre  humain. 


12  juin  1859. 


6o  OCEAN. 


XXVI 


Janvier  doit  grelotter  près  du  vieillard  qui  tremble; 

Mai  doit  s'épanouir  près  de  l'enfant  qui  rit; 

Autour  de  nous,  selon  l'état  de  notre  esprit, 

Le  monde  doit  avoir  la  figure  de  l'âme; 

Le  ciel  doit  ressembler  au  cœur;  l'homme  est  un  drame 

Dont  les  choses,  muets  témoins,  sont  les  décors; 

Il  est  entre  eux  et  lui  d'insondables  accords; 

Le  râle  d'Ugolin  veut  l'ombre  et  l'oubliette;     . 

Il  faut  à  Lear  l'orage;  il  faut  pour  Juliette 

Et  Roméo,  tout  bas  soupirant  :  Addio! 

Un  balcon  de  Vignole  ou  de  Palladio. 

L'unité  c'çst  U  loi;  tout  vit  par  l'harmonie. 


XXVII 


Phidias,  Jean  Goujon,  Michel- Ange,  Coustou, 
Maîtres  du  marbre  blanc,  créaient  presque  des  âmes;' 
Rêveurs,  ils  contemplaient  toujours  toutes  ces  femmes 
Qui  portent  sur  leur  front  la  beauté,  pur  rayon. 
Et  que  le  flot  vivant  de  la  création , 
Plein  du  souffle  de  Dieu,  devant  nos  yeux  amène. 
Exemplaires  divins  de  la  statue  humaine. 


62  OCEAN. 


XXVIII 


LES  ECREAUX.  —  ECUEIL. 

Soudain  —  qu'est-ce  que  c'est?  Le  temps  change?  Frisson. 
Quelque  chose  d'obscur  grandit  sur  l'horizon. 
Les  immenses  flots  noirs  font  une  rumeur  d'âmes. 
Le  vent  saute,  l'écume  éclate  au  bout  des  lames. 
Et,  brusquement,  voilà  la  mer  comme  un  chaos. 

Est-ce  que  quelqu'un  sait  le  pourquoi  des  fléaux? 
À  de  certains  instants  dont  le  mystère  échappe 
Même  à  ceux  que  la  peine  inexorable  frappe. 
Tout  à  coup,  de  la  part  de  l'Inconnu  profond, 
La  tempête  vient  voir  ce  que  les  hommes  font. 
Et  s'élance,  et  sitôt  que  dans  le  double  abîme. 
Sur  la  mer  monstrueuse  et  dans  le  ciel  sublime. 
Laissant  choir  de  ses  plis  le  tonnerre  vivant. 
Ruisselante  d'éclairs,  toute  pleine  de  vent. 
Long  suaire  de  flamme  et  d'eau,  s'est  déployée 
La  robe  de  cette  âpre  et  sinistre  envoyée. 
C'est  fini;  tous  les  fronts  se  courbent  sous  l'horreur; 
L'épi  frémit,  le  flot  hurle;  le  laboureur 
Tremble  pour  sa  moisson,  le  marin  pour  sa  vie; 
L'air  fuit,  de  l'ouragan  la  rafale  est  suivie; 
Et  l'ombre  croît  avec  un  bruit  prodigieux. 
Mettez- vous  à  genoux,  priez,  fermez  les  yeux, 
Dieu  passe . 


XXIX 


CHANSON  DE  MARIN. 

La  mer  et  la  nuit,  vieilles  gaupes. 
S'entendaient  pour  nous  empoigner; 
Les  hommes  ne  sont  que  des  taupes, 
Et  nous  allâmes  nous  cogner 

Contre  un  plafond  de  promontoire 
Qui  sous  le  flot  s'est  retiré 
Et  ne  montre  hors  de  l'eau  noire 
Qu'une  calotte  de  curé. 


64  OCÉAN. 


XXX 


La  justice,  l'amour,  la  force,  la  beauté 
Dans  l'immobile  azur  des  voûtes  éthérées. 

Sont  autant  de  lyres  sacrées  , 
Qui  chantent  l'Eternel  pendant  l'éternité. 


XXXI 


Aux  champs,  vois-tu,  tout  est  content,  tout  est  joyeux 

D'un  contentement  grave  et  d'une  joie  austère. 

Les  hommes  forts  et  purs  qui  tirent  de  la  terre 

Les  fruits,  les  blés,  le  pain,  la  force,  la  santé, 

Travaillent  dans  le  calme  et  la  sérénité 

Parmi  les  vives  eaux  et  les  vastes  feuillages. 

Une  vie  occupée  anime  les  villages. 

On  sème,  on  sarcle,  on  fauche,  on  rentre  les  troupeaux; 

C'est  l'heure  du  labeur;  c'est  l'heure  du  repos! 

Le  temps  sur  le  cadran  consulté  des  familles 

Ouvre  et  ferme  en  tournant  le  compas  des  aiguilles  ; 

Pas  un  moment  perdu,  pas  un  instant  d'ennui. 

Ce  qu'on  faisait  hier  on  l'achève  aujourd'hui. 

Le  coq  chante,  on  lui  dit  :  c'est  bien!  et  l'on  se  lève. 

Tout  est  bon,  tout  est  doux;  le  soleil  luit,  la  sève 

Monte,  les  champs  de  fleurs  et  de  fruits  sont  couverts. 

Et  le  ciel  bleu  sourit  aux  paysages  verts. 


66  OCEAN. 


XXXII 


Ce  vieux  chêne  est  si  grand 

Qu'à  l'horizon  nocturne  il  semble  un  monticule. 

Souvent  je  suis  venu  le  voir  au  crépuscule 

Quand  Vénus  à  travers  ses  branchages  brillait. 

La  verdure  profonde  et  large  de  juillet 

Pend  à  cet  arbre  immense  en  haillons  magnifiques. 

Autour  de  lui,  forêts,  vallons,  champs  pacifiques. 

Palpitent;  on  entend  des  murmures  confus. 

Et  des  fourmillements  de  feuillages  touffus; 

On  croit  tout  bas  dans  l'ombre  ouïr  souffler  des  lèvres. 

Il  n'est  point  de  berger,  poussant  moutons  ou  chèvres. 

Qui  ne  presse  le  pas  en  passant  là  les  soirs  ; 

Car  un  esprit  caché  vit  dans  les  rameaux  noirs. 

Dans  la  mousse  et  le  jonc,  dans  l'herbe  et  la  broussaille , 

Et  la  sombre  nature  au  fond  des  bois  tressaille. 


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(  i  XXXIII 

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Au  fond  du  crépuscule, 

Dans  son  manteau  de  lierre  un  orme  gesticule. 

Seul,  sinistre,  au  miroir  du  lac  se  regardant. 

Comme  un  acteur  qui  dit  son  rôle  en  attendant. 

Et  qui,  dès  que  "Vcsper  aura  levé  la  toile , 

Va  donner  la  réplique  au  nuage,  à  l'étoile, 

A  l'ombre,  à  l'épcrvicr  qui  passe,  au  vent  qui  fuit. 

Dans  cette  tragédie  énorme  de  la  nuit. 


68  OCÉAN. 


XXXIV 


Or  voici  poindre  avril.  Les  bons  petits  oiseaux 

Font  un  charivari  tout  joyeux  dans  mon  arbre; 

La  montagne  a  moins  froid  à  ses  vieux  pieds  de  marbre; 

La  nature,  par  moi  prise  en  flagrant  délit, 

S'éveille,  baille,  met  le  nez  hors  de  son  lit, 

Suit  des  yeux  la  nuée  aux  folles  aventures. 

Et,  tout  en  s'étirant,  rit  sous  ses  couvertures. 


XXXV 


Pleine  lune;  ouragan.  La  mer  est  en  démence; 
Le  vaste  aquilon  souffle  à  travers  l'ombre  immense, 
Et  de  tous  les  côtés  du  ciel,  aux  quatre  vents. 
De  grands  nuages  blancs  et  noirs,  chaos  vivants. 
Cimes  de  neige,  blocs  de  clarté,  larges  cribles. 
Roulent  avec  un  tas  de  mouvements  terribles. 
Et  font  sur  l'horizon  et  dans  le  firmament 
Une  course  qui  semble  un  long  écroulement. 
On  croit  voir  s'envoler  des  chaînes  de  montagnes. 


70  OCEAN. 


XXXVI 


On  voyait  aux  clartés  du  soir  mystérieux 

Des  spectres  de  rochers,  d'efFrayants  groupes  d'îles 

Allongeant  leurs  cous  noirs  comme  des  crocodiles 

Qui  viennent  boire  à  l'heure  où  l'horizon  brunit; 

Les  récifs,  les  brisants,  ces  monstres  de  granit 

Qui  guettent  dans  la  mer  sans  changer  d'attitude. 

Sur  la  terre,  immobile  et  calme  solitude, 

La  bête  fauve  court,  sur  la  mer  elle  attend. 

Le  flot,  complice,  quête  et  cherche,  et,  haletant, 

Jette  aux  rochers  leur  proie  ou  palpitante  ou  morte; 

La  vague  est  leur  servante,  et  l'écueil  dit  :  apporte. 

Et  nous  songions  devant  ces  mornes  visions. 


XXXVII 


Derrière  l'horizon  les  rocs  montraient  leurs  têtes, 
Et  j'entendais  le  bruit  monstrueux  des  tempêtes, 
Et  dans  le  fond  des  deux  où  ces  clairons  sonnaient 
Sur  le  grand  chariot  océan  que  tramaient 
Des  millions  de  flots,  les  cavales  de  l'ombre, 
Je  voyais  se  dresser  l'ouragan,  cocher  sombre. 


72  OCÉAN. 


XXXVIII 


CREPUSCULE. 


Alors  souffle  le  vent,  le  vent  hideux  du  soir. 

Chaque  brin  d'herbe  siffle  et  semble  une  vipère; 

La  nuit  pâle,  éveillant  les  loups  dans  leur  repaire. 

Vient  et  mêle  aux  buissons  les  sentiers  tortueux; 

On  entrevoit,  au  seuil  des  antres  monstrueux. 

Des  sphinx  aux  yeux  de  femme  accroupis  sur  leurs  pattes; 

C'est  l'heure  des  Circés,  des  larves,  des  Hécates; 

On  croit  voir  briller  l'œil  des  magiques  griffons  ; 

Et  le  noir  voyageur,  dans  les  ravins  profonds. 

Se  hâte,  sans  oser  regarder  en  arrière; 

L'affreux  hallier  frissonne  autour  de  la  clairière. 

L'eau  sinistre  soupire,  et  l'arbre  aux  sombres  nœuds 

Se  tord  farouche  au  fond  des  bois  vertigineux. 


I 


XXXIX 


Les  formes,  les  aspects  sont  des  spectres  qui  flottent 

Sur  l'unité;  ceux-ci  chantent,  ceux-là  sanglotent; 

Mais  les  besoins,  les  jougs,  les  sentiments  sont  uns; 

Les  miasmes  hier  ont  été  les  parfums; 

La  fauvette  est  féroce  et  la  tigresse  est  tendre; 

La  nature  est  un  gouffre,  un  centre  où  tout  doit  tendre. 

Dans  la  création  nul  être  n'est  exempt 

De  la  dette  d'amour,  de  la  dette  du  sang; 

Et  dans  toutes  les  lois  chacun  à  son  tour  entre; 

L'antre  a  des  jeux  de  nid,  le  nid  a  des  cris  d'antre. 


74 


OCEAN. 


XL 


LA  NUIT. 


Comme  on  voit  trembler  dans  une  onde 
Des  reflets  lointains  et  vermeils. 
Laisse  dans  ton  âme  profonde 
Trembler  la  lueur  des  soleils. 

O  bel  ange  aux  ailes  froissées, 
Monte,  à  cette  heure  où  nous  dormons, 
Sur  le  haut  des  grandes  pensées 
Ou  sur  le  sommet  des  grands  monts. 

Et  là,  sur  la  plus  haute  cime. 
Ouvre  ton  cœur  religieux 
A  l'amour  profond  et  sublime, 
Au  ciel  vaste  et  mystérieux! 


XLI 


Tu  me  vois  bon,  charmant  et  doux,  ô  ma  beauté; 
I  Mes  défauts  ne  sont  pas  tournés  de  ton  côté; 

I  C'est  tout  simple.  L'amour,  étant  de  la  lumière, 

I  Change  en  temple  la  grotte,  en  palais  la  chaumière, 

La  ronce  en  laurier-rose  et  l'homme  en  demi-dieu. 
?:  Tel  que  je  suis,  rêvant  beaucoup  et  valant  peu, 

i  Je  ne  te  déplais  pas  assez  pour  que  ta  bouche 

i  Me  refuse  un  baiser,  ô  ma  belle  farouche, 

^^  Et  cela  me  suffit  sous  le  ciel  étoile. 

Comme  Pétrarque  Laure  et  comme  Horace  Églé, 
Je  t'aime.  Sans  l'amour  l'homme  n'existe  guère. 
Ah!  j'oublie  à  tes  pieds  la  patrie  et  la  guerre 
Et  je  ne  suis  plus  rien  qu'un  songeur  éperdu. 


76  OCÉAN. 


XLII 


A  MA  JULIETTE. 


Les  veilles,  la  pensée  et  le  chagrin  rongeur 
Sur  le  front  du  poëte  ont  laissé  leur  empreinte. 
Viens  près  de  lui,  bel  ange  au  cœur  triste,  et  sans  crainte 
Penche-toi  sur  le  noir  songeur. 

Mire-toi  dans  son  âme  où,  depuis  que  tu  souffres. 
Goutte  à  goutte  ont  coulé  tous  les  pleurs  de  tes  yeux. 
Tu  t'y  retrouveras!  L'eau  qui  tombe  des  cieux 
Fait  des  miroirs  au  fond  des  gouffres  ('). 

?2  août  i8jo. 


'*'  CoUeBioH  de  M.  houii  Barthou. 


XLIII 


Oh!  comme  j'arpentais,  sitôt  les  nuits  tombées, 
La  distance  et  l'espace,  et  quelles  enjambées! 
Car  l'amour  vole  encor  plus  vite  que  l'effroi. 
On  eût,  sans  m'attraper,  lâché  derrière  moi 
Tout  l'essaim  essoufflé  des  vitesses  connues. 
Tonnerres  galopant  sur  le  plafond  des  nues, 
Trombes  prenant  le  mors  aux  dents,  eau  du  Furens, 
Badauds  courant  pour  voir  sacrer  un  roi  dans  Reims, 
Caprice  de  la  femme,  éclair  fuyant  du  prisme, 
Etaient  podagrerie  et  goutte  et  rhumatisme 
Auprès  de  ma  prestesse  en  ces  minutes-là. 


78  OCÉAN. 


XLIV 


Lève-toi,  douce  opprimée! 
Souris,  6  ma  bien-aimée. 
Au  jour  que  nous  revoyons. 
La  joie  après  les  alarmes! 
Après  les  yeux  pleins  de  larmes. 
Les  regards  pleins  de  rayons! 

Sois  heureuse,  ô  ma  lumière. 
Par  la  vertu  calme  et  fière, 
Par  l'amour  pur  et  vainqueur  ! 
Dieu,  qui  t'a  faite  ange  et  femme, 
A  mis  le  ciel  dans  ton  âme, 
Le  paradis  dans  ton  cœur! 


i"  janvier. 


XLV 


Si  tu  veux  que  je  te  dise 
Ce  que  je  t'ai  déjà  dit. 
Je  conterai  ma  surprise 
D'être  un  enfant  qui  grandit. 

Et,  devant  ce  qui  se  pose 
Et  s'en  va,  blesse  et  guérit, 
Ala  stupeur  d'être  une  chose. 
Ma  terreur  d'être  un  esprit. 

Çuel  gouffre  !  la  vie  obscure  ! 
Epeler  oui,  dire  non. 
Accepter  comme  Épicure, 
Renoncer  comme  Zenon! 


Oter  à  Vénus  sa  conque 
Et  son  chignon  à  Betsy; 
Etre  l'écolier  quelconque 
D'un  maître  quelconque  aussi. 

Comme  un  voleur  se  dérobe , 
Fouiller  tout  et  creuser  tout, 
Pétrone  jusqu'à  Macrobc, 
Euclide  jusqu'à  Bezout; 


8o  OCEAN. 

Dire  :  je  suis,  donc  nous  sommes! 
Nier  Adam  pour  Japhet; 
De  ce  qu'ont  écrit  les  hommes 
Conclure  ce  qu'ils  ont  fait; 

Renouveler  ses  études 
A  chaque  pas  en  avant; 
Se  remplir  d'inquiétudes, 
De  batailles  et  de  vent. 

Et  de  Bible  et  d'Odyssée, 
Et  de  grec  et  de  latin. 
Et  n'avoir  dans  sa  pensée 
Que  l'étoile  du  matin. 

J'aurai  l'air  d'être  imbécile, 
D'être  un  tremblant  innocent. 
D'être,  sans  trouver  d'asile. 
Sans  cesser  d'être  un  absent. 

Plus  qu'un  ange  et  moins  qu'un  homme, 

De  subir  ce  bonheur  fou 

De  marcher  sans  savoir  comme 

Et  d'aller  sans  savoir  où. 

A 

Etre  sauvage,  être  tendre, 
Songer  mal  et  rêver  bien, 
O  femmes,  et  tout  apprendre 
De  vous,  qui  ne  savez  rien! 

Reculer  devant  l'abîme, 
Se  revoir  dans  deux  beaux  yeux. 
Sentir  l'approche  d'un  crime, 
Sentir  la  douceur  des  cieux; 


SI  TU  VEUX  ^E  JE  TE  DISE. 


8l 


Être  la  flèche  et  la  cible. 
Et  tomber  inanimé 
Dans  cette  chose  terrible. 
Un  baiser  au  mois  de  mai! 

Etre  bon,  pur,  vénérable. 
Noble  toujours,  grand  parfois, 
Et  devenir  misérable 
Plus  que  la  feuille  des  bois; 

Je  dirai  le  fond  de  l'âme 
Et  le  2  de  l'A  B  C. 
Quand  j'aurai  fini.  Madame, 
Je  n'aurai  pas  commencé. 


31  août. 


1M«BIM«MB 


8i  OCEAN. 


XLVI 


Ce  qu'ils  nomment,  ma  bien-aimée. 
Le  ciel,  dans  leur  langage  amer. 
C'est  on  ne  sait  quelle  fumée, 
Où  Dieu  manque,  où  tremble  un  éclair. 

Cette  fumée  est  tout;  la  rive 
Et  le  gouffre;  c'est  Jéhova; 
C'est  le  premier  homme,  il  arrive. 
Et  c'est  le  dernier,  il  s'en  va. 

C'est  une  onde,  et  c'est  une  écume; 
C'est  le  pays  des  harpes  d'or 
Où  les  pythonisses  de  Cume 
Parlent  aux  sibylles  d'Endorj 

C'est  un  lieu  choisi;  c'est  l'entrée 
Des  bénis  et  non  des  maudits; 
C'est  une  cime,  l'empyrée. 
C'est  un  jardin,  le  paradis. 

Tout  cela,  c'est  un  tas  de  songes; 
Cela  sert  comme  cela  nuit; 
La  vérité  dans  les  mensonges. 
De  la  clarté  dans  de  la  nuit. 


XLVII 


L'amour  complète  l'âme,  et  quand  son  destin  change. 
Sait  toujours  lui  donner  le  bonheur  qu'il  lui  faut. 
De  la  terre  et  du  ciel  l'amour  est  le  mélange. 
Aimons  !  pour  être  heureux  ici-bas  comme  l'ange  ! 
Aimons!  pour  être  heureux  comme  l'homme  là-haut! 


6. 


84  OCÉAN. 


XLVIII 


Bonne  jeunesse!  o  jours  charmants!  je  vous  aimais 
D'une  façon  stupide  et  divine,  madame. 
Je  sentais  voleter  les  ailes  de  mon  âme 
Dans  les  accroche-cœur  épars  sur  votre  cou. 
Comme  vous  étiez  belle  et  comme  j'étais  fou! 
Vous  parliez;  j'étais  là,  je  ne  savais  que  dire; 
Une  douce  lueur  sortait  de  votre  rire; 
Si  j'avais  eu  Paris,  j'aurais  donné  Paris 
Et  Londre,  et  La  Fayette  avec  ses  cheveux  gris. 
Et  Jupin  et  sa  foudre,  et  Minerve  et  sa  pique. 
Napoléon  le  Grand  debout  d'un  air  épique, 
Pacca  pondant  un  pape  et  Pitt  bâclant  un  bill. 
Pour  te  prendre  un  baiser  à  travers  ton  babil  ! 


XLIX 


A  UN  JEUNE  HOMME. 


Doux  enfant,  garde-toi  des  belles. 
Elles  s'en  vont  dès  qu'on  les  suit. 
A  ton  âge  on  est  pris  par  elles; 
A  mon  âge  on  rêve,  et  l'on  fuit. 
Tu  vois  leurs  yeux,  je  vois  leurs  ailes. 


24  g""'  1848. 


86  OCEAN. 


Ô  voyages!  départs  quand  on  avait  vingt  ans. 

Clefs  des  champs,  sacs  de  nuit  faits  à  la  hâte,  ô  temps 

Où  l'on  voyageait  deux,  l'amant  et  la  maîtresse. 

Sous  jetés  en  passant  au  pauvre  homme  en  détresse. 

Villages,  verts  buissons  pillés  des  moineaux  francs, 

Hori2ons,  appentis  des  maréchaux  ferrants 

Ayant  à  leur  seuil  noir  le  travail  en  charpente. 

Vieux  ponts  de  pierre  où  vient  tourner  la  route  en  pente. 

Rires  en  arrachant  des  branches  les  fruits  mûrs. 

Soirs  tombants,  flamboiements  des  forges  sur  les  murs! 


LI 


CHANSON. 


Avant  que  tu  me  l'apprisses 
Je  savais  ton  cœur  changé; 
L'amour,  dieu  des  noirs  caprices. 
Rit,  et  nous  donne  congé. 

Oui,  tu  souriais,  ô  femme. 
Moi,  j'adorais  ta  beauté. 
Mais  je  sentais  que  ton  âme 
Songeait  d'un  autre  côté. 

Tu  me  quittes;  j'ai  moi-même 
Quitté  Lise  l'an  dernier; 
Lise  est  mon  esclave,  et  m'aime. 
Moi  qui  suis  ton  prisonnier. 

Je  t'aime,  Anna,  fille  exquise 
Qui  ris  du  qu'en  dira-t-on. 
Et  qui  resterais  marquise 
Même  en  devenant  Goton. 

Je  ne  veux  plus  de  Lisette; 
Anna  ne  veut  plus  de  moi; 


88  OCÉAN. 

C'est  ainsi  que  l'âme  est  faite; 
Forêts,  savez- vous  pourquoi? 

Sait-on  pourquoi,  brune  ou  blonde, 
La  femme  change  souvent? 
Non,  dit  la  forêt  profonde. 
Fais  ta  question  au  vent. 

18  avril. 


LU 


AUTRE  CHANSON. 

Je  n'entends  plus  sonner  l'heure; 
Je  n'écoute  plus  les  voix; 
Ne  croyez  pas  que  je  pleure 
Sans  raison  au  fond  des  bois; 

Mon  cœur  saigne,  et  ma  pensée 
Est  triste,  hélas!  pour  toujours. 
Parce  qu'Anna  s'est  laissée 
Aller  à  d'autres  amours. 

En  vain  la  prairie  est  verte, 
L'aurore  est  joyeuse  en  vain. 
Hélas,  c'est  en  pure  perte 
Que  le  printemps  est  divin; 

Le  rossignol  perd  sa  peine; 
Et  cela  ne  m'a  rien  fait 
De  voir  près  de  la  fontaine 
Lise  hier  qui  se  coiffait; 

Je  l'eus  jadis  pour  amante; 
Je  m'en  suis  peu  souvenu; 
Elle  était  pourtant  charmante 
Avec  son  sein  demi-nu. 


19  avril. 


90 


OCEAN. 


LIIIW 


Supposez,  dans  un  ciel  lugubre  et  sans  limites. 
Dans  le  lieu  le  plus  noir  le  plus  vieux  des  ermites; 
Il  est  tout  décrépit,  mais  que  dans  ce  désert 
Une  Eve  blanche  et  nue  arrive  avec  sa  pomme, 
Et  l'on  verra  frémir  cette  masure  d'homme. 
Et  dans  cette  ruine  où  l'aube  vient  briller, 
Un  reste  de  nature  éperdu  s'éveiller, 
Si  cette  Eve  était  toi,  belle  unique  et  parfaite. 


''>  Album,  1864. 


LIV 


Dans  des  trous  de  grenier,  parmi  des  araignées. 
L'été,  par  des  chaleurs  que  note  Réaumur, 
Qui  ne  s'est  installé  dans  quelque  angle  de  mur 
Pour  regarder  sortir  du  lit  des  cuisinières? 
Femmes,  nous  vous  guettons  de  toutes  les  manières, 
Nous  vous  espionnons  et  nous  vous  contemplons. 
Qui  donc  n'endurerait  le  supplice  des  plombs, 
Pour  voir  Suzon,  Suzon  au  bain  vaut  Artémisc, 
Entrer  dans  sa  baignoire  ou  changer  de  chemise? 
J'ai  fait,  vers  dix-sept  ans,  ce  rêve  gracieux 
Que  je  voyais  Hébé,  la  grisette  des  cieux. 
Mettre  sa  jarretière  et  dégrafer  sa  guimpe 
Dans  les  mansardes  d'ombre  et  d'azur  de  l'Olympe. 


92  OCÉAN. 


LVC) 


Je  voulus  embrasser  Olympe,  l'autre  jour, 
EUe  se  mit  à  rire,  et  cette  grande  Olympe 
M'ofiFrit  un  tabouret  et  me  dit  :  petit,  grimpe! 
Et  mon  grand  frère  aîné,  qui  fait  des  vers  latins. 
Me  dit  (*)...  en  pouffant  de  rire,  ce  crétin! 
Ote  donc  ton  bandeau,  Cupidon  en  échasses! 
J'enrage!  Beau  mérite,  ils  ont  fini  leurs  classes. 
Ils  vont  sur  leurs  vingt  ans,  ils  ont  leur  exeat, 
Pardienne!  ils  vont  passer  leur  baccalauréat! 
Dame,  ils  se  font  la  barbe  avec  des  ciseaux.  Lise, 
Berthe,  Georgette,  Anna,  les  lorgnent  à  l'église. 
Ils  se  moquent  de  moi!  Oh!  je  suis  envieux! 
Petit!  Parce  qu'ils  ont  le  bonheur  d'être  vieux 
Toutes  ces  guenons-là  leur  disent  :  Je  vous  aime. 
Mais  patience  :  un  jour  on  le  sera  soi-même. 
Vieux!  On  ira  le  soir  en  loge  à  l'Opéra, 
On  aura  son  lorgnon  dans  l'œil,  et  l'on  fera 
Crever  d'amour  Olympe  et  Paul  de  jalousie. 


'■'  CoUtdion  d(  M.  Louis  Guimhaud.  —  <''  Mot  illisible. 


LVI 


Je  me  souviens  d'avoir  connu  dans  ma  jeunesse 

Un  poëte  appelé  Celsus.  Cet  animal 

Se  tenait  de  travers  et  s'habillait  fort  mal  ; 

Son  pantalon  collait  sans  bretelle  à  ses  hanches  $ 

Il  avait  le  front  haut,  l'œil  profond,  les  dents  blanches, 

La  main  petite,  un  air  d'audace  et  de  raison. 

Et  les  femmes  disaient  :  C'est  un  joli  garçon. 

Quel  dommage  qu'il  ait  un  foulard  pour  cravate  ! 

Arthénice  en  pantoufle  ou  Goton  en  savate. 

Les  belles  accordant  ou  vendant  leur  faveur. 

Ne  faisaient  point  tourner  la  tête  à  ce  rêveur. 

Occupé  qu'il  était  aux  clins  d'yeux  des  étoiles. 

(Cela  changea  plus  tard;  mais  respectons  les  voiles 

Dont  le  chapitre  deux  du  roman  est  couvert.  ) 


94  OCÉAN. 


LVII 


Je  vous  quitte,  ô  villes  malsaines! 
Les  halliers  sont  des  lieux  bénis 
Où  les  femmes  nous  font  des  scènes. 
Où  les  passereaux  font  des  nids. 

C'est  à  peu  près  la  même  chose  j 
On  se  fâche  pour  s'apaiser; 
Le  bec  pique,  mais  il  est  rose. 
La  querelle  est  sœur  du  baiser. 

On  s'injurie  à  perdre  haleine, 
Puis  on  passe  aux  roucoulements; 
L'amour  est  une  forêt  pleine 
De  la  bataille  des  amants. 

On  piaille,  on  crie,  on  se  bécote. 
La  tourterelle  dit  :  voyou  1 
Le  moineau  réplique  :  cocotte! 
Puis  on  murmure  :  1  loveyou! 

Gloire  aux  bois  que  les  dieux  habitent! 
Où  l'on  fait  l'amour  au  hasard. 
Où  les  petits  oiseaux  débitent 
Tout  leur  catéchisme  poissard! 


i;  mai. 


LVIII(>) 


Soyez  donc  demi-dieu,  mage,  barde,  héros. 

Génie,  amphictyon,  pasteur  d'hommes,  grande  âme. 

Grand  cœur,  pour  défaillir  dès  que  passe  une  femme. 

Et  pour  être  aussitôt  vaincu  que  regardé! 

O  triste  esprit  humain  par  le  corps  possédé! 

O  délire  des  sens!  ivresse!  extase!  fange! 

Noircissement  du  cygne!  abaissement  de  l'ange! 

La  chair,  voilà  l'écueil!  le  terme  où  s'amoindrit 

Et  s'abat,  frémissant,  le  plus  superbe  esprit! 

La  sombre  volupté  tient  la  coupe  secrète. 

Elle  crie  au  songeur  qui  plane  et  qu'elle  arrête  : 

Laisse  ton  rêve  là!  tu  n'iras  pas  plus  loin! 

Des  hontes  des  plus  grands  elle  est  Tardent  témoin. 

Elle  est  la  rive  obscure  où  la  sagesse  expire. 

Pas  un  docteur  qui  n'ait  subi  son  mol  empire; 

Pas  un  fort  qui  ne  tombe  ou  qui  ne  soit  tombé. 

Elle  fait  échouer  David  à  Bethsabé, 

Et  Socrate  devant  Aspasie,  et  limite 

Salomon  au  lit  tiède  où  dort  la  Sunamite. 


Chair!  Venus!  Astartc!  combien  dans  les  orgies 
N'a-t-cUe  pas  éteint  d'efforts  et  d'énergies! 
Sans  elle,  quels  élans  splendides  auraient  eus 
Les  talents,  les  labeurs,  les  forces,  les  vertus! 

'*'  Dieu,  Maitmcrit. 


96  OCEAN. 


LIX 


NUDA. 


Elle  me  dit  :  Veux-tu  que  je  reste  en  chemise? 

Et  je  lui  dis  :  Jamais  la  femme  n'est  mieux  mise 

Que  toute  nue.  O  jours  du  printemps  passager! 

On  commence  par  rire,  on  finit  par  songer. 

Joie  !  Astarté  sans  masque  !  Extase  !  Isis  sans  voile  ! 

Avez-vous  vu  parfois  se  lever  une  étoile? 

Ce  fut  superbe.  —  Eh  bien,  dit-elle,  me  voici. 

Et  devant  Adonis  Vénus  était  ainsi} 

Et  c'est  ainsi  qu'Aglaure  apparut  comme  un  rêve 

A  Socrate,  et  qu'Adam  a  pu  contempler  Eve. 

Et  je  m'agenouillai  devant  elle,  ébloui. 

Tout  sur  terre  est  refus;  la  nudité,  c'est  Oui, 

C'est  la  voluptueuse  et  sombre  hardiesse 

De  la  femme  osant  être  effrontément  déesse  ; 

C'est  un  tel  idéal  mêlé  d'un  tel  réel 

Que  l'âme  voit  l'Éden  et  le  préfère  au  ciel  ! 

Car,  dit  l'âme,  ce  sein,  ce  bras  rond,  ce  pied  leste. 

Ce  cou  blanc,  ce  flanc  pur,  ce  n'est  donc  pas  céleste? 

C'est  de  la  cendre.  Eh  bien,  j'aime  la  cendre,  moi! 

Et  je  ne  restai  pas  à  genoux.  Lutte,  effroi. 

Pleurs,  sourires,  extase,  et  qu'avez-vous  à  dire? 

Est-ce  qu'au  fond  de  l'ombre  une  invisible  lyre 


NUDA. 

Ne  chante  pas  le  chant  que  nul  n'écoute  en  vain? 

Etes-vous  donc  exempts  du  passage  divin 

Des  nuages  en  fuite  au-dessus  de  vos  têtes?         ^ 

Comment  donc  ferait-on  pour  s'excepter  des  fêtes 

Que  l'été  donne  à  tous  les  êtres  à  la  fois  ? 

Est-ce  qu'on  n'entend  pas  des  flûtes  dans  les  bois? 

Tous  les  souffles  du  vent  sont  des  rêves  ;  l'aurore 

Là-haut  sur  la  colUne  est  une  voix  sonore  ; 

Les  nids  sont  doux,  il  est  des  fleurs  dans  les  vallons, 

L'eau  coule,  et  savons-nous  jamais  où  nous  allons? 

30  mai  1874. 


97 


98  OCÉAN. 


LX 


Elle  passa  devant  la  boutique  du  juif. 
Les  bijoux  y  brillaient  à  la  lueur  d'un  suif; 
Les  coins  obscurs  avaient  des  flamboiements  de  mitres. 
Blanche,  elle  regardait  comme  une  mouche  aux  vitres; 
Et  rubis  insolents,  grenats,  saphirs  moqueurs. 
Taillés  en  forme  d'astre  ou  de  Ijs  ou  de  cœurs, 
Chrysoprase  ironique,  émeraude  narquoise, 
Cymophane,  topaze,  améthyste,  turquoise, 
Aigue-marine,  onyx,  pyrite,  diamant. 
Raillaient,  en  chuchotant  entre  eux  confusément. 
Avec  leurs  dents  de  perle  et  leur  rire  d'étoile. 
Son  jupon  de  futaine  et  sa  coiffe  de  toile. 


LXI 

La  br^wche  de  houx. 

Jeanne  disait  :  toujours  je  te  serai  fidèle. 
Et  je  t'adorerai  toute  une  éternité. 

Un  moineau  franc. 
Éternité! 

La  branche  de  houx. 

Et  Jean  lui  répondait  :  tu  seras  toujours  belle; 
Dieu  dans  le  marbre  blanc  a  sculpté  ta  beauté. 

Une  Ephémère. 
Eternité! 

La  branche  de  houx. 

La  jeunesse  est  sans  fin!  chantons!  s'écriait-elle; 
Après  le  doux  printemps  vient  le  joyeux  été. 

Un  feu  follet. 
Eternité! 


100  OCEAN. 


La  branche  de  houx. 


J'ai  de  l'or,  disait  Jeanne,  et  des  troupeaux  sans  nombre. 
Le  riche  est  toujours  grand,  puissant,  et  respecté. 

Une  fumée. 
Eternité! 


La  branche  de  houx. 

Elle  mourut;  sa  bouche  avait  ce  souffle  sombre 
Qui  semble  un  bruit  de  l'ombre  et  de  l'immensité. 

Une  Étoile, 
Eternité! 

24  janvier  i8jj. 


LXII 


Ô  temps!  si  l'on  pouvait  dans  ton  urne  profonde 
Puiser  des  jours 'nouveaux  comme  on  puise  de  l'onde. 

J'en  voudrais  bien  encor! 
Je  dirais  à  la  vie  :  oh!  que  ta  fleur  renaisse! 
Et  je  reposerais  sur  mon  front  la  jeunesse, 

Cette  couronne  d'or! 


I02  OCÉAN. 


LXIII 


[830. 


Oh!  ces  jours  ont  été  splendides  où,  soudain, 
De  l'Olympe  d'Homère  au  "Walhalla  d'Odin, 
On  vit  les  sombres  dieux  se  pencher  sur  les  cimes 
Pour  voir  quel  monde  allait  sortir  des  noirs  abîmes. 
La  Révolution,  soleil  dans  le  brouillard. 
Après  avoir  refait  l'homme,  refaisait  l'art. 


LXIVW 


Je  me  souviens  du  temps  de  mes  illusions. 

Je  voyais  ces  hiboux  au  milieu  des  rayons. 

Que  c'est  doux  d'être  jeune  et  charmant  d'être  bête  ! 

Sainte-Beuve  était  beau,  Nisard  était  honnête. 

C'était  un  plaisant  tas  de  drôles  contrefaits. 

O  gratteurs  de  papier!  picoreurs  de  buffets! 

Ils  se  sont  tous  vendus,  et  Piétri  sait  les  sommes. 

Ils  s'affirmaient  géants  pour  se  passer  d'être  hommes, 

De  leurs  difformités  ils  faisaient  leurs  grandeurs. 

Il  semblait  que  la  gloire  eût  dit  à  ces  laideurs  : 

O  boiteux,  sois  Tyrtée!  ô  bossu,  sois  Esope! 

Le  borgne  n'était  pas  borgne;  il  était  cyclope. 

Oh!  ces  orgueils  de  nains  et  ces  cœurs  de  laquais! 


C'est  bien,  tombez  encore.  Ayez,  ô  misérables, 
La  bohème  de  moins  et  le  Sénat  de  plus. 


'"'  Carnet,  1856.  —  CoUeliion  de  M.  Louif  Barthoii, 


104  OCÉAN. 


LXVC) 


Et  du  haut  de  ma  tour,  bâtie  avec  le  rêve, 
Avec  le  fait,  avec  l'idéal,  sur  la  grève 

Des  sombres  siècles  fre'missants. 
Inquiet  des  meilleurs  presque  autant  que  des  pires, 
Je  regarde  les  dieux,  les  cultes,  les  empires. 

Comme  on  regarde  des  passants. 

Je  ne  suis  pas  docile,  et  dans  cette  aventure 
Immense  qu'on  appelle  Etre,  Destin,  Nature, 

Je  résiste  et  je  me  défends. 
Je  blâme  l'ouragan  qui  là-haut  vocifère. 
Je  fais  obstacle  aux  rois,  et  je  ne  laisse  faire 

Que  les  oiseaux  et  les  enfants. 


<•'  L'Art  d'Être  Grand-PÈre,  Brouillons. 


I 


LXVK'J 


LES  ENFANTS. 


Non,  non,  je  ne  veux  pas  leur  faire  peur.  J'écarte 

Les  grands  airs  qu'un  Lycurgue  aurait  dans  une  Sparte  ; 

Je  rejette  l'ampoule  et  les  mots  de  six  pieds. 

Je  renonce  aux  sermons  hagards  et  copiés 

Sur  Bossuet  mêlant  aux  phrases  indigestes 

La  colère  des  yeux  et  la  fureur  des  gestes. 


(') 


L'Art  d'Être  Grand-PÈre  ,  Manuscrit, 


io6  OCEAN. 


LXVII 


À  S.-B. 


Que  dit-on?  On  m'annonce  un  libelle  posthume 

De  toi.  C'est  bien.  Ta  fange  est  faite  d'amertume; 

Rien  de  toi  ne  m'étonne,  ô  fourbe  tortueux! 

Je  n'ai  point  oublié  ton  regard  monstrueux 

Le  jour  où  je  te  mis  hors  de  chez  moi,  vil  drôle; 

Lorsque,  sur  l'escalier,  te  poussant  par  l'épaule. 

Je  te  dis  :  «N'entrez  plus,  monsieur,  dans  ma  maison!» 

Je  vis  luire  en  tes  yeux  toute  ta  trahison. 

J'aperçus  ta  fureur  dans  ta  peur,  ô  coupable! 

Et  je  compris  de  quoi  pouvait  être  capable 

La  lâcheté  changée  en  haine,  le  dégoût 

Qu'a  d'elle-même  une  âme  où  s'amasse  un  égout. 

Et  ce  que  méditait  ta  laideur  dédaignée  ; 

On  devine  la  toile  en  voyant  l'araignée. 

21  octobre. 


LXVIII 


L'homme  esclave!  de  qui?  De  l'homme.  O  cieux  profonds! 
Cieux  purs!  vous  nous  donnez  l'âme,  et  nous  l'étoufïbns. 

Nous  changeons  l'onde  en  marécage. 
Toute  horreur  sort  de  nous.  La  douce  Liberté 
Vient  des  cieux,  bat  de  l'aile,  et  vit  dans  la  clarté. 

Dieu  fait  l'oiseau,  l'homme  la  cage. 


Io8  OCÉAN. 


LXTX 


Et  puisqu'il  faut  qu'on  meure  après  avoir  vécu, 
Et  qu'on  se  couche  au  lit  où  nul  ne  se  réveille. 
Puisque  tout  œil  arrive  à  l'ombre,  et  toute  oreille 
A  la  prodigieuse  et  morne  surdité. 
Puisqu'on  doit  faire  autour  de  sa  fétidité. 
Fût-on  Phryné,  rôder  le  chacal  et  l'hyène. 
Puisqu'il  faut  qu'à  la  fin  un  ange  triste  vienne 
Contre  la  terre  horrible  écraser  le  flambeau. 
Qu'importe,  o  noirs  vivants,  la  forme  du  tombeau? 
Qu'importe  que  ce  soit  le  triangle  ou  le  cube 
Qui  scelle  dans  leur  nuit  Ajax,  Priam,  Hécube? 
Qu'importe  que  la  mort  enferme  loin  du  jour 
3ésostris  dans  son  puits  et  Cyrus  datis  sa  tour? 


LXX 

v 

^  La  statue  est  souvent  une  sombre  ironie; 

\  La  pierre  peut  railler  la  foule;  un  noir  génie 

I  Tord  en  spectres  hagards  le  marbre  et  les  métaux; 

\  Dagon  écrasait  Tyr;  du  haut  des  piédestaux 

t  Le  bronze  humiliait  Rome  molle  et  féroce 

I  Sous  Commode  géant  et  sous  Néron  colosse. 


iio  OCÉAN. 


LXXI 


Je  vous  l'ai  déjà  dit,  un  soir,  sur  le  chemin. 

J'ai  vu  passer  la  mort  fauchant  le  genre  humain. 

Une  pierre  battait  entre  ses  côtes  gauches. 

Et  j'ai  dit  :  Noir  passant,  qu'est-ce  donc  que  tu  fauches? 

Elle  m'a  répondu  :  Je  fauche  le  néant. 

Et  l'âpre  abîme  obscur,  derrière  elle  béant. 

M'a  crié  :  L'âme  vit!  la  cendre  seule  tombe! 

Je  suis  l'aube,  je  suis  l'azur,  je  suis  la  tombe. 


LXXII 


Les  prêtres  ont  levé  les  mains  vers  les  étoiles. 
Ils  ont  dit  : 

Il  nous  faut  des  flambeaux  sous  nos  voiles; 
Il  nous  faut  des  rayons  montrant  un  peu  de  Dieu; 
Pas  trop;  une  lueur,  et  le  dogme  au  milieu; 
A  nos  temples,  afin  qu'on  y  vienne  en  grand  nombre. 
Il  faut  une  clarté  qui  soit  aussi  de  l'ombre; 
Soyez  donc  ces  flambeaux  dont  nous  avons  besoin; 
Notre  mystère  prend  le  vôtre  pour  témoin  ; 
Car  c'est  nous  le  miracle  et  c'est  vous  le  prodige; 
Notre  Dieu,  tel  qu'au  fond  du  temple  on  le  rédige. 
Veut  n'être  regardé  qu'avec  précaution  ; 
Complétez  sa  lueur  par  votre  vision; 
Soyez  le  saint  rayon  qui  sur  nos  livres  tombe  ; 
L'homme  marche  en  tremblant  de  la  crèche  à  la  tombe; 
De  l'enfer  peu  certain  le  dogme  est  la  vapeur; 
Rassurez  juste  assez  pour  qu'on  ait  encor  peur; 
Étoiles,  rangez- vous  autour  de  notre  Bible; 
Et,  d'accord  avec  nous,  d'un  feu  vague  et  terrible. 
Éclairez  la  naissance,  éclairez  le  trépas. 

Et  les  astres  ont  dit  :  Non.  Nous  ne  mentons  pas. 
Nous  sommes  les  soleils  et  nous  sommes  les  vierges. 
Entendez-vous  avec  ces  intrigants  de  cierges. 


28  septembre  1876. 


112  OCÉAN. 


LXXIII 


LUEUR  DU  SOUPIRAIL. 


Est-on  de  son  vivant  renseigné  sur  la  mort? 

Faut-il  croire  l'espoir  ou  croire  le  remord? 

Sait-on,  tandis  qu'on  rampe  en  cette  obscure  sphère. 

Les  surprises  qu'un  jour  l'abîme  doit  nous  faire? 

Sait-on,  lorsqu'un  cadavre  entre  au  tombeau  dormant. 

Quelles  ailes  ce  mort  ouvrira  brusquement? 

Connaît-on  ici-bas  l'envergure  des  âmes? 

Nous  sommes  des  fœtus  nés  du  ventre  des  femmes 

Et  des  géants  formés  de  lumière  et  d'effroi. 

Quelle  espèce  de  spectre  un  homme  porte  en  soi. 

Le  sait-on?  Notre  vie  est  un  radeau  qui  sombre. 

Nous  avons  tous  en  nous  une  quantité  d'ombre 

Qui  doit  plus  tard,  à  l'heure  où  plus  loin  nous  fuyons. 

Se  pénétrer  de  flamme  ou  s'emplir  de  rayons; 

En  fantômes  sereins  ou  noirs  la  mort  nous  change; 

Et  l'un  est  un  vampire  et  l'autre  est  un  archange. 


LXXIV 


Nous  nous  envolerons  vers  les  deux  inconnus. 
Et  les  points  lumineux.  Mars,  Saturne,  Vénus, 
Seront  des  globes  d'or  énormes;  à  mesure 
Que  nous  avancerons,  tout  deviendra  figure. 
Et  nous  verrons  grandir  ces  atomes  vermeils. 
Ces  lueurs,  ces  clartés,  ces  astres,  ces  soleils. 
Mondes  dont  la  splendeur  formidable  se  lève 
Devant  l'œil  du  sépulcre  et  dans  la  nuit  du  rêve. 


ixniiiMuiiB  lATiuxALk. 


114 


OCEAN. 


LXXVW 


Sur  votre  horizon  triste  où  les  spectres  se  dressent, 

Deux  disques,  le  soleil  et  la  lune,  apparaissent. 

Et  savez-vous  quel  son  rendrait  l'éternité 

Si  Dieu  dans  ses  deux  mains,  qui  sont  ombre  et  clarté. 

Heurtait  subitement  ces  cymbales  énormes? 


'"'  Dieu,  Manuscrit. 


LXXVIW 


LUCRECE. 


Spectateur  de  l'infini  hideux. 

Il  pense,  il  songe,  il  cherche;  il  sonde  l'insondable 
Avec  un  penchement  de  tête  formidable; 
La  nature  l'emplit  de  son  vaste  frisson; 
Son  poëme  est  un  morne  et  livide  horizon; 
On  entend  dans  son  vers  les  spectres  qui  s'appellent; 
Les  écailles  de  l'onde  et  de  l'ombre  se  mêlent 
Dans  son  rhythme  sinistre  où  par  moments  reluit 
Ce  vague  gonflement  des  hydres  de  la  nuit. 


'"'  Dieu,  Manuscrit. 


Il6  OCÉAN. 


LXXVII 


Dans  les  pages 

Où  notre  esprit  s'épanche,  obscur,  triste,  incomplet, 
La  nuit  mystérieuse  et  morne  a  son  reflet. 
Notre  ombre  est  un  miroir;  tout  astre  qui  s'allume 
Rayonne  en  noir  dans  l'encre  où  trempe  notre  plume  $ 
Avec  ses  profondeurs  sans  fond,  le  firmament 
Accable  les  penseurs  de  son  écrasement, 
Et  le  songeur  de  nuit  sent  peser  sur  sa  table 
Cette  voûte  inouïe,  énorme,  épouvantable. 


LXXVIII 


NUIT.  DANS  UN  CIMETIERE. 


Je  sens  la  vie  antérieure; 
Peut-être  déjà,  souffle  et  voix, 
Ai-je  mon  sépulcre  à  cette  heure 
Dans  un  des  mondes  que  je  vois! 
Peut-être,  ô  mystère  suprême! 
Un  des  morts  de  ces  fosses  même, 
Dont  s'est  rallumé  le  flambeau. 
Tandis  que  sur  lui  mon  œil  tombe. 
Rêve  là-haut  près  de  ma  tombe 
Comme  moi  près  de  son  tombeau. 


Il8  OCÉAN. 


LXXIX 


Tantôt  couvert  de  nuit,  tantôt  noyé  d'aurore. 
Le  concile  effrayant  des  morts  démesurés 
Médite,  et  hors  du  temps,  assis  sur  les  degrés 
De  la  création  aux  millions  de  marches, 
Regarde  l'être  à  flots  ruisseler  sous  les  arches 
Du  pont  de  l'infini,  sur  les  siècles  jeté. 
Qui  traverse  de  part  en  part  l'éternité. 
Des  mondes  devant  eux  s'écroulent  en  fumées. 
Par  moments,  comme  une  aube  à  travers  les  ramées 
D'une  incommensurable  et  sinistre  forêt, 
Quelque  chose  qui  semble  un  visage  apparaît; 
Et  pendant  qu'ils  sont  là,  contemplant  cette  face, 
Stupides,  éblouis,  que  veux-tu  que  leur  fasse 
L'importunité  vague  et  le  bruit  ténébreux 
Des  hommes  fourmillants  qui  vivent  derrière  eux. 
Votre  jour,  votre  nuit,  vos  pas,  la  rumeur  folle. 
L'heure,  et  la  terre  au  loin,  cette  mouche  qui  vole? 


LXXX 


HISTOIRE. 


Est-ce  Dieu  qu'on  entend  parler  quand  le  destin 
Dit  aux  jeunes  Césars,  aux  jeunes  Alexandres  : 
—  Roi,  tu  vas  sous  tes  pas  faire  voler  en  cendres 
Les  villes,  les  autels,  les  rois,  le  genre  humain. 
Va!  reçois  tout  de  moi.  Je  mets  tout  dans  ta  main. 
Je  te  donne  l'éclair,  la  foudre,  la  victoire, 
La  puissance,  le  glaive  et  le  sceptre,  et  la  gloire. 
Étoile  bonne  à  mettre  au  front  de  ton  cheval. 


I20  OCÉAN. 


LXXXIC) 


Les  yeux  levés  là-haut 

Sans  relâche,  durant  mes  nuits  exténuées. 
Je  regarde  ce  livre  énorme  de  nuées. 
De  ténèbres,  d'éclairs,  d'astres  aux  pâles  fronts. 
Et  je  dis  :  —  C'est  en  vain  que  nous  le  déchiffrons. 
Dieu,  qu'as-tu  donc  écrit  dans  cette  obscure  Bible? 
Et  qu'^às-tu  griffonné  dans  ton  ciel  illisible? 
Lorsque,  atome  éphémère  et  si  vite  envolé. 
L'homme  au  ventre  pesant,  fragilement  ailé, 
Marche  et  mêle  ses  pas  dans  le  destin  farouche. 
As-tu  mis  quelque  sens  dans  ces  pattes  de  mouche? 


'"'  Dieu,  Manmcrit, 


LXXXII 


Hélas!  comme  un  panier  où  jamais  l'eau  ne  reste. 

L'homme  est  à  claire -voie  et  Dieu  passe  au  travers; 

Les  esprits  sont  mauvais  et  les  cœurs  sont  pervers; 

L'ombre  reproduit  l'ombre  au  ciel  et  sur  la  terre; 

Le  mal  indéfini  flotte  dans  le  mystère; 

Un  crime  engendre  l'autre;  oh!  rien  n'a  limité 

Le  possible  effrayant  de  la  fatalité; 

Et  que  cachez-vous  donc  sous  vos  ténébreux  voiles, 

O  gouffre,  ô  profondeur  sinistre  des  étoiles? 


122  OCÉAN. 


LXXXIIIW 


Le  ventre 

A  sa  religion  dont  l'égoïsme  est  l'antre. 
Philosophie  infâme  !  elle  fuit  les  hauteurs  ; 
Elle  sème  au  milieu  des  hommes,  les  rhéteurs, 
Les  railleurs,  les  flatteurs  du  succès,  les  sophistes. 
Qui  rendent  le  martyre  et  le  dévouement  tristes, 
Insultent  la  vertu,  dupe  sans  lendemain. 
Et  défont  l'héroïsme  au  cœur  du  genre  humain . 
Elle  pousse  Sancho  derrière  don  Quichotte, 
Enfante  le  bouffon  toujours  prêt,  au  despote. 

Et  fait  les  Gorgias  pour  les  Trimalcions; 
,  Elle  dit  :  Jouissez  !  Elle  a  dans  tous  les  âges 
De  noirs  représentants  qu'on  appelle  des  sages  ; 
La  matière  est  son  temple;  à  de  certains  moments. 
Aux  cris  que  jette  l'ombre,  aux  sourds  vagissements 
Du  sceptique,  du  fou,  du  méchant,  de  l'athée. 
On  sent  que  cette  louve  a  mis  bas  sa  portée. 


•'1  Dieu,  Mannsait. 


LXXXIV 


Les  hommes  passeront,  la  poussière  éperdue 

Passera,  les  oiseaux  fuiront  dans  l'étendue. 

Les  chevaux  passeront,  les  vagues  passeront. 

Les  nuages  fuiront  et  s'évanouiront. 

Les  chars  s'envoleront  dans  la  rumeur  des  routes; 

Mais  les  obscurités,  les  questions,  les  doutes. 

Resteront,  sans  qu'on  voie  un  peu  de  jour  qui  point; 

Mais  les  ombres  sont  là  qui  ne  passeront  point; 

Mais  on  aura  toujours,  quoi  qu'on  rêve  et  qu'on  fasse, 

Devant  soi,  le  prodige  et  la  nuit  face  à  face; 

Mais  on  ne  verra  rien,  jamais,  jamais,  jamais, 

Pas  même  une  blancheur  sur  de  vagues  sommets. 

Pas  même  un  mouvement  de  souffles  et  de  bouches. 

Dans  l'immobilité  des  ténèbres  farouches. 


124  OCÉAN. 


LXXXV 


DANS  UN  CIMETIERE. 

Sur  ces  fosses  éternelles. 

Dieu  t'épaissit,  bois  profond, 

Pour  qu'on  voie  errer  des  ailes 

Aux  lieux  où  les  âmes  sont; 

Pour  qu'un  bruit  charme  ces  pierres; 

Pour  que  le  vent  sur  les  bières 

Puisse  agiter  des  berceaux. 

Et  faire  sur  une  tombe 

Germer  la  graine  qui  tombe 

Du  nid  des  petits  oiseaux! 


LXXXVI 


Rien  n'est  plus  effrayant  que  cet  exil  de  l'âme  ; 

La  bise  y  semble  traître  et  l'ombre  y  semble  infâme; 

L'étoile  y  traîne  un  pâle  et  ténébreux  halo; 

Là  sont  des  bruits  de  pluie  et  de  grêle  sur  l'eau  ; 

Là,  dans  le  deuil  sans  fin  s'étend  et  se  prolonge, 

Avec  des  profondeurs  de  sépulcre  et  de  songe. 

L'obscurité  hideuse  et  sourde,  soulevant 

On  ne  sait  quels  flots  noirs  sous  les  ailes  du  vent; 

Là,  se  roule  et  se  dresse,  et  gronde  et  hurle  et  beugle 

L'océan,  monstre  horrible,  informe,  vaste,  aveugle. 

O  glace  inexprimable!  ô  frissons  de  l'efiFroi! 

Sans  rien  voir  que  de  l'ombre,  on  sent  autour  de  soi 

Une  agonie  immense  et  muette  qui  souffre; 

L'ame  aperçoit  partout  des  horizons  de  gouffre; 

Et  ce  qu'on  ne  voit  pas  épouvante,  et  le  bruit 

Se  lamente,  et  des  bras  se  tordent  dans  la  nuit. 


126  OCEAN. 


LXXXVII 


Dans  la  création  visible,  obscur  milieu 
Où  l'homme  effaré  voit  passer  l'esprit  de  Dieu, 
Les  animaux  confus,  aux  formes  incertaines, 
Fantômes  où  s'empreint  le  mystère  des  peines. 
Spectres  extérieurs  où  se  peint  tout  l'enfer. 
Pieds  aux  griffes  d'airain,  mufles  aux  crocs  de  fer. 
Horribles,  rugissants,  noirs,  monstrueux,  énormes. 
Reflètent  du  chaos  les  figures  difformes. 


LXXXVIII 


Cherche  d'où  cela  sort,  cherche  où  cela  s'arrête; 
Fouille  comme  astronome  ou  comme  anachorète; 
Du  sépulcre  et  du  ciel  lève  les  sombres  draps  ; 
Recule,  avance;  mets  la  borne  où  tu  voudras. 
Plus  loin  que  toute  chose  inconnue  ou  connue. 
Plus  loin,  plus  loin  encor;  bien.  Cela  continue. 
Cela  n'a  pas  de  fin  ni  de  commencement; 
C'est  l'e'ternel  pourquoi,  c'est  l'éternel  comment; 
Cela  se  meut,  obscur,  clair,  visible,  invisible. 
De  l'incommensurable  à  l'incompréhensible; 
Cela  n'est  appuyé  sur  rien,  c'est  fou;  pourtant 
C'est  là.  C'est  réel,  vrai,  formidable,  éclatant, 
O  sage,  et  l'univers  autour  de  toi  condense 
L'impossibilité  d'où  jaillit  l'évidence. 


128  OCÉAN. 


LXXXIX 


Un  lent  travail  humain  sans  cesse  ronge  et  mine 
Le  pouvoir  du  méchant,  pénétrable  au  mépris. 
Fût-elle  énorme,  opaque,  inaccessible  aux  cris. 
Fût-elle  pleine  d'ombre  et  pleine  de  fumée. 
Eût-elle  l'épaisseur  d'un  peuple  et  d'une  armée. 
Fût-elle  faite  avec  des  montagnes  de  nuit. 
Avec  la  dureté  du  granit  sourd  au  bruit. 
Et  toute  la  noirceur  de  la  brume  ignorante, 
La  grandeur  de  l'injuste  est  toujours  transparente. 
Et  l'on  voit  au  travers  la  justice  de  Dieu. 


xc 


Crois  à  ta  conscience  avant  de  croire  aux  codes. 
Le  jour  qui  luit  dans  l'âme  est  le  meilleur,  crois-moi; 
La  justice  de  l'homme  est  écrite  en  la  loi; 
La  justice  de  Dieu  s'écrit  au  cœur  du  juge. 


mniMCMS    I ATIORll.il. 


I30  OCEAN. 


XCI 


À  quoi  bon?  à  quoi  bon?  et  je  penche  la  tête. 

Et  je  cherche  la  vie  et  je  vois  la  tempête; 

Je  dis  :  Dieu!  la  nuit  vient.  J'appelle  la  raison, 

Et  la  démence  emplit  le  funèbre  horizon. 

Ouragan!  océan!  réplique  de  l'écume 

A  la  pluie,  et  de  l'eau  pleine  d'ombre  à  la  brume; 

Hydre  d'en  bas  luttant  contre  l'hydre  de  l'air; 

Gueules  des  mers  mordant  les  langues  de  l'éclair; 

Flux  ténébreux,  reflux  aveugle;  sombre  vague 

Des  causes  se  perdant  sans  effets  dans  le  vague; 

Forces  de  l'inutile  allant  on  ne  sait  où; 

Flot,  sillon  vain,  riant  du  vent,  laboureur  fou! 


XCII 


Toi  qui,  seule  toujours,  planes  au  fond  du  ciel. 
Quand  sur  la  terre  en  proie  aux  hommes  pleins  de  fiel , 

Sur  la  terre  que  le  deuil  couvre. 
Tu  descends  un  moment,  lasse  d'un  vol  trop  haut, 
Justice,  oiseau  divin,  tu  te  poses  plutôt 

Sur  un  chaume  que  sur  un  Louvre  ('). 


'■'  Au  verso  d'une  invitation  à  une  soirée  littéraire,  le  27  avril   1857.    [Note  Je 
l'Editeur.  ) 


132  OCEAN. 


XCIII 


Si  tu  te  laissais  trop  aller  aux  rêveries. 

Tremble  de  t' engager  dans  le  dédale  obscur 

Des  systèmes  sans  ciel,  sans  clarté,  sans  azur. 

Où  l'esprit  ne  sait  plus  quel  souffle  le  gouverne; 

Crains  la  sagesse  noire,  effrayante  caverne 

Entrebâillée  au  seuil  de  tout  rêve  profond. 

Jeune,  amoureux,  les  fleurs  et  l'auréole  au  front. 

Tenant  en  main  la  lyre  et  le  thyrse  de  lierre, 

Lucrèce,  homme  splendide,  était  dans  la  lumière. 

Il  s'enivrait  du  rhythme  et  du  rayonnement. 

Il  aspirait  les  cieux,  le  jour  tiède  et  calmant. 

Et  tous  les  frais  parfums  que  l'aube  heureuse  apporte. 

Il  vit  devant  ses  pas  tout  à  coup  une  porte. 

Et,  poussant  cette  porte,  il  entra  dans  la  nuit. 


XCIV 


Pourquoi  veux-tu  passer  près  de  la  maison  sombre? 
-  —  C'est  que  j'ai  mes  parents,  dit-elle,  en  ce  tombeau; 

;»  Quand  je  passe  près  d'eux,  c'est  comme  si  dans  l'ombre 

ï,  Je  leur  apportais  un  flambeau. 


134  OCÉAN. 


XCV 


La  pluie  à  flots  pressés  bat  la  vitre  du  bouge. 
C'est  l'hiver,  le  soir  tombe. 

Un  homme  en  bonnet  rouge, 
Accoudé  sur  la  table  et  la  nuit  sur  le  front, 
Rêve  et  songe.  On  dirait  que  son  regard  profond 
Suit  dans  l'obscurité  quelque  objet  qui  recule. 
De  moment  en  moment  le  blême  crépuscule 
Offre  un  ciel  plus  lugubre  à  son  œil  plus  hagard. 

La  bise  entre  avec  l'eau  par  le  toit  du  hangar. 


XCVI 


Tout  marche;  c'est  la  loi  de  l'homme. 
Planer,  ramper;  entrer,  sortir; 
Paris  suivra  Corinthe  et  Rome; 
Londres  suivra  Carthage  et  Tyr. 
Ainsi  flottent  nos  destinées. 
Pendant  que,  foules  entraînées. 
Allant  d'où  nul  n'est  revenu. 
Nous  errons,  battus  des  tempêtes, 
Nous  te  regardons  sur  nos  têtes, 
O  nuit,  dessous  de  l'inconnu! 

Tout  marche.  Il  est  seul  immobile, 
Lui,  le  songeur  du  firmament. 
Que  le  prophète  et  la  sibylle 
Contemplent  éternellement. 
Jamais  les  gouffres  sur  leurs  dalles 
N'entendent  sonner  ses  sandales; 
Il  ne  change  jamais  de  lieu. 
Toujours  seul  sous  les  mêmes  voiles, 
Et  c'est  vous  que  j'atteste,  étoiles. 
Clous  de  la  semelle  de  Dieu! 


136  OCÉAN. 


XCVII 


Partout  l'ombre,  partout  le  désert  froid  et  mort; 

Les  monts  semblaient  de  grands  décombres; 
Un  ancien  pont  allait  de  l'un  à  l'autre  bord 

Entre  deux  escarpements  sombres; 

J'y  passai;  le  couchant  d'un  lointain  reflet  d'or 

Éclairait  les  arches  massives; 
Comme  ce  pont  croulant,  mais  qu'on  traverse  encor. 

Le  souvenir  rejoint  deux  rives. 

II  novembre  1840. 


XCVIII 


Mais  j'entends  le  savant  s'écrier  : 

—  Point  de  surnaturel.  Restons  dans  la  nature. 
Quoi!  l'Etre  écrit  le  livre  et  l'homme  le  rature! 
Homme,  tais-toi.  Pour  l'œil  terrible  des  voyants 
Le  monde  a  des  aspects  troubles  et  flamboyants; 
Pour  les  mages  pensifs,  pour  les  pâtres  nocturnes. 
Des  spectres,  versant  l'ombre  avec  de  noires  urnes. 
Des  inconnus  ayant  de  la  lumière  en  eux. 
Apparaissaient,  muets,  hagards,  vertigineux, 
A  tous  les  soupiraux  de  cette  architecture 
Qu'en  votre  verbe  abject  vous  nommez  la  nature. 
Les  prophètes  étaient  des  hommes  irrités 
Par  des  blancheurs  poussant  des  cris,  par  des  clartés; 
Sans  cesse  les  éclairs,  les  foudres,  les  tonnerres 
Erraient  sur  les  devins  et  les  visionnaires. 
Et  Jérémie,  Amos,  Trophonius,  ZaclazO, 
Terrassés,  s'aveuglaient  de  ces  sombres  éclats. 


'''  Zaclaz.  —  Contemporain  d'Apulée.  Ressuscita  un  homme.  [Note  Je  Ui^îor  Hu^.) 


138  OCÉAN. 


XCIXC) 


DOCTRINAIRES. 


Frivolité  des  gens  sérieux!  les  pédants 

Sont  d'autant  plus  légers  qu'ils  sont  plus  lourds.  Leurs  dents 

Mâchent  à  vide;  ils  sont  fiers,  sacrés,  infaillibles. 

Leurs  cuistres  sont  des  dieux,  leurs  fatras  sont  des  bibles; 

Leur  zéro  leur  paraît  l'orbe  de  l'univers; 

Ils  savent,  dans  ce  monde  insondable  et  divers. 

Tirer  de  tout  un  rien  dont  ils  font  leur  sagesse . 


'"'  Carnet,  1861.  —  CoUeCiion  de  M.  Louis  Barthou. 


Moins  sonore,  moins  pur,  moins  radieux;  en  somme 
À  peu  près  la  même  âme  et  presque  le  même  homme. 
Mais  presque,  c'est  l'abîme,  à  peu  près,  c'est  le  mal. 
On  est  beaucoup  moins  ange,  un  peu  plus  animal. 
Voilà  comme  on  déchoit.  Pourtant  n'allez  pas  croire 
Qu'on  soit  un  drôle;  non,  on  n'a  pas  l'âme  noire. 
On  est  ce  qu'on  était,  par  la  vie  arrangé  : 
Où  croissait  la  chimère,  il  croît  du  préjugé. 
On  est  une  personne  honnête  et  point  méchante; 
Seulement  dans  le  cœur  on  n'a  plus  rien  qui  chante. 
Qu'est-ce  qu'on  a  perdu?  l'idéal.  Rien  de  plus. 
Car  la  vie  use  l'homme  en  ses  flux  et  reflux. 
Et  toujours  le  principe  avec  le  fait  compose. 
La  vertu,  c'est  un  vers  que  le  sort  met  en  prose. 


140  OCEAN. 


CI 


Que  les  esprits  soient  grands!  que  les  regards  soient  purs! 

Le  ciel  et  l'idéal,  voilà  les  deux  a^rurs. 

Le  ciel  fait  le  prophète,  et  l'idéal,  le  prêtre. 

Contempler  l'idéal,  ô  poètes,  c'est  être 

Le  fiancé  de  l'ombre  et  de  l'aube  l'amant; 

Contempler  l'idéal,  c'est  voir  confusément 

Dans  un  nuage  bleu  plein  d'astres  une  femme 

Qui  semble  une  déesse  ou  qu'on  prend  pour  une  âme. 


cil 


J'ai  lu  Dante. 

Quand  j'entrai  dans  ce  lieu  sinistre,  il  faisait  nuit. 
Le  mal  régnait.  La  guerre  et  la  mort  qui  la  suit, 
Et  la  couronne  horrible  et  la  tiare  sombre, 
Et  les  sceptres  couvraient  la  terre  de  leur  ombre. 
Et  les  peuples  marchaient  dans  le  sang  et  le  feu. 
Le  roi  cachant  la  loi,  le  pape  masquant  Dieu. 
Je  pris  ce  livre,  écrit  par  une  main  de  pierre. 
J'étais  aveugle  et  jeune;  et  j'ouvris  la  paupière; 
Et  quand  j'en  eus  tourné  vingt  pages,  j'étais  vieux. 
Je  connaissais  les  rois,  les  prêtres,  l'envieux, 
Le  méchant,  l'imposteur,  l'hypocrite,  le  juge. 


142  OCÉAN. 


cm 


Hélas!  après  avoir  dans  toutes  les  douleurs 

De  vos  cœurs  généreux  usé  toutes  les  fibres, 

L'heure  enfin  sonne!  Alors,  grands  hommes,  soyez  libres! 

O  sublimes  forçats  du  labeur  étemel, 

Mystérieux  porteurs  des  bannières  du  ciel. 

Mourez!  Sortez  vivants  des  ombres  de  la  vie! 

Sous  vos  pieds  trahisons,  cris,  fureurs,  haine,  envie! 

Jean- Jacques,  Mirabeau,  Luther,  Napoléon! 

Du  pandœmonium  montez  au  panthéon  ! 


CIV 


Le  poëte  abolit  la  guerre  et  l'homicide, 
Il  disperse  les  camps,  brise  les  échafauds. 
Change  l'épée  en  soc,  forge  la  hache  en  faulx, 
Sème  l'auguste  paix  dans  l'homme,  et  pour  prunelles 
Met  Castor  et  PoUûx,  les  lueurs  fraternelles. 
Dans  les  deux  trous  hideux  de  la  tête  de  mort. 


144  OCEAN. 


cv 


Oh!  je  compte  sur  l'ouverture, 

Sur  l'issue  et  sur  l'infini! 

Je  trouve  toute  la  nature 

Trop  noire,  et  l'homme  assez  puni! 

Toute  la  terre  est  effarée. 
Que  de  prêtres!  que  de  soldats! 
Ce  Bonaparte  indigne  Atrée; 
Ce  Bazaine  étonne  Judas. 

Gouffre  sans  borne!  écueils  sans  nombre. 
Sable  à  Memphis,  neige  à  Thulé; 
Mais  je  vois  au  fond  de  cette  ombre 
L'énorme  portique  étoile! 


7  novembre  -jQ. 


\ 


CVI 


LA  VERITE. 


C'est  de  tous  les  orgueils,  de  toutes  les  raisons. 
De  tous  les  pas  qu'en  sens  contraire  nous  faisons. 
De  tout  l'aveuglement  humain,  de  la  démence. 
Du  rêve  et  de  l'erreur,  le  rendez -vous  immense; 
C'est  le  lieu  d'arrivée  énorme  des  esprits. 
C'est  là  que  le  savant  dit  :  Je  n'ai  rien  appris. 
C'est  là  que  l'imposteur  dit  :  J'ai  menti.  Pardonne. 

Quand  jadis,  échappé  d'Horeb  ou  de  Dodone, 
Le  mage  parvenait  aux  lieux  mystérieux, 
Où  l'on  ne  voit  plus  rien  que  la  terre  et  les  cieux. 
Lui,  l'ascète  absorbé  dans  sa  sinistre  étude. 
Il  s'étonnait,  dans  l'ombre  et  dans  la  solitude. 
D'entendre  s'approcher  des  voix  de  plus  en  plus. 
On  lui  criait  son  nom  :  Lucrèce!  Circelus! 
Pythagore!  Thaïes!  —  Tels  sont  ces  lieux  terribles. 
Et  lui  restait  pensif  devant  les  invisibles. 


146  OCÉAN. 


CVII 


Le  flot  heurte  la  plage  et  le  vent  heurte  l'onde; 
Cybèle  par  moments  jusqu'à  Phœbé  la  blonde 
Étend  son  long  bras  d'ombre  et  lui  donne  un  soufflet; 
Le  faux  trébuche  au  vrai,  le  beau  se  cogne  au  laid; 
Paul-Louis  cherche  noise  à  Monsieur  de  Genoude; 
L'église  à  la  mosquée  offre  des  coups  de  coude; 
L'agneau  pascal  se  gourme  avec  le  bœuf  Apis , 
Le  marteau  bat  le  fer,  le  fléau  les  épis. 
Le  mari  bat  sa  femme,  Urbain  bat  Galilée, 
Homme,  et  de  tous  ces  chocs  ta  science  est  fêlée. 


CVIII 


Après  tant  de  choses  passées. 
Tant  de  pas  perdus  dans  le  bruit, 
Le  vieillard  aux  veines  glacées 
Met  de  l'ordre  dans  ses  pensées 
Quand  il  sent  approcher  la  nuit. 


Il  est  comme  celui  qui  mène 
La  caravane  à  l'abreuvoir. 
Et  qui,  de  l'arbre  à  la  fontaine, 
Prend  des  mesures  dans  la  plaine 
Pour  dresser  les  tentes  le  soir. 


148  OCÉAN. 


CIX 


LE  VIEUX. 


O  dur  renversement  des  choses  naturelles! 

Quoi!  c'est  toi  que  voilà!  quoi!  c'est  moi  que  voici! 

Il  n'est  pas  juste,  ô  Dieu,  que  cela  soit  ainsi! 

C'est  fini.  —  Fini!  —  Quoi!  tu  n'es  plus  où  nous  sommes. 

Enfant!  tu  n'entends  plus  le  bruit  que  font  les  hommes! 

Est-il  possible,  enfant!  que  tu  n'entendes  plus! 

Quoi!  je  suis  triste  et  vieux,  soixante  ans  révolus 

M'ont  blanchi,  m'ont  brisé,  je  suis  une  ombre  obscure! 

Toi,  tes  cheveux  sont  noirs,  ta  face  est  jeune  et  pure. 

Tes  yeux  étaient  remplis  d'un  rayon  du  matin!... 

C'est  une  chose  étrange,  hélas!  que  le  destin 

Ait  dérangé  la  place  où  nous  mettaient  nos  âges. 

Que,  malgré  la  raison  et  les  justes  présages. 

Il  te  prenne,  et  me  laisse  avec  mon  noir  dégoût. 

Et  que  tu  sois  couché  lorsque  je  suis  debout! 


ex 


Pendant  que  j'écrivais  ces  vers  sur  toi,  Sion, 
J'avais  une  sévère  et  sombre  vision 

Pleine  d'éclairs  funèbres; 
Je  voyais  devant  moi  les  siècles  attentifs. 
Trente  vieillards  debout,  trente  géants  pensifs. 

Rangés  dans  les  ténèbres. 

Tous,  muets,  graves,  froids,  d'un  aspect  surprenant, 
D'un  bras  montrant  le  ciel,  et  de  l'autre  tenant 

Leurs  urnes  inclinées 
D'où  tombe,  pêle-mêle,  avec  hier  et  demain. 
En  se  heurtant  dans  l'ombre  aux  flots  du  genre  humain . 

Le  flot  noir  des  années! 


IJO  OCEAN. 


CXI 


Enfant,  prends  en  pitié  dans  le  fond  de  ton  cœur 

Tout  homme,  fût-il  roi,  fût-il  prince  et  vainqueur. 

Qui,  voyant  le  soleil  et  voyant  les  étoiles. 

Et  l'ombre  immense  où  Dieu  nous  apparaît  sans  voiles. 

Se  dit  :  je  suis  puissant  et  je  suis  glorieux! 

Et  qui  songe  à  son  trône  en  regardant  les  cieux  ! 


CXII 


Loin  des  rayonnements,  des  triomphes,  des  fêtes. 
Loin  de  tous  les  heureux  riant  sur  tous  les  faîtes. 

Parmi  les  cyprès  et  les  houx. 
Mes  strophes  par  moments  avec  extase  flottent; 
Le  malheur,  hallier  noir  où  tant  de  voix  sanglotent. 

Est  le  lieu  des  chants  les  plus  doux. 

Calme!  attendrissement!  asile!  en  ces  ténèbres 

Où  gronde,  âpre  et  saignant,  l'ïambe  aux  yeux  funèbres. 

L'hymne  de  l'amour  prend  son  vol. 
L'ange  obscur  de  la  nuit  fait  avec  la  même  ombre 
Le  cri  que  jette  aux  bois  l'orfraie  oblique  et  sombre. 

Et  la  chanson  du  rossignol. 


152  OCÉAN. 


CXIII 


Oui,  tu  veux  saisir  Dieu,  le  tenir  et  n'y  croire 
Qu'après  que  tu  l'auras  tâté  dans  ta  nuit  noire, 
Vivant,  réel,  et  quand  tu  l'auras  dans  ta  main. 
Tes  systèmes,  forêt  sans  jour  et  sans  chemin. 
Végétation  triste  et  folle  des  sagesses. 
Tes  découvertes,  leurre,  indigentes  largesses. 
Dons  avares  que  fait  la  nature  à  regret, 
Fauve,  et  gardant  toujours  pour  elle  le  secret. 
Tout  l'ensemble  confus  de  ce  qui  t'emplit  l'âme , 
Frissonne  vers  ce  Dieu,  l'épie  et  le  réclame. 

Ton  observatoire  âpre  à  fouiller  le  grand  ciel. 

Ton  calcul  intégral  et  différentiel. 

Et  ta  géologie  et  ta  géométrie. 

Ta  logique  aux  (')  mystérieux  meurtrie. 

Ta  physiologie  aux  creusements  profonds. 

Ta  chimère  arrangeant  les  gaz  et  les  typhons 

Sous  cet  être  inconnu  qui  ne  veut  pas  se  rendre. 

S'ouvrent  comme  une  trappe  et  tâchent  de  le  prendre. 

Dans  l'astre,  dans  W,  à  toute  heure,  en  tout  lieu, 

Et  toute  ta  science  est  un  grand  piège  à  Dieu. 


'■'  Deux  mots  illisibles.  —  '')  ïdem. 


CXIV 


D'autres  disent  —  c'est  là  leur  sagesse  —  :  que  sert 

D'aller  blêmir  aux  bois  et  maigrir  au  désert. 

Et  de  conternpler  l'astre  et  la  mer  solennelle? 

Que  sert  de  s'effarer  de  songes  la  prunelle. 

Et  de  s'éblouir  l'œil  dans  les  éternités? 

Cloîtrons  le  tout-puissant  dans  son  azur.  Mettez 

Du  côté  du  mystère  un  volet  à  votre  âme? 

N'écoutez  pas  l'esprit  inquiet  qui  réclame. 

Et  n'usez  point  vos  hauts-de-chausses  aux  genoux. 

Qu'il  soit  ou  ne  soit  pas,  c'est  son  affaire;  et  nous, 

S'il  est,  laissons-le  faire  et  parlons  d'autre  chose, 

Vivonsj  et,  s'il  n'est  pas,  nous  n'en  sommes  point  cause; 

N'en  controversons  point;  cela  peut  coûter  cher. 

Enferme  ta  raison  dans  tes  sens,  dans  ta  chair, 

Dans  le  réel  qu'on  touche  et  voit,  dans  la  matière. 

Homme,  et  n'approche  pas  de  la  sombre  frontière. 

C'est  un  fou  que  Saint  Jean,  un  fou  que  Spinosa. 

Cette  ombre  est  inutile  et  restons  en  deçà. 

Fort  bien.  C'est  simple  et  court.  Défense  à  l'âme  humaine 

D'entrer  en  pourparlers  avec  le  phénomène. 

De  chercher  à  s'entendre,  en  ce  monde  où  tout  fuit. 

Avec  ce  qui  l'attend  dans  la  profonde  nuit; 

Communication  interdite  avec  l'être 

Au  delà  de  la  porte  et  hors  de  la  fenêtre; 

Le  mystère,  stérile  et  dangereux  voisin; 

Chacun  chez  soi;  le  ciel  fermé  comme  malsain; 


154  OCEAN. 

Barrage  à  toute  entrée  obscure,  âpre,  ou  sublime; 

Homme!  on  ne  va  pas  là!  drapeau  noir  sur  l'abîme; 

Sentinelle  placée  à  l'étoile,  au  tombeau. 

Au  bien,  au  mal,  au  seuil  du  juste,  au  seuil  du  beau, 

Et  la  philosophie  arrêtant  au  passage 

Le  curieux,  le  cœur,  l'esprit,  le  fou,  le  sage. 

Ceux  qui  cherchent,  et  ceux  que  le  doute  a  vaincus. 

Dieu  déclaré  par  l'homme  en  état  de  blocus. 

Coupons  court  à  l'extase,  aux  hymnes,  au  martyre. 
Laissons  l'Éternel  seul.  Qu'il  s'arrange  et  s'en  tire. 
S'il  peut.  C'est  dit. 


cxv 


Tu  semblés  étonné  :  je  ne  puis  te  comprendre. 

Est-ce  que  tout  n'est  pas  comme  il  doit  être  enfin? 

L'envie  est  sur  la  terre  une  espèce  de  faim. 

L'homme,  te  voyant  grand,  réprime  ce  désordre. 

Le  tigre  ouvre  sa  gueule  et  le  ver  veut  te  mordre; 

On  te  jette  l'injure  et  le  rire  et  l'afîront. 

L'homme  à  prendre  un  caillou  sur  ton  passage  est  prompt. 

Le  lâche  te  déchire  et  le  puissant  t'exile, 

Et  tu  te  plains!  de  quoi?  Veux-tu  donc,  imbécile. 

N'ayant  fait  que  du  bien,  n'avoir  pas  d'ennemis? 

Les  bons,  les  sages?  cherche  où  l'homme  les  a  mis. 

Un  juste,  c'est  gênant,  et  cela  nous  encombre. 

L'humanité,  qui  va  comme  elle  peut  dans  l'ombre, 

N'a-t-elle  pas  craché  sur  un  nommé  Jésus? 

Quand  une  croix  se  dresse,  il  faut  être  dessus. 

Et  non  dessous.  Je  plains,  non  ceux  dont  le  sang  coule. 

Mais  ceux  qui  sont  l'escorte  et  ceux  qui  sont  la  foule. 

L'œil  tragique  d'un  saint  dans  le  bûcher  ardent 

M'attriste  moins  que  l'œil  stupide  regardant. 

Les  durs  tourments  subis  font  la  gloire  viable. 

La  chose  par-dessus  toute  chose  enviable, 

C'est  le  partage  avec  les  martyrs  généreux. 

Je  suis  jaloux  de  voir  qu'ils  gardent  tout  pour  eux. 

Ce  qu'on  doit  savourer  avec  d'âpres  délices. 

C'est  la  dernière  goutte  au  fond  des  grands  calices. 

Le  ciel  qui  s'ouvre  emplit  la  mort  de  sa  fierté; 

Oh!  souffrons!  quant  à  moi,  je  suis  toujours  tenté 

De  demander  leur  reste  aux  buveurs  de  ciguë. 


ijô  OCÉAN. 


CXVI 


...  Et  ne  craignez  rien,  vous,  qui  que  vous  soyez. 

Qui  suivez  les  chemins  par  le  devoir  frayés. 

Redressant  votre  cœur  aussitôt  qu'il  dévie. 

Sais-tu  ce  qui  t'attend,  ô  juste,  après  la  vie? 

Ou  la  sainte  tristesse,  au  milieu  des  soleils. 

De  ceux  qui  sont  dans  l'ombre  attendant  les  réveils; 

Ou  la  joie  inouïe,  éclatante  et  sacrée; 

Ou  la  mort  étoilée,  ou  la  mort  azurée! 

Tu  seras  comme  l'astre  au  sommet  de  la  nuit. 

Ou  comme  l'ange  au  fond  de  l'aurore  qui  luit. 

Soit  que  près  des  vivants  tu  restes  en  prière. 

Soit  que  d'un  bond  vers  Dieu  tu  voles,  âme  fière. 

Au  moment  où  le  nœud  de  la  terre  se  rompt. 

Dans  le  jour  ou  dans  l'ombre,  ange,  astre,  sur  ton  front 

Tu  sentiras  bleuir  l'auréole  suprême. 

Et  tu  seras  splendide  à  t'éblouir  toi-même  ! 

Mourir,  c'est  devenir  subitement  rayon. 


1 


CXVII 


Centre  du  monde!  où  donc  est- il?   Va,  si  tu  peux! 

Ouvre  quelque  subite  et  terrible  fenêtre  ; 

Regarde,  écoute,  fouille,  entre,  avance,  pénètre! 

Qui  donc  pourra  sonder  le  fond?  ô  vision! 

Tabernacle  inouï  de  la  création  ! 

Ombre  où  l'esprit  s'abîme  et  sent  cette  démence 

Que  rien  ne  se  termine  et  que  rien  ne  commence! 

Jour!  nuit!  flamme!  fumée!  effroi!  champ  du  semeur! 

Tout  l'infini  frissonne  avec  une  rumeur; 

L'urne  invisible  bout;  les  tourbillons  combattent; 

Des  aigrettes  de  vie  inexprimable  éclatent; 

Le  chaos  est  plein  d'aube,  et  d'avatars  sortant 

L'un  de  l'autre,  et  changeant  de  forme  à  chaque  instant. 

L'être  qui  vient  scruter  les  souffles  et  les  ondes, 

—  S'il  est  des  spectateurs  pour  les  choses  profondes  — 

Se  sent  mêlé  lui-même  à  ce  frémissement. 

Et  dans  ce  rut  énorme  attiré  vaguement; 

L'œil  voit  les  deux  côtés  de  la  vie,  en  arrière. 

En  avant,  tout  le  gouffre  apparaît  sans  barrière; 

Ce  que  je  serai  lutte  avec  ce  que  je  fus  ; 

De  noirs  groupes  de  nuit,  livides  et  confus. 

Passent;  et  l'on  entend  le  mal,  vague  huée; 

On  voit  des  torsions  d'éclairs  dans  la  nuée. 


ijS  OCÉAN. 


CXVIII 


Les  morts  —  songez  aux  morts  et  laissez  là  vos  bibles! 
Ne  sont  point  les  absents,  ils  sont  les  invisibles. 
Ces  yeux  toujours  ouverts,  nous  les  croyons  fermés. 

Les  morts  mystérieux  ont  besoin  d'être  aimés 

Dans  leur  ascension  comme  dans  leur  descente; 

O  ciel  noir,  je  demande  à  l'haleine  innocente 

Qui  sort  des  fleurs  et  semble  une  âme  éparse  au  vent 

D'embaumer  le  sépulcre  obscurément  vivant 

Et  sur  qui  le  silence  impénétrable  pèse, 

Et  je  veux  que  l'étoile  en  le  baisant  l'apaise. 

Et  je  ne  trouve  rien  de  trop  grand,  de  trop  beau 

Pour  faire  une  caresse  aux  pierres  du  tombeau. 


CXIX 


C'est  le'même  infini  qui,  mer  bleue,  ombre  épaisse. 
Roule,  apporte,  retire  et  rapporte  sans  cesse. 

Dans  son  flot  que  son  flot  poursuit. 
Le  jour  éblouissant,  fantôme  d'étincelles, 
Vivant  et  frissonnant  sous  ses  millions  d'ailes. 

Et  le  cadavre  de  la  nuit. 


Oh!  qui  n'a  pas  tremblé  quand  l'heure  la  rapporte. 
Quand  passe  cette  grande  et  formidable  morte. 

Les  yeux  fermés,  sourde  à  nos  vœux. 
Traînant  comme  des  joncs  les  longs  frissons  de  l'ombre. 
Avec  les  vents,  les  bruits,  les  nuages  sans  nombre. 

Et  les  astres  dans  ses  cheveux! 


i6o  '  OCÉAN. 


CXX 


O  splendeurs!  l'azur,  l'or  des  étoiles,  le  ciel! 

L'homme  dit  :  à  quoi  bon?  —  Qu'importe  à  l'étemel? 

Tout  est  prodigieux,  vaste,  excessif,  sublime. 

Et  magnifiquement  prodigué  dans  l'abîme. 

Aux  yeux  fermés  ou  morts  l'astre  est  habitué. 

Dans  la  création  le  vent  est  situé 

Entre  la  nuit  sans  voix  et  la  mer  sans  oreilles; 

Il  entasse  la  brume  et  les  vapeurs  vermeilles, 

Les  tonnerres,  les  bruits  farouches,  trombe,  éclair. 

Et  tous  les  tourbillons  du  feu,  du  flot,  de  l'air. 

Et  voilà  dans  quel  style  inouï  ce  poëte 

Chante  pour  cette  sourde  et  pour  cette  muette. 


CXXI 


Dieu  de  fraternité,  d'égalité,  de  joie. 
D'amour,  de  liberté,  Christ!  gloire  à  toi   tu  vins 

(Réaliser  les  temps  fabuleux  et  divins 
Et  tous  les  rêves  d'or  où  resplendit  Astrée. 
Gloire  à  toi,  nouveau-né  de  l'étable  sacrée; 

Ton  apparition  est  pareille  au  matin. 
i  Gloire  !  Dans  notre  cœur  et  dans  notre  destin 

Ta  venue,  ô  Jésus,  diminua  l'abîme. 
,  L'instant  où  tu  naquis  fut  un  recul  sublime 

I  Du  crime,  de  la  nuit,  du  mal,  de  la  douleur; 

^  L'homme  étonné  sentit  qu'il  devenait  meilleur; 

I  Un  moment,  sur  la  terre  apaisée  et  bénie, 

s  On  ne  sait  quelle  tendre  et  sereine  harmonie 

j  Remplaça  la  rumeur  du  genre  humain  criant; 

y  La  tombe  eut  dans  la  nuit  des  blancheurs  d'Orient; 

L'étoile  qui,  depuis  que  l'homme  agit  et  pense, 
'  Tache  de  se  mirer  dans  notre  conscience, 

Pour  la  première  fois  s'y  vit  distinctement. 


l62  OCÉAN. 


CXXII 


A  MADEMOISELLE  L.  BA') 


Vos  vers  sont  un  lac  pvir.  Tout  s'y  mire.  Leur  onde 
Réfléchit  le  bois  vert,  l'astre  d'or,  l'aube  en  feu. 
Et  sur  leurs  bords  charmants  et  dans  leur  eau  profonde 
On  voit  vivre  la  fleur  et  l'on  sent  vivre  Dieu. 

i"  juin  1842. 


"'  M"*  Louise  Bcftin  venait  de  publier  Les  Clauts.  {Noie  de  l'Éditeur.) 


CXXIII 


O  foyer  paternel!  o  foyer  domestique! 
Toi  que  je  nomme  ici  saint,  vénérable,  antique, 
Allume-toi,  rayonne  et  la  nuit  et  le  jour. 
Vous,  vertus,  qui  portez  chacune  une  couronne. 
Famille  dont  le  juste  en  tout  temps  s'environne. 
Faites  cercle  à  l'entour! 

Oh!  dans  les  nuits  d'hiver,  enfants,  troupe  folâtre. 
Venez,  les  doigts  ouverts,  vous  serrer  près  de  l'âtre; 
Riez- vous  de  l'hiver  à  la  porte  resté. 
Surtout  près  du  fauteuil  où  dort  l'aïeul  livide, 
Laissez,  laissez  toujours  une  escabelle  vide 
Pour  l'hospitalité! 


i64  OCÉAN. 


CXXIVC) 


ECRIT  SUR  L'EXEMPLAIRE  DE  N.-D.  DE  M.-N.l^) 


Toute  chose,  et  c'est  là  notre  ancre  dans  le  flot. 
Appartient  ici-bas  à  quelqu'un  de  là-haut. 
L'ombre  au  nuage  errant,  à  Dieu  la  rêverie. 
Aux  anges  les  enfants,  Notre-Dame  à  Marie. 

22  mai  1837. 


'"'  Feuilles  paginées.  —  '''  A  Marie  Nodier,  en  lui  envoyant  Noire-Dame  de  Paris. 
{Note  de  l'Éditeur.) 


cxxv 


Louis,  je  te  connais.  Quoi  que  dise  l'envie 

Je  ne  crains  rien  pour  toi.  Tu  dépenses  ta  vie 

En  festins,  en  chansons,  en  tendres  rendez-vous. 

Jeune,  tu  ris;  vieillard,  tu  seras  grave  et  doux. 

Au  champ  dont  le  Seigneur  est  le  semeur  et  l'hôte. 

Ami,  tu  viendras  tard,  mais  tu  viendras  sans  faute. 

Frère,  entre  les  meilleurs  nous  te  verrons  briller. 

Il  est  plusieurs  saisons  où  l'on  peut  travailler; 

On  prend  part  en  tout  temps  à  la  tâche  des  anges. 

Tel  manque  à  la  moisson  qu'on  retrouve  aux  vendanges. 

26  octobre  1839. 


i66  OCÉAN. 


CXXVI 


Adieu,  Paris,  cité  princesse. 

Palais  d'ennui 
Où  demain  est  masqué  sans  cesse 

Par  aujourd'hui! 
Adieu,  Paris  où  tout  est  plâtre, 

Tout,  peuple  et  roi. 
Plâtre  l'église  et  le  théâtre. 

Plâtre  la  loi! 
Ville  où,  pouvoir,  science,  idée, 

Rien  n'est  debout. 
Où  de  temps  en  temps  une  ondée 

Emporte  tout! 
Adieu!  —  Que  m'importe,  mes  maîtres. 

Votre  fracas. 
Et  ce  sceptre  qui  va  des  prêtres 

Aux  avocats! 
Et,  professeurs,  tribuns,  ministres. 

Tout  ce  que  font 
Et  tout  ce  que  disent  vingt  cuistres 

A  l'air  profond! 

Que  in'importe  vos  temples  vides, 

O  mes  pédants. 
Sans  l'art  dehors,  maçons  stupidcs! 

Sans  Dieu  dedans! 
Et  votre  Sorbonne  importune 


ADIEU,    PAKIS,   CITÉ  PRINCESSE. 

Qui  sonne  creux! 
Et  votre  bavarde  tribune, 

Tréteau  peureux. 
Où  sur  la  patrie  opprimée 

On  pleure  à  sec, 
Où  vous  sculptez  la  renommée 

En  jupon  grec! 
Que  me  font  vos  poches  souillées 

Que  l'or  emplit. 
Vos  austérités  débraillées 

Au  pied  du  lit; 
Vos  bannières  de  sang  touillées 

À  chaque  pli; 
Vos  prétentions  barbouillées 

D'un  fard  vieilli; 
Vos  unanimités  siiflées, 

Uox  populi; 
Vos  ambitions  essoufflées 

Au  pied  sali; 
Vos  popularités  gonflées, 

Grosses  d'oubli! 


167 


\ 


9  août  1836. 


I68  OCÉAN. 


CXXVIIW 


Philosophes,  savants  aux  noirs  calculs,  poètes. 
Traducteurs  des  bruits  sourds  et  des  voix  inquiètes, 
Sombres  initiés  de  la  nuit  et  du  vent. 
Vous  parlez  au  hasard,  en  soupant,  en  buvant. 
Parmi  les  pots,  au  choc  des  rires  et  des  verres. 
De  Dieu,  des  morts,  du  ciel,  des  mystères  sévères. 
Vous  me  faites  l'effet  des  prêtres  d'Isis  gris. 


'"'  Carnet,  1856.  —  CoMion  Je  M.  Louis  Barthou. 


'  CXXVIII(i) 


SILENE. 


TRADUIT    DE    VIRGILE. 


Il  est  là,  de  soleil  et  de  vin  accablé; 

Il  dort  stupide,  au  coin  d'un  maigre  champ  de  blé, 

Sur  le  boulevard,  près  d'un  fossé,  sous  un  orme; 

Il  est  le  prisonnier  lourd  de  l'ivresse  énorme; 

Il  semble  si  bien  mort  qu'on  dit  :  a-t-il  vécu? 

Hélas,  qui  donc  pourrait  dans  ce  dormeur  vaincu 

Par  l'âpre  ivrognerie  abjecte  et  venimeuse 

Reconnaître  un  des  grands  soldats  de  Sambre-et-Meuse? 


'"'  CoU(Bion  de  M.  Louis  Barthou. 


170  OCÉAN. 


CXXIXW 


INTERROMPU  PAR  VIRGILE. 


Je  suis  fils  de  Mantoue  et  dieu  de  Parthénope. 
Comme  le  blanc  taureau  pressé  du  pied  d'Europe, 
Mon  vers,  tout  embaumé  de  roses  et  de  lys, 
A  l'empreinte  du  pur  talon  d'Amaryllis. 


*''  L'Art  d'Être  Grand-PÈre,  Manuscrit. 


cxxx 


LES  FUNERAILLES  DE  DAPHNIS 


À  HÉCATE. 


Par  instants  la  vapeur  sombre 
Du  brasier  toujours  accru 
Semblait  former  comme  l'ombre 
De  ce  beau  corps  disparu  ; 
Le  bûcher  saisissait  l'âme 
Et  l'épurait,  et  la  flamme 
Montait  vers  l'Olympe  bleu; 
Car  tu  le  sais,  ô  déesse. 
Le  ciel  tire  à  lui  sans  cesse 
La  chevelure  du  feu. 


1/2  OCÉAN. 


CXXXI 


Au  tournebride 

Je  vis  un  édifice  énorme,  étrange,  hybride. 
Donjon  d'un  bourg  quelconque  omis  par  Vosgien, 
Je  ne  sais  quel  tas  sombre  et  carlovingien , 
Des  tours,  des  clochetons,  des  toits  en  colombage 
Faits  par  madame  Dîme  et  monseigneur  Jambage. 
Jadis  une  potence  ornait  chaque  guichet. 
Dans  l'ombre  à  chaque  pas  mon  cheval  trébuchait; 
Par  bonheur,  le  maudit  progrès  sous  les  poternes 
En  place  de  pendus  avait  mis  des  lanternes. 


CXXXII 


L'EX-BON  GOÛT. 


Il  n'a  pas  peur  qu'on  le  prenne 
Jamais  en  flagrant  délit 
Avec  la  fauve  sirène 
Qui  traîne  Eschyle  en  son  lit. 

Avec  la  nature  immense, 
Avec  les  halliers  vivants. 
Avec  la  nymphe  en  démence 
Des  flots,  des  bois  et  des  vents. 

Il  ignore,  en  ses  ivresses, 
La  Nuit,  la  Mort,  la  Douleur, 
Qui  mêlent,  sombres  déesses. 
Les  astres  à  leur  pâleur. 

Shakspeare  dans  l'attelage 
Se  cabre.  —  Où  donc  est  le  mal 
De  faire  un  petit  grillage 
Autour  d'un  tel  animal? 

Si  loin  qu'aille  son  orgie. 
Sa  course  sur  les  sommets. 


174  OCEAN. 

Ses  débauches  d'eau  rougie. 
Il  ne  craint  pas  que  jamais 

Même  après  les  plus  complètes. 
On  conduise  à  Charenton 
Son  Hippogriffe  à  roulettes 
Et  son  Pégase  en  carton. 


CXXXIII 


Bonhomme,  apprends  ceci  :  la  campagne  a  du  style; 

Une  maison  de  plâtre  aux  prés  verts  est  hostile; 

Un  toit  de  chaume  est  mieux  d'accord  avec  les  champs; 

Ne  t'imagine  pas  que  ces  coteaux  penchants. 

Où  ton  loisir  de  cuistre  ennuyé  se  hasarde. 

Aiment  fort  ton  jardin  digne  d'une  mansarde, 

Et  dont  les  quatre  pots,  sous  un  zéphyr  bâtard. 

Devraient  s'épanouir  au  quartier  MoufFetard. 


1/6  OCÉAN. 


CXXXIV 


Acteurs  du  théâtre  Seveste 

Auxquels  on  retourne  leur  veste 

Et  qu'on  abreuve  avec  de  l'eau. 

Vous  allez  jouer  Angelol 

Jeunes  actrices  de  Montmartre 

Que  Seveste,  Veron  sans  dartre, 

Conduit,  par  sa  caisse  absorbé. 

Vous  allez  jouer  la  Tisbé! 

C'est  bien.  Je  vous  en  félicite. 

Vous  aurez  joie  et  réussite, 

Car  les  braves  batteurs  de  chaux. 

Lesquels  se  font,  tant  ils  sont  chauds. 

Une  carrière  du  théâtre, 

Vous  applaudiront  comme  plâtre!'') 

3  7""  1835. 


'*'  Le  théâtre  Seveste,  aujourd'hui  théâtre  Montmartre,  était  surtout  fréquenté 
par  les  plâtriers  des  carrières  de  Montmartre.  {Note  de  l'Éditeur.) 


cxxxv 

QUERELLE  DU  6  ET  DU  9. 

LE   9. 
Le  9  sème,  le  6  récolte. 

LE   6. 

s 

Tais-toi,  tu  ressembles  au  g. 

LE   9. 
Tu  n'es  que  le  9,  en  révolte! 

LE   6. 
Tu  n'es  qu'un  6,  découragé. 


13  mai. 


1/8  OCÉAN. 


CXXXVI 


Que  Georges  pour  sa  fête  ait  un  pantin  tout  neuf. 
Que  Nodier  aperçoive  un  Elzévir  qu'entr'ouvre 
Le  frais  zéphyr  d'Avril  sur  le  vieux  quai  du  Louvre, 
Qu'un  pêcheur  de  morue  arrive  à  Lofoden, 
Qu' AdaiB  s'éveille  et  voie  Eve  errer  dans  l'Éden , 
Ce  qui  sort  tout  d'abord  de  ces  hommes  de  proie. 
De  science  et  d'amour,  c'est  un  long  cri  de  joie. 


CXXXVII 


Aile-Courte  raillait  un  jour  Basse-sur-pattes, 
Et  lui  disait  :  —  Toujours,  ma  chère,  vous  rampâtes.  — 
L'autre  reprit  :  —  Et  vous,  toujours  vous  voletez. 
Vous  allez  bourdonnant  sans  but  de  tous  côtés. 
La  pensée  est  fort  belle  alors  qu'elle  nous  hausse  ; 
Mais  tout  ou  rien;  et  nulle,  elle  vaut  mieux  que  fausse; 
Vivre  à  moitié  chemin  est  un  fort  piteux  lot; 
Bonsoir;  je  suis  la  bête  et  vous  êtes  le  sot. 


l8o  OCÉAN. 


CXXXVIII 


Force  dômes  bossus  comme  des  calebasses, 
Une  porte  cintrée  entre  deux  portes  basses, 
C'est  la  mosquée  Achmet.  Entrons-y,  s'il  vous  plaît. 
Bête  et  barbu,  l'iman  est  un  homme  complet. 
Assis  sur  son  gros  cul,  il  lit  dans  un  gros  livre. 
Et  frappe  par  moments  sur  un  tambour  de  cuivre. 
Cet  être  vénérable  ignore  tout.' Aussi, 
Comme  il  a  le  cœur  vide  et  le  cerveau  moisi, 
L'Egypte  le  mettrait  dans  sa  boite  aux  momies; 
Il  serait  parmi  nous  de  trois  académies. 


CXXXIX 


BOITE    AUX    LETTRES. 


Eve,  Adam,  flux,  reflux,  blanc  et  noir,  bien  et  mal. 

L'hiver  et  le  printemps,  l'esprit  et  l'animal, 

Jour  et  nuit,  tout  cela  n'est  qu'un  tas  d'antithèses. 

Et  puis,  l'air  plein  d'oiseaux  et  le  bois  plein  de  fraises. 

Les  nids,  les  eaux,  les  prés,  l'épi  d'or,  le  lac  bleu. 

Sont  un  libertinage  énorme  du  bon  Dieu. 

Tout  ce  flot  d'êtres  vit,  fait  l'amour  et  se  baise. 

Le  globe  effrontément  montre  son  ventre  obèse; 

Vénus  rit  toute  nue  à  la  vitre  du  soir; 

O  mer,  cache  ce  sein  que  je  ne  saurais  voir! 

La  rose  ouverte  a  l'air  de  chercher  aventure. 

Veuillot  rougit.  Mets  donc  une  guimpe,  ô  Nature! 


]82  OCÉAN. 


CXL 


Vous  dites  :  —  De  nos  jours  nul  n'est  impunément 

Calomniateur  vil,  impudent  pamphlétaire. 

La  loi  force  la  haine  et  l'envie  à  se  taire. 

La  charte  de  juillet,  code  grave  et  jaloux, 

Met  le  droit  de  chacun  sous  la  garde  de  tous; 

La  presse  libre,  fière,  inquiète,  morose. 

Monstre  aux  milliers  d'yeux,  regarde  toute  chose. 

Qu'un  gueux  vienne  insulter  un  juste,  cent  journaux 

Donnent  confusément  l'éveil  aux  tribunaux. 

Et  cœtera.  Malheur  à  quiconque  ose  enfreindre!... 


Sachez  que  dans  ce  siècle  un  seul  homme  est  à  craindre. 

Un  seul  homme  est  sacré,  malgré  plainte  et  clameurs. 

Celui  devant  lequel  tremblent  les  imprimeurs. 

Celui  qui  peut  en  frais,  chicanes  arbitraires. 

Coûts  et  procès- verbaux,  ruiner  les  libraires! 

Le  reste,  on  vous  le  livre!  —  Oh!  mais  pour  celui-là. 

Si  jamais  jusqu'à  lui  votre  pamphlet  vola. 

Vous  ne  trouverez  plus  un  imprimeur  qui  veuille 

Auprès  de  votre  nom  signer  un  quart  de  feuille. 

Diable!  n'y  touchez  point!  vous  seriez  hors  la  loi. 

Vous  croyez  à  la  presse,  au  procureur  du  roi? 

Bah!  —  Peignez  votre  siècle  à  la  manière  noire. 

Bavez  sur  l'innocence  et  crachez  sur  la  gloire. 


vous  DITES  :  —  DE  NOS  JOURS...  183 

Déchirez  tout!  Soyez  le  diable  Légion, 

Niez  famille,  honneur,  vertu,  religion. 

Tramez  le  roi  Louis-Philippe  dans  la  boue. 

Souffletez  Jésus-Christ  sur  l'une  et  l'autre  joue, 

Rimez  en  chenapan  qui  n'a  ni  feu  ni  lieu. 

Insultez  l'empereur,  maltraitez  le  bon  Dieu, 

N'ayez  au  cœur  que  fiel,  furie  et  frénésie. 

On  vous  laissera  faire  à  votre  fantaisie. 

Dire  n'importe  quoi  touchant  n'importe  qui. 

Canoniser  Marat,  diviniser  Fieschi, 

Et  par  les  quatre  coins  incendier  la  ville , 

Pourvu  que  vous  laissiez  monsieur  Cave  tranquille!''' 


Je  relis  après  trente  ans  ces  vers  faits  en  1840,  et  je  trouve  inutile  de  les  avoir 
faits.  Pour  qui?  Contre  qui?  À  quoi  bon? 

Aujourd'hui,  je  suis  au  grand  point  de  vue  de  la  vérité,  et  quand  une  chose 
me  met  en  colère,  elle  en  vaut  la  peine. 

H.  H.,  mars  1870.  (Nofe  de  Uidor  Hugo.) 


'''  Cave,  directeur  des  Beaux-Arts   et  des   Théâtres  au   ministère   de  l'Intérieur 
jusqu'en  1848.  ['Note  de  l'Editeur.) 


i84  OCÉAN. 


CXLI 


Mon  fils,  on  a  souvent  entrevu  dans  ces  bois 
Des  spectres  qui  parlaient  dans  l'ombre  à  demi-voix. 
Des  voyageurs,  passant  la  nuit  dans  ces  clairières. 
Ont  entendu  des  morts  réclamer  des  prières; 
Parfois,  comme  l'oiseau  par  une  hydre  attiré. 
Ils  ont  suivi,  tremblants,  hagards,  l'œil  efferé. 
Des  fantômes  hideux,  pâles  comme  des  marbres. 
Qui  s'évanouissaient  en  entrant  sous  les  arbres. 


CXLIIC) 


Une  pierre  est  debout  sur  la  colline  verte. 
Un  ruisseau  coule  au  bas.  Cette  pierre  est  couverte 
De  la  mousse  des  temps,  et  l'on  dit  que  jadis 
Elle  était  consacrée  aux  sombres  dieux  maudits. 
Son  ombre,  sur  les  houx  et  la  bruyère  brune 
S'allonge  derrière  elle  au  lever  de  la  lune. 

On  entend  les  hiboux  gémir  inconsolables. 

C'est  en  des  lieux  pareils  et  sur  des  monts  semblables 

Qu'autrefois  volontiers  s'arrêtait  et  tombait 

L'œil  du  bourreau  cherchant  à  construire  un  gibet. 

Quelques  blocs  de  rocher  sont  épars  dans  du  lierre. 

Toutes  les  nuits,  avant  le  point  du  jour,  la  pierre 

Descend  de  la  colline  et  va  boire  au  ruisseau. 


'■'  Album,  1864. 


i86  OCÉAN. 


CXLIII 

FUITE  DES  NUÉES. 
AVENIR. 


La  fraternité  pacifique 
Chaque  jour  plus  vaste  abritant 
Sous  son  ombrage  magnifique 
Le  genre  humain  calme  et  content. 
Reliant  toutes  les  contrées. 
Couvrant  les  têtes  éclairées. 
Dans  la  plaine  et  sur  la  hauteur. 
Croit,  et  jette  d'immenses  lierres 
Des  Apennins  aux  CordiUières 
Et  des  pôles  à  l'équateur. 


CXLIV 


Enfant,  le  peuple  te  regarde, 
La  foule  se  tourne  vers  toi. 
César  te  voudrait  dans  sa  garde, 
Jésus  te  voudrait  dans  sa  loi. 

Ne  sois  ni  pour  l'un  ni  pour  l'autre  ; 
Ce  sont  deux  bien  grands  hommes  ;  mais 
De  la  vérité  sois  l'apôtre. 
Laisse-les  sur  leurs  deux  sommets. 

George  est  à  genoux,  Jeanne  prie  ; 
Enfants,  l'œil  céleste  est  sur  vous; 
Inclinez- vous,  l'âme  attendrie; 
Le  monde  est  grand,  le  maître  est  doux. 

30  octobre  1883. 


l88  OCÉAN. 


CXLV 


La  Révolution  fait  le  tour  de  l'Europe  ; 
Chante,  ô  peuple.  Toujours  la  gloire  fredonna. 
Théocrite  entendait  la  flûte  du  cyclope 
Pendant  l'éruption  farouche  de  l'Etna. 


CXLVI 


O  terre  qui  verdis  sous  le  fourmillement 

Des  roses,  et  qu'avril  vient  voir  comme  un  amant, 

Terre,  avant  peu  j'irai  faire  le  dernier  somme. 

Et  l'on  dira  de  moi  :  Vous  savez  bien,  cet  homme. 

Il  est  mort.  Et  le  pâtre  aux  bois,  et  dans  son  champ 

Le  laboureur,  diront  :  Il  n'était  pas  méchant. 


OCEAN 


PROSE 


I 


Les  réalités  sont  de  deux  ordres. 

Communément,  on  oppose  le  monde  idéal  au  monde  réel;  mais,  philo- 
sophiquement, il  faut  parler  un  langage  plus  rigoureux.  L'idée  est  aussi 
réelle  que  la  chose. 

On  pourrait  même  presque  dire  que,  la  chose  étant  de  sa  nature  essen- 
tiellement périssable  et  l'idée  essentiellement  durable,  les  plus  grandes 
réalités,  les  plus  complètes,  les  vraies,  les  seules  peut-être,  étant  logique- 
ment celles  qui  sont  vivantes  toujours  et  perpétuellement  présentes,  il  n'y 
a  de  véritablement  réel  que  l'idéal. 

L'univers  donc,  le  tout,  apparaît  à  la  fois  à  l'esprit  et  aux  yeux  composé 
de  deux  mondes,  le  monde  matériel  et  le  monde  intellectuel.  D'un  côté 
l'étendue,  de  l'autre  l'abstraction. 

L'étendue  a  deux  aspects  :  le  temps  et  l'espace.  Le  temps  ou  la  durée, 
c'est  l'étendue  supputable;  l'espace,  c'est  l'étendue  visible.  Les  nombres 
sont  dans  le  temps,  les  formes  sont  dans  l'espace.  La  lumière  éclaire  l'espace, 
la  pensée  élucide  le  temps. 

Tout  ce  qui  n'est  ni  dans  le  temps  ni  dans  l'espace,  en  d'autres  termes, 
tout  ce  qui  n'est  pas  dans  l'étendue  est  dans  l'abstraction. 

Le  temps  se  perd  à  ses  deux  extrémités  dans  l'éternité  dont  il  n'est  que 
le  chaînon  touché  par  l'homme.  L'espace  plonge  de  toutes  parts  dans  l'infini 
dont  il  n'est  qu'un  point  auquel  nous  imposons  nos  propres  bornes.  C'est 
cette  opération-là  que  nous  appelons  comprendre. 

L'éternité,  c'est  le  temps  infini.  L'infini,  c'est  l'espace  éternel. 

Arrivé  à  la  conception  de  ceci,  on  est  dans  la  grande  sphère,  les  limites 
s'évanouissent,  les  essences  se  confondent,  l'abstraction  devient  étendue, 
l'étendue  devient  abstraction,  les  deux  mondes  se  mêlent. 

Dieu,  centre,  diverge  en  tous  sens  et  remplit  tout. 

Il  se  révèle  par  l'idée  et  se  manifeste  par  la  chose.  L'une  le  fait  sentir, 
l'autre  le  fait  voir. 

Le  monde  intellectuel  est  son  émanation  intime. 

Le  monde  matériel  est  son  rayonnement  extérieur. 


194  OCÉAN. 


Il 


L'amour  se  compose  essentiellement  de  trois  sentiments  :  Admiration. 
L'objet  aimé  est  beau,  noble,  rare,  supérieur,  impeccable,  parfait.  Ado- 
ration. Tout  ce  qui  est  lui  a  quelque  chose  de  divin,  tout  ce  qui  vient  de 
lui,  tout  ce  qu'il  a  touché  est  charmant  et  sacré,  une  boucle  de  cheveux, 
un  gant,  un  ruban,  un  bouquet  fané  sont  des  trésors  inestimables.  Jalousie. 
L'objet  aimé,  si  on  le  possède,  ou  même  simplement  si  on  est  réduit  à  le 
contempler,  est  un  tel  bien  qu'on  ne  peut  supporter  la  pensée  qu'il  puisse 
être  possédé,  ou  effleuré,  ou  même  convoité  par  autrui. 

Ces  trois  sentiments  peuvent  exister  en  dehors  de  l'amour,  isolément,  ou 
se  combiner  même  avec  des  sentiments  très  divers,  l'admiration  avec  la 
haine,  l'adoration  avec  le  sentiment  religieux,  la  jalousie  avec  l'orgueil.  Ils 
ne  prennent  alors  qu'un  côté  de  l'âme. 

Réunis,  ils  prennent  l'âme  tout  entière,  ils  la  font  rayonner  comme  un 
soleil  dans  ce  monde  mystérieux,  l'intérieur  de  l'homme j  ils  sont  l'amour. 


III 


Oh!  comme  cela  est  vrai  que  la  lumière  réelle,  la  seule  lumière  est  celle 
qu'on  a  en  soi  !  Quand  vous  êtes  réunis  deux  amants,  que  vous  sentez,  que 
vous  voyez,  que  vous  touchez,  que  vous  mêlez  votre  amour,  vous  êtes 
profondément  ravis  et  heureux,  et,  lors  même  que  la  chambre  est  triste  et 
que  le  ciel  est  sombre,  vous  croyez  que  toute  chose  rayonne  autour  de  vous. 
Amants!  c'est  vous  qui  rayonnez  sur  toute  chose!  Vous  êtes  comme  des 
vases  transparents  et  lumineux  où  l'amour  est  allumé,  et  resplendit. 

Oui,  l'amour  porte  tout  en  lui,  sa  joie  et  sa  douleur.  Il  est,  comme  Dieu, 
parce  qu'il  est.  Aimez-vous.  Il  n'y  a  que  cela  dans  la  vie  qui  vaille  la  peine 
de  vivre.  Mais  cela,  c'est  tout.  Qui  a  cela  touche  à  Dieu  même.  Aimer, 
c'est  donner  à  autrui,  par  une  sorte  de  pouvoir  créateur,  une  existence  supé- 
rieure} être  aimé,  c'est  la  recevoir. 

En  amour,  tel  mot,  dit  tout  bas,  est  un  mystérieux  baiser  de  l'âme  à 
l'âme. 


'i' 


196  OCÉAN. 


IV 


OLYMPIO. 


Hélas,  Fabio,  vous  remuez  là  les  grandes  questions.  Personne  ne  sait  le 
fond  de  celles-là.  II  faut  tâcher  de  croire,  il  faut  tâcher  d'aimer.  Vous  êtes 
une  intelligence  élevée,  mais  malade;  et  cette  maladie-là  n'a  qu'un  palliatif, 
la  résignation,  qu'un  remède,  l'espérance.  (Remarquez  qu'un  prêtre  dirait 
la  foi;  moi  je  ne  suis  qu'un  penseur.) 

Ne  se  résigne  pas  qui  veut,  n'espère  pas  qui  veut,  je  le  sais;  mais  faites 
effort  pourtant;  réfléchissez  que  l'absurde,  c'est  l'impossible;  en  d'autres 
termes,  l'absurde  n'est  pas  possible.  Or,  si  le  monde  était  tel  que  vous  le 
rêvez  dans  les  funèbres  syllogismes  de  la  fièvre,  il  serait  absurde;  donc 
impossible;  donc  il  ne  serait  pas.  Or  il  est.  Croyez  donc  en  Dieu,  puisque 
vous  êtes  forcé  de  croire  au  monde. 

Je  n'ai  rien  de  plus  à  vous  dire,  Fabio.  Vous  me  croyez  de  l'orgueil; 
vous  vous  trompez.  En  moi  et  hors  de  moi,  je  ne  vois  d'autre  grandeur  que 
celle  de  Dieu.  Je  suis  un  rien  dans  le  tout. 

Pendant  que  je  vous  dis  cela,  j'entends  dans  le  jardin  des  enfants  qui 
rient.  Vous  dites  qu'ils  rient  parce  qu'ils  ignorent.  Fabio,  les  enfants  seraient- 
ils  les  sages .'' 

Voyons,  ils  ont  prié  Dieu  ce  matin,  ils  jouent  en  ce  moment  au  soleil. 
Vous  dites  qu'ils  ignorent,  moi,  je  dis  qu'ils  savent. 


V 


Un  jour,  à  Rome,  dans  le  marché  aux  esclaves  qui  se  tenait  au  pied  de 
la  statue  de  Marsyas,  le  crieur  public  offrait  et  poussait  de  son  mieux  sa 
marchandise,  faisant  le  tour  de  l'assistance,  demandant  à  chaque  esclave  : 
^Que  sais-tu  faire  ^  .Quel  elî  ton  métier  ?  et  demandant  aux  passants  :  Oui  veut  un 
esclave^ —  Quand  il  eut  à  peu  près  tout  adjugé  aux  acheteurs,  il  arriva  à 
un  gaulois,  enchaîné  qui  se  tenait  grave  et  sévère  dans  un  coin.  —  0«/'  veut 
un  esclave'^  dit  le  crieur,  et  s'adressant  au  gaulois  :„^«^  sais-tu?  —  Commander 
aux  hommes,  répondit  le  gaulois.  Alors  le  crieur  se  tourna,  vers  la  foule  et  dit  ; 
jP»/  veut  un  maître  ?  i     . 

Quand  les  nations  sont  en  révolution,  il  arrive  aussi  un  moment  où  la 
Fortune,  ce  grand  crieur  public  qui  assigne  à  chaque  intelligence  sa  valeur, 
après  avoir  fourni  à  la  foule  beaucoup  d'esclaves,  se  tourne  tout  à  coup  vers 
le  peuple  et  lui  dit  :  ,Qui  veut  un  maître?  Elle  commence  par  vendre,  et  par 
vendre  fort  cher,  aux  multitudes  les. hommes  divers  qui  doivent  les  servir, 
puis  elle  finit  par  leur  vendre,  et  plus  cher  encore,  l'homme  qui  doit  les 
gouverner.  Chose  étrange,  le  dernier  venu  est  celui  que  les  nations  acceptent 
avec  le  plus  d'empressement  et  de  joie.  Une  fois  acheté  à  la  providence  par 
la  nation,  et  payé  à  prix  d'or  et  au;  prix  du  sang,  il  fait  son. œuvre.  Mais 
tout  en  étant  maître,  il  demeure  esclave;  maître  des  hommes,  esclave  de 
Dieu. 


198  OCÉAN. 


VI 


La  bonhomie  implique  un  certain  degré  d'autorité.  On  ne  peut  avoir  de 
bonhomie  qu'avec  ses  égaux  ou  ses  inférieurs.  Plus  la  bonhomie  s'élève, 
plus  elle  a  de  grâce.  L'idée  de  bonhomie  ne  saurait  s'attacher  à  un  enfant, 
à  une  jeune  fîlle,  à  un  esclave,  à  un  laquais  II  lui  faut  la  force,  elle  va  bien 
à  un  hommes  I'^^j  ^11^  '^^  mieux  à  un  vieillardj  la  puissance,  elle  sied 
merveilleusement  à  un  prince,  ou  à  un  génie.  C'est  une  chose  touchante  et 
exquise  que  la  bonhomie  d'un  empereur  ou  la  bonhomie  d'un  géant.  Pour- 
unt  si  l'on  monte  plus  haut  encore,  mille  choses  dans  la  pensée  font  obstacle 
à  l'idée  de  bonhomie.  Il  est  remarquable  qu'on  ne  saurait,  par  exemple, 
attribuer  de  la  bonhomie  à  Jésus  5  c'est  que  dans  bonhomie  il  y  a  homme. 
La  bonhomie  se  compose  de  simplicité,  de  cordialité  et  d'assurance.  La 
meilleure  bonhomie  est  faite  de  la  tranquillité  de  conscience.  La  bonhomie 
n'est  pas  la  bonté}  elle  en  est  une  sorte  d'émanation  visible,  de  rayonnement 
extérieur.  L'homme  bon  peut  être  triste  ou  agité  5  le  bonhomme  est  toujours 
calme  et  presque  toujours  gai.  Dans  les  grandes  commotions  de  la  vie, 
l'homme  bon  n'est  plus  un  bonhomme.  La  bonté  est  toujours  vraie,  la 
bonhomie  peut  être  fausse. 

La  bonhomie  est  le  plus  charmant  des  visages  ou  le  plus  hideux  des 
masques. 


VII 


Si  l'on  vous  dit  que  la  logique  mène  les  faits  humains,  n'en  croyez  pas 
grand'chose.  Il  y  a  une  force  plus  forte  que  la  logique,  c'est  l'usage.  Tenez, 
pour  partir  d'un  point  radical,  la  vie  de  l'homme  est  faite  de  temps,  le 
temps  est  le  patrimoine  de  tout  homme,  même  de  celui  qui  n'a  pas  à  lui 
son  morceau  d'espace,  son  coin  de  terre,  il  n'est  rien  de  plus  naturel  et  de 
plus  nécessaire  à  l'homme  que  de  mesurer  le  temps  ;  les  deux  principaux 
mètres  du  temps,  c'est  l'année  et  le  moisj  certes,  si  la  logique  est  le  premier 
outil  dont  se  serve  l'homme,  elle  a  dû  lui  servir  à  fabriquer  l'année,  cette 
base  sur  laquelle  se  mesure  sa  vie.  Eh  bien,  voyons,  comment  l'année  s'est- 
elle  composée.-^  examinons.  L'année,  la  vieille  année  des  siècles,  a  été  faite 
à  quatre  reprises  ;  d'abord  par  Romulus,  qui  fonda,  pour  ainsi  dire,  le  temps 
en  fondant  Rome  et  qui  posa  la  première  année  sous  la  première  pierre  de 
la  ville  éternelle.  Romulus  donc,  voulant  mesurer  le  temps  avant  d'en  doter 
sa  ville ,  prit  pour  conseil  un  caprice  ;  il  créa  une  année  à  sa  fantaisie ,  une  année 
de  dix  mois,  Mars,  Aprilk,  Maim,  Juniui ,  ,Qutntilis ,  Sextilk,  Septeéber,  Oiîoher, 
November,  Decemher.  Tout  était  réglé  au  hasard  dans  cette  invention;  l'année 
avait  dix  mois,  le  mois  avait  tantôt  vingt  jours,  tantôt  trente-cinq  jours. 
Numa  vint  qui  consulta  la  lune,  et  institua  le  véritable  mois  de  trente 
jours.  Cela  fait,  il  compléta  à  peu  près  l'année  et  ajouta  après  decemher 
ianuarim  et  Februarius.  L'an  de  Rome  707,  César  vint  qui  consulta  le 
soleil,  et  établit  la  véritable  année  des  quatre  saisons.  Il  y  avait  encore 
pourtant  quelques  minutes  d'erreur.  L'an  de  Jésus-Christ  1582,  vint  le  pape 
Grégoire  XIII  qui  retoucha  l'œuvre  de  César  et  rédigea  le  calendrier  défi- 
nitif. —  Eh  bien,  rien  de  plus  hybride  et  de  plus  illogique  que  cette  année 
ainsi  faite.  On  y  retrouve,  visible  à  l'œil,  couche  par  couche,  comme  dans 
une  formation  géologique,  tous  les  éléments  dont  elle  est  composée,  le 
caprice  de  Romulus,  les  observations  de  Numa  sur  la  lune,  les  observations 
de  César  sur  le  soleil;  elle  est  déraisonnable;  elle  s'ouvre  au  milieu  d'une 


200  OCEAN. 

saison;  il  semble  qu'elle  ne  sache  pas  l'arithmétique,  son  neuvième  mois 
s'appelle  septembre,  son  dixième,  oHohre,  son  onzième,  novembre,  son  douzième, 
décembre;  elle  porte  inscrits  çà  et  là  sur  sa  surface,  comme  une  œuvre  de 
toutes  mains,  les  noms  des  ouvriers  qui  l'ont  fabriquée.  Romulus  l'a  signée 
au  mois  de  Mars  du  nom  de  son  père,  Jules  César  au  mois  de  Juillet, 
Auguste,  qui  n'y  a  rien  fait  pourtant,  au  mois  à'août;  le  pape  Grégoire  a 
paraphé  le  tout.  —  Le  genre  humain  se  servait  de  cela  depuis  deux  mille 
sept  cents  ans  lorsqu'en  1793  ^^  révolution  française  s'aperçut  que  le  genre 
humain  était  absurde.  Elle  abolit  en  conséquence  l'année  grégorienne  et 
refit  de  toutes  pièces  une  année  logique.  Quatre  saisons  commençant  par  le 
commencement  et  finissant  par  la  fin,  printemps,  été,  automne,  hiver. 
Douze  mois,  chacun  de  trente  jours  et  de  trois  décades.  (La  vieille  semaine 
planétaire  fut  abrogée,  bien  entendu,  avec  la  vieille  année  solaire.)  Les 
mois  de  l'année  portèrent  des  noms  significatifs,  et  même  harmonieux,  et 
presque  poétiques,  chose  rare  dans  les  remaniements  logiques,  germinal, 
floréal,  prairial,  thermidor,  messidor,  fniBidor,  vendémiaire ,  brumaire,  frimaire, 
pluviôse,  nivôse,  ventôse^^\  Les  jours  de  la  décade  se  qualifièrent  tout  raisonna- 
blement premier,  second,  troisième,  etc. ,  primidi ,  décadi,  tridi.  Il  y  eut  cinq 
jours  complémentaires  qu'on  appela  sans-culottides;  signature  de  la  république. 
Voilà  qui  était  bien,  n'est-ce  pas.^  Pourtant  le  9  thermidor,  cette  belle 
année-là  mourut  subitement,  en  même  temps  que  M.  de  Robespierre  et 
l'Etre  suprême,  et  le  monde  vit  revenir,  avec  la  calme  et  irrésistible  puis- 
sance du  droit  légitime,  la  bonne  vieille  année,  le  bon  vieux  dimanche, 
et  le  bon  vieux  bon  Dieu  de  nos  grand'mères.  Qu'est-ce  que  cela  ?  Eh  mon 
Dieu,  moins  que  rien,  le  fait  éternel  et  souverain  qui  s'accomplit,  l'usage 
qui  met  à  néant  la  logique. 


•''  Vérifier  l'ordre  des  mois.  [Note  de  Ui^or  Huff.) 


VIII 


Aimez  la  rencontre  des  vieillards.  Dans  cette  mélancolie  profonde  que 
nous  font  les  mystères  de  la  destinée ,  c'est  un  grand  encouragement  à  porter 
la  vie  que  la  contemplation  d'une  âme  de  vieillard  belle,  forte  et  sereine.  Il 
est  doux  et  utile  en  même  temps  aux  hommes  plus  jeunes  que  la  providence 
afflige  et  éprouve  d'arrêter  leur  pensée  sur  des  têtes  couronnées  de  cheveux 
blancs,  sur  des  esprits  pleins  de  toutes  les  sagesses. 

Chaque  fois  qu'il  m'arrive  de  voir  passer  devant  moi  une  de  ces  figures 
augustes,  je  lui  dis  du  fond  du  cœur  :  —  O  vieillard!  soyez. béni!  vous 
aussi,  vous  avez  vécu,  vous  avez  lutté,  vous  avez  souffert.  Là  où  j'ai  des 
plaies,  vous  avez  des  cicatrices.  Aujourd'hui  vous  êtes  calme,  satisfait,  bien- 
veillant, résigné  et  heureux,  et  vous  regardez  avec  douceur  ce  ciel  éternel  et 
majestueux  d'où  tombent  sur  nous  tous  les  rayons  qui  éclairent  nos  yeux  et 
tous  les  malheurs  qui  éclairent  notre  âme  ! 

Car,  cela  n'est  que  trop  vrai,  le  malheur  est  une  clarté.  Que  de  choses. j'ai 
vues  en  moi  et  hors  de  moi  depuis  que  je  souffre  !  La  plus  haute  espérance 
sort  du  deuil  le  plus  profond.  Remercions  Dieu  de  nous  avoir  donné  le  droit 
de  souffrir  puisque  c'était  nous  donner  le  droit  d'espérer.  La  brute  n'a  pas  le 
cœur  qui  souffre,  mais  elle  n'a  pas  l'âme  qui  espère.  Dieu  est  juste. 


loi  OCÉAN. 


IX 


Pauvre  doux  enfant,  tu  es  rose  et  frais,  tu  as  dix-huit  ans,  tu  prends  un 
air  grave,  tu  as  de  grands  livres  sous  le  bras,  tu  vas  au  collège,  un  cuistre 
t'explique  Aristote,  Platon,  Spinosa,  Gassendi,  Descartes,  escargot  qui 
commente  les  aigles,  tu  lis  du  grec  et  du  latin,  tu  ouvres  de  grosses  bibles, 
de  vieux  in-folio  bien  jaunes,  tu  y  promènes  vaillamment  ton  bel  œil  étin- 
celant  et  jeune,  tu  disputes  sur  les  sept  âmes,  sur  les  trois  âmes,  sur  l'âme 
unique,  sur  le  moi  et  le  non-moi,  sur  l'objectif  et  le  subjectif,  sur  le  vide 
et  le  néant,  et  tu  dis  :  —  Dans  un  an,  j'aurai  fait  ma  philosophie.  — Écoute, 
dans  un  an  tu  sortiras  du  collège  et  tu  entreras  dans  la  vie.  Tu  vivras.  Tu 
iras.  Tu  connaîtras  la  liberté,  la  nature,  la  société,  la  fantaisie,  l'illusion,  le 
plaisir,  cette  cime  où  l'on  monte  joyeux  et  d'où  l'on  descend  triste,  la  néces- 
sité du  travail,  la  fatalité  de  l'obstacle.  Tu  riras,  tu  pleureras;  tu  auras  les 
éclairs  de  joie,  les  longues  heures  de  découragement  et  de  désespoir.  Tu 
aimeras,  et  tes  sympathies  te  manqueront;  tu  aimeras,  et  tes  amitiés  te 
quitteront;  tu  aimeras,  et  tes  amours  te  tromperont.  Ce  qui  manque,  ce 
qui  délaisse,  ce  qui  trompe,  voilà  ce  qu'on  aime  tour  à  tour.  Tu  auras  des 
enfants,  ils  seront  à  toi;  dès  qu'ils  seront  hommes  ou  femmes,  ils  seront  à 
d'autres.  Et  ce  sera  leur  bonheur,  et  avec  la  mort  dans  le  cœur,  tu  devras 
en  sourire.  Peu  à  peu,  comme  tu  es  bon,  la  haine  ne  viendra  pas,  mais  tu 
sentiras  dans  l'intérieur  de  toi  diminuer  la  flamme  et  augmenter  la  lumière, 
décroître  l'amour  et  croître  la  bienveillance.  Ce  qui  te  fera  le  front  serein  et 
l'âme  triste.  Tu  regarderas  les  résultats  de  ta  vie,  de  tes  travaux,  de  tes 
actions;  tu  verras  qu'on  te  hait  pour  ce  que  tu  as  de  bon,  qu'on  te  flétrit 
pour  ce  que  tu  as  de  noble,  qu'on  te  rapetisse  pour  ce  que  tu  as  de  grand. 
Tu  éprouveras  successivement  tout,  la  foule,  dont  l'égoïsme  te  froissera,  la 
solitude,  dont  l'indifférence  te  glacera,  la  méditation  qui  n'enseigne  que  ce 
qu'on  peut  rêver  soi-même,  l'étude,  qui  n'apprend  que  ce  que  les  autres 
ont  rêvé.  Tu   continueras  de  vivre  cependant,  désormais  plutôt  curieux 


PAUVRE  DOUX  ENFANT...  203 

qu'ambitieux,  scrutant  les  choses  de  l'ombre  pour  en  tirer  de  la  clarté, 
observant  le  ciel  surtout  dans  la  nuit  et  l'homme  surtout  dans  la  méchan- 
ceté. Les  années  couleront  ainsi.  Un  jour  enfin  tu  t'apercevras  tout  à  coup, 
et  comme  subitement  réveillé,  que  tes  cheveux  sont  blancs,  que  ton  front 
est  ridé,  que  tes  yeux  sont  ternes,  que  ton  dos  est  voûté,  que  ton  pas  est 
pesant,  que  ta  maison  est  déserte,  que  tes  affections  sont  mortes,  que  ton 
cœur  est  vide,  et  que  voici  là-bas,  déjà  parfaitement  distincte  et  visible,  et 
toute  grande  ouverte,  la  porte  du  tombeau,  cette  porte  d'étrange  aspect, 
pour  les  uns  pleine  de  tous  les  rayonnements  d'une  magnifique  espérance, 
pour  les  autres  pleine  des  fumées  de  la  rêverie  humaine  et  des  ténèbres  de 
la  réalité  éternelle.  Alors,  à  ce  moment  suprême,  où  le  plus  fort  tremble 
de  tous  ses  membres,  où  le  plus  croyant  frissonne  de  toute  sa  pensée,  veux- 
tu  que  je  te  le  dise  ?  tu  n'auras  pas  encore  fait  ta  philosophie. 


204  OCÉAN. 


X 


Quelle  triste  chose,  et  comme  on  se  sent  la  rougeur  au  front  en  y  son- 
geant! 

Klcber  après  sa  mort,  embaumé  et  scellé  dans  le  cercueil,  a  été  apporté 
en  France  et  déposé  au  château  d'If.  Là  on  l'a  oublié.  Oui,  oublié  pendant 
trente  ans,  jusqu'en  1829! 

Ainsi,  pendant  trente  ans,  ce  cercueil  est  resté  dans  cette  prison!  Ce  cer- 
cueil a  été  oublié  dans  le  coin  de  quelque  grenier  comme  une  vieille  malle  ! 
il  a  disparu  sous  les  toiles  d'araignée.  Et  si  quelque  visiteur,  si  quelque 
passant  l'a  aperçu  par  hasard  dans  l'ombre  et  dans  la  poussière  et  a  dit  au 
geôlier  :  —  Qu'est-ce  que  c'est  que  ça.?  —  Le  geôlier  a  dit  :  —  Ça,  c'est 
l'homme  d'Héliopolis,  de  Saint-Jean-d'Acre  et  d'Aboukir;  c'est  un  nommé 
Kléber. 


XI 


La  révolution  a  deux  esprits,  le  bon  et  le  mauvais.  Le  bon  va  en  avant, 
le  mauvais  en  arrière.  L'un  mène  le  genre  humain  à  la  civilisation,  l'autre 
à  la  barbarie.  Pour  de  certaines  gens,  93  est  un  idéal.  Cet  esprit  révolution- 
naire tient  de  la  bête  fauve,  et  je  comprends  que  la  phraséologie  monarchique 
de  la  restauration  en  ait  fait  une  sorte  de  dragon  mythologique.  C'est  une 
hydre  étrange  en  effet  qui  de  guillotine  se  fait  journal,  et,  le  jour  venu,  de 
journal  se  refait  guillotine.  Cela  hurle  en  attendant  que  cela  dévore. 


2o6  OCÉAN. 


XII 


Voici  à  mon  sens  quelle  sera  désormais  la  loi  des  révolutions  en  France  : 
de  plus  en  plus  profondes,  de  moins  en  moins  sanglantes. 

Nous  ne  sommes  plus  le  peuple  de  935  nous  n'avons  plus  à  faire  cette 
rude  besogne  de  liquider  en  trois  ou  quatre  années  huit  siècles  d'oppression 
et  de  malaise;  nous  sommes  d'autres  hommes  devant  d'autres  faits. 

Indépendamment  et  au-dessus  des  grands  courants  créés  par  les  idées  qui 
mènent  le  monde  et  qui  viennent  de  Dieu,  à  prendre  la  France  telle  qu'elle 
est,  avec  ses  bonnes  et  ses  mauvaises  qualités,  nous  sommes  une  nation  sur 
laquelle  soixante  ans  de  révolutions  ont  prodigieusement  développé  deux 
sentiments,  le  sentiment  envieux  et  le  sentiment  affectueux.  Tant  qu'un 
homme,  une  famille,  une  caste,  sont  au  pinacle,  le  sentiment  envieux  les 
bat  en  brèche;  dès  qu'ils  sont  à  terre,  le  sentiment  affectueux  leur  vient  en 
aide.  Qui  cesse  de  faire  envie  fait  à  l'instant  pitié.  La  main  gauche  arrache 
la  victime  à  la  main  droite.  On  crierait  volontiers  :  Vivent  les  proscrits  !  De 
là  une  situation  unique  dans  l'histoire.  Le  sentiment  envieux  fait  les  révolu- 
tions radicales;  le  sentiment  affectueux  empêche  les  révolutions  violentes. 


Xlli 


Un  jour,  un  astronome  qui  avait  passé  toute  la  nuit  au  travail,  regardait 
le  soleil  se  lever. 

À  côté  de  lui,  répandant  son  suif  fétide  sur  le  cuivre  vert-de-grisé,  fumait, 
honteuse  et  éclipsée,  sa  chandelle  qu'il  avait  oublié  d'éteindre. 

L'astre  était  jeune  et  magnifique.  Du  noir  palais  d'Hécate  il  avait  fait  un 
Olympe  bleu.  Les  jeunes  filles  allaient  aux  fontaines  en  souriant  dans  les 
chemins.  Les  oiseaux  babillaient,  les  fleurs  s'entr'ouvraient  pleines  d'inef- 
fables haleines.  Les  rayons  descendaient  du  ciel,  les  chants  et  les  parfums 
montaient  de  la  terre. 

L'astronome  ébloui  contemplait.  Il  s'écriait  presque  avec  larmes  :  Ô 
soleil  !  tu  es  adorable  et  beau  !  pure  lumière  !  astre  immaculé  !  Virginité 
splendide!  Image  de  Dieu!  Dieu  toi-même! 

Tout  à  coup  la  chandelle  lui  dit  :  Prends  ce  morceau  de  ta  vitre  brisée  et 
noircis-le  à  ma  fumée. 

L'astronome  fit  ce  que  disait  la  chandelle,  puis  il  dit  :  Maintenant,  que 
veux-tu  que  je  fasse  de  ce  verre  noir.^*  —  Regarde  le  soleil  à  travers. 

L'astronome  obéit,  mit  le  verre  noir  entre  l'astre  et  son  œil,  et  découvrit 
que  le  soleil  avait  des  taches. 

La  chandelle,  c'est  la  médiocrité.  Le  verre  noirci,  c'est  la  critique. 


2o8  OCÉAN. 


XIV 


Tout  homme  est  destiné,  je  ne  dis  pas  condamne,  à  avoir  dans  cette  vie 
des  intérêts  et  des  passions. 

L'écueil  de  l'homme,  ce  ne  sont  ni  les  passions  ni  les  intérêts;  ce  sont  les 
actions  lâches  possibles  dans  l'ordre  des  passions  et  les  actions  basses  possibles 
dans  l'ordre  des  intérêts.  Actions  lâches  et  actions  basses  se  valent  et  se 
répondent,  et  l'homme  qui  manque  au  respect  de  la  femme  et  de  l'amour 
n'est  pas  moins  vil  que  l'homme  qui  manque  au  respect  de  la  probité. 
Vivez,  aimez,  travaillez,  luttez,  souffrez,  flottez  au  gré  de  ces  vents  mysté- 
rieux qui  soufflent  tantôt  des  profondeurs  de  l'âme  humaine,  tantôt  des 
hauteurs  de  la  destinée;  flottez,  mais  ayez  toujours  en  vous  un  fond  qui  ne 
bouge  pas,  un  rocher,  un  granit,  la  conscience,  la  notion  du  juste  et  de 
l'injuste,  du  bien  et  du  mal.  Soyez  ce  que  vous  pourrez  être,  faible,  fort, 
heureux,  malheureux;  tout  est  bien,  pourvu  qu'au  dernier  jour,  à  votre  lit 
de  mort,  vous  puissiez  dire  tout  haut  aux  hommes  et  tout  bas  à  Dieu  :  Je 
n'ai  fait  ni  une  lâcheté,  ni  une  bassesse. 


XV 


O  Vérité!  Soleil! 

Tous  la  voient,  nul  ne  peut  l'atteindre. 

Tous  la  contemplent,  tous  en  vivent;  nul  ne  la  connaît. 

Nul  n'a  été,  nul  n'ira  où  elle  est. 

Dans  les  profondeurs. 

L'athée,  cet  aveugle,  ne  la  voit  pas,  mais  il  la  sent.  •■ 

Aux  voyants  elle  se  révèle  par  sa  lumière,  aux  aveugles  par  sa  chaleur. 

Par  moments  on  croit  qu'elle  monte  ou  qu'elle  décline,  on  dit  qu'elle  se 
lève  ou  qu'elle  se  couche.  Erreur.  Elle  n'a  ni  levers  ni  couchers.  Elle  est 
immuable  et  rayonne  toujours  à  la  fois  dans  tous  les  sens  depuis  le  commen- 
cement de  l'éternité  jusqu'au  fond  de  l'infini. 

C'est  nous  qui  vacillons  et  qui  nous  déplaçons,  et  qui,  faisant  notre 
orgueil  de  notre  misère,  prenons  nos  mouvements  pour  les  siens. 

Elle  a  l'immensité,  nous  avons  un  horizon. 

Les  philosophies,  les  théories,  les  théogonies,  les  sagesses  humaines, 
tournent  autour  d'elle  en  s'en  éclairant  sans  s'en  approcher.  Quand  par 
hasard  il  survient  une  éclipse  et  que  la  nuit  se  fait  pour  notre  esprit  brus- 
quement en  plein  jour,  c'est  qu'il  y  a  un  système  philosophique  entre  elle 
et  nous. 

Le  penseur  est  comme  la  terre.  L'un  ne  garde  pas  plus  l'ombre  des  évè- 
ncments  que  l'autre  ne  garde  l'ombre  des  nuées. 


'4 


iJtrBiHEkii 


2IO  OCÉAN. 


XVI 


L'affirmation  engendre  la  négation  ;  le  oui  produit  le  non.  La  première 
des  affirmations,  c'est  DieU}  la  première  des  négations,  c'est  Satan. 

La  destinée  de  toute  affirmation,  c'est  de  lutter  sans  cesse  avec  la  négation 
qui  lui  est  propre.  Le  jour  est  une  affirmation  dont  la  nuit  est  la  négation. 
Le  génie  est  une  affirmation  dont  l'envie  est  la  négation.  La  hiérarchie  est 
une  affirmation  dont  l'égalité  est  la  négation.  La  religion,  le  pouvoir,  l'art, 
la  poésie  sont  des  affirmations  dont  l'ironie,  sous  les  noms  divers  de  raison, 
de  critique  et  d'opposition,  est  la  négation.  Le  sultan  est  l'affirmation, 
l'eunuque  est  la  négation. 

Dans  l'ordre  des  faits  historiques  comme  dans  l'ordre  des  faits  philoso- 
phiques il  y  a  des  hommes  qui  affirment  tout  entiers  comme  il  y  a  des 
hommes  qui  nient. 

L'affirmation  est  en  haut,  la  négation  est  en  bas. 

La  destinée  de  toute  négation  c'est  d'être  elle-même  toujours  et  opiniâ- 
trement niée  par  une  autre  négation  qui  est  plus  bas  qu'elle  et  moindre 
qu'elle.  La  négation  est  un  écroulement,  et  tout  écroulement  se  subdivise. 
Luther  nie  le  pape,  Œcolampade  nie  Luther.  Voltaire  nie  Jésus,  Fréron 
nie  Voltaire.  Le  tigre  mange  l'homme,  le  pou  mange  le  tigre. 

Acceptons  ces  loisj  ne  les  jugeons  pas.  Après  tout,  l'antagonisme  fait 
saillir  l'être.  Tout  ce  qui  est  fait  est  ainsi  fait.  Dieu  et  Satan,  c'est  la  base 
même  des  religions;  le  jour  et  la  nuit,  c'est  la  loi  même  de  la  création;  le 
oui  et  le  non,  c'est  le  dialogue  même  de  l'humanité. 


XVII 


Poètes,  il  ne  suffit  pas  de  s'élever;  il  faut  encore  savoir  ce  qu'on  fait  là- 
haut,  ce  qu'on  veut  et  où  l'on  va.  Il  y  a  des  esprits  qui  s'élèvent  sans  ailes 
visibles,  c'est-à-dire  sans  génie  réel,  seulement  parce  qu'ils  ont  en  eux  je  ne 
sais  quoi  de  subtil  qui  les  enfle  et  les  rend  légers.  Coupez  ce  fil  qui  les  attache 
à  la  terre  et  qu'on  appelle  le  bon  sens,  les  voilà  qui  passent,  ils  montent,  ils 
montent  si  haut  qu'ils  se  perdent.  La  foule,  qui  n'en  sait  guère  plus  qu'eux, 
admire  et  applaudit.  Une  fois  parvenus  à  la  hauteur  des  idées  supérieures,  ils 
sont  comme  fous,  ils  ignorent  où  ils  sont,  ils  errent  au  hasard,  le  moindre 
air  qui  court  est  leur  maître,  un  rien  les  dégonfle  et  les  fait  retomber  plate- 
ment sur  le  pavé  et  leur  chute  fait  peur  aux  passants.  Ils  n'ont  rien  rapporté 
de  leur  voyage;  approchez-vous  d'eux j  ils  sont  vides. 

Il  y  a  d'autres  esprits  qui  s'élèvent  parce  que  leur  pensée,  frissonnante  à 
tous  les  souffles  d'en  haut,  a  une  large  et  puissante  envergure.  Que  la  foule 
soit  ou  ne  soit  pas  là  pour  les  voir  partir,  peu  leur  importe,  ils  s'envolent  à 
leur  heure,  et  quand  bon  leur  semble,  emportant  dans  leurs  serres  la  passion 
qu'ils  sont  venus  ramasser  à  terre,  et  dont  ils  vont  faire  leur  proie  dans  la 
région  des  idées.  Ils  ont  l'œil  plein  d'éclairs.  Ils  connaissent  les  montagnes  et 
s'y  plaisent  ;  ils  connaissent  les  nuées  et  passent  outre.  Ils  vont  où  ils  veulent , 
sans  souci  de  l'orage,  à  l'encontre  du  vent.  Ils  redescendent  quand  il  leur  plaît 
et  remontent  à  leur  fantaisie.  Ils  vont,  ils  viennent,  ils  planent,  ils  con- 
templent, ils  se  posent,  soit  en  philosophie,  soit  en  poésie,  sur  des  sommets 
d'où  leur  prunelle  absorbe  les  grands  spectacles  universels.  Leur  vie  est  un 
perpétuel  voyage,  c'est-à-dire  une  perpétuelle  comparaison  des  choses  de  la 
terre  aux  choses  du  ciel. 

Les  uns  volent  comme  des  ballons,  les  autres  comme  des  aigles. 


14. 


212 


OCEAN. 


XVIII 


Vous  admirez  que  ce  soit  le  préjugé,  et  non  la  raison,  qui  conduise  les 
hommes?  Eh  mon  Dieu,  c'est  tout  simple.  Le  préjugé  est  si  commode,  si 
serviable,  si  pratique,  si  bien  fait  pour  tout  usage,  si  près  de  vous.  Vous 
l'avez  toujours  là  à  vos  ordres.  Avez-vous  besoin  d'une  canne  pour  marcher.? 
le  préjugé  a  une  pomme  d'or.  Il  est  souple  et  ne  casse  pas.  Prenez  le  préjugé, 
et  allez-vous-en  la  canne  à  la  main.  Fait-il  nuit-f*  avez-vous  besoin  d'une 
lumière.?  le  préjugé  s'allume,  entre  de  lui-même  dans  le  chandelier,  cli- 
gnote,'tremblote,  pue,  fume,  et  vous  éclaire.  Avez-vous  soif.?  il  n'est  pas 
difficile  au  préjugé  de  se  faire  eau  claire.  Buvez-moi  cela.  Avez-vous  faim? 
Mangez-en.  Que  de  gens  sont  gros,  gras,  souriants,  fleuris  et  contents  d'eux- 
mêmes,  qui  n'ont  jamais  vécu  que  de  préjugés!  Avez-vous  froid?  le  préjuge 
est  un  manteau.  Voulez-vous  dormir?  le  préjugé  est  un  oreiller. 

Mais  la  raison  !  Ah  !  la  raison  !  Que  voulez-vous  que  tous  ces  pauvres  gens 
fassent  de  cette  étoile,  qui  est  si  haut,  qui  est  si  loin!  Cela  ne  se  décroche 
pas  du  mur  comme  une  lampe  de  cuisine,  pour  chercher  une  épingle  à 
terre.  Le  préjugé  fait  partie  de  notre  mobilier  à  tous;  il  est  dans  le  garde- 
manger,  dans  le  garde-meuble,  dans  la  garde-robe.  Ouvrez  la  main.  Vous  le 
prenez.  La  raison  est  une  chose  du  ciel.  Pour  l'atteindre,  il  ne  suffit  pas 
d'étendre  le  bras,  il  faut  laisser  envoler  son  âme. 


XIX 


De  tous  les  points  du  globe  à  la  fois ,  tous  les  regards  sont  tourne's  vers 
Paris,  non  seulement  comme  vers  un  sommet,  mais  comme  vers  un  incendie. 
Il  y  a  quelque  chose  d'effaré  dans  l'attention. 

C'est  que  Paris  est  la  seule  ville  de  l'univers  qui  soit  à  l'état  de  volcan. 

De  même  que  les  volcans  sont  en  communication  avec  les  entrailles  de  la 
terre,  Paris  est  en  communication  avec  les  masses,  avec  la  fournaise  profonde 
et  bouillonnante  des  misères  souterraines,  avec  les  entrailles  du  peuple.  Voilà 
soixante  ans  que  l'éruption  a  éclaté,  et  elle  ne  se  ralentit  pas. 

Quand  l'éruption  d'événements  cesse,  l'éruption  d'idées  commence; 
quelquefois  événements  et  idées  sortent  pêle-mêle  du  gouffre,  de  telle  sorte 
qu'on  ne  sait  plus  si  ce  sont  les  événements  qui  amènent  les  idées  ou  les 
idées  qui  poussent  les  événements.  Flamboiement  magnifique  et  terrible  qui 
éclaire  une  foule  de  choses  dans  le  monde,  mais  qui  les  éclaire  de  la  clarté 
propre  au  chaos. 

La  commotion  accompagne  le  rayonnement.  Partout  où  quelque  chose 
tremble  dans  l'univers,  c'est  une  secousse  de  Paris. 


214  OCÉAN. 


XX 


Triste  destinée  des  mots  qui  errent  dans  la  bouche  humaine  !  Un  homme 
a  un  nom,  il  fait  ce  qu'il  peut  pour  que  ce  nom,  prononcé  après  sa  mort, 
exprime  la  vertu,  le  courage,  l'honneur.  Hélas!  et  quelquefois  le  nom  fait 
banqueroute  à  l'homme,  quelquefois  il  le  calomnie.  Un  soldat  naît  en 
France,  s'y  couvre  de  gloire,  y  devient  maréchal,  s'illustre  sous  trois  rois, 
Charles  VIII,  Louis  XII,  François  i",  et  se  fait  tuer  à  Pavie.  Le  voilà  dans 
la  fosse  avec  sa  belle  et  noble  vie  bien  remplie}  vous  dites  son  nom, 
La  Palice,  et  vous  voyez  apparaître  un  imbécile.  Cet  autre  naît  en  Angle- 
terre, au  quinzième  siècle,  verse  héroïquement  son  sang  pour  son  pays  dans 
la  guerre  de  cent  ans,  et  meurt.  Vous  prononcez  son  nom  sur  sa  tombe, 
Falstaff,  et  vous  évoquez  un  lâche  et  un  ivrogne. 


XXI 
PHILOSOPHIE. 


Dire  :  rien  n'existe  pour  l'homme  en  dehors  des  perceptions  de  l'homme, 
c'est  du  nihilisme;  cela  équivaut  à  dire  :  Rien  n'est. 

En  effet,  ce  qui  est  en  dehors  des  perceptions  humaines  n'existant  pas, 
ce  qui  est  en  dedans  de  ces  perceptions  existe-t-il .? 

Exister,  c'est  être  en  soi,  c'est  être  essentiellement.  Ce  qui  est  en  dedans 
des  perceptions  humaines  existe,  cela  est  en  soi,  cela  est  essentiellement. 

Si  cela  est  en  soi,  cela  ne  dépend  pas  des  perceptions  de  l'homme,  cela 
est  en  dehors  des  perceptions,  cela  est. 

En  ce  cas  toute  l'affirmation  s'écroule. 

Mais  on  reprend  :  cela  existe  comme  perception  et  pas  autrement. 

Perception.''  perception  de  quoi.? 

Ombre.'*  ombre  de  quoi? 

Perception  de  soi-même.  Ombre  de  soi-même.  Alors,  c'est  un  être. 

Si  c'est  un  être,  il  existe  essentiellement,  et  en  dehors  de  toute  perception. 
Il  est. 

En  ce  cas  encore  l'affirmation  croule. 

Mais  cette  perception  n'est  pas  un  être. 

Si  elle  n'est  pas  un  être,  elle  n'est  pas. 

N'être  pas,  c'est  rien. 

Donc  dire  :  rien  n'existe  en  dehors  de  nos  perceptions,  c'est  dire  :  rien 
n'existe. 

II 

L'absolu  ne  peut  créer  que  le  relatif. 

Démonstration  : 

Si  l'absolu  créait  l'absolu,  il  créerait  son  identique. 

Or,  le  propre  de  l'absolu  étant  d'être  tout  dans  tous  les  sens,  il  est  évident 


2i6  OCÉAN. 

que  deux  absolus  ne  peuvent  coexister}  l'identique  se  confond  avec  l'iden- 
tique. Ces  deux  absolus  se  confondraient. 

En  d'autres  termes,  il  n'y  aurait  toujours  qu'un  absolu. 

L'absolu  aurait  donc  beau  avoir  voulu  créer,  il  n'aurait  point  créé. 

Ce  qui  revient  à  dire,  il  n'aurait  pu  créer. 

Donc  la  puissance  créatrice  lui  ferait  défaut. 

Or,  si  la  puissance  créatrice  lui  faisait  défaut,  il  serait  fini  là. 

Or,  l'absolu  étant  l'infini,  s'il  était  fini,  il  ne  serait  plus  l'absolu. 

Or,  il  est  l'absolu,  c'est-à-dire  l'infini. 

Donc  il  a  la  puissance  créatrice. 

Or,  s'il  a  la  puissance  créatrice  et  s'il  est  démontré  que  la  puissance 
créatrice  s'annule  et  ne  l'exerce  pas  en  créant  l'absolu,  comment  l'exerce-t-il .' 

En  créant  ce  qui  n'est  pas  l'absolu. 

Qu'est-ce  qui  n'est  pas  l'absolu.'' 

C'est  le  relatif 

Donc  c'est  le  relatif  qu'il  crée,  et  seulement  le  relatif. 

Donc  l'absolu  ne  peut  créer  que  le  relatif. 


III 

Le  mai  a  trois  formes  : 

L'absence  du  bien, 

La  négation  du  bien, 

La  destruction  du  bien. 

L'absence  du  bien,  c'est-à-dire  le  défaut;  la  négation  du  bien,  c'est-à-dire 
la  faute j  la  destruction  du  bien,  c'est-à-dire  le  crime. 

Ces  trois  formes  du  mal  sont  en  même  temps  ses  trois  degrés. 

L'une  mène  à  l'autre. 

Ce  sont  trois  compartiments  qui  communiquent;  dans  le  premier  le 
crépuscule,  dans  le  second  la  nuit,  —  dans  le  troisième  le  gouffre. 


XXII 


Voici  ce  que  disait  le  vieux  gendeman,  ayant,  comme  on  peut  le  voir, 
des  lueurs  de  juste  et  de  vrai,  à  travers  ses  partis  pris  et  ses  préjugés'^'  : 

II  y  a  en  France,  à  l'extrémité  de  tous  les  partis  sensés  et  utiles,  ou  pour 
mieux  dire,  aux  deux  extrémités  du  vrai,  deux  partis  qui  se  haïssent,  qui 
s'abhorrent,  et  qui  pourtant,  à  leur  insu,  ne  forment  qu'un  parti.  Ce  parti, 
divisé  en  apparence  en  deux  factions  contraires  et  au  fond  plein  d'unité,  se 
compose  de  haine,  d'ignorance,  d'orgueil,  de  dédain,  d'horreur  farouche 
pour  les  lettres,  les  arts  et  les  libertés  de  la  pensée,  de  la  négation  sauvage 
de  tout  ce  qui  constitue  l'esprit  d'un  siècle,  de  tout  ce  qui  fait  la  grâce, 
l'élégance,  la  splendeur  et  la  politesse  d'une  nation.  Lorsqu'il  croit  être 
monarchique  et  religieux  et  qu'il  s'affuble  d'une  cocarde  blanche,  il  s'appelle 
le  bigotisme;  lorsqu'il  s'imagine  être  républicain  et  qu'il  se  coiffe  du  bonnet 
rouge,  il  s'appelle  le  puritanisme.  Il  y  a  cette  différence  pourtant  que  dans 
ce  dernier  cas  il  est  fier  de  son  nom.  Les  bigots  ne  disent  pas  :  nous 
sommes  les  bigots,  les  puritains  disent  :  nous  sommes  les  puritains.  Ce  sont 
les  mêmes  hommes  faisant  les  mêmes  choses  par  les  mêmes  moyens.  L'in- 
quisition d'Espagne  est  l'idéal  des  premiers,  93  l'idéal  du  second.  Torque- 
mada  était  bigot,  Marat  était  puritain. 

Ce  parti  qui  représente  la  haine  de  tout  ce  qui  brille  et  de  tout  ce  qui 
rayonne,  a  existé  de  tout  temps.  Il  est  aussi  ancien  que  la  paupière  des 
orfraies.  Ce  sont  des  puritains  qui  ont  brûlé  Jeanne  d'Arc,  ce  sont  des 
bigots  qui  ont  crucifié  Jésus. 

Les  puritains  d'Angleterre  exécraient  Cromwellj  les  puritains  de  France 
détestent  Napoléon.  Cromwell  n'a  eu  qu'un  mérite  à  leurs  yeux,  avoir 

'"'  Ces  lignes  ont  été  ajoutées  vers  1854  ou  1856,  d'après  l'écriture.  {Note  de  l'Edi- 
teur.) 


2l8    ^  OCÉAN. 

décapité  Charles  I°'j  Napoléon  n'a  été  pur  qu'un  jour,  le  jour  où  il  a  fait 
casser  la  tête  au  duc  d'Enghien. 

À  l'heure  qu'il  est,  les  bigots  sont  en  train  de  haïr  Pie  IX'". 

En  général,  bigots  et  puritains  s'entr'aident.  Ils  grondent  presque  tou- 
jours en  même  temps  et  après  les  mêmes  hommes. 

Cette  famille  myope  et  cruelle  d'esprits  malades  s'attache  aux  grands 
partis  comme  une  lèpre,  les  pénètre,  s'y  incorpore,  devient  leur  masque,  et 
réussit  quelquefois  à  les  défigurer,  mais  ce  serait  les  calomnier  que  de  les 
confondre  avec  eux.  Le  parti  puritain  n'est  pas  plus  le  parti  démocratique 
que  le  parti  bigot  n'est  le  parti  monarchique.  S'imagine-t-on  la  lèpre  disant  : 
je  suis  le  visage  ? 

Le  parti  monarchique  et  religieux  est  un  grand  parti,  le  parti  démo- 
cratique et  républicain  est  un  grand  parti.  Or  les  grands  partis  peuvent  être 
terribles,  ils  ne  sont  pas  envieux }  ils  peuvent  être  odieux,  ils  ne  sont  pas 
ridicules.  Par  cela  même  qu'ils  sont  larges,  ils  ne  peuvent  pas  être  étroits; 
par  cela  même  qu'ils  sont  grands,  ils  ne  peuvent  pas  être  petits.  Qu'y  a-t-il 
de  plus  petit  que  le  bigotisme  et  de  plus  étroit  que  le  puritanisme  ? 

Les  grands  partis  ont  de  grands  hommes j  il  leur  en  faut,  ils  en  ont 
besoin.  Ils  se  gardent  bien  de  fermer  leurs  portes  aux  intelligences}  ils  les 
ouvrent  toutes  grandes  au  contraire,  appellent  les  esprits  puissants  à  leur  aide, 
ne  haïssent  point  la  gloire  qui  est  une  force,  et  ne  rechignent  pas  devant  les 
lumières. 

Quelquefois  leurs  grands  hommes  sont  formidables,  j'en  conviens,  mais  je 
les  préfère  aux  petits  hommes  venimeux.  Je  préfère  Richelieu  qui  était 
galant  à  Laubardemont  qui  était  bigot  et  Danton  qui  était  libertin  au  père 
Duchesne  qui  était  puritain.  Si  je  suis  réduit  à  choisir,  j'aime  mieux  les 
oiseaux  de  proie  que  les  oiseaux  de  nuit,  et  les  vautours  que  les  hiboux. 


'"'  Pic  IX,  élu  en  1846,  eut,  en  1849,  tout  un  parti  contre  lui.  [Note  de  l'Éditeur.) 


XXIII 


Les  états  constitutionnels  admettent-ils  des  gouvernants  de  génie  ? 

La  transaction  constitutionnelle  est  née  d'un  désespoir  naturel  de  l'homme, 

du  désespoir  d'atteindre  à  la  perfection.  La  monarchie  absolue  engendre  le 

despotisme  qui  est  habituellement  féroce  et  imbécile,  la  démocratie  pure 

engendre  l'anarchie  qui  est  toujours  imbécile  et  féroce.  La  monarchie  et  la 

I  république  sont  le  gouvernement  des  extrêmes.  La  forme  constitutionnelle 

:  et  représentative  est  le  gouvernement  des  moyennes. 

Or,  sans  nier  les  avantages  et  à  quelques  égards  les  excellences  de  cette 
i  forme  composite ,  il  faut  pourtant  convenir  de  ceci  :  qui  dit  gouvernement 
:  des   moyennes  dit  gouvernement   des   médiocrités.    L'accident   d'un  gou- 
vernant homme  de  génie  est  à  la  rigueur  possible,  mais  nécessairement  très 
rare  et  très  entravé ,  dans  les  pays  constitutionnels.  Les  grands  hommes  ont 
besoin  de  rêverie,  d'audace,  de  prestige,  de  silence  autour  d'eux,  de  liberté 
dans  tous  les  sens.  La  forme  constitutionnelle,  c'est  précisément  la  sup- 
pression de  cette  liberté  des  gouvernants  au  profit  des  gouvernés.  Les  ga- 
ranties, les  franchises,  les  droitsj  qu'est-ce  que  tout  cet  admirable  ensemble.? 
des  limites  au  despotisme.  Oui,  mais  tout  ce  qui  est  limite  au  despotisme 
est  en  même  temps  barrière  au  génie.  Le  génie  lui-même  est  un  despotisme. 
Devant  la  presse  libre  et  la  tribune  libre,  c'est-à-dire  devant  la  discussion  de 
[tout    par  tous,    Richelieu,    Louis    XIV,    Napoléon,    s'évanouiraient,    et 
i>Hcnri  IV  serait  tout  de  suite  impopulaire.  Qu'est-ce  que  c'est  que   cette 
;  étrange  lumière  qui  fait  évanouir  les  colosses.?  Les  plans  de  campagne  de 
votre  grand  capitaine  seront  connus,  divulgués,  publiés,  commentés,  cri- 
tiqués, bafoués,  le  côté  faible  indiqué,  l'ennemi  averti.  Vous  n'aurez  plus  de 
bataille  d'Austerlitz. 

Ni  la  monarchie  pure,  ni  la  république  n'ont  cet  inconvénient.  L'avantage 


220  OCEAN. 

des  longues  dynasties,  c'est  l'unité  de  la  nation  rendue  visible  et  la  chance  des 
rois  de  génie ,  lesquels  ont  tout  pouvoir  pour  être  grands.  La  beauté  des  répu- 
bliques est  aussi  leur  écueil,  c'est  d'improviser  des  dictatures.  Napoléon  est 
le  produit  des  deux  formes. 

Mais,  dira-t-on,  l'Angleterre.''  L'Angleterre  n'est  pas  une  monarchie 
pure,  l'Angleterre  n'est  pas  une  république;  et  pourtant  l'Angleterre  est 
grande.  D'abord  de  quelle  grandeur.?  Est-ce  delagrandeur  vraie  et  complète, 
dans  le  sens  grec,  dans  le  sens  romain,  dans  le  sens  français.''  N'est-ce  pas 
plutôt  simplement  de  la  puissance,  c'est-à-dire  de  la  grandeur  punique.'' 
Ensuite  l'Angleterre  n'a  pas,  Cromwell  excepté,  eu  un  seul  grand  homme 
de  la  taille  de  ceux  que  nous  venons  de  nommer.  Et  le  jour  où  elle  a  eu 
Cromwell,  elle  n'a  plus  eu  sa  liberté.  Cromw^ell,  c'est  précisément  l'accident 
républicain,  le  dictateur,  comme  Bonaparte,  non  plus  populaire  que  Bona- 
parte, mais  moins  monarchique  et  plus  bourgeois.  Cromwell,  c'est  le  dicta- 
teur moins  le  prince.  Napoléon  c'est  le  dictateur  plus  le  prince.  Et  puis 
l'Angleterre  est  une  île,  la  citadelle  de  l'océan,  une  entité  distincte  du  con- 
tinent, voisine,  mais  étrangère,  ne  recevant  et  ne  communiquant  aucun 
ébranlement  européen,  mêlée  aux  autres  nations  seulement  par  les  fils  de  sa 
politique,  défendue  de  tout  contact  immédiat,  pouvant  se  gouverner  chez 
elle  à  sa  guise,  se  civiliser  chez  elle,  s'agiter  chez  elle,  sans  inquiéter  aucune 
frontière,  sans  brouiller  ni  casser  les  mailles  du  réseau  séculaire  des  monar- 
chies continentales.  Enfin,  pour  l'Angleterre  elle-même,  tout  est-il  dit.?  La 
liberté  de  la  presse,  telle  qu'elle  existe  aujourd'hui,  est  un  fait  tout  nouveau 
dans  la  civilisation  et  dont  les  siècles  précédents  n'avaient  aucune  idée.  Ce 
fait  admirable  et  excellent  à  tant  d'égards,  a  d'un  autre  côté  des  résultats 
qu'on  n'a  pas  encore  pu  calculer.  Le  vieux  rocher  de  la  constitution  anglaise 
lui  même  ne  sera-t-il  pas  à  la  fin  entamé  par  cette  quantité  d'acide  versée 
tous  les  jours  ?  Alors  n'aura-t-on  pas  besoin  d'un  peu  de  dictature  et  d'un  peu 
de  génie  ? 

Pour  revenir  au  point  de  départ,  la  perfection  étant  refusée  à  l'homme, 
la  monarchie  pure  ayant  ses  inconvénients,  la  république  ayant  ses  périls,  le 
gouvernement  constitutionnel  est  probablement  le  meilleur,  mais  toutes 
restrictions  posées  et  toutes  réserves  faites,  ce  n'en  est  pas  moins  le  gouver- 
nement des  moyennes  et  par  conséquent  des  médiocres.  C'est  le  gouvernement 
à  la  mécanique.  C'est  le  procédé  ingénieux  qui  substitue,  avec  un  succès 
satisfaisant  pour  le  grand  nombre,  la  combinaison  des  avis  divers  à  la  souve- 
raineté d'une  volonté  éclairée  et  toute-puissante,  et  des  rouages  au  génie.  11 
en  résulte  une  certaine  petitesse  bourgeoise,  l'esprit  de  critique  là  où  il  fau- 
drait l'esprit  d'organisation,  une  impulsion  mauvaise  qui  vient  de  l'envie, 
toutes  sortes  d'obstacles  aux  grands  gouvernants.  Ceci  est  un  inconvénient 


LES  ETATS  CONSTITUTIONNELS...  221 

sérieux,  et  auquel  il  sera  nécessaire  de  réfléchir.  Il  y  a  là  une  lacune  évidente, 
et  nous  avons  la  conviction  qu'on  peut  la  combler,  sans  altérer  même  la 
forme  constitutionnelle ,  mais  il  faut  y  pourvoir.  Sans  doute ,  après  les  fatigues 
des  avatars  et  des  palingénésies,  après  les  révolutions  et  les  guerres,  une  cer- 
taine félicité  sociale  a  son  prix  et  peut  être  momentanément  préférée  même 
à  la  gloire.  Mais  les  idées  de  gloire  ne  doivent  jamais  être  abandonnées  par 
les  peuples  faits  pour  la  grandeur.  La  lâcheté  commence  là.  Il  est  honteux 
pour  une  nation  considérable  de  mieux  aimer  le  bien-être  que  la  splendeur, 
la  richesse  que  l'illustration,  la  chaleur  que  la  flamme,  la  clarté  que  l'éclat, 
c'est-à-dire  les  mêmes  choses  dans  la  mesure  médiocre.  On  peut  renoncer 
aux  grands  risques,  mais  il  ne  faut  pas  renoncer  aux  grands  hommes.  En 
pareille  matière,  ne  point  avoir,  c'est  ne  pas  être.  Pas  de  grands  hommes, 
pas  de  grands  peuples. 

Sans  doute  il  y  a  d'autres  grands  hommes  possibles  que  les  grands  hommes 
d'état,  mais  tout  cela  se  tient*''. 


'''  Développer.  Ceux  d'à  présent,  poètes,  écrivains,  artistes,  etc.,  sont  la  consé- 
quence de  la  révolution  et  de  Napoléon.  S'il  ne  s'en  préparait  pas  d'autres,  dans 
50  ans  il  n'y  en  aurait  plus.  Quand  tout  se  rapetisse,  les  héros  et  les  géants  s'en  vont 
tout  aussi  bien  des  régions  de  la  pensée  que  des  régions  de  la  politique.  (Note  de 
ViaorHugo.) 


222  OCÉAN. 


XXIV 


Se  faire  une  sphère  de  tous  ses  diamètres. 

Le  jour  où  toutes  ces  sphères,  grandes,  moyennes  et  petites,  graviteront 
paisiblement  dans  le  milieu  social  sans  se  heurter  et  sans  se  gêner  les  unes 
les  autres,  le  problème  posé  en  1789  sera  résolu.  Nous  l'avons  dit  ailleurs 
en  d'autres  termes,  que  les  inégalités  sociales  se  superposent  aux  inégalités 
naturelles,  et  l'équilibre  politique  est  trouvé.  C'est  en  ce  sens  qu'il  est  juste 
que  la  charte  dise  :  égaux  devant  la  loi  comme  l'évangile  dit  :  égaux  devant 
Dieu. 

En  somme,  si  la  liberté  se  complique  quelquefois  d'aristocratie,  l'égalité 
s'accommode  trop  souvent  de  l'esclavage.  À  tout  prendre,  nous  préférons 
encore  la  liberté  anglaise  à  l'égalité  turque. 

Mais  on  peut  améliorer  ce  fait  chez  soi. 

L'égalité  que  nous  voulons,  ce  n'est  pas  le  même  petit  carré  pau- 
vrement distribué  à  tout  le  monde,  au  gros  comme  au  fluet,  au  grand 
comme  au  petit,  suprême  inégalité,  selon  nous.  L'égalité  que  nous  voulons, 
c'est  le  droit  égal  et  sacré  pour  chacun  de  se  développer  à  l'aise  selon 
toutes  ses  facultés,  grandes  ou  petites. 


XXV 

Dans  un  conte  de  l'Orient,  l'ange  qui  est  dans  l'éternité  où  il  n'y  a  pas  de 
ténèbres  rencontre  l'homme  et  lui  demande  :  —  Qui  es-tu?  —  Je  suis,  dit 
l'homme,  celui  qui  est  dans  le  temps,  ma  vie  est  traînée  par  deux  chevaux, 
l'un  blanc  et  l'autre  noir,  qui  s'appellent  le  jour  et  la  nuit.  —  L'ombre  et 
la  lumière  ne  peuvent  marcher  longtemps  ensemble,  répond  l'ange.  C'est 
pour  cela,  homme,  que  tu  vas  à  la  mort. 

Ce  que  l'ange  disait  à  l'homme,  on  peut  le  dire  à  la  répubhque  d'Amé- 
rique. Elle  aussi,  elle  est  traînée  par  le  cheval  blanc  et  par  le  cheval  noir, 
par  la  lumière  et  par  l'ombre,  par  la  liberté  qui  est  le  jour  et  par  l'esclavage 
qui  est  la  nuit.  Où  va-t-elle.? 

Il  est  temps  qu'elle  se  fasse  cette  question.  Pour  l'admirable  république 
américaine,  l'abolition  de  l'esclavage  est  la  question  de  vie  ou  de  mort. 
Quand,  par  une  de  ces  combinaisons  monstrueuses  du  hasard  qui  prouvent 
que  l'impossible  n'existe  pas,  l'abominable  institution  Esclavage  parvient  à 
s'introduire  dans  une  république,  il  faut  que,  dans  un  temps  donné,  elle 
tue  la  république  ou  que  la  république  la  tue.  Et  en  effet,  se  figure-t-on 
ceci  :  la  fraternité  achetant  et  vendant  des  hommes,  l'égalité  regardant  la 
peau  et  non  l'âme,  la  liberté  ayant  des  esclaves!  Tôt  ou  tard,  la  raison  qui 
est  au  fond  des  choses,  force  invincible,  se  révolte  et  se  venge.  Et  comment 
se  venge-t-elle.?  par  la  mort  des  peuples  illogiques.  La  vie,  la  vie  magni- 
fique des  États-Unis  d'Amérique,  importe  à  l'avenir  du  monde  et  à  la  fon- 
dation même  des  États-Unis  d'Europe.  Il  faut  donc,  oui,  il  faut  que  l'escla- 
vage disparaisse  du  code  américain.  Je  viens  de  le  dire,  toute  nation  qui 
attelle  à  ses  institutions  le  jour  et  la  nuit,  marche  à  l'abîme.  Les  peuples  ne 
meurent  que  par  les  démentis  qu'ils  donnent  à  leur  principe.  Dans  ce  qui 
est  justice  et  droit,  faire  un  contresens,  c'est  boire  un  poison.  Un  peuple 
qui  irait  toujours  droit  devant  lui  comme  un  syllogisme  dans  la  voie  du 
progrès,  passant  indéfiniment  d'une  conséquence  à  l'autre,  ce  peuple-là 
n'aurait  aucune  raison  pour  finir,  et  ne  mourrait  jamais.  Il  s'identifierait  à 
l'avenir  même  du  genre  humain. 

Pour  les  nations,  la  logique,  c'est  l'éternité. 


224  OCEAN. 


XXVI 


Je  crois  avoir  déjà  remarqué  quelque  part  que  le  bon  Dieu  abuse  de 
l'antithèse,  (tiens!  et  moi  aussi,  à  ce  qu'on  dit,  et  je  profite  de  cette  occasion 
de  me  vanter  d'un  travers  commun  avec  Dieu);  le  bon  Dieu  donc  abuse 
puérilement  du  soleil  et  de  la  lune,  du  nuage  et  de  l'étoile,  du  lion  et  de 
l'agneau,  du  corbeau  et  du  cygne,  du  printemps  et  de  l'hiver,  de  la  femme 
et  de  l'homme,  du  petit  et  du  grand,  du  noir  et  du  blanc,  du  mal  et  du 
bien,  du  diable  et  de  lui-même.  Or,  au  point  de  cette  histoire  où  nous  en 
sommes,  Jéhovah  était  précisément  en  flagrant  délit  d'antithèse,  il  se 
laissait  aller  à  son  tic,  et,  selon  sa  manie  immémoriale,  après  s'être 
empêtré  dans  l'ombre,  ne  sachant  plus  que  faire,  il  s'en  tirait  avec  l'aurore; 
il  faisait  à  l'orient  un  cliquetis  de  la  lumière  contre  les  ténèbres;  bref,  pour 
la  cent  millionième  fois  peut-être,  après  la  nuit,  il  faisait  le  jour,  répétition 
monotone  du  même  effet,  et  indigne  d'un  si  beau  talent. 


XXVII 


Tout  homme  intelligent  doit  avoir  à  quarante  ans  une  philosophie  comme 
il  doit  avoir  une  hygiène.  Il  doit  savoir  maintenir  l'équilibre  de  son  esprit 
comme  la  santé  de  son  corps. 

Les  grands  faits  mystérieux  de  tout  ordre  qui  l'entourent  doivent  l'occu- 
per sans  cesse.  Il  doit  tendre  constamment  vers  Dieu  par  le  cœur  comme  par 
la  pensée.  L'aspiration  au  but  inconnu  de  l'âme  à  travers  l'infini  doit  être 
le  travail  perpétuel  de  son  intelligence.  Travail  plein  de  labeur,  il  ne  faut 
pas  se  le  dissimuler.  Grandes  questions,  grandes  fatigues.  Dans  ce  trajet  im- 
mense de  la  pensée  vers  Dieu  les  idées  simples  et  naturelles  vont  droit  et 
vite;  cependant  elles  sont  heureuses  de  rencontrer  en  chemin,  pour  s'y  ap- 
puyer et  reprendre  haleine,  les  idées  inventées,  compliquées  et  construites 
qui  cherchent  le  même  but  et  font  la  même  route,  plus  lentement,  moins 
directement,  mais  quelquefois  plus  sûrement.  L'oiseau  qui  traverse  l'océan  se 
repose  avec  joie  sur  le  mât  du  navire  qu'il  rencontre  en  pleine  mer. 

Que  la  foi  donc  ne  dédaigne  pas  la  raison. 

Il  est  telle  heure  où  l'esprit  philosophique  offre  un  point  d'appui  sauveur 
à  l'âme  religieuse  prête  à  ployer  ses  ailes  de  lassitude  et  à  se  laisser  choir 
dans  les  abîmes  de  l'infini. 


'5 


226  OCÉAN. 


XXVIII 

LA  RELIGION  ET  LA  SCIENCE  DACCORD 
CONTRE  L'INFINI. 

D'où  ce  résultat  curieux,  la  religion  et  la  science,  qui  se  haïssent  sur  tous 
les  points  et  se  combattent,  s'entendent  sur  un  seul,  ôter  à  l'homme  le  sen- 
timent de  l'infini.  La  religion  appelle  cela  :  être  orthodoxe.  La  science 
appelle  cela  :  être  exact.  Le  dogme  du  savant  :  rien  hors  de  l'observation 
directe,  est  aussi  étroit  que  le  dogme  du  prêtre  :  rien  hors  de  la  révélation 
immédiate. 

L'immense  œil  intérieur,  l'intuition ,  est  fermé  par  la  religion  et  bouché 
par  la  science.  Ne  regardez  pas  par  là,  crient-elles  toutes  deux.  De  là  le 
prêtre  aveugle  et  le  savant  myope. 

L'infini,  n'étant  ni  palpable,  ni  visible,  ni  compréhensible,  est  rejeté.  La 
religion  ne  veut  pas  de  ce  mystère-là,  et  la  science  n'accepte  aucun  mystère. 
Or  qu'est-ce  que  le  mystère.''  C'est  notre  enveloppe.  La  science  refuse  l'infini, 
mais  il  n'en  est  pas  moins  là.  Il  est  notre  urgence.  Nous  en  naissons,  nous 
en  vivons,  nous  en  mourons,  nous  en  renaissons.  Le  savant  crie  :  Je  ne 
veux  pas  de  toi,  infini,  et,  profonde  voix  de  l'ombre,  l'infini  répond  :  je  suis 
ton  âme. 

Ce  sentiment  de  l'infini  que  la  religion  et  la  science  oflRcielle  d'accord 
veulent  ôter  à  l'homme,  n'est  autre  chose  que  sa  propre  notion.  L'étincelle 
infinie  est  en  lui;  il  la  sent.  C'est  elle  qui  lui  conseille  le  bien,  le  juste  et  le 
vrai.  A  quoi  bon  si  zéro  est  au  bout?  Elle  n'aurait  que  faire  d'être  conscience 
pendant  la  vie  si  elle  n'était  point  âme  après  la  mort. 

Les  grands  esprits  rétablissent  la  situation,  ils  comblent  la  lacune,  ils 
remettent  l'homme  intérieur  en  équilibre.  Contenant  une  plus  grande 
quantité  d'infini,  ils  contiennent  une  plus  grande  quantité  d'âme.  Là  est  le 
secret  de  leur  utilité  sociale  et  de  leur  puissance  civilisatrice. 


XXIX 


Voulez- vous  savoir  ce  que  c'est  que  le  sophisme?  écoutez  ceci  : 
Voilà  un  animal  superbe  j  aucun  ne  le  dépasse  en  force  et  ne  l'égale  en 
grâce.  Son  mouvement,  c'est  l'harmonie;  s'il  bondit,  il  retombe  adorable- 
ment  sur  ses  quatre  pattes  comme  Auriol  sur  ses  quatre  mains  ;  il  n'y  a  pas 
de  plus  magnifique  robe  que  la  sienne;  il  a  les  plus  splendides  yeux  du 
monde,  même  la  nuit,  la  lumière  y  reste;  il  est  souple,  agile,  robuste, 
charmeur,  c'est  le  plus  beau  des  chats.  Quelle  est  cetpe  bête.''  l'eau  vous  en 
vient  à  la  bouche.  Je  voudrais  bien  l'avoir  dans  mes  appartements.  De  quel 
animal  parlez-vous  là.'' 

—  Du  tigre. 

Ceci  est  une  excellente  institution.  Sans  elle,  les  noirs  d'Afrique  mange- 
raient leurs  prisonniers.  Grâce  à  elle,  une  foule  de  pauvres  êtres,  qui  vivraient 
et  mourraient  idolâtres,  sont  baptisés  et  connaissent  le  Christ.  Aussi  voyez 
comme  ils  sont  joyeux,  allez  parmi  eux  le  soir  après  leur  travail;  ils  dansent 
et  chantent;  ils  n'ont  à  craindre  ni  la  faim,  ni  l'abandon;  ils  ont  quelqu'un 
qui  les  loge,  les  vêt  et  les  nourrit,  et  pourvoit  à  tous  leurs  besoins;  ils  ont 
rencontré  sur  la  terre  même  la  providence  qui  s'est  faite  homme  et  qui  veille 
sur  eux.  Cette  institution  est  un  complément  de  la  civilisation.  Vous  vous 
écriez  :  certes,  elle  est  admirable,  et  je  voudrais  avoir  un  peu  de  ce  bienfait. 
Quelle  est  cette  institution? 

—  C'est  l'esclavage. 
Vous  reculez. 


'î- 


228  OCÉAN. 


XXX 


A  QUELQU'UN  QUI  SE   PLAINT  DE  PERDRE  LA  VUE. 

Parce  que  votre  œil  s'affaiblit  ou  se  trouble,  parce  que  la  nuit  se  fait  sur 
votre  rétine,  ne  dites  pas  :  je  deviens  aveugle.  Il  n'y  a  que  deux  aveugles  : 
le  fou  et  le  méchant.  Qui  aime  et  pense  est  voyant.  Vous  cessez  de  voir 
par  les  yeux.?  Eh  bien,  regardez  par  l'esprit.  Vous  cessez  de  voir  par  l'esprit, 
voyez  par  le  cœur.  Le  cœur,  c'est  la  grande  prunelle. 

Heureux  qui  voit  par  là. 

Le  génie  est  cœur  avant  d'être  esprit.  Les  plus  grands  voyants  sont  peut- 
être  les  aveugles  de  la  chair.  Œil  fermé,  âme  ouverte.  Homère  voit.  Milton 
contemple. 

Ceux-là  seuls  sont  dans  la  nuit  qui  sont  dans  la  haine.  Ceux-là  seuls  sont 
dans  la  nuit  qui  sont  dans  le  mal.  Soyez  dans  l'amour,  soyez  dans  le  bien. 
Les  ténèbres  charnelles  ne  peuvent  rien  sur  vous.  Vous  êtes  dans  le  jour. 

C'est  dans  cette  lumière  que,  pour  ma  part,  je  tâche  de  vivre.  Dans 
l'ombre  de  l'exil,  on  voit  mieux  les  splendeurs  réelles  et  les  clartés  vraies. 
C'est  là  que  je  suis,  et  j'en  profite  pour  ouvrir  mes  yeux  tout  grands  à  la 
vérité,  à  la  justice,  à  la  raison,  au  progrès,  à  l'idéal,  c'est-à-dire  à  toutes  les 
lueurs  de  Dieu. 

A  force  de  contempler  Dieu,  l'œil  humain  finit  par  devenir  soleil}  il  ne 
jette  plus  des  regards,  il  lance  des  rayons. 


XXXI 


La  créature  a  deux  états  possibles  :  être  et  vivre.  Etre  est  l'état  passif, 
vivre  est  l'état  actif.  Vivre,  c'est  avoir  la  conscience  d'être. 

La  conscience  est  le  principe  de  l'action. 

Qui  n'a  pas  conscience  peut  remplir  une  fonction,  mais  non  faire  une 
action. 

Faire  est  propre  à  vivre. 

Vivre,  c'est  agir. 

Agir,  c'est  vouloir. 

La  volonté  commence  à  l'action  et  se  prouve  par  elle. 

La  pensée  commence  à  la  volonté  et  s'affirme  par  elle. 

Là  où  il  n'y  a  qu'action  et  volonté,  il  n'y  a  encore  qu'instinct. 

L'instinct  est  le  rudiment  de  la  pensée. 

L'instinct  est  toute  la  quantité  de  pensée  possible  i  l'être  sans  la  liberté. 

La  volonté  trouve,  la  liberté  choisit. 

Trouver  et  choisir,  c'est  penser. 


230  OCÉAN. 


FAITS    CONTEMPORAINS. 


1847. 

L'empereur  Nicolas  était  maussade  avec  les  hommes  et  gracieux  avec  les 
femmes.  Cependant  il  se  bornait  presque  toujours  aux  coquetteries,  voulant, 
disait-il ,  se  conserver  jeune.  Sa  femme  avait  une  vie  fatigante  et  triste.  L'em- 
pereur ne  pouvant  supporter  d'être  seul,  exigeait  qu'elle  fût  à  toutes  les 
revues  et  les  parades  où  il  passait  sa  vie.  L'impératrice  avait  été  assez  belle; 
mais  elle  avait  fini  par  n'être  plus  qu'un  spectre  de  maigreur  et  d'ennui. 
Au  contraire  de  l'empereur,  elle  était  dure  avec  les  femmes.  La  comtesse 
Woronzow,  femme  du  gouverneur  du  Caucase,  habituée  aux  honneurs 
quasi  royaux  des  vice-reines,  venait  l'hiver  à  Saint-Pétersbourg  faire  sa  cour. 
Il  Y  avait  dans  la  maison  de  l'impératrice  ce  qu'on  appelait  les  dames  du 
portrait.  C'était  des  femmes  de  qualité  qui  accompagnaient  l'impératrice 
partout  et  qui  portaient  un  cordon  bleu  en  bandoulière  et  sur  l'épaule  gauche 
le  portrait  de  l'impératrice  enrichi  de  diamants.  La  comtesse  Woronzow 
désirait  ardemment  être  dame  du  portrait.  C'était  la  seule  dignité  qui  lui 
manquât.  Elle  le  fit  demander  à  Sa  Majesté.  Cependant  elle  avait  pour 
amant  je  ne  sais  quel  cousin  dont  on  disait  qu'elle  portait  toujours  le  portrait 
caché  sur  elle.  Calomnie  peut-être;  non  l'amant,  mais  le  portrait.  L'impé- 
ratrice apprit  la  chose,  et  un  soir  devant  toute  la  cour,  elle  dit  à  la  comtesse 
Woronzow  :  Comtesse,  voui  ave'r  assey  d'un  portrait  sur  vom. 

L'empereur  avait  trouvé  à  son  gré  une  fille  d'honneur  de  l'impératrice. 
Il  dérogea  à  ses  habitudes  de  conservation.  La  fille  devint  grosse.  L'empereur 
la  maria  à  un  brave  officier  avec  une  dot  considérable.  Au  bout  de  peu  de 
temps  l'officier  remarqua  que  la  somme  était  grosse,  mais  que  la  femme 


L' EMPEREUR  NICOLAS...  231 

l'était  aussi.  Il  prit  mal  le  fait,  et  battit  la  dame.  Ce  qui  est  très  russe. 
L'empereur  l'envoya  au  Caucase.  L'ofEcier  se  fit  tuer.  Un  an  ou  deux 
après,  l'empereur  dit  au  gouverneur  du  Caucase  :  —  EA  bien?  Un  tel  elt-il 
calme? 

—  Oui,  Sire,  dit  le  gouverneur. 

Il  était  mort. 

Le  czarevich  Alexandre  était  plus  dur  encore  que  son  père  et  plus  haï. 
A  vingt  ans,  il  éuit  sévère,  hautain  et  triste.  Il  rendait  fort  malheureuse  sa 
femme  qui  était  une  princesse  de  Hesse. 

L'empereur  Nicolas,  comme  son  frère  l'empereur  Alexandre,  aimait  la 
conversation  des  femmes,  et  se  plaisait  aux  causeries  familières  au  coin  du 
feu.  Il  était  doux,  simple,  charmant  et  galant  à  ces  heures-là.  Il  souriait  de 
tout.  Il  semblait  qu'on  pût  tout  lui  dire.  Pourtant  on  n'osa  jamais  lui  parler 
de  la  princesse  Troubetzkoï. 


232  OCEAN. 


II 


En  1787,  je  ne  sais  quel  prince,  le  comte  d'Artois,  je  crois,  voulut  donner 
une  petite  maison  à  la  Guimard,  cette  danseuse  maigre.  Il  fit  choix  d'un  joli 
jardin  rue  Chantereine  et  chargea  Ledoux  de  la  galante  construction  de 
l'édifice.  Ledoux  est  le  brave  architecte,  à  l'imagination  tout  ensemble 
pauvre  et  abondante,  qui  a  produit  les  barrières  de  Paris,  ces  tristes 
avortements  de  la  médiocrité  fécondée  par  le  mauvais  goût.  De  Made- 
moiselle Guimard  cette  maison  passa  à  Madame  Talma.  En  1795,  ^^^^  avait 
encore  changé  de  mains.  Elle  appartenait  à  une  créole,  veuve  d'un  gentil- 
homme français  qui  était  mort  général  républicain.  Cette  créole  fit  ajouter 
à  la  maison  rococo  de  Ledoux  une  façon  de  péristyle  héroïque,  en  hémi- 
cycle, décoré  de  faisceaux  romains  et  de  trophées  grecs.  Ce  fut  l'architecte 
Percier,  autre  Ledoux  moins  l'abondance  et  la  fantaisie,  qui  inventa  et  ajusta 
ce  péristyle  à  l'extrémité  d'une  ravissante  allée  d'acacias  mêlés  d'églantiers 
et  de  lierres  où  les  fauvettes  chantent  au  mois  de  mai. 

À  côté  des  chétives  imaginations  de  l'homme,  la  grâce  et  la  beauté  de  la 
création  ressemblent  souvent  à  de  l'ironie.  J'ai  quelquefois  écouté  chanter 
là  les  fauvettes;  je  suis  convaincu  qu'elles  se  moquent  du  péristyle  de 
M.  Percier.  Mais  ceci  me  détourne  de  ce  que  je  veux  dire;  passons. 

En  1822,  un  vieillard  qui  venait  de  voir  mourir  un  prisonnier  sur  un 
rocher,  le  général  Bertrand,  se  retira  dans  la  petite  maison  et  fit  graver  sur 
la  façade  cette  inscription  : 

In  hoc  minimajam  maximm 
P/us  quam  maxima  concepit. 

C'est  qu'en  effet  cette  petite  maison-là  est  le  logis  habité  en  1797  par  le 
général  de  l'armée  d'Italie.  C'est  l'étape  intermédiaire  entre  le  bivouac  de 
Toulon  et  les  Tuileries.  C'est  le  lieu  solennel  qui  a  vu  s'accomplir  le 
deuxième  avatar  de  Bonaparte. 


EN  lySj...  233 

Cette  bonbonnière  construite  pour  une  danseuse  a  changé  la  rue  Chante- 
reine  en  rue  de  la  Victoire. 

Aujourd'hui  cette  demeure  héroïque  appartient  à  des  spéculateurs  qui 
l'ont  ornée  d'un  buste  de  Rousseau  et  qui  la  mêlent  à  des  prospectus. 

Ainsi  le  roi  Charles  X  dans  sa  jeunesse  a  bâti  une  maison  pour  le  18  bru- 
maire, et  l'empereur  Napoléon,  à  son  aurore,  a  illustré  un  logis  pour  les 
Néothermes. 

Les  fauvettes  y  chantent  toujours. 


234  OCÉAN. 


III 


[NOTES  SUR  LA  REVOLUTION  DE  FEVRIER  1848.] 


Le  cabinet  Guizot,  ce  ministère  né  de  la  crainte  d'une  guerre  et  mort 
de  la  crainte  d'une  révolution. 

Car  le  23  février,  avant  de  mourir  lui-même,  Louis-Philippe  tua  Guizot. 
Immolation  tardive  qui  ne  sauva  pas  la  dynastie. 


Soudain  on  crie  :  À  bas  Polignac  ou  Guizot! 
Le  gamin  des  faubourgs  donne  en  chantant  l'assaut 
A  huit  siècles  d'histoire  incarnés  dans  un  homme. 
Le  gamin  prend  Paris  ainsi  qu'il  prendrait  Rome, 
En  riant.  Le  sang  coule.  En  vain  on  se  défend, 
Il  l'emporte.  Il  est  roi  sans  cesser  d'être  enfant. 
Il  court,  il  tient  le  Louvre,  il  entre  aux  Tuileries} 
A  lui  le  trône,  à  lui  les  hautes  galeries, 
Il  se  promène,  avec  Marrast  pour  courtisan. 
Du  pavillon  de  Flore  au  pavillon  Marsan. 


La  nation  souveraine  succède  au  roi,  le  suffrage  universel  au  droit  divin. 
Le  principe  d'hérédité  fait  place  au  principe  d'élection.  Le  gouvernement 
de  l'hérédité  s'appuyait  sur  les  privilèges  et  les  inamovibilités.  Le  gouver- 
nement de  l'élection  vivra  par  les  talents  et  par  les  popularités.  La  magistra- 
ture inamovible  ira  où  est  allée  la  pairie  héréditaire. 

Chaque  système  doit  disparaître  avec  ses  démolitions. 


NOTES  SUR  LA  REVOLUTION. 


235 


Mai  1848. 


Comment  douter  du  dénouement?  Il  sera  évidemment  bon  pour  le  genre 
humain  tout  entier.  Espérons  !  Confions-nous  !  C'est  Dieu  qui  fait  la  pièce 
et  c'est  la  France  qui  joue  le  rôle. 


1848. 

Le  dimanche  28  mai,  mon  installation  à  Petit-Bourg  comme  président 
de  l'œuvre  en  remplacement  de  mon  collègue  M.  Portalis. 

J'y  ai  passé  la  journée.  On  était  fort  nombreux.  Louis  Blanc  y  était. 
Nous  avons  fait  route  ensemble  et  beaucoup  causé.  Il  me  disait  :  —  Béranger 
est  fin,  Lamennais  est  haineux,  bonhomme  ni  l'un,  ni  l'autre.  Barbes  est 
un  bon  fou.  Quant  à  Blanqui,  c'est  un  phénomène;  l'excès  de  l'audace  mêlé 
dans  la  même  âme  à  l'excès  de  la  poltronnerie.  Un  misérable  d'ailleurs.  J'ai 
une  lettre  que  Barbes  m'écrivait  sur  Blanqui  du  Mont-Saint-Michel.  Elle 
finit  ainsi  :  llj  a  un  homme  que  je  méprise  plus  que  Louis-Philippe,  c'eB  Blanqui. 

Après  le  dîner,  qui  a  été  gai,  quoique  traversé  par  des  conversations 
sombres,  une  très  jolie  femme,  blonde  avec  des  yeux  bleus.  M"'  Lionet, 
femme  d'un  médecin  de  Corbeil,  m'a  dit  :  Si  jamais  on  vous  poursuit,  vene^  à 
Corheil.  Je  vous  cacherai. 


Ce  qui  compose  le  moment  que  nous  traversons,  c'est  la  forme  la  plus 
fragile,  un  prince-président,  et  le  fond  le  plus  indestructible,  la  démocratie; 
combinaison  redoutable,  l'impossible  combiné  avec  le  nécessaire. 

De  là  vient  que  les  uns  disent  :  cela  est  éternel,  et  que  les  autres  disent  : 
cela  ne  peut  durer,  et  que  tous  ont  raison. 

Mais  pourquoi  diable  en  faisant  le  24  février  le  bon  Dieu  a-t-il  été  prendre 
M.  Marrast.»* 


Juin  1848. 


ô  malheureux  pays  !  comment  tout  ne  s'écroulerait-il  pas  !  d'un  côté  les 
coups  de  canons,  de  l'autre,  les  coups  d'idées. 

O  philosophes,  penseurs,  poètes,  écrivains,  amis  du  peuple  et  de  l'huma- 
nité, artilleurs  de  l'intelligence,  à  vos  pièces! 

Mais  prenez  garde  pourtant  ! 


236  OCÉAN. 

Dans  les  assemblées  uniques,  ce  n'est  pas  la  montagne  que  je  crains,  c'est 
le  marais.  Le  marais,  dans  un  temps  donné,  engendre  toujours  cette  hydre 
qu'on  appelle  le  comité  de  salut  public;  douze  têtes  qui  dévorent  toutes  les 
autres. 


Prenons  garde. 

La  démocratie  peut  être  à  elle-même  son  propre  abîme. 


Séance  du  i"  décembre.  —  Les  représentants  Mazuline,  Parisis  et 
Goudchaux  ont  parlé  dans  cette  séance.  On  a  vu  successivement  monter  à  la 
tribune  un  noir,  un  évêque  et  un  juif.  Grand  fait  qui  montre  comme  les 
portes  du  passé  sont  bien  fermées  et  combien  c'est  un  avenir  nouveau  que 
celui  qui  s'ouvre  devant  la  civilisation. 

Ce  qui  complète  la  grandeur  décisive  du  fait,  c'est  qu'il  a  passé  inaperçu. 


Oh  !  comme  on  a  l'art  d'épouvanter  à  propos  le  bourgeois  et  le  paysan ,  ce 
toujours  enfant  ! 

Y  a-t-il  des  questions  à  étudier  ?  l'ignorance  est-elle  une  question .''  la  mi- 
sère est-elle  une  question  }  la  prostitution  est-elle  une  question  ?  la  guillotine 
est-elle  une  question .î*  le  salariat  est-il  une  question.'*  le  bien-être  est-il  une 
question  ?  l'enfant  est-il  une  question .''  la  femme  est-elle  une  question .?  le 
pauvre  a-t-il,  lui  aussi,  son  cahier  des  griefs.?  —  Il  s'agit  bien  de  cela  !  écoutez  : 

Le  socialisme  est  un  brigand,  un  chauffeur,  un  routier,  un  détrousseur  de 
grand  chemin,  un  maigre,  un  ventre-creux,  un  malandrin.  Il  aune  plume 
de  coq  à  son  chapeau,  un  tromblon,  des  souliers  de  corde,  de  grandes 
moustaches  noires.  Il  a  li-haut  sur  la  montagne  des  cavernes  et  des  trous  dont 
l'entrée  est  cachée  avec  des  branches  d'arbre  et  de  grosses  pierres.  Barbara  lui 
fait  la  soupe  dans  les  ténèbres  pendant  qu'il  égorge  les  propriétaires.  Il  est 
féroce,  adroit,  insaisissable}  il  grimpe  aux  rochers  comme  une  chèvre  et  dis- 
paraît. Il  est  un  monstre,  il  est  un  tigre,  il  est  une  bande.  Rinaldo  Rinaldini. 

Voilà  la  vraie  question. 


IV 


En  ce  moment,  à  Paris,  la  fantaisie  souveraine  des  hommes  de  génie, 
et  le  caprice  de  l'art  toujours  si  hautement  mélangé  de  raison,  de  goût  et 
de  nécessité  ont  ouvert  à  l'architecture  des  voies  nouvelles,  voies  profondes 
aboutissant  à  cette  rencontre  du  réel  et  de  l'idéal,  du  grand  et  du  chimé- 
rique, du  vrai  et  de  l'extraordinaire,  qui  est  le  beau  complet,  voies  magni- 
fiques où  de  nos  jours  la  poésie,  cette  figure  divine  qui  porte  le  flambeau 
des  générations,  a  précédé  et  introduit  tous  les  autres  arts.  La  peinture,  la 
statuaire,  la  sculpture,  la  musique,  y  sont  entrées  successivement.  L'archi- 
tecture domestique,  toujours  pleine  de  bon  vouloir  parce  qu'elle  est  sans 
responsabilité,  cherche  à  y  entraîner  l'architecture  officielle  qui  se  roidit  et 
résiste.  De  là  une  sorte  de  lutte  entre  ce  que  bâtissent  les  villes  et  l'état,  et 
ce  que  construisent  les  particuliers;  les  maisons  sont  beaucoup  plus  dans 
l'art  que  les  monuments.  Il  y  a  dans  nos  rues  et  sur  nos  boulevards  telle 
façade  édifiée  d'hier  qui  pourrait  presque  être  comparée  aux  ravissants  logis 
de  la  renaissance,  tandis  que  notre  hôtel-de-ville  si  lourdement  grossi  et 
accru  de  quatre  ou  cinq  fois  son  volume,  la  Madeleine,  Notre-Dame- 
de-Lorette,  Saint- Vincent-de-Paul,  etc.,  sont  de  tristes  et  fâcheux  édifices 
encore  tout  empreints  des  pauvretés  du  style-empire  et  du  style-messidor, 
où  rien,  ni  dans  l'ensemble  ni  dans  le  détail,  n'est  décidément  beau,  ferme, 
logique  et  accentué,  et  où  tout  au  contraire  reste  bâtard,  mou  et  indécis 
parce  qu'ils  font  effort  à  la  fois  vers  la  forme  morte  et  vers  le  goût  vivant, 
vers  l'art  suranné  et  vers  l'art  nouveau. 

On  ne  chasse  pas  deux  lièvres,  on  ne  sert  pas  deux  maîtres,  on  ne  mêle 
pas  deux  arts. 


238  OCÉAN. 


L'envie,  l'envie  littéraire  surtout,  a  des  effets  singuliers.  Nous  connaissons 
un  homme  jeune,  beau,  spirituel,  doué  de  talent  comme  poëte  et  comme 
critique,  millionnaire,  opulent  au  point  que  le  jour  où  il  réalisa  sa  fortune, 
ne  sachant  que  faire  et  inquiet  de  tant  de  billets  de  banque,  n'ayant  pas  de 
coff^re-fort  préparé,  il  prit  le  parti  de  passer  la  nuit  couché  dessus.  Ce  jeune 
homme  a  un  hôtel  à  Paris,  une  voiture,  des  amis  sans  nombre,  toutes  les 
jouissances  de  la  vie  à  la  portée  de  son  âge  et  de  ses  millions;  il  n'a  qu'une 
pensée  :  trouver  le  moyen  de  nuire  à  un  vieillard  exilé  et  isolé,  n'ayant 
d'autre  distraction  que  le  travail  sans  relâche,  condamné  par  sa  propre 
conscience  à  la  solitude  perpétuelle  sur  un  rocher  en  pleine  mer.  Ce 
vieillard  appartient  aux  mêmes  opinions  que  ce  jeune  homme.  Se  con- 
naissent-ils.? Oui.  Ils  ont  eu  jadis  des  points  de  contact.  Le  jeune  homme, 
alors  adolescent,  venait  chez  le  vieillard,  alors  homme  mûr  et  en  recevait 
des  encouragements  et  des  éloges.  Pourquoi  cette  préoccupation  étrange 
dans  ce  jeune  homme.?  Hélas!  parce  qu'il  y  a  peut-être  un  peu  plus  de 
bruit  autour  du  nom  du  vieillard  qu'autour  du  nom  du  jeune  homme.  Et 
l'on  en  vient  à  constater  ce  phénomène,  disons  mieux,  cette  maladie  :  ces 
cheveux  blancs  inspirent  à  ces  cheveux  noirs,  cette  vieillesse  inspire  à  cette 
jeunesse,  ce  déclin  inspire  à  cette  santé,  cet  homme  près  de  la  mort  inspire 
à  cet  homme  en  pleine  volupté  de  vivre,  ce  travailleur  inspire  à  ce  capi- 
taliste, ce  solitaire  inspire  à  ce  parisien,  cet  exil  inspire  à  ce  bonheur, 
quoi.?  l'Envie. 

[Album  1864.] 


TAS  DE  PIERRES 


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D'après  l'écriture,  ce  titre  date  de  1830  environ.  Onze  dossiers  de  vers  et  vingt- 
quatre  dossiers  de  prose,  reliés  actuellement  en  volumes  ou  en  plaquettes  et  déposés  à 
la  Bibliothèque  nationale,  ont  été  classés  chacun  d'après  leur  titre,  donné  par  Victor 
Hugo. 

Uers  :  Moi.  —  Dieu.  Posr  Afo&TEM'".  —  La  Nature.  Le  Soir.  La 
Mer.  —  Amour.  —  Epîtres.  Epigrammes.  Critique.  —  Politique. 
- — ■  Artistes.  Poëtes.  Grands  hommes.  —  Philosophie.  Religion.  — 
Citations.    Traductions.    Rimes.     • —    Plans.    —    Fragments.    Idées 

ÉPARSES. 

Prose  :  Politique.  —  Critique.  —  L'Amour.  La  Femme.  — -  Histoire. 
—    Traductions.    Proverbes.    Noms    et    Sources.    —    La    Création. 


'*'  Nous  avons  réuni  ces  divisions  Dieu,  Poli  Aiorlem,  en  vers,  aux  mêmes  divisions  en  prose 
comprises  dans  le  dossier  Philosophie. 

16 

INMIMKMI     ■ATlIlMtln, 


242  OCÉAN. 

La  Nature.  —  Moi.  —  Ceci  et  cela.  Idées  çX  et  lX.  —  L'Homme. 
L'Enfant.  —  Le  Temps  présent.  —  Poésie.  Art.  Théâtre.  -  - 
Science.  Voyage.  —  Éloquence.  Assemblées.  Pierres  précieuses  tom- 
bées   DE    LA    tribune.    FaITS    ET    CROYANCES.    RÊVES.     QUESTIONS 

sociales.  Civilisation.  Peine  de  mort.  Torture.  Sorciers.  —  Philo- 
sophie. (Huit  dossiers  sont  reliés  sous  ce  titre  dans  le  même  volume  : 
Philosophie.  Philosophie  de  ma  vie.  Sagesse.  Kaison  des  choses.  Règles  pour  le  penseur. 
Keligion.    Explication  de  la  w  et  de  la  mort.    Pofl  mortem.)   —    Plans'''. 

On  voit  par  cette  liste  que  plusieurs  titres  sont  communs  aux  vers  et  à  la  prose. 
Nous  publions,  pour  donner  une  idée  d'ensemble,  chaque  division  sous  ses  deux 
formes,  en  adoptant,  pour  plus  de  clarté,  l'ordre  chronologique.  En  effet,  telle 
reflexion  philosophique  écrite  en  1830  pouvait  être  modifiée  par  l'expérience  ou  les 
événements  trente  ans  plus  tard;  de  même  dans  la  division  :  Moi,  sorte  d'autobio- 
graphie, certaine  pensée  conçue  pendant  la  jeunesse  du  poète  n'aurait  plus  la  même 
signification  vers  la  fin  de  sa  vie;  pour  suivre,  dans  le  dossier  :  PoLixioyE,  l'évolu- 
tion de  Victor  Hugo,  il  était  nécessaire  de  déterminer  l'époque  où  ses  opinions  sont 
exprimées. 

Il  arrive  souvent  que  plusieurs  pensées,  en  prose  ou  en  vers,  appartenant  à  des 
divisions  différentes,  figurent  sur  la  même  page.  Nous  avons  dû  les  publier  dans  leur 
division  respective,  en  indiquant  entre  crochets  le  titre  du  manuscrit  où  le  lecteur 
pourrait  consulter  l'original. 


<■'  Indépendamment  de  cette  liste,  on  trouve  plusieurs  pensées  dans  la  plaquette:  FtuUti 
paffit/eSj  qui  contient  vers  et  prose  mêles. 


■'Mo' 


1825-1851. 


Mon  moi  se  décompose  en 

Olympia 

la  lyre, 

1               Hermann 

l'amour, 

Maglia 

le  rire, 

Hierro 

le  combat, 

Qui  que  tu  sois,  si  tu  es  pensif  en  lisant,  c'est  à  toi  que  je  dédie  mon 
œuvre. 


Et  mon  front  en  travail  me  courbe  sous  son  poids 
Tant  l'âge  y  fait  germer  de  choses  à  la  fois. 


Rien  avec  la  matière,  tout  dans  l'idéal,  c'est  cela  et  cela  seul  qui  fait  la 
poésie  supérieure  à  l'architecture.  Sans  doute,  quand  je  m'arrête  devant  la 
façade  de  Notre-Dame  et  que  je  me  représente  ces  innombrables  ouvriers, 
maçons,  sculpteurs,  menuisiers,  charpentiers,  serruriers,  vitriers,  tailleurs  de 
pierre,  construisant  assise  par  assise  le  prodigieux  édifice  sous  le  regard 
lumineux  et  fécondant  de  l'architecte,  je  me  sens  pénétré  d'une  inexpri- 

|5. 


244  OCEAN. 

mable  admiration,  mais  c'est  plus  que  de  l'admiration  que  j'éprouve,  c'est 
un  étonnement  mêlé  de  religieuse  adoration  pour  mon  créateur  quand,  à 
l'aide  de  cet  œil  intérieur  qu'on  nomme  la  rêverie,  je  vois  au  dedans  de 
moi,  fourmillement  immense  et  tumultueux,  ces  autres  ouvriers  merveilleux, 
les  pensées,  qui  avec  des  mots  bâtissent  une  cathédrale  dans  mon  esprit. 


1830. 


Je  veux  faire  un  livre  où  je  mettrai 

Tout  ce  que  nous  faisons  et  tout  ce  que  nous  sommes. 

Et  ce  livre,  complet,  je  l'intitulerai  : 

—  Contes  pour  les  enfants  et  rêves  pour  les  hommes. 


[plans.] 


Laissez-moi  en  paix  dans  ma  sombre  contemplation  des  fourmillements 
de  l'univers. 


Je  sais  me  faire  obéir  et  non  me  faire  servir. 


Une  calomnie   dans  les   journaux,  c'est  de  l'herbe  dans  un   pré.  Cela 
pousse  tout  seul.  Les  journaux  sont  d'un  beau  vert. 


Tu  connais  mes  travaux,  mes  rêves,  mes  labeurs. 
Mes  amours,  et  mon  âme,  après  tant  d'aventures, 
Pleine  d'inscriptions  et  pleine  de  ratures. 


[OcÉan  vers.] 


L'hymne  de  ma  jeunesse  a  des  versets  sans  nombre. 


TAS   DE  PIERRES.  —    MOI.  245 

La  haine  contre  moi  déborde  à  pleines  bouches. 

[Fragments.  Idées  eparses.] 


Il  y  a  des  hommes  qui  sont  faits  pour  la  société  des  femmes,  moi,  je  suis 
fait  pour  la  société  des  enfants. 

[Feuilles  paginées.] 


Moi  qui  conclus  assez  naturellement  de  la  feuille  à  la  racine  et  de  la 
nature  à  Dieu. 

[Feuilles  paginées.] 


Oh  !  laissez-moi  garder  ces  lettres  déchirées. 
Fragment  d'un  cœur  brisé!  f^' 


[Feuilles  paginées.] 


Toute  ma  vie,  je  pourrais  la  diviser  en  deux  époques  :  mes  opinions  sans 
pitié,  et  mes  opinions  indulgentes. 


C'était  un  envieux  que  j'avais  pris  pour  un  ami.  Il  avait  contre  moi  cette 
hostilité  qui  sort  d'une  intimité  ancienne  et  qui  est,  par  conséquent,  armée 
de  pied  en  cap. 


...J'aurai,  jusqu'à  mon  dernier  jour, 
Besoin  d'un  cœur  qui  m'aime,  et  qui  m'aime  d'amour. 

[Amour.] 


•''  Ces  deux  vers,  écrits  vers  1830,  s'apparentent  à  la  poésie  publiée  dans  les  Feuilles 
d'automne  :  6  mes  lettres  d'amour. . .  (Noie  de  l'Éditeur.) 


246  OCÉAN. 

Hélas  !  dans  mon  esprit  comme  en  une  prison, 
Le  doute  en  souriant  tenaille  la  raison. 


Je  suis  un  instrument  et  non  un  ornement. 

[La  Nature.] 


Ton  amour  est  tombé  sur  mon  âme  épuisée 

Comme  une  goutte  de  rosée 
Sur  une  feuille  morte  abandonnée  aux  vents. 


[Amour.] 


Car  Dieu,  qui,  dans  mon  sang,  composé  de  trois  races. 
Mit  Bretagne  et  Lorraine  et  la  Franche-Comté, 
D'un  triple  entêtement  forma  ma  volonté. 


Je  n'aime  pas  les  vers,  j'aime  la  poésie. 


Quand  je  marche  seul  et  penché. 

Et  ramassant  des  idées 
Dans  les  pierres  du  chemin. 


Tant  que  les  doux  enfants,  que  j'accoste  en  chemin. 
M'enverront  des  baisers  de  leur  petite  main 
Sur  leurs  lèvres  épanouie  ! 

[Feuilles  PACn^ÉEs.] 


Je  console  les  morts  de  l'oubli  des  vivants. 

[La  Nature.] 


TAS  DE  PIERRES.  —  MOI.  247 

Vie  politique,  vie  littéraire,  deux  côtés  d'une  même  chose  qui  est  la  vie 
publique.  Les  uns  trempent  dans  la  vie  publique  par  l'action,  les  autres  y 
trempent  par  l'idée.  Ce  sont  ceux-là  qu'on  appelle  les  rêveurs,  les  poètes, 
les  philosophes.  On  appelle  les  autres  les  hommes  d'état.  Il  faut  dire  à 
l'avantage  des  premiers  que  les  idées  sont  toujours  des  actions,  tandis  que 
rarement  les  actions  sont  des  idées. 

On  entre  donc  plus  profondément  encore  dans  l'âme  des  peuples  et  dans 
l'histoire  intérieure  des  sociétés  humaines  par  la  vie  littéraire  que  par  la  vie 
politique. 

Ce  bonheur  désolant  de  marier  sa  fille. 

16  février  1843. 

[Théâtre  en  Liberté.  —  Keliquat,] 


Ceci  sera  mon  épitaphc 


Hic 
Victor  Hugo 

Sperans 
Expeilat 


20  mars  1843, 

J'entends  rire  les  sots,  j'entends  hurler  l'envie, 

On  siffle,  on  raille,  on  mentj  on  m'outrage  au  grand  jour. 

Mais  je  ne  me  plains  pas.  Le  ciel  donne  ma  vie 

À  la  haine  en  public,  en  secret  à  l'amour. 

[Amour.] 


La  haine  sur  mon  nom  trépigne  avec  fureur. 


Pendant  que  je  rêvais,  au  fond  d'un  vieux  carton 

Où  j'enferme  mes  vers  et  mes  chansons  nouvelles, 

Il  me  semblait  dans  l'ombre  entendre  un  sourd  bruit  d'ailes. 

C'était  tout  cet  essaim  qui  voulait  s'envoler. 


248  OCÉAN. 

Le  malheur  s'est  jeté  sur  moi,  brusque  et  terrible. 
Ainsi  que  l'ennemi  par  la  brèche  d'un  mur. 


Ô  Scign 


eur  1 


Vous  avez  emporté  dans  votre  ombre  glacée 
Ainsi  qu'un  tourbillon  tout  ce  qui  m'était  cher. 
Je  regardais  ma  joie  !  elle  s'est  effacée , 
Hélas  !  comme  le  pli  d'une  onde  sur  la  mer  ! 


. . .  ô  mort  !  mystère  !  obscurité  du  sépulcre  ! 
Ombre  où  tous  les  vivants  ont  leur  place  marquée  <"'. 


Quand  je  vois  le  progrès  et  ses  ailes  de  plomb, 
Quand  je  pense  qu'il  faut  à  l'homme  un  temps  si  long 
Pour  comprendre  et  vouloir  les  choses  les  plus  claires, 
Et  tant  d'afflictions  avec  tant  de  colères. 
Je  suis  triste,  et  les  pleurs  me  viennent  dans  les  yeux. 


Ô  beaux  jours,  trop  vite  partis  ! 
Rien  n'est  charmant  comme  l'aurore. 
Les  parents  tout  jeunes  encore. 
Les  enfants  encor  tout  petits  ! 

[OcÉan  vers.] 

Comme  de  l'aube  au  soir  on  fait  peu  de  chemin  ! 
J'étais  jeune  homme  hier,  je  serai  vieux  demain. 
Que  de  choses,  projets,  plans,  visions,  pensées, 
Je  vais  laisser  dans  l'ombre  à  peine  commencées  ! 

[Plans  et  projets.] 


'■'  Le  manuscrit  de  ces  trois  pensées,  se  rapportant  à  la  mort  de  Lcopoldine,  est 
relie  dans  un  exemplaire  des  Contemplations  et  faisait  partie  de  la  collection  de  M.  Louis 
Barthou.  {Note  de  l'Éditeur.) 


TAS  DE  PIERRES.  —  MOI.  249 

L'abîme  est  sombre.  Autour  de  mon  âme  sereine 
Rampent  de  tous  côtés  les  formes  de  la  haine, 
Que  m'importe,  pourvu  qu'en  élevant  les  yeux, 
Du  fond  du  gouffre  obscur  toujours  prêt  à  se  clore, 
Par  quelque  soupirail  je  puisse  voir  encore 
La  beauté  profonde  des  cieux! 


Hélas!  'triste  et  souvent,  de  moi-même  vainqueur, 
Ma  volonté  d'acier  me  fait  saigner  le  cœur. 


Combattant  désarmé  rêvant   ans  la  mêlée. 
Soldat,  mais  pour  mourir,  non  pour  tuer,  lutteur. 
Mais  sans  glaive,  tribun,  juge,  législateur, 
Dans  ces  temps  orageux  qui  font  plier  la  France, 
Jamais  je  n'ai  versé  le  sang.  Ma  conscience. 
Enfant,  n'est  déchirée  aux  clous  d'aucun  cercueil. 
Blanche,  elle  rit  au  fond  de  ma  pensée  en  deuil. 


Je  ne  veux  pas  le  pouvoir. 


Les  hommes  comme  nous,  et  c'est  là  notre  gloire, 
Sont  tout  dans  la  bataille  et  rien  dans  la  victoire. 


La  liberté!  sauvons  la  liberté.  La  liberté  sauvée  sauve  le  reste. 

Quant  à  moi,  je  lutterai  pour  elle  jusqu'à  mon  dernier  souffle.  C'est  par 
la  chute  de  la  liberté  que  les  calamités  entrent  dans  un  pays.  On  me 
trouvera  toujours  debout  sur  cette  brèche. 

Vous  qui  me  lisez,  vous  qui  m'appuyez  ou  me  combattez,  vous  qui 
depuis  vingt-cinq  ans  fixez  quelquefois  les  yeux  sur  moi,  amis  ou  ennemis, 
compagnons  d'armes  ou  adversaires  dans  la  grande  et  sombre  bataille  des 
idées,  écoutez-moi,  j'en  prends  l'engagement  devant  vous,  si  jamais  le 
malheur  voulait  qu'il  n'y  eût  plus  dans  les  assemblées,  qu'il  n'y  eût  plus  en 


250  OCEAN. 

France  que  cent  hommes  de  cœur  voulant  et  défendant  la  liberté,  je  serais 
du  nombre}  le  jour  où  il  n'y  en  aurait  plus  que  dix,  je  serais  dans  les  dix;  le 
jour  où  il  n'y  en  aura  plus  qu'un,  ce  sera  moi"l 


Je  juge  ma  situation  sur  le  visage  de  mes  ennemis. 


J'ai  l'habitude  de  répondre  i  l'insolence  par  l'insolence  et  demie. 


Mai  i8ji. 

Pour  avoir  défendu  sous  toutes  les  formes  toutes  les  idées  de  liberté,  de 
justice,  d'humanité,  de  civilisation,  de  nationalité,  de  raison,  de  vérité, 
d'intelligence,  de  gloire,  de  grandeur,  d'émancipation,  d'amélioration,  de 
paix,  de  fraternité,  de  progrès;  pour  avoir  combattu  sous  toutes  les  formes 
toutes  les  idées  d'arbitraire,  de  despotisme,  d'anarchie,  de  mensonge,  de 
barbarie,  d'oppression,  de  compression,  de  tyrannie,  d'hypocrisie,  d'igno- 
minie, d'intolérance,  d'inquisition,  d'iniquité,  de  superstition,  de  haine, 
d'abrutissement,  je  suis  aux  yeux  de  la  bourgeoisie  un  monstre. 

Il  y  en  a  qui  disent  qu'il  faut  me  tirer  un  coup  de  fusil  comme  à  un 
chien. 

Pauvre  bourgeoisie! 

Uniquement  parce  qu'elle  a  peur  pour  sa  pièce  de  cent  sous! 


1852-1870. 


Credo  in  Deum,  in  populum,  in  Galliam. 


Victor  Hugo. 

Bruxelles.  —  15  avril  iSjj. 

(Écrit  de  mon  sang.) 


(') 


On  retrouyem  cette  pensée  dans  les  Châtiments  :  Ultima  verba.  {Note  de  l'Éditeur.) 


TAS   DE   PIERRES.  —   MOI.  2)1 

S*"""  i8j3.  Jersey. 

Si  M.  Bonaparte  a  cm  que  c'était  son  décret  qui  me  chassait,  il  s'est 
trompé;  ce  qui  m'a  chassé,  c'est  son  infamie.  Ce  qui  m'a  banni,  c'est  ce 
spectacle  de  honte  que  je  n'aurais  pu  supporter.  Ce  n'est  pas  M.  Bonaparte 
qui  m'a  dit  :  va-t-en  !  c'est  mon  âme. 


Liberté 

murmure 

exil 

Berceau 

tombeau 

Amour, 

bonheur 

ciel. 

Quand  vint  l'heure  où  le  mot  suprême  doit  se  dire, 

La  déesse  me  fit  un  sinistre  sourire 

Et  murmura  dans  l'ombre  à  mon  oreille  :  exil. 

[Dieu.  —  Manmcrit\ 


Dans  Jersey,  l'île  anglaise,  et  seul  sur  la  montagne. 
Triste,  élevant  la  voix  d'un  bord  à  l'autre  bord, 
Ainsi  parle,  les  yeux  fixés  sur  la  Bretagne, 
Victor  Hugo  proscrit  à  Chateaubriand  mort. 


Je  m'en  vais  en  vareuse,  avec  de  grosses  bottes. 
O  douceur  de  l'exil,  porter  des  chapeaux  mous! 


. . .  Je  suis  l'honneur  vrai,  l'honneur  bête, 
La  loyauté  stupide  à  force  d'être  honnête. 


\    PRÉSENT.  .  .     EXIL. 

o  frère!  avec  quelle  acre  et  sombre  volupté 
J'aspire  l'océan  sauvage  et  redouté, 
En  criant  au  rocher  qui  gronde,  au  flot  qui  vibre. 
Aux  nuages,  aux  vents,  aux  astres  :  je  suis  libre' 

[La  Mer.] 


252  OCÉAN. 

Evénements 
Qui  de  mon  foyer  mort  ont  dispersé  la  flamme. 
Achevant  de  briser  le  reste  de  mon  âme. 


L'hospitalité  anglaise,  —  nous  ne  nous  en  plaignons  pas,  nous,  nous  la 
trouvons  bonne  comme  elle  est,  nous  ne  la  voudrions  pas  autrement,  — 
laisse  entrer  et  laisse  mourir. 


Juin  1854.  —  Il  me  reste  deux  choses  à  faire  :  finir  et  mourir. 


MON   PREMIER   LIVRE.  —   BRUIT.  —   RUMEUR. 


Je  n'avais  pas  vingt  ans. 

O  moment  ineffable  !  O  quel  étrange  émoi  ! 
Le  monstrueux  Paris  lire  un  livre  de  moi! 


Jerscj.  21  X'"'"  1854. 

Jour  le  plus  court,  deuil  le  plus  long. 

Le  temps  est  horrible  depuis  un  mois.  Mon  horizon  n'est  qu'une  nuit. 
La  tempête  m'endort  le  soir  et  l'ouragan  me  réveille  le  matin.  Je  dis  :  TriSfe 
mari  ma^io. 

Tout  cet  immense  deuil  m'entre  dans  l'âme  et  me  fait  songer  au  doux 
rayonnement  de  la  France.  Mais  rien  ne  m'ébranle  et  rien  ne  m'ébranlera. 
Je  mourrai  ici,  s'il  le  faut.  L'Océan  est  là  sous  ma  fenêtre.  Je  regarde  cet 
indomptable,  et  je  lui  dis  :  joutons. 


LE  GRAND  SERT  LE  PETIT. 


L'humble  fleur  a  la  terre  énorme  pour  support; 

Le  ciel  s'ouvre  à  la  mouche  en  fuite,  comme  un  port. 

Dieu,  dont  on  croit  parfois  entrevoir  le  fantôme. 

Dépense  à  chaque  instant  l'infini  pour  l'atome } 

Et  tout  est  bien;  ainsi,  dans  mes  soucis  amers. 

Tu  me  berces,  6  bruit  prodigieux  des  mers. 


TAS   DE   PIERRES.   —  MOI.  253 


Mot  que  quelqu'un  a  dit  sur  moi  : 

—  A  quoi  pense  le  bon  Dieu  de  donner  un  génie  comme  ça  à  un  fou 
pareil  ? 


Je  me  jette. 
Jeter,  c'est  semer. 


Ce  matin,  11  juin  1855,  j'ai  trouvé  cette  ligne  écrite  à  la  craie  sur  ma 
porte  : 

Hu^o  ts  a  bad  man. 

J'ai  recommandé  qu'on  ne  l'effaçât  pas. 


Faites  donc  des  sonnets  et  des  mathématiques! 
Oh!  la  géométrie!  affreux  réfrigérant! 
Comme  l'aile  du  vers  au  triangle  se  prend  ! 
Comme  le  pauvre  essor  du  poëte  s'apaise 
Devant  le  polyèdre  et  meurt  dans  le  trapèze  ! 
Sous  l'algèbre  et  le  spleen  comment  ne  pas  plier.? 
Que  de  fois  j'ai  maudit,  quand  j'étais  écolier, 
Les  X  et  les  Y,  et  la  stupeur  qu'engendre 
Biot,  multiplié  par  Bezout  plus  Legendre! 


L'an  prochain,  j'irai  en  Portugal  ou  en  Espagne.  Puisque  je  ne  puis 
rentrer  en  France,  je  veux  me  rapprocher  du  soleil.  Je  supprimerai  du 
moins  de  ma  vie  cela,  l'hiver.  Ayant  l'exil  à  quoi  bon  l'hiver.?  L'exil  suffit 
pour  avoir  très  froid. 


254  OCEAN. 

Et  maintenant  veux-tu  savoir  le  résultat 

Du  coup  de  vent  prenant  des  airs  de  coup  d'état, 

Qui  m'a  fait  traverser  l'océan  en  novembre, 

Changer  de  mobilier,  d'escalier  et  de  chambre. 

Et  de  Jersey  passer  à  Guernesey  tout  vif? 

J'étais  sous  un  bailli,  je  suis  sous  un  baillif. 

Voilà.  Commotions  du  sort!  Vicissitudes! 

Je  pourrais  là-dessus  prendre  des  attitudes 

Et  me  draper.  Mais  non.  Il  me  sied  d'être  bref 

Et  de  ne  pas  fléchir  sous  le  poids  de  cet  F. 

Passons. 


Tombeaux!  tombeaux!  tombeaux!  vous  entourez  ma  vicj 
Et  je  suis  comme  un  champ  où  se  penchent  les  croix. 
Le  ciel  mystérieux  a  tout  ce  que  j'envie 
Et  tout  ce  que  je  crois. 


9  9''"- 

Je  trouve  de  plus  en  plus  l'exil  bon. 

Il  faut  croire  qu'à  leur  insu  les  exilés  sont  près  de  quelque  soleil,  car  ils 
mûrissent  vite. 

Depuis  trois  ans  —  en  dehors  de  ce  qui  est  l'art  — -  je  me  sens  sur  le 
vrai  sommet  de  la  vie,  et  je  vois  les  linéaments  réels  de  tout  ce  que  les 
hommes  appellent  faits,  histoire,  événements,  succès,  catastrophes,  machi- 
nisme énorme  de  la  Providence. 

Ne  fût-ce  qu'à  ce  point  de  vue,  j'aurais  à  remercier  M.  Bonaparte  qui 
m'a  proscrit,  et  Dieu  qui  m'a  élu. 

Je  mourrai  peut-être  dans  l'exil,  mais  je  mourrai  accru. 

Tout  est  bien. 


Je  m'appelle  Protestation. 


Je  tâche  de  donner  tous  les  jours  plus  complètement  ma  démission  de  la 
vie.  Ce  grand  ciel  m'attire. 


TAS   DE  PIERRES.  —    MOI.  255 


CHOSES   QU  ON   A   DITES   DE   MOI. 


On  a  imprimé  que  Louis-Philippe  m'avait  rendu  des  services  d'argent. 

On  a  imprimé  que  j'étais  empoisonneur  (Saxe-Cobourg). 

On  a  imprimé  que  j'étais  fou  (d'Argout). 

On  a  imprimé  que  j'étais  bossu"'  (Henri  Heine). 

On  a  imprimé  que  j'étais  ivrogne  {abbandon/ied  drinker). 


12  février  i8j6. 

L'équinoxe  commence  à  traverser  notre  ciel  et  notre  mer  avec  ses  splen- 
deurs et  ses  furies.  Il  pleut  du  rayon  et  de  l'ouragan;  l'immensité  et  la  terre, 
le  soleil  et  l'océan,  la  nuée  et  l'écume  ne  font  qu'un  paysage;  paysage  vio- 
lent, féroce,  charmant,  lumineux,  ténébreux,  inouï.  Il  ne  fait  pas  jour  le 
jour  et  il  ne  fait  pas  nuit  la  nuit.  On  dirait  que  le  bon  Dieu  consulte 
Rembrandt  sur  les  horizons  qu'il  me  fait.  J'habite  le  plus  magnifique  des 
clairs-obscurs. 


VIE  EN  FAMILLE. 

Ô  gaîtés  comme  un  baume  à  la  douleur  versées  ! 
Sourires  éclairant  le  gouffre  des  pensées  ! 
Chuchotement  joyeux  autour  du  grand  front  noir. 


Mes  grands  garçons  de  fils  m'embrassent  en  rentrant. 
Ce  sont  d'anciennes  mœurs  que  nous  avons  gardées. 


Je  vis  dans  le  passé,  pâle  songeur  des  ombres, 
Et  dans  l'évanoui. 

[Carnet  i8j6.  —  CoUeêîmt  de  M.  Louis  Barthou.^ 


'*'  La  page  est  assez  curieuse  pour  être  citée.  La  voilà.  J'avertis  le  lecteur  qu'elle 
vient  d'un  homme  d'esprit.   [Note  de  UiSior  Hugo.) 

Cette  page  manque  au  manuscrit.  On  la  trouvera  dans  Fran^siiche  Zufîânde.  — 
4'"  Theil.  Kunfîherichte  aus  Paris.  P.  J04.   (Note  de  l'Éditeur.) 


256  OCÉAN. 


VIVANTS. 

Oui.  Je  comprends  qu'on  aille  aux  fêtes, 
Qu'on  soit  foule,  qu'on  brille  aux  yeux. 
Qu'on  fasse,  amis,  ce  que  vous  faites, 
Et  qu'on  trouve  cela  joyeux  j 
Mais  vivre  seul  sous  les  étoiles, 
Aller  et  venir  sous  les  voiles 
Du  désert  où  nous  oublions. 
Respirer  l'immense  atmosphère; 
C'est  âpre  et  triste,  et  je  préfère 
Cette 'habitude  des  lions. 

[Carnet  i8j6.  —  CoUeBion  de  M.  Louis  Barthoii.'\ 


Hugo, 
Ce  vieux  de  la  montagne  et  de  la  poésie. 


Mon  premier  cri  en  entrant  dans  l'exil  fut  :  Par  ou  s'en  va-t-on? 


Je  n'ai  ni  lâcheté  vis-à-vis  des  vivants,  ni  oubli  vis-à-vis  des  morts. 


Guernesey,  avril  i8j6. 

Je  vis  dans  une  solitude  splendide,  comme  perché  à  la  pointe  d'un 
rocher,  ayant  toutes  les  vastes  écumes  des  vagues  et  toutes  les  grandes  nuées 
du  ciel  sous  ma  fenêtre j  j'habite  dans  cet  immense  rêve  de  l'océan,  je 
deviens  peu  à  peu  un  somnambule  de  la  mer,  et,  devant  ces  prodigieux 
spectacles  et  toute  cette  énorme  pensée  vivante  où  je  m'abîme,  je  finis  par 
ne  plus  être  qu'une  espèce  de  témoin  de  Dieu.  C'est  de  cette  éternelle 
contemplation  que  je  m'éveille  de  temps  en  temps  pour  écrire.  Il  y  a  tou- 
jours sur  ma  strophe  ou  sur  ma  page  un  peu  de  l'ombre  du  nuage  et  de  la 


TAS  DE  PIERRES.  —  MOI.  257 

salive  de  la  mer;    ma  pensée  flotte  et  va  et  vient,  comme  dénouée  par 
toute  cette  gigantesque  oscillation  de  l'infini. 

Ce  qui  ne  flotte  pas,  ce  qui  ne  vacille  pas,  c'est  l'âme  devant  l'éternité, 
c'est  la  conscience  devant  la  vérité. 


Et  pendant  que  je  marche  au  bord  des  mers  profondes, 
Jetant  mon  âme  au  gouffre  où  se  perdent  les  sondes, 

Plein  de  frémissements, 
La  strophe  ardente  éclôt,  d'un  bruit  sombre  mêlée. 
Sur  ma  lèvre  où  je  sens  la  poussière  salée 

Des  grands  flots  écumants. 


On  m'annonce  la  mort  de  Gustave  Planche*''.  C'est  un  ennemi  que  je 
perds.  Je  supporterai  cette  perte. 

En  fait  d'ennemis,  je  suis  millionnaire,  et  j'en  puis  perdre  un  sans 
m'appauvrir. 

J'ai  quelquefois  erré  dans  ma  vie  et  j'ai  dit 
Des  mots  qu'il  eût  été  meilleur  de  ne  pas  dire. 


J'ai  quatre  clartés  dans  ma  vie, 
L'amour,  le  tombeau,  l'exil.  Dieu. 
Mon  âme,  lasse,  inassouvie. 
Est  tombée  au  fond  du  ciel  bleu. 


GUERNESEY,    REVERIE,    EXIL,    MYSTERE,    INFINI, 
FENÊTRE   SUR   LA   MER. 

Je  m'éveille  parfois,  aux  fantômes  pareil. 
Et  mon  œil,  à  travers  le  rêve  et  le  sommeil. 
Voit  la  lueur  que  fait  quelque  croissant  de  lune 
Ou  quelque  lever  d'astre  aux  crêtes  de  la  dune. 


'''  Après  en  avoir  reçu  plusieurs  services ,  Gustave  Planche   devint  l'un  des  cri- 
tiques les  plus  acharnés  contre  Victor  Hugo.  Il  mourut  en  1857.  (Note  de  l'Éditeur.) 


'7 


2)8  OCÉAN. 


ORDRE    MORAL. 


De  quoi  donc  est-on  sûr.'' 
Qui  rit  de  toi  ?  ceux  même  à  qui  tu  rends  service. 
La  vertu  peut  avoir  les  mirages  du  vice. 
Pauvre  père  inquiet,  travaille  sans  repos, 
Porte  de  vieux  habits,  porte  de  vieux  chapeaux. 
Prive-toi  pour  léguer  l'aisance  à  ta  famille  $ 
Épargne  sou  par  sou  pour  tes  fils,  pour  ta  fille  j 
Garde-leur,  scrupuleux,  le  peu  d'or  que  tu  tiens  $ 
Fais  pendant  vingt-cinq  ans  la  fourmi  pour  les  tiens  j 
Les  tiens  tous  les  premiers  t'appelleront  avare. 


Une  nuit  je  courais  la  poste  au  clair  de  lune 

Sur  la  route  qui  lie  Irun  à  Pampelune, 

Regardant  l'horizon  s'enfuir,  et  pour  régal 

Ayant  le  mayoral  compliqué  du  sagal } 

Les  forêts  frissonnaient  au  loin,  d'ombre  remplies; 

Et  huit  mules  de  feu,  secouant  des  folies 

De  grelots,  de  plumets,  de  houppes,  de  pompons, 

Faisaient  dans  les  ravins  trembler  l'arche  des  ponts. 

[OcÉan  vers.] 


J'ai  toujours  eu  du  goût  pour  les  grands  murs  au  pied  desquels  il  y  a  de 
l'herbe.  Un  coin  de  terre  verte,  nu,  solitaire,  enclos  de  vieilles  murailles 
grises,  me  charme.  Mettez-y  du  soleil,  des  pâquerettes  et  des  papillons,  et 
personne.  Voilà  pour  ma  rêverie  un  paradis. 

[Théâtre  en  Liberté.  —  Reliquat.'] 


Étranger!  que  signifie  ce  mot.-*  quoi!  sur  ce  rocher  j'ai  moins  de  droits 
que  dans  ce  champ!  quoi!  j'ai  passé  ce  fleuve,  ce  sentier,  cette  barrière, 
cette  ligne  bleue  ou  rouge  visible  seulement  sur  vos  cartes,  et  les  arbres,  i 

les  fleurs,  le  soleil,  ne  me  connaissent  plus!  quelle  ineptie  de  prétendre  que  ' 

je  suis  moins  homme  sur  un  point  de  la  terre  que  sur  l'autre  I 


TAS  DE  PIERRES.  ~  MOI.  259 

Vous  me  dites  :  nous  sommes  chez  nous  et  vous  n'êtes  pas  chez  vous!  — 
Où?  ici?  Vous  n'avez  qu'à  y  creuser  une  fosse,  et  vous  verrez  que  la  terre 
m'y  recevra  tout  aussi  bien  que  vous. 


Je  suis  là,  j'ai  deux  chaises  dans  ma  chambre,  un  lit  de  bois,  un  tas  de 
papiers  sur  ma  table,  l'éternel  frisson  du  vent  dans  ma  vitre,  et  quatre  fleurs 
dans  mon  jardin  que  vient  becqueter  la  poule  de  Catherine  pendant  que 
Chougna,  ma  chienne,  fouille  l'herbe  et  cherche  des  taupes. 

Je  vis,  je  suis,  je  contemple.  Dieu  à  un  pôle,  la  nature  à  l'autre,  l'huma- 
nité au  milieu.  Chaque  jour  m'apporte  un  nouveau  firmament  d'idées. 
L'infini  du  rêve  se  déroule  devant  mon  esprit,  et  je  passe  en  revue  les 
constellations  de  la  pensée. 


J'ai  toujours  pensé  qu'il  est  probablement  dans  mon  destin  d'être  haï  de 
mon  vivant.  Je  suis  de  ceux  qui  ne  sont  admis  que  morts. 
Un  mort  désencombre  j  on  lui  en  sait  gré. 


Je  suis  l'homme  qui  fait  attention  à  sa  vie  nocturne. 


J'ai  été  dédaigneux  quelquefois,  envieux  jamais. 
C'est  là  ce  qu'on  a  appelé  mon  orgueil. 


Pour  m'endormir,  mon  cher. 

Il  faut  que  j'aie  autour  de  la  tête  de  l'air; 
M'enfouir  dans  un  lit  de  plume  m'effarouche; 
J'étouffe  en  y  songeant;  le  soir,  quand  je  me  couche, 
Je  prends  mon  oreiUer  candide  dans  mes  poings. 
J'en  fais  un  fronton  grec  en  rabattant  les  coins, 
Puis  je  pose  mon  front  au  sommet  du  triangle. 
Et  je  m'endors  ainsi  perché.  Sinon,  j'étrangle. 

[OcÉan  vers.] 


17 


26o  OCEAN. 

Pour  moi,  c'est  ma  coutume  et  mon  tempérament, 
Je  souffre  et  je  me  uisj  je  sais  stoïquement 
Laisser  saigner  mon  cœur,  laisser  pleurer  mon  âme. 
Quand  m'a-t-on  entendu  me  plaindre  d'une  femme? 


[OcÉan  vers.] 


Les  détonations 
De  tout  votre  Parnasse,  antique  taupinière. 
Etre  réduit  en  cendre,  être  mis  en  poussière 
Comme  hérétique,  au  nom  de  Phœbus  Apollo, 
Je  brave  tout,  depuis  le  tonnerre  Boileau 
Jusqu'à  monsieur  Nisard,  allumette  chimique. 


[Oc^AN  VERS.] 


Oh!  je  vis  avec  vous  de  la  vie  inouïe, 
Soleils,  firmamentsj  toi,  douce  aurore  éblouie. 

Toi,  Vesper,  bel  astre  béni; 
Etres  profonds  plongés  dans  l'incompréhensible, 
Bouches  qui  vous  tendez  vers  l'hostie  invisible. 

Communiants  de  l'infini! 


Faites  la  pierre  assez  épaisse 
Pour  que  je  n'entende  aucun  bruit. 
Que  l'agneau  sur  ma  tombe  paisse. 
Que  Dieu  mette  une  aube  en  ma  nuit! 


A  MES  ENFANTS. 


Pour  demander  pardon  aux  hommes  comme  à  Dieu, 
Pour  rendre  grâce  à  tous  et  me  faire  justice, 
Ô  mes  chers  bien-aimés,  je  veux  qu'on  m'avertisse 
Quand  approchera  l'heure  où  je  devrai  mourir. 


TAS  DE  PIERRES.  —   MOI.  261 


BILLARD. 


À  gauche  de  la  porte,  en  regard  de  mon  père, 
Je  suis  peint  tout  du  long,  et  dans  un  cadre  d'or 
Entre  mes  poings  fermés  je  tiens  mon  fils  Victor, 
Et  je  songcj  portrait  qui  serait  d'un  bon  style 
Si  mon  fils  n'avait  pas  l'air  de  mon  projectile"'. 


Il  paraît  que  j'ai  manqué  ma  fortune. 

Ce  n'est  que  dans  ces  dernières  années  qu'on  a  commence  à  me  rendre 
justice  et  à  s'apercevoir  que  j'étais  un  imbécile.  Ce  fut  M.  Veuillot,  je  crois, 
qui  fit  le  premier  (vers  1856,  précisons),  cette  trouvaille  d'honnête  homme, 
et  qui  s'écria  :  C'eB  l'écrit  qui  manque  a  M.  Hugo.  (Mes  flatteurs  seuls  écrivent 
M.  Victor  Hugo.)  Je  dois  dire  pourtant  qu'avant  M.  Veuillot  un  nommé 
Courtois,  je  crois  bien  ne  pas  me  tromper  de  nom,  ancien  secrétaire  de 
Benjamin  Constant  et  ami  de  M""  Sophie  Gay,  s'était  douté  de  ma  stupi- 
dité. Le  jour  où  je  prononçai  à  la  tribune  (17  juillet  1851)  un  mot  qui 
depuis  a  fait  le  titre  d'un  de  mes  livres  de  l'exil,  M.  Courtois,  libéral  de 
1815  et  ami  de  l'Elysée,  fort  dévoué  d'avance  à  l'empire,  rencontra 
M""  Gay  sortant  comme  lui  du  palais  de  la  Chambre  où  je  venais  de 
parler.  Elle  lui  dit  :  Vous  venez  d'entendre  Victor  Hugo.''  —  Il  répondit  : 
^Quéffosse  béte! 


Je  crois  en  Dieu.  Je  crois  à  l'âme.  Je  crois  à  la  responsabilité  des  actions.      ^ 
Je  me  recommande  au  Père  Universel.  Comme  les  religions  en  ce  moment 
sont  au-dessous  de  leur  devoir  envers  l'Humanité  et  envers  Dieu,  aucun 
prêtre  n'assistera  à  mon  enterrement. 

Je  laisse  mon  cœur  aux  doux  êtres  que  j'aime. 

V.  H.  26  juillet  1860. 


'''  Ce  portrait  est  d'Auguste  de  Châtillon.  Il  est  dans  la  salle  de  billard,  ù  Guer- 
nesey.  [Note  de  l'Editeur.) 


202  OCEAN. 

Les  vagues  par  moments  dispersent  ma  pensée 

Sous  leur  écume  au  flot  amcrj 
Je  demeure  sans  voix  sous  leur  acre  rosée, 
Et  je  regarde  au  loin  fuir  ma  lyre  brisée 
Par  ces  bacchantes  de  la  mer. 


[OcÉan  vers.] 


Défiez-vous  des  pensées  de  surface. 

Péchez  les  perles  profondément. 

Plus  l'eau  est  profonde,  plus  la  perle  est  belle. 


J'ai  été  dans  ma  jeunesse  attaqué  par  Goethe  et  dans  ma  vieillesse  par 
Proudhon.  Goethe,  c'est  le  doutej  Proudhon,  c'est  la  négation.  En  effet,  je 
suis  l'affirmation.  J'affirme  le  progrès,  et  Goethe  hoche  la  têtC;  j'affirme 
l'idéal,  et  Proudhon  éclate  de  rire.  Pauvres  gens! 


M.  Proudhon  affirme  quelque  part  que  «le  socialisme  (comme 
M.  Proudhon  l'entend)  brûlera  les  livres  de  Victor  Hugo». 

Je  charge  Voltaire  de  la  réplique  :  «Le  public  aime  surtout  les  livres 
brûlés».  Voltaire.  DiUionnaire  encyclopédique. 

[Le  Temps  présent.  ] 


J'entr'ouvrirai 

La  tombe,  et  j'en  ferai  luire  la  sombre  flamme j 
Je  mettrai  dans  mon  vers  plus  que  le  monde,  l'âme, 
Plus  que  l'azur,  la  nuit,  plus  que  la  mer,  le  port. 
Plus  que  la  vie  enfin,  car  j'y  mettrai  la  mort. 


11  y  a  deux  façons  de  comprendre  le  goût  :  comme  Horace,  ou  comme 
Boileau. 

Je  le  comprends  comme  Horace. 


TAS  DE  PIERRES.  —  MOI.  263 

L'homme  vieillissant  a  à  peu  près  le  choix  de  l'endroit  par  lequel  il  veut 
mourir.  On  peut  mourir  par  la  tête  (fièvres  cérébrales,  apoplexies,  etc.), 
mourir  par  le  ventre  (affections  viscérales),  ou  mourir  par  les  jambes 
(varices,  gangrènes,  etc.). 

J'aime  mieux  mourir  par  les  jambes,  afin  de  penser  jusqu'au  dernier 
moment.  C'est  pour  cela  que  je  vis  debout. 

[Carnet  1866.] 


V.    H.    VOULAIT   ÊTRE   MINISTRE. 

La  calomnie  en  circulation. 

À  cela  je  n'ai  qu'un  mot  à  répondre  :  jamais  dans  mes  relations  avec 
M.  Louis  Bonaparte,  il  n'a  été  question  entre  lui  et  moi,  ni  avec  qui 
que  ce  soit  parlant  en  son  nom,  de  quoi  que  ce  soit  pouvant  avoir  un 
rapport  prochain  ou  lointain  avec  une  ouverture  de  ce  genre.  Je  défie  qui 
que  ce  soit  de  donner  l'ombre  d'une  preuve  du  contraire. 

M.  Louis  Bonaparte  était  mon  obligé.  J'avais  contribué  à  faire  rentrer 
en  France  sa  famille  exilée.  De  là  nos  relations. 


Homme,  je  crois  au  progrès;  citoyen,  je  crois  au  droit;  poëte,  je  crois  à 
l'idéal;  philosophe,  je  crois  à  Dieu;  œil,  je  crois  au  soleil. 


Toute  l'oscillation  de  mon  esprit  est  entre  ces  deux  pôles  : 
Si  l'excès  est  du  côté  de  la  liberté,  révolution,  mais  civilisation.  Si  l'excès  est 
du  côté  de  l'ordre,  civilisation,  mais  révolution. 


Ce  sera  ma  loi  d'avoir  vécu  célèbre  et  ignoré.  Je  ne  suis  connu  que  de 
'Inconnu. 

[Philosophie.] 


264  OCÉAN. 

J'ai  fait  des  fautes  dans  ma  vie,  mais  voici  la  justice  que  je  me  rends  : 
Je  n'ai  fait  ni  une  chose  basse,  ni  une  chose  lâche,  ni  une  chose  traître. 

[Album  1864.] 


Il  y  a  deux  sortes  de  républicains  :  ceux  qui  aspirent  aux  jouissances 
pour  eux-mêmes  et  à  la  guillotine  pour  autrui;  et  ceux  qui  aspirent  au  sacri- 
fice pour  eux-mêmes  et  à  la  clémence  pour  autrui. 

Je  suis  de  ces  derniers. 

Je  vivrai  là  et  je  mourrai  là. 


Et  cependant,  pensif,  j'écris  à  ma  fenêtre. 
Je  regarde  le  flot  naître,  expirer,  renaître. 

Et  les  goélands  fendre  l'air. 
Les  navires  au  vent  ouvrent  leurs  envergures. 
Et  ressemblent  de  loin  à  de  grandes  figures 

Qui  se  promènent  sur  la  mer. 


En  littérature,  je  suis  pour  le  grand  contre  le  petit,  et,  en  politique,  je 
suis  pour  les  petits  contre  les  grands. 


Je  suis  un  Mithridate  de  la  critique.  Vous  comprenez  que  j'ai  fini  par 
m'endurcir,  moi  qui,  depuis  trente-huit  ans,  suis  accoutumé  à  être  tue  tous 
les  quinze  jours  par  la  Kevue  des  Deux  Mondes. 

[Actes  ET  Paroles.  Depuis  l'Exil.  —  Keîiquat.'] 


Écrit  sur  le  livre  d'Asplet  sous  mes  quatre  cachets  : 

Tout  destin  est  scellé  de  quatre  sceaux  :  l'orgueil, 
La  lutte,  le  doute  et  le  deuil. 


TAS   DE  PIERRES.  —  MOI.  265 

En  fait  d'ennemis  je  me  contente  du  nécessaire. 


Je  n'ai  aucune  haine  préalable.  Je  riposte,  voilà  tout. 
Je  donne  toujours  le  second  coup.  Jamais  le  premier. 


J'ai  eu  aussi,  moi,  ma  phase  doctrinaire.  Je  me  rappelle  le  temps  où 
j'étais  pair  de  France  convaincu.  Je  disais  alors,  de  très  bonne  foi,  des 
paroles  comme  celle-ci  :  —  Je  suis  catholique,  ce  qui  est  une  très  bonne 
manière  d'être  chrétien,  et  je  suis  gallican,  ce  qui  est  une  très  bonne 
manière  d'être  français.  —  Je  disais  encore  :  —  La  république  a  pour  elle 
la  logique,  la  monarchie  a  pour  elle  la  raison. 

Dans  l'exil  {Contemplations,  1854)  j'ai  dit  le  mot  qui  explique  toute  ma 
vie  :  J'ai  grandi. 


Il  y  a  des  gens  qui  ont  du  malheur.  M.  Caro  fait  deux  ou  trois  articles 
contre  ks  Contemplations;  il  reçoit  la  croix  peu  après.  M.  Deleau,  ancien 
soldat  non  décoré  pour  ses  guerres,  déclare  que  les  Misérables  contiennent  un 
mot  que  Cambronne  n'a  pas  prononcé  j  M.  Deleau  reçoit  la  croix.  M.  Asso- 
lant, dans  le  Gaulois,  déclare  absurde  ce  livre,  l'Homme  qui  rit.  La  vente  sur  la 
voie  publique  est  rendue  au  Gaulois.  Purs  effets  du  hasard,  mais  bien  dés- 
agréables pour  MM.  Caro,  Deleau  et  Assolant. 

Félicitons  la  croix  d'honneur,  félicitons  le  Gaulois,  mais  plaignons  ces 
messieurs. 


(Ne  croyez  pas  à  de  l'humilité.) 

En  somme,  il  se  rend  cette  justice  qu'il  a  bien  vécu  et  il  a  l'espoir  de  bien 
mourir. 

Il  est  socialiste,  mais  il  n'est  ni  collectiviste,  ni  communiste;  il  est  libre- 
penseur,  mais  il  n'est  ni  matérialiste,  ni  athée;  il  est  républicain,  mais  il 
s'arrête  à  Danton  et  n'est  pas  hébertiste.  En  somme,  dans  les  limites  que  lui 
assigne  sa  conscience,  il  se  sent  débordé,  tout  en  ne  se  sentant  pas  arriéré. 

[Carnet  1869.] 


266  OCEAN. 

Ils  reconnaîtront  l'homme  étranger  aux  partis, 
Penché  sur  les  souffrants,  les  pleurants,  les  petits, 
Qui  n'a  d'aucune  mort  voulu  faire  sa  fête. 
Et  dans  l'ombre  est  resté  fidèle  à  la  défaite; 
Qui,  faible  ou  fort,  n'a  rien  combattu  que  le  malj 
Qui,  du  camp  terrassé  ni  du  camp  triomphal, 
Ne  s'est  fait  le  tribun  et  ne  s'est  cru  l'apôtre, 
Et  n'a  jamais  voulu  d'un  vainqueur  ni  de  l'autre. 

[OcÉan  vers.] 

La  Révolution  littéraire  et  la  Révolution  politique  ont  fait  en  moi  leur 
jonction. 


1870-1884. 

Til>ij  fili  mi. 

Vro  Voce  et  Lihertate, 

V.  H. 
Hautcvillc-House,  8  août  1870. 


L'infini,  l'éternel,  l'idéal,  l'absolu. 

Cela  veut,  aime,  voit,  veille  et  pense,  sous  peine 

De  n'être  pas,  et  c'est,  ô  sombre  race  humaine. 

Ce  que  j'appelle  Dieu  pour  avoir  plus  tôt  fait. 

Tout  enfant,  ce  profond  soleil  me  réchauffait; 

Je  ne  le  voyais  pas,  je  le  sentais.  J'existe 

Par  lui,  qui  fait  sereine  une  âme  même  triste. 


MOI  EN  1848. 

Libéral,  socialiste,  dévoué  au  peuple,  pas  encore  républicain,  ayant  encore 
une  foule  de  préjugés  contre  la  Révolution,  mais  exécrant  l'état  de  siège,  les 
transportations  sans  jugement,  et  Cavaignac  avec  sa  fausse  république 
militaire. 


TAS   DE  PIERRES.—    MOI. 


267 


Otium  cum  labore. 

Ma  vie  se  résume  en  deux  mots 

Solitaire. 
Solidaire. 


[Carnet  1870.] 


Autrefois  (en  1830)  j'allais  me  voir  siffler. 
Aujourd'hui,  je  ne  vais  pas  me  voir  applaudir '•'. 


HumiUimm  effo. 


[Carnet  1870-1871.] 
[Carnet  1870-1871.] 


Quant  à  mon  ambition,  parlons-en.  Mon  avenir  se  compose  de  deux 
alternatives  :  la  tombe  ou  l'exil.  Si  je  ne  suis  pas  tué  sous  la  muraille  de  Paris, 
je  rentrerai  à  Guernesey. 

Je  suis  curieux  de  savoir  si  je  suis  revenu  de  l'exil  pour  entrer  en  prison. 


1847. 

Voici  la  situation  de  la  société  depuis  la  révolution  française  et  la  liberté 
de  la  presse  :  une  grande  lumière  mise  à  la  disposition  et  au  service  d'une 
grande  envie. 

1870. 

Et  pourquoi  pas.? 

Ceux  qui  souffrent  ont  le  droit  d'envier. 

Et  au  fond  de  cette  grande  envie  n'y  a-t-il  pas  une  grande  équité.-* 

Aujourd'hui  je  refais  ainsi  la  définition  de  la  Révolution  : 

Une  grande  lumière  mise  au  service  d'une  grande  justice. 

Ah  !  pair  de  France ,  le  proscrit  te  dit  ton  fait  '^l 


'■'  On  lisait ,  dans  les  théâtres  de  Paris ,  des  vers  de  Victor  Hugo  j  le  produit  in- 
tégral de  ces  représentations  servait  à  fondre  des  canons  ou  à  secourir  des  victimes 
de  la  guerre.  (Note  de  l'Editeur.) 

'*'  Voir  pour  ces  deux  pensées  (1847-1870)  le  fac-similé,  page  617. 


268  OCÉAN. 

J'évite  les  ovations  en  rentrant  en  France.  On  s'en  étonne.  Pourquoi.-* 
Voici  ma  règle  : 

Il  faut  vaincre,  il  ne  faut  pas  triompher. 

[Carnet  1870-1871.] 


Etre  de  l'opposition  c'est  mesquin,  je  n'en  suis  pas. 
Les  Châtiments,  soit.  Mais  les  taquineries,  non. 
J'ai  la  grande  colère  j  je  n'ai  pas  la  petite. 


[Carnet  1870-1871.] 


Le  temps  est  sombre  et  dans  le  cœur 

Je  n'ai  que  l'âpre  orgueil  de  n'être  pas  vainqueur 

Et  le  contentement  d'aimer  les  misérables; 

Le  soir,  dans  les  grands  bois  de  chênes  et  d'érables, 

Ou  dans  les  prés  charmants  qu'embaume  avril  en  fleur, 

Je  vais,  l'homme  "'  par  les  champs  est  meilleur. 

Et  pendant  que  les  vents  mystérieux  m'effleurent 

Je  rêve,  et  je  me  sens  plus  doux  pour  ceux  qui  pleurent. 

Je  pense  au  sombre  peuple  et  je  parle  au  ciel  bleu. 

[Carnet  1872.] 


On  me  dit  :  —  Votre  deuil  est  fini.  Pourquoi  le  portez-vous  toujours.? 
Quand  je  mets  un  crêpe  à  mon  chapeau,  je  ne  vois  plus  de  raison  pour 
l'ôtcrW. 


'■'  Un  mot  illisible.  —  '*'  Charles  Hugo  était  mort  le  n  mars   1871.  {Notes  de 
l'Éditeur.) 


TAS   DE  PIERRES.  —   MOI.  269 

J'ai  eu  deux  affaires  dans  ma  vie  :  Paris  et  l'Océan. 

[Carnet  1872.  J 


C'est  dans  la  liberté  que  je  me  sens  chez  moi. 

Lumière,  Liberté,  vous  êtes  mes  patries. 

[OcÉan  vers.] 


Quand  je  n'y  serai  plus,  on  verra  qui  j'étais. 


Et  j'aurai  écrit  le  grand  testament  de  la  pitié,  et  vous  entendrez  dans 
mon  œuvre  la  gamme  entière  du  cri,  et  vous  y  verrez  toutes  les  formes  de 
la  douleur,  depuis  l'immense  archange  foudroyé  jetant  aux  astres  le  rugis- 
sement de  l'abîme  jusqu'au  petit  enfant  qui  dit  :  bobo'"! 


Je  crois  à  la  prière  et  je  crois  à  mes  fautes. 

[Carnet  1874.] 


Debout.  Tous  les  oiseaux  chantent.  Le  soleil  brille. 

Je  suis  fâché  de  nuire  à  cette  belle  fille. 

Mais  je  dois  l'avouer,  l'aurore  a  des  amants j 

J'en  suis  un.  Nous  avons  des  rendez-vous  charmants. 

Je  n'y  manque  jamais.  —  Dès  l'aube,  je  me  lève; 

Et  je  vais  dans  les  fleurs  continuer  mon  rêve. 


'"'  Ces  lignes  datent  probablement  de  1873  et  font  allusion  à  la  Fin  de  Satan  dont 
les  derniers  vers  furent  écrits  en  1860  et  à  ^uatrevingt-tn'm  terminé  en  janvier 
1873.  {Note  de  l'Éditeur. ) 


270  OCEAN. 

Tout  dort  encor,  je  suis  debout,  le  jour  va  poindre. 

Je  sens  en  moi  le  deuil  plus  grand  et  l'ennui  moindre. 

L'âme  n'a-t-elle  pas  sa  mise  en  liberté? 

L'ombre  s'ouvre,  je  pars,  me  voici  remonté 

Sur  l'Esprit,  et  sous  moi  j'entrevois  l'envergure 

Du  grand  aigle  Idéal,  et  je  me  transfigure. 

J'avais  tant  de  douleurs  sur  ma  tête  qu'au  fond 

Je  ne  comprenais  plus  ce  que  les  destins  font. 


Je  suis  un  vieux  poëte  oublié  par  la  mort. 


Quand  je  châtie  un  gueux,  quand  je  raille  un  pédant, 
Quand  j'éclaire  d'un  jour  discret  un  président 
Qui  nage  sur  le  code  en  soufflant  dans  sa  conque. 
Quand  je  tire  de  l'ombre  un  Pontmartin  quelconque. 
Quand  mon  vers  bienveillant  contre  l'oubli  secourt 
Jacquot  d'Aurevilly,  Barbey  de  Mirecourt, 
O  Juvénal,  je  fais  une  action  louable. 
À  tous  les  méchants  dieux  je  préfère  un  bon  diable, 
J'aime  l'oiseau  dans  l'arbre  et  l'aube  à  l'horizon. 
Et  je  sais  bien  que  j'ai  parfaitement  raison j 
Le  mal,  je  le  flétris;  le  bien,  je  le  conseille; 
C'est  pourquoi  je  m'endors  content,  et  je  m'éveille 
Satisfait.    . 


Et  les  prêtres  qui  vont  criant  que  Dieu  me  hait 
Et  qu'il  me  fermera  l'éden  aux  branches  vertes 
Dont  les  portes  leur  sont  toutes  grandes  ouvertes, 
Ne  sauront  plus  que  dire  en  m'y  voyant  entrer. 


TAS   DE  PIERRES.  —  MOI.  2/1 

À  CEUX  QUI  M'ÉCRIVENT. 

Je  reçois  vos  lettres,  je  les  lis,  j'en  suis  ému  et  reconnaissant,  je  n'y  répon- 
drai pas.  Comment  y  répondre.''  Sans  pouvoir  répondre  à  toutes,  je  passerais 
à  écrire  des  lettres  mon  temps  que  je  dois  aussi  à  d'autres  devoirs.  Un  de  ces 
devoirs  est  d'écrire  des  livres.  Si  mes  livres  répondaient  à  vos  lettres.''  Ils  les 
ont  provoquées,  ils  y  répondent.  Si  vous  les  acceptez,  lisez-les.  Vous  y  trou- 
verez la  réponse  à  tous  vos  vœux,  à  toutes  vos  prières,  à  toutes  vos  aspira- 
tions. Lisez-les,  et  n'oubliez  pas  que  ce  livre,  dédié  à  vous,  est  donné  à  tous. 


Je  crois  en  Dieu. 

Je  me  sens,  âme  immortelle,  en  présence  du  Dieu  éternel. 

Je  le  supplie  de  m'admettre,  avec  ceux  que  j'aime  et  ceux  qui  m'aiment, 
dans  la  vie  meilleure. 

Toutes  les  religions  sont  vraies  et  fausses  ;  vraies  par  Dieu ,  fausses  par  le 
dogme.  Chacune  veut  être  la  seule;  de  là  les  mensonges.  J'espère  que  Dieu 
ne  les  exceptera  pas  de  l'immense  pardon  qu'il  accordera. 

Je  n'accepte  pas  les  oraisons  des  églises,  je  demande  leur  prière  à  toutes 
les  âmes. 

Je  supplie  le  Dieu  éternel. 


Me  souhaiter  ma  fête!  Amis,  renoncez-y. 

Ma  vie  a  unt  de  deuils  qu'elle  n'a  plus  de  fêtes. 


Je  voudrais  signer  ma  vie  par  un  grand  acte,  et  mourir. 


Sur  ma  tombe  on  mettra,  comme  ma  grande  gloire. 
Le  souvenir  profond,  adoré,  combattu, 
D'un  amour  qui  fut  faute  et  qui  devint  vertu. 


9  janvier. 


Triste,  sourd,  vieux, 

Silencieux, 
Ferme  tes  yeux 
Ouverts  aux  cieux. 


[Carnet  1884.] 


CJ^â^  '         .C-^       '^^t 


c^ 


1824-1850. 


1824. 


A  cette  époque,  ce  n'était  pas  encore  la  mode  chez  le  dernier  bourgeois 
de  mettre  des  enveloppes  à  ses  lettres  et  des  gants  à  ses  mains. 


TAS   DE  PIERRES.   —   CECI   ET  CELA.  273 

La  presse  a  succédé  au  catéchisme  dans  le  gouvernement  du  monde 
Après  le  pape,  le  papier. 


Je  suis  bien  content,  dit  l'enfant,  qu'on  ait  mis  Louis-Philippe  à  la  place 
de  Charles  X.  Cela  fait  de  plus  belles  pièces  de  cent  sous. 


Un  fou,  c'est  un  mort  vivant. 


Le  sommeil  est  une  immersion.  L'esprit  tombe  au  fond  du  sommeil 
comme  le  corps  au  fond  de  l'eau.  Par  degrés  les  couches  du  sommeil  s'amin- 
cissent, le  sommeil  devient  peu  à  peu  diaphane,  c'est  l'esprit  qui  remonte. 
Le  réveil,  c'est  le  retour  à  la  surface. 


Il  y  a  des  gens  qui  vous  laissent  tomber  un  pot  de  fleurs  sur  la  tête  d'un 
cinquième  étage  et  qui  vous  disent  :  Je  vous  offre  des  roses. 


Les  magiciens  ont  fait  des  miracles.  Des  miracles  attestés  comme  les  autres. 
Avant  sainte  Thérèse,  Jamblique  dans  ses  extases  se  sentait  soulever  dans 
l'air  et  ses  vêtements  s'éclairaient  d'une  lueur  surnaturelle.  Proclus  avait  une 
petite  sphère  au  moyen  de  laquelle  il  attirait  ou  chassait  les  nuages  et  faisait 
vraiment,  si  l'on  en  croit  son  biographe  Marinus,  la  pluie  et  le  beau  temps. 
Maxime  fit  rire  la  statue  d'Hécate  (ce  qui  détermina  peut-être  l'apostasie  de 
Julien);  Plotin  fit  de  tels  prodiges  qu'il  mit  toute  la  ville  de  Rome  en  rumeur. 
Des  mourants  lui  confièrent  leurs  familles  et  leurs  héritages.  Toute  la  ville 
d'Athènes  assista,  pour  les  glorifier,  aux  funérailles  de  Proclus.  Ainsi  Plotin 
et  Proclus  subjuguèrent  Rome  et  Athènes,  les  deux  cerveaux  de  l'antiquité. 
Le  philosophe  Alexandre  voulant  faire  épouser  à  Rutilien  sa  fille,  lui  persuada 
qu'il  était  un  prophète  et  que  sa  fille  était  fille  de  la  lune.  Le  mariage  se  fit. 
Un  sénateur  n'osa  refuser  l'alliance  de  la  lune. 


18 


274  OCÉAN. 

Quels  sont  ces  deux  peuples  errants  ? 

Il  y  a  une  malédiction  sur  les  juifs;  il  y  a  un  mystère  dans  les  bohémiens. 

Les  juifs,  c'est  la  tragédie}  les  bohémiens,  c'est  le  drame. 


Avez-vous  remarqué  cela  ?  Rien  n'a  l'air  plus  méchant  qu'une  tourterelle 
en  colère. 


La  gloire  est  lourde  et  gênante  à  porter  et  attire  les  coups  j  la  popularité 
est  commode  et  agréable.  On  peut  briser  la  gloire;  la  popularité  se  déchire, 
se  tache  et  s'use.  La  gloire  est  une  armure,  la  popularité  est  un  vêtement. 

Celui  qui  n'a  que  de  la  popularité  et  qui  veut  la  conserver  fait  bien  de  se 
mouvoir  le  moins  possible. 


Le  tufc  vit  dans  un  rêve.  On  peut  en  dire  autant  de  l'arabe,  du  persan, 
de  l'indou,  du  chinois.  Les  orientaux  sont  des  peuples  somnambules. 


L'intelligence  est  la  fleur  de  l'homme  épanouie  dans  le  monde  invisible. 


ou 


L'homme  porte  une  fleur  qui  s'épanouit  dans  le  monde  invisible  et  qu'on 
appelle  l'intelligence. 


Le  contact  continu  de  l'homme  endurcit,  le  contact  de  Dieu  attendrit. 
Le  vieux  juge  est  sévère,  le  vieux  prêtre  est  indulgent. 


La  Grèce,  cette  riante  patrie  du  vrai  et  du  beau,  n'a  pas  plus  épargné 
l'artiste  que  le  sage ,  l'homme  de  la  beauté  que  l'homme  de  la  vérité.  Elle  a 
eu  des  supplices  pour  Phidias  comme  pour  Socrate. 


Mal  parler  de  son  père  ou  de  sa  mère,  c'est  le  parricide  du  bout  des  lèvres. 


TAS  DE  PIERRES.  —  CECI   ET   CELA.  275 

Ce  sont  des  gueux,  des  drôles,  des  misérables,  des  dragons  de  méchanceté, 
des  monstres;  mais  qui  se  hérissent  saintement  dans  l'occasion  et  qui  ont  des 
tas  de  retours  tortus  vers  tous  les  préjugés,  toutes  les  déclamations  bêtes, 
toutes  les  momeries,  toutes  les  pruderies. 

Leur  croupe  se  recourbe  en  replis  vertueux  <". 


Ils  étaient  deux  frères.  L'aîné  se  fit  professeur  de  rhétorique  5  l'autre  suivit 
la  même  carrière  et  se  fit  fripier. 

[VOÏAGE.] 


Les  furies  étaient  vierges.  Leur  rage  s'augmentait  de  leur  virginité. 


L'Urbs  des  temps  modernes,  ce  petit  monde  qui  gouverne  le  grand,  a 
deux  noms,  l'un  tiré  des  marais  qui  l'environnaient  jadis,  l'autre,  du  premier 
temple  qu'elle  a  contenu.  Elle  s'appelle  Lutetia,  ce  qui  vient  de  Lutus,  boue, 
et  elle  s'appelle  Varkis,  ce  qui  vient  à'isk,  la  mystérieuse  déesse  de  la  Vérité. 
Ainsi  vingt  siècles  ont  amené  la  double  idée,  la  souillure  et  le  rayonnement, 
ce  qui  tache  et  ce  qui  éclaire,  Lutetia  etParisis,  la  ville  de  la  boue  et  la  ville 
de  la  vérité,  à  se  résoudre  en  cette  chose  hideuse  et  splendide,  prostituée  et 
sainte,  que  nous  nommons  Paris. 


Si  un  souvenir  sacré  n'y  emplissait  mon  âme,  je  haïrais  votre  Père-Lachaise 
avec  ses  hideux  petits  édifices  maniérés,  à  cases  et  à  compartiments,  où  le 
brave  parisien  met  dans  des  tiroirs  son  père,  sa  mère,  sa  femme,  ses  enfants, 
toute  sa  race.  0  tombeau  de  famille  !  dernière  commode  du  bourgeois  ! 

5  mai  1839. 


L'animal  a  cet  avanuge  sur  l'homme  qu'il  ne  peut  être  sot. 


'''  Ce  vers  est  répété  page  359,  à  propos  des  prudes.  (^oU  de  l'Éditeur.) 

18. 


116  OCÉAN. 

Jeu  étrange  de  la  nature  !  le  reseau  des  écailles  dessine  sur  le  poisson  le 
filet  dans  lequel  il  sera  pris. 


Quelles  ténèbres  que  la  haine  I 


Il  y  a  deux  façons  d'ignorer  les  choses  :  la  première,  c'est  de  les  ignorer; 
la  seconde,  c'est  de  les  ignorer  et  de  croire  qu'on  les  sait.  La  seconde  est  pire 
que  la  première. 

[OcÉan  prose.] 


La  plus  grande  infirmité  qui  puisse  échoir  à  un   esprit  faible,  c'est  de 
devenir  esprit  fort. 


Il  peut  y  avoir  un  mauvais  rire;  mais  on  ne  peut  pleurer  méchamment. 


Comme  bouclier  le  dédain  vaut  mieux  que  le  mépris.  Mépriser  ses 
ennemis,  c'est  les  connaître,  c'est  leur  faire  l'honneur  de  les  apprécier.  Les 
dédaigner,  c'est  les  ignorer. 


La  folie  n'est  autre  chose  que  l'eut  de  rêve  qui  envahit  l'état  de  veille. 
C'est  un  avertissement  insuffisant  des  sens  comme  dans  le  sommeil. 


Dans  la  France  telle  qu'elle  est  aujourd'hui,  il  y  a  quatrevingt-mille  lois 
entre  nous  et  la  justice. 


Un  pédant,  c'est  un  sot  spécial. 


I 

TAS   DE  PIERRES.   —  CECI   ET   CELA.  277 

Aucun  désespoir  n'excuse  une  lâcheté.  Il  faut  qu'une  âme  soit  de  cendre 
ou  de  poussière  pour  que  la  douleur  y  fasse  de  la  boue. 

Juin  1844. 
Bon  sens  ne  peut  mentir. 


La  dame  avait  un  de  ces  petits  chiens  touffus  et  farces  dont  la  tête  res- 
semble à  un  plumeau. 


Ayez  toujours  de  la  force,  c'est  le  moyen  de  n'avoir  jamais  de  violence. 


Il  y  a  un  quid  d'winum  dans  le  mystère  de  la  formation  des  langues.  Souvent 
la  configuration  du  mot,  la  forme  et  le  choix  des  lettres  révèlent,  pour  ainsi 
dire,  le  soin  d'arrangement  d'une  intelligence  préexistante  et  contient  un 
sens  profond,  visible  pour  les  seuls  rêveurs.  Y  a-t-il  rien,  par  exemple,  de 

plus  saisissant  quand  on  l'examine  que  cet  étrange  mot  Vï^OS.v^  presque 
entièrement  composé  de  pleines  lunes,  de  demi-lunes  et  de  croissants.? 


Beaucoup  de  fanatiques.  Élément  dangereux  de  la  foule. 

Le  fanatique  a  cela  de  particulier  qu'il  est  ardent,  ce  qui  ne  l'empêche 
pas  d'être  froid,  et  qu'il  est  sincère,  ce  qui  ne  l'empêche  pas  d'être  de  mau- 
vaise foi. 


Exagérer,  c'est  compromettre. 


Un  jésuite  :  —  Un  homme  habillé  en  éteignoit. 


2/8  OCÉAN. 

Tricote-moi  des  chaussettes. 
Envolons-nous  vers  les  cieux. 


[Théâtre  EN  liberté.  —  Keliquat.'\ 


Le  souvenir,  ce  parfum  du  passé. 

[Théâtre  en  liberté.  —  Reliquat.] 


Dès  ses  commencements  l'imprimerie  parut  sacrée.  Une  faute  typogra- 
phique semblait  un  attentat  moral.  Blessure  à  la  pensée,  quel  crime  !  — 
L'Écriture  dit  : 

—  E/ice  primum  trabem  de  oculo  tuo. 

Dans  la  Bible  d'Antoine  Vitré,  on  lit  :  —  culo.  —  Cet  o  tombé  fit  de- 
venir fou  Vitré. 


Il  n'y  a  d'incontesté  que  le  silence. 


L'homme  distrait. 

Il  ouvrait  son  tiroir  et  crachait  dedans. 


Quand  on  a  un  souci,  il  faut  tâcher  d'en  avoir  d'autres.  Une  préoccupation 
unique  dégénère  en  idée  fixe.  Plusieurs  préoccupations  se  combattent  et  se 
font  équilibre.  Il  faut  diviser  l'inquiétude  pour  régner  sur  elle. 


Les  hommes  subissent  tous  la  loi  du  travail,  et  font  ce  qu'ils  peuvent  pour 
s'y  plaire  et  pour  l'égayer.  L'esprit  vient  en  aide  au  corps  de  son  mieux,  le 
distrait,  l'encourage,  l'accompagne.  Les  natures  diverses  font  que  dans  cet 
accomplissement  de  la  destinée  la  joie  et  le  labeur  se  mêlent  diversement.  Il 
y  a  ceux  qui  travaillent  en  chantant  et  ceux  qui  chantent  en  travaillant. 

Malheureux  ceux  qui  ne  font  que  travailler! 
Plus  malheureux  ceux  qui  ne  font  que  chanter  ! 


TAS  DE  PIERRES.  —   CECI   ET   CELA.  279 

Veux-tu  qu'on  t'aime?  Ne  t'aime  pas. 

[OcÉan  prose.] 


L'Afrique  est  obscure  sous  trop  de  rayons.  Elle  est  couverte  de  ce  qu'on 
pourrait  appeler  les  ténèbres  du  soleil. 

[La  Science.] 


À  Blois,  près  de  la  fontaine  Louis  XII,  il  y  avait  en  1823  un  bouquiniste.  Je 
lui  achetai  pour  six  sous  un  volume  dépareillé  des  œuvres  d'Augustin  Niphus, 
philosophe  et  théologien  si  renommé  que  le  pape  Léon  X  le  fit  comte 
palatin,  lui  octroya  les  armes  des  Médicis,  et  lui  donna  le  pouvoir  de  créer 
des  maîtres  ès-arts,  des  bacheliers  et  des  licenciés  en  droit  civil  et  cano- 
nique, et  des  docteurs  en  théologie,  et  d'anoblir  trois  personnes  à  son 
choix,  et  de  légitimer  les  bâtards. 

Le  bouquiniste  qui  me  vendit  ce  livre  était  un  poëte.  Il  faisait  des  idylles; 
il  avait  donné  à  une  nymphe  ce  nom,  Colymhd&,  et  fut  ébahi  quand  je  lui 
dis  :  Mais  c'est  un  nom  latin  qui  signifie  :  Olive,  confite  dans  la  saumure. 


L'inventeur  le  plus  humble  est  raillé.  Hanway  invente  le  parapluie,  et 
meurt  ridicule,  après  avoir  été  trente  ans  suivi,  chaque  fois  qu'il  pleuvait, 
des  éclats  de  rire  de  toute  la  ville  de  Londres. 


L'inspiration,  c'est  l'oiseau  qui  sort  de  l'œuf,  mais  s'il  n'avait  pas  été  couvé, 
il  n'éclorait  pas.  Méditez  d'abord. 


— ^  Ah  oui!  s'écria-t-il,  les  calomnies,  les  injures,  les  diatribes,  cela  pleut 
sur  moi.  C'est  écrit  avec  plaisir  par  mes  ennemis  et  lu  avec  bonheur  par  mes 
amis. 


Luther  en  faisant  un  mariage,  mettait  le  soulier  du  mari  sur  le  ciel  du  lit 
pour  indiquer  la  suprématie  de  l'homme  sur  la  femme. 


28o  OCÉAN. 

Les  paradoxes-vérités  ont  une  certaine  clarté  charmante  et  bizarre  qui 
illumine  les  esprits  justes  et  qui  égare  les  esprits  faux. 


Admirer  est  une  bonne  action. 


INVENTEURS.    INVENTIONS. 


La  rencontre  ne  suffit  pas;  il  faut  la  préméditation.  Me  direz- vous 
qu'Horace  a  créé  notre  vers  alexandrin  parce  que,  sans  s'en  douter,  il  a,  seize 
cents  ans  d'avance,  écrit  ces  deux  vers  de  douze  pieds,  avec  rime  et  césure, 
parfaitement  conformes  à  Richelet  : 

JuBum  ac  tenacem  propositi  virum 
Non  civium  ardor  prava  jubent'tum. 


Il  y  a  sur  la  pone  de  la  Maison  du  Roi  à  Bruxelles  une  inscription 
pieuse.  Voici  comment  le  clergé  l'a  rédigée  :  A  peHe,  fume  et  beUo  libéra  nos 
Maria  Pads. 

Voici  comment  le  populaire  la  traduit  :  Ah  !  peste  !  la  femme  est  belle. 
Libre  à  nous  de  la  marier  à  Pâques. 

Doli  fabricator  Epem.  (À  Dôle  on  fabrique  des  épées). 


\a  plus  désirable  des  épitaphes  serait  celle-ci  : 

Ici  repose 

celui 

qui  fut  parmi  les  hommes 

le  plus  grand  et  le  plus  doux. 


[L'Art  d'être  Grand-Père.  —  Bro/itllons.] 


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1826-1840. 


Il  est  une  fois 
Plus  aisé  qu'un  chameau  passe  au  trou  d'une  aiguille 
Ou  Jonas  le  prophète  au  gosier  d'une  anguille 
Qu'un  riche  et  qu'un  puissant  par  la  porte  des  cieux. 

[Cromwell.   —  Re/iqiiaf.] 


Tel  feu,  telle  fumée. 

Génie  et  orgueil}  sottise  et  vanité. 


282  OCÉAN. 

La  géologie  est  le  gouffre  d'où  l'histoire  sort  et  où  l'histoire  rentre. 
Toute  pierre  peut  devenir  une  colonne,  toute  colonne  redeviendra  une 
pierre. 

0  nuit  profonde  des  faits  divins  dans  laquelle  le  flambeau  humain 
s'allume,  brille  une  heure,  et  s'éteint. 


La  philosophie  grecque  —  impie  sous  Diagore,  vaniteuse  et  corrompue 
sous  Diogène,  devint  d'âge  en  âge,  d'école  en  école,  cupide  sous  Démo- 
charès,  médisante  et  chagrine  sous  Lycon,  voluptueuse  sous  Métrodore, 
capricieuse  et  fantasque  sous  Cratès,  bouffonne  et  débauchée  sous  Ménippe, 
vétilleuse  et  mesquine  sous  Cléante,  inintelligente  et  libertine  sous  Pyrrhon, 
inquiète  et  hargneuse  sous  Lacyde,  vide  et  emphatique  sous  Arcésilas. 

Sous  Diagore  la  philosophie  fut  un  blasphème,  sous  Diogène  un  manteau 
troué.  Puis  les  écoles  succédèrent  aux  écoles,  les  systèmes  aux  systèmes,  les 
métamorphoses  aux  transformations,  et  de  cette  sainte  et  auguste  philosophie, 
étoile  de  Zoroastre,  déesse  de  Socrate,  âme  de  Platon,  Démocharès  fit  une 
fourmi  qui  amasse,  Lycon  une  pie  qui  bavarde,  Cratès  une  chèvre  lascive 
qui  broute  au  hasard  dans  les  broussailles  de  la  métaphysique,  Lacyde  un 
chien  qui  aboie,  Métrodore  une  courtisane,  Ménippe  un  bouffon  de  cour, 
Pyrrhon  un  avocat  plaidant  le  pour  et  le  contre,  Arcésilas  un  tambour 
sonore ,  Cléante  une  balance  à  faux  poids. 

Jésus  vint,  qui  en  fit  une  croix  éternellement  ruisselante  de  sang  sur 
laquelle  il  cloua  le  dévouement  d'un  Dieu  sauvant  le  monde. 


Quiconque  ouvre  un  tombeau  fera  sortir  la  mort. 

Qui  blesse  aura  sa  plaie. 
Qui  navigue  se  noie,  et  la  vipère  mord 

Celui  qui  rompt  la  haie. 


[Océan  vers.] 


TAS   DE  PIERRES.  —  PHILOSOPHIE.  283 


LE  JUGEMENT  VIENDRA. 

Les  méchants  pousseront  alors  des  cris  funèbres, 
Liés  par  une  chaîne  au  milieu  des  ténèbres, 
Et  l'incrédule,  plein  d'un  morne  étonnement, 
Croira  sentir  sur  lui  peser  le  firmament. 

Ils  se  rappelleront  en  ce  moment  des  choses 
Dont  ils  tressailleront,  le  soleil  dans  les  roses. 
L'oiseau  qui  chante,  l'eau  qui  murmure,  le  jour. 
Les  prés,  l'aube  en  avril,  l'azur  du  ciel,  l'amour! 
Ils  se  demanderont  si  c'est  un  rêve  horrible; 
Et,  rampant  dans  cette  ombre  où  tout  sera  terrible. 
Ils  frémiront,  baignés  de  sanglantes  sueurs. 
De  voir  des  visions  passer  dans  des  lueurs. 

Ils  verront  des  clartés  livides  sur  des  cimes  ; 
Ils  entendront  tomber  des  blocs  dans  des  abîmes  ; 
Ils  n'oseront  marcher,  courir,  ni  se  traîner; 
Tout  ce  qu'ils  toucheront  les  fera  frissonner; 
Et  cependant,  ici,  sur  la  terre  où  nous  sommes. 
Tout  le  reste  du  monde  et  tous  les  autres  hommes, 
Vivant,  riant,  parlant,  aimant  en  liberté, 
Seront  dans  la  lumière  et  la  sérénité  ! 


Malheur!  quand  dans  notre  âme,  où  le  présent  s'efFace, 
La  vase  du  passé  remonte  à  la  surface  ! 

[Feuilles  paginées.] 


L'ENVIEUX. 


. .  .Ton  bonheur  blesse  ma  misère 
Comme  un  flambeau  trop  vif  blesse  un  œil  douloureux. 

[Feuilles  paginées.] 


284  OCÉAN. 

Vous  êtes  plus  riche  du  besoin  que  vous  n'avez  pas  que  du  louis  d'or  que 
vous  avez.  Richesse,  n'avoir  pas  de  besoins;  liberté,  n'avoir  pas  de  maîtres. 
La  richesse  et  la  liberté  sont  la  même  chose. 

[Philosophie.] 


Quand  un  homme  est  heureux,  ses  ennemis  sont  tristes. 
Quand  il  est  malheureux,  il  connaît  son  ami. 

[OcÉan  vers.J 


Les  aveugles  sont  gais  parce  qu'ils  sont  heureux;  ils  sont  heureux  parce 

que,  nécessairement,  ils  n'ont  de  contact  qu'avec  des  gens  qui  les  aiment. 

(Je  m'aperçois  que  je  viens  de  dire  des ^ns  où  j'aurais  dû  écrire  des  êtres.) 

[Amour.] 


Il  ne  faut  pas  vouloir  les  choses  plus  que  les  choses  ne  nous  veulent. 

[Amour.] 


L'homme,  tenant  en  main  ou  des  dés  ou  des  cartes, 

.loue  avec  la  fortune  un  jeu  mystérieux. 

Sera-t-il  grand,  petit,  infâme  ou  glorieux. 

Heureux  ou  malheureux,  faible  ou  fort,  pauvre  ou  riche.'' 

Jeu  sombre.  L'homme  joue  et  la  fortune  triche. 

[OcÉan  vers.] 


L'univers  est  un  gouffre  et  l'âme  est  un  abîme. 

[OcÉan  vers.] 


La  continuité  des  grands  spectacles  nous  fait  sublimes  ou  stupides.  Sur  les 
Alpes  on  est  aigle  ou  crétin. 


TAS   DE  PIERRES.   —    PHILOSOPHIE.  285 

A  l'œil  nu  on  voit  à  peu  près  cinq  mille  étoiles;  avec  la  lunette 
d'Herschell  on  en  découvre  environ  vingt  millions.  Voilà  dix-neuf  millions 
neuf  cent  quatrevingt-quinze  mille  soleils  que  l'homme  regarde  malgré 
Dieu. 


La  patrie  est  un  point  et  l'homme  est  un  atome. 

[OcÉan  vers.] 


L'envie  habite  au  sein  des  sombres  multitudes. 


Toujours,  à  chaque  siècle,  et  qu'il  s'appelle  Rome 

Ou  la  France,  un  grand  peuple  a  pour  âme  un  grand  homme. 

[OcÉan  vers.] 


Il  ne  suffit  pas  d'être  le  premier,  il  faut  encore  être  le  meilleur. 


L'œil  qui  pleure  le  plus  est  aussi  l'œil  qui  voit  le  mieux. 


La  colère  d'un  grand  homme  a  ses  injures  et  sa  salive  comme  la  colère 
d'un  sot  ou  d'un  lâche.  Quand  on  se  promène  sur  la  plage  à  l'heure  de  la 
tempête,  on  peut  être  éclaboussé  par  l'océan  comme  par  un  ruisseau  de 
Paris.  Seulement  l'éclaboussure  du  ruisseau  tache,  celle  de  l'océan  brûle. 

[Album  1836.   —  CoUeÛioa  de  M.Louis  Barthou.] 


Quand  deux  âmes  se  rencontrent,  bien  au-dessus  de  la  zone  des  intérêts, 
bien  au  delà  de  la  sphère  des  passions,  dans  une  certaine  région  d'idées, 
elles  se  sentent  de  même  nature.  Car  il  y  a  des  patries  pour  les  esprits 
comme  pour  les  hommes.  La  religion  et  la  poésie  sont  les  plus  hautes  et  les 


286  OCÉAN. 

plus  sereines  de  ces  patries  étoilées.  Pour  être  un  homme  d'esprit  faisant 
bien  ses  affaires  et  parvenant  haut  dans  les  choses  de  ce  monde,  il  suffit 
d'avoir  des  griffes  dans  l'intelligence;  pour  être  un  lettré  religieux,  il  faut 
avoir  une  grande  âme.  Quiconque  a  des  mains,  des  pieds  ou  des  pattes 
peut  gravir  l'escalier,  escalader  l'échelle  ou  grimper  à  l'arbre.  Pour  monter 
vers  les  astres,  il  faut  avoir  des  ailes. 


Vous  qui  souffrez  par  le  cœur,  vous  qui  êtes  séparés  de  ceux  que  vous 
aimez,  absents  ou  morts,  vivez  l'œil  fixé  sur  l'avenir.  Marchez  sans  quitter  du 
regard  le  point  lumineux  et  éblouissant,  là-bas,  à  l'extrémité  du  tunnel. 
Regardez  l'espérance  !  contemplez  l'étoile  !  songez  que  chaque  instant  vous 
en  approche  et  à  chaque  instant  en  effet  vous  verrez  le  point  grandir, 
jusqu'à  ce  qu'il  devienne  la  porte  rayonnante  par  où  vous  sortirez  de  ces 
ténèbres  pour  vivre  dans  la  lumière,  dans  la  joie  et  dans  l'amour! 


Hommes  forts,  ne  vous  agitez  pas.  Faites- vous  pardonner  votre  force  par 
votre  immobilité!  On  se  coalise  contre  une  grande  puissance  qui  remue  et 
travaille  sans  cesse;  on  la  neutralise  quelquefois.  À  force  de  nains,  on  fait 
la  somme  du  géant,  on  l'abat  et  on  l'enchaîne.  Savoir  attendre  le  jour  et 
savoir  choisir  l'heure,  c'est  le  secret  des  vrais  génies.  Ils  ont  une  patience 
sereine  qui  rassure  et  intimide  à  la  fois  les  pygmées ,  et  les  prépare  à  obéir 
et  à  céder.  Bien  des  batailles  sont  gagnées  d'avance  pour  la  civilisation  et 
pour  la  pensée  par  le  spectacle  d'une  grande  force  qui  se  repose  et  qui  rêve. 


Nul  n'a  un  mérite  préexistant. 

Il  n'y  a  donc  pas  de  raison  : 

Pour  que  l'un  naisse  beau  et  l'autre  laid. 

Pour  que  l'un  naisse  riche  et  l'autre  pauvre. 

Pour  que  l'un  naisse  sain  et  l'autre  rachitique. 

Pour  que  l'un  naisse  prince  et  l'autre  paria, 

Pour  que  l'un  naisse  homme  de  génie  et  l'autre  crétin. 

Évidemment  l'équilibre  doit  s'établir  autrement  et  par  ailleurs. 


TAS  DE  PIERRES.   —    PHILOSOPHIE.  287 

L'esprit  ne  doit  jamais  se  reposer  d'un  travail  que  par  un  autre  travail. 
Le  repos  absolu  de  l'esprit,  c'est  l'ennui. 

L'eau  qui  ne  court  pas  fait  un  marais,  l'esprit  qui  ne  travaille  pas  fait 
un  sot. 

[Album  1840.] 


Contemplez  le  ciel  la  nuit.  Cela  est  sain  pour  l'âme  et  de  bon  conseil. 
Regarder  les  étoiles,  c'est  regarder  l'infini,  c'est  regarder  la  lumière,  c'est 
regarder  la  beauté! 


184I-1860. 


Le   dédain  des  théories  implique  le  dédain  de  la  vérité.  Car  la  vérité 
dans  les  choses  humaines  n'est  jamais  qu'à  l'état  de  théorie. 


Le  dédain  est  grand. 

Le  dédain  est  la  générosité  du  mépris. 


Le  cœur  a  une  sagacité  supérieure. 
Bon  et  Grand,  même  mot. 


L'imagination  n'est  autre  chose  que  le  reflet  de  la  création  dans  l'âme 
de  l'homme. 


Pour  le  vieillard  la  société  agonise,  le  monde  se  meurt.  Spectateur  courbé 
voit  tout  penchant. 


288  OCEAN. 

Ce  gibet,  où  Jésus  rend  un  suprême  oracle, 
Vous  le  déracinez  du  milieu  des  rochers. 
Vous  le  multipliez  par  un  affreux  miracle. 
Et  du  bois  de  lu  croix  vous  faites  des  bûchers. 


[OcÉan  vers.] 


Car  Dieu  tout  à  la  fois  et  sans  se  contredire. 
Dans  notre  cœur  profond  que  rien  n'a  tout  entier, 
Met  l'instinct  du  voyage  et  l'amour  du  foyer  j 
Car  une  intime  loi,  bien  rarement  troublée, 
Unit  l'arbre  immobile  à  la  semence  ailée. 


[OcÉan  vers.] 


L'âme,  de  clartés  pleine  et  de  douleurs  voilée, 
Ressemble,  sombre  et  pure,  à  la  nuit  étoilée! 


[Moi.] 


L'homme  ne  saurait  tomber  tout  à  fait  tant  qu'il  est  tenu  par  le  travail, 
cette  forte  et  solide  attache  au  bient". 


On  a  tort  de  dire  qu'Homère  et  Milton  étaient  aveugles.  Ils  n'étaient 

pas  aveugles;  ils  étaient  dans  une  clarté   faite  pour  eux;   ils  ne  voyaient 

pas  ce  que  les  hommes  voient,  et   ils  voyaient  ce  que   les  hommes  ne 
voient  pas. 


i''  Au  verso  d'une  convocation  de  l'Académie,  datée  17  juillet  1847.    [Note  de 
l'Editeur.) 


TAS  DE  PIERRES.   —  PHILOSOPHIE.  289 

Il  est  plus  aisé  de  porter  où  l'on  veut  sa  maison  que  son  esprit.  Samson 
suffit  à  la  maison}  Pascal  ne  suffit  pas  à  la  pensée. 


^mi  est  quelquefois  un  mot  vide  de  sens,  ennemi,  jamais. 


Ô  profondeur!  abîme! 
Pourquoi  le  châtiment  vient-il  avant  le  crime.'' 
De  quoi  donc  est  puni  le  pauvre  nouveau-né 
Qui  tremble  au  vent  d'hiver  et  pleure  abandonné? 
Dieu  souvent  fait  souffrir  l'innocent  sur  la  terre. 
La  mort  n'est  qu'un  secret,  la  vie  est  un  mystère. 


Ô  Vérité,  tu  tiens  dans  ta  main  une  lettre 

Qu'à  l'homme,  de  la  part  de  Dieu,  tu  dois  remettre. 

Mais  que  l'homme  n'a  pas  décachetée  encor. 


[Épîtres.J 


Une  idée  nouvelle  est  comme  une  terre  vierge.  Elle  tue  volontiers  le 
premier  qui  la  défriche. 


On  ne  pense  pas  au  parapluie  quand  il  fait  beau,  ni  au  médecin  quand 
on  se  porte  bien,  ni  à  Dieu  quand  on  est  heureux. 


Les  hypocrites  les  plus  doux  sont  les  plus  redoutables.  Les  masques  de 
velours  sont  toujours  noirs. 


Toutes  les  violences  ont  un  lendemain. 


'9 


290  OCÉAN. 

0  chimère  impossible!  ô  rêve!  ambition! 
Vivre  en  la  solitude  avec  tout  ce  qu'on  aime! 
Et  paisible,  oublié,  caché,  bonheur  suprême. 
Envoyer,  dans  sa  joie  et  du  fond  d'un  beau  lieu, 
La  bienveillance  à  l'homme  et  la  prière  à  Dieu  ! 

[OcÉan  vers.] 


Rien  ne  ressemble  à  la  gueule  d'un  canon  comme  la  bouche  d'une  bou- 
teille d'encre. 


Les  vieilles  gens  sont  volontiers  avares.  Ils  appellent  cela  prudence.  Ils 
craignent  que  la  terre  ne  leur  manque.  Et  pourtant  c'est  la  seule  chose  qui 
ne  leur  manquera  pas. 


Rien  ne  ressemble  plus  à  un  homme  méchant  qu'un  homme  faible.  Un 
homme  faible  peut  ne  plus  être,  en  apparence  du  moins,  ni  digne,  ni 
noblç,  ni  généreux,  ni  charitable,  ni  sincère,  ni  juste.  La  faiblesse  neu- 
tralise les  énergies  honnêtes  de  l'âme.  Chez  l'homme  méchant,  les  bons 
sentiments  sont  absents,  chez  l'homme  faible,  ils  sont  captifs.  Us  sont  là, 
dans  quelque  coin  du  cœur  et  du  cerveau,  misérablement  enchaînés,  le 
bâillon  dans  la  bouche,  pieds  et  poings  liés.  Délivrez-les,  qu'ils  redeviennent 
les  maîtres  du  logis,  et  vous  serez  stupéfait.  Vous  direz  :  Quoi!  c'est  le 
même  homme! 


C'est  un  péril  de  rêver  pour  qui  ne  sait  pas  penser. 


Ne  riez  pas  du  cœur  d'autrui. 


TAS  DE  PIERRES.   —  PHILOSOPHIE.  29I 

Se  contenir  est  plus  malaisé  que  se  mutiler.  Se  priver  tous  les  jours  est 
plus  difficile  que  se  sacrifier  une  fois.  Le  sage  dans  le  monde  est  plus 
grand  et  plus  héroïque  que  le  sage  dans  le  cloître. 

[Explication  de  la  vie  et  de  la  mort.] 


La  véritable  indulgence  consiste  à  comprendre  et  à  pardonner  les  fautes 
qu'on  ne  serait  pas  capable  de  commettre. 


Souhaiter,  c'est  rêver;  vouloir,  c'est  penser. 


La  vanité  est  la  plus  petite  des  petitesses. 


L'homme  est  la  sombre  mouche  errante  qui  s'enfuit. 
Oh  !  que  de  fois  mon  âme  a  tressailli  la  nuit, 

Quand  l'eau  pleure,  quand  la  nef  sombre, 
Quand  on  voit  frissonner  au  vent  universel. 
Formidable,  et  liée  aux  quatre  coins  du  ciel, 

La  toile  de  l'araignée  Ombre  ! 

[OcÉan  vers.] 


Que  de  choses  il  faut 
Pardonner  en  songeant  à  ce  qu'on  fait  soi-même  ! 


Ô  Dieu ,  qu'est-ce  que  l'homme  ?  et  quel  est"  ici-bas 
Le  sens  de  nos  douleurs,  le  but  de  nos  combats.'' 
Créateur,  quelle  faute  expions-nous  sur  terre.'' 
J'ai  souvent,  sans  pouvoir  pénétrer  ce  mystère, 
Ouvert  mes  yeux  tout  grands,  songeur  las  de  penser. 
Dans  cette  nuit  sinistre  où  l'on  voit  s'enfoncer 
Du  pont  de  l'infini  les  arches  monstrueuses. 

[Châtiments.  —  Rfliquat.] 


292  OCEAN. 


Expiation!  sombre  lave 
Qui  jaillit  de  l'abîme  humain  ! 
Le  blanc  soldat,  le  noir  esclave, 
La  chute  au  bout  de  tout  chemin  ! 
Haïr  dévore,  aimer  torture. 
La  douleur  sort  de  la  nature. 
Homme,  pleure  et  soufFre,  il  le  faut. 
Chair,  punis  l'âme,  ta  complice. 
Toute  la  vie  est  le  supplice. 
Toute  la  terre  est  l'échafaud. 


Au  fond  de  notre  cœur,  à  mesure  qu'en  nous 
La  vie  inexplicable  et  triste  se  consomme, 
La  vertu  s'attendrit,  et  fait  dans  le  même  homme, 
L'âge  aidant,  et  les  deuils,  et  le  destin  changeant. 
Du  jeune  homme  sévère  un  vieillard  indulgent. 


On  dit  :  jamais!  jamais!  et  toujours  on  pardonne. 
Sachant  qu'on  a  besoin  soi-même  de  pardon. 


[Moi.] 


Il  faut  s'éblouir,  se  convaincre. 

Savoir  le  fond  du  sort  et  du  mystère,  vaincre! 
Il  faut  aller  à  Dieu,  ramper,  marcher,  courir. 
Il  faut  ouvrir  la  route  à  d'autres,  ou  périr! 
Ô  Winckelried,  le  sage  est  ton  pareil.  Le  sage 
Voit  les  rayons  du  ciel  lui  barrer  le  passage  ; 
Et  dans  ses  bras  puissants,  en  criant  :  essayons! 
Il  prend  tout  ce  qu'il  peut  saisir  de  ces  rayons. 
Et  se  les  plonge  au  ventre  ainsi  que  toi  les  piques  ! 


TAS  DE  PIERRES.     -   PHILOSOPHIE.  293 

Hélas!  nous  sommes  des  fantômes, 
Et  qui  dit  aimer  dit  souffrir. 


L'homme,  dont  un  rêve  est  l'histoire. 
Sans  la  douleur,  aiguille  noire. 
Saurait-il  s'il  vit  sous  les  cieux? 
L'amour  éclaire  son  cœur  sombre  ; 
L'heure  se  marque  avec  de  l'ombre 
Sur  ce  cadran  mystérieux. 


Ta  science,  hangar  malsain,  cellule,  boîte. 

Étage  inférieur  de  ta  pensée  étroite 

Et  de  tes  lourds  instincts  d'un  noir  plafond  couverts. 

Est  de  plain-pied  avec  le  bas  de  l'univers. 

Et  l'âme  y  pourrirait  sans  le  progrès,  croisée 

Que  Dieu  fit,  malgré  l'homme,  à  ce  rez-de-chaussée. 


L'homme  est  comme  un  bourreau  debout  dans  la  nature. 
L'aube  chaque  matin  voit  l'homme  qui  torture 

Le  grand,  le  beau,  le  vrai, 
Qui  raille  la  justice  et  l'insulte  et  s'en  joue, 
Et  le  ciel  souffleté  rougit  comme  la  joue 

De  Charlotte  Corday. 

[OcÉan  vers.] 


MÉCHANTS.  —   MALHEUREUX. 

Dès  qu'un  homme  a  commis  un  crime  il  ne  dort  plus. 

Ou  les  songes  hideux,  flux  sombre,  noir  reflux. 

Vont  et  viennent,  traînant  des  figures  vivantes. 

Sur  ses  lourds  sommeils,  pleins  d'obscures  épouvantes. 

Nocturne  tourbillon  qui  s'acharne  et  le  suit  5 

Et  rien  n'égale,  ô  nuit,  vertigineuse  nuit, 

Cette  ténacité  formidable  des  rêves. 

Soufflant  sur  l'âme  ainsi  que  le^vent  sur  les  grèves. 


294  OCEAN. 

La  philosophie  éclaire  comme  la  lanterne  sourde  et  ne  jette  de  la  lumière 
en  avant  qu'à  la  condition  de  faire  de  l'ombre  derrière  elle. 

[Carnet  1856.  —  CoUeBion  de  M.  Louis  Barthou-I 


À  Guernesey,  —  rien  que  les  cimetières  anglicans,  —  aussi  intolérants 
pour  les  morts  que  les  cimetières  catholiques.  —  Ceux-là  aussi  s'appellent 
terre  sainte,  — l'évêque  a  béni — .  Tout  ce  qui  meurt  en  dehors  de  l'angli- 
canisme est  enterré  dans  ces  cimetières,  bon  gré  mal  gré  et  forcé  de  subir 
les  cérémonies  anglicanes.  — -  Un  indépendant  faisait  un  jour  enterrer  un 
de  ses  amis  dans  un  de  ces  cimetières.  Il  voulait  faire  sa  prière  de  «non- 
conformist » .  Le  curé  anglican  s'y  opposait.  «Vous  ne  pouvez  faire  cela 
que  hors  de  mon  cimetière  (or,  il  n'y  en  a  pas  d'autre) 5  ceci  est  terre  sainte, 
terre  bénie  par  l'évêque  de  Winchester.  — ■  Pardon,  dit  le  non-conformist, 
jusqu'à  quelle  profondeur  la  bénédiction  de  votre  évêque  fait-elle  la  terre 
sainte.''  —  Environ  six  pieds,  dit  le  ministre.  —  Fossoyeur,  reprend  l'autre, 
creusez  la  fosse  à  sept  pieds  !  » 

[Carnet  1856.   —  CoMion  de  M.  Loitis  Barthoii.] 


NUIT.  —  MER. 

Nuit,  l'athée  est  ton  ministre } 
Lucrèce  est  ton  noir  sondeur, 
Spinosa,  le  grand  sinistre. 
Ressemble  à  ta  profondeur. 


Ils  disent  :  —  Dieu,  c'est  un  rêve. 
Nous  sommes,  donc  il  n'est  pas.  — 
Cependant  leur  jour  s'achève, 
Leur  cadran  clôt  son  compas  j 
Et  leur  vaine  Calliopc, 
Et  leur  science  myope. 


TAS  DE  PIERRES. 


PHILOSOPHIE. 


295 


Leur  sagesse  au  front  terni, 
Leur  néant  qui  nie  et  tombe, 
Reçoit,  quand  s'ouvre  la  tombe, 
Le  soufflet  de  l'infini. 


L'eau  sous  la  barque  se  creuse; 
La  mer,  de  l'homme  amoureuse, 
L'emporte  et  croit  le  bercer. 
Et  la  vague  se  lamente 
Quand  la  formidable  amante 
L'a  tué  dans  un  baiser. 


NAUFRAGE. 


[La  Mer.  ] 


Dans  ses  bras  ténébreux  la  Nuit,  noire  statue. 
Allaite  deux  enfants,  le  Sommeil  et  la  Mort. 


Rayonnant  dans  le  deuil,  souriant  dans  l'orage. 

Le  sage,  calme  et  solennel, 
Vertu  toujours  brisée  et  toujours  reconstruite. 
De  la  mobilité  des  nuages  en  fuite 

Fait  son  immobile  arc-en-ciel. 


La  conscience  :  nous  l'agitons;  elle  nous  mène. 


[Moi.] 


On  ne  va  pas  à  l'idéal  d'un  bond. 

Le  penseur  dit  :  un  pas,  même  petit,  est  bon. 
Et  ne  dédaigne  point  même  un  progrès  modeste. 
L'erreur,  qui  se  débat  sous  une  plus  funeste, 
Fait  décroître,  après  tout,  la  nuit  du  genre  humain. 
Le  philosophe  passe,  et  lui  touche  la  main. 
Courage  !  le  douteur  devine  l'hérétique  ; 
Le  vieux  railleur  comprend  le  jeune  fanatique; 
Et  Calvin  fut  jadis  par  Érasme  flairé. 


296  OCÉAN. 

La  science  des  philosophes  n'est  pas  la  même  que  la  science  des  savants. 
Les  philosophes  introduisent  comme  élément  dans  leur  science  l'ignorance 
humaine.  Cela  engendre  la  conjecture. 

Conjecture,  hypothèse;  puissant  jet  de  l'esprit. 
La  science  est  la  fronde,  l'hypothèse  est  la  pierre. 
L'attraction  universelle  de  Newton  est  une  hypothèse. 
L'hypothèse  est  une  forme  de  l'illusion  qui  rencontre  la  vérité. 


Si  vous  ne  sentez  pas  que  la  chose  donnée  par  vous  vous  manque,  vous 
n'avez  rien  donné.  On  ne  donne  que  ce  dont  on  se  prive. 


Soyez  le  maître  que  vous  voudriez  avoir. 


On  est  toute  sa  vie  homme  et  sage  un  moment 


La  sévérité  est  imberbe,  ô  longue  barbe  blanche  de  la  bonté  ! 


Le  chien  suit  son  maître  j  l'âme  suit  le  vrai. 


Tous  les  crimes  de  la  force  et  toutes  les  grandeurs  de  l'idée  sont  résumes 
dans  le  fait  que  voici  : 

Un  esclave  est  vendu  par  un  roi  et  acheté  par  un  passant  qui  lui  dit  : 
Lève-toi.  Sois  libre  et  sois  mon  maître.  Le  vendeur  c'est  Dcnys  le  tyran, 
l'acheteur  c'est  Annicéris,  l'esclave  c'est  Platon. 

Anniccris  était  épicurien  et  avait  pour  toute  loi  le  plaisir. 


TAS  DE  PIERRES. 


PHILOSOPHIE. 


297 


ARBRE  DU  BIEN  ET  DU  MAL,   SCIENCE,   LIBERTÉ. 

Quelle  étrange  clarté  dans  la  fatale  pomme 

Que  la  première  femme  apporte  au  premier  homme, 

Qui  livre  Troie  au  coup  mortel, 
D'où  sort  parfois  l'épine  et  quelquefois  la  palme, 
Et  que  retrouve,  au  front  d'un  enfant  doux  et  calme, 

La  flèche  de  Guillaume  Tell. 

[OcÉan  vers.] 


Écoute  les  conseils  mystérieux  du  temps; 
Veux-tu  lire  un  phédon  ou  bien  un  évangile  ? 
Lis  ce  que  sur  l'horloge  écrit  l'aiguille  agile  ; 
Le  temps,  vieillard  ami,  passe  et  parle  aux  penseurs; 
Selon  qu'il  te  faut  sept  ou  douze  avertisseurs, 
Fais  de  chacun  des  jours  de  la  semaine  un  sage, 
Et  sois  grec;  ou  sois  juif,  et  change  à  ton  usage 
En  apôtre  chacun  des  douze  mois  de  l'an. 


Définir  nettement  les  mots. 

Sens  du  mot  liberté. 

Sens  du  mot  esclavage. 

A  proprement  parler  l'homme  est  toujours  esclave. 

Esclave  de  quoi.^ 

Toute  la  question  est  dans  ceci  : 

Etre  esclave  du  faux  ou  être  esclave  du  vrai. 

Etre  esclave  du  devoir,  c'est  être  esclave  du  droit  d'autrui. 

Par  autrui,  j'entends  l'homme  et  j'entends  aussi  Dieu. 

Où  est  écrit  le  droit  de  Dieu  ? 

Dans  la  conscience. 

[Carnet  1860.  —  CoMion  de  M.  Armand  Godoy.'\ 


Le  hasard,  endosseur  de  toutes  les  lettres  de  change  protestées  par  la 


raison. 


298  OCÉAN. 

La  persévérance,  c'est  le  courage  long. 


HYPOCRISIE. 

Saint  Paul  a  dit  pour  le  prêtre  : 

Ca0e  aut  caute. 

Ce  mot  peut  se  traduire  pour  la  femme  :  Chaste  ou  chatte. 

[Carnet  1860.  —  CoUeBion  de  M.  Armand  Godoy.^ 


S'unir  de  plus  en  plus  au  principe  des  choses, 
Etre  un  effet  vivant,  pénétrant  dans  les  causes, 
Voilà  la  fin  de  l'âme,  et  c'est,  je  vous  le  dis, 
Ce  que  tous  les  songeurs  nomment  le  paradis. 


VIEILLESSE. 

Nous  redescendons  tous  après  être  montés. 
Nos  affaiblissements  sont  autant  de  bontés 
De  Dieu  qui  lentement  nous  fait  sortir  du  monde. 
Si  dans  l'âge  splendide  où  le  printemps  abonde. 
Il  fallait  brusquement  s'en  aller,  quel  effroi  ! 
Mourir  vieux,  las,  débile  et  détaché  de  soi. 
C'est  mieux. 

[Carnet  1860.  —  CoSeÛioa  de  M.  Armand  Godoyl] 


Au  seizième  siècle  le  catholicisme  était  devenu  peu  à  peu  inapplicable  à 
la  croissance  naturelle  de  l'humanité.  Deux  médecins  se  présentèrent  qui 
voulurent  l'ajuster  au  genre  humain  :  Luther  par  la  mutilation,  Loyola  par 
l'élasticité. 

[Carnet  1860.  —  Colleition  de  M.  Arntand  Godoy.] 


TAS  DE  PIERRES.   —  PHILOSOPHIE. 


299 


La  mer  a  la  tempête,  mais  l'étang  a  la  fièvre.  J'aime  encore  mieux  l'ou- 
ragan que  le  miasme.  Je  préfère  l'écueil  à  l'étiolement  et  le  naufrage  du 
cœur  dans  la  passion  à  la  mort  de  l'âme  dans  l'égoïsme.  ^ 


Ce  qui  pétrifie  les  petits  ne  fait  qu'irriter  les  grands;  où  l'étang  gèle,  la 
mer  frissonne. 


Pour  les  cœurs  d'élite,  souffrance  et  grandeur,  c'est  la  même  chose. 
Toutes  les  croix  sont  placées  sur  des  sommets. 


La  bonne  action  qu'on  fait  n'est  pas  toujours  celle  qu'on  veut  faire. 

[Critique.] 


1861-1870. 


Quand  vous  ne  pouvez  pas  aimer,  ignorez. 

Quand  vous  ne  pouvez  pas  sourire,  ne  regardez  pas.  Bienveillance  ou' 
dédain. 


AMOUR,  FRATERNITÉ,  BIENVEILLANCE. 

Amour  pour  ce  qui  touche  à  notre  cœur;  fraternité  pour  ce  qui  touche 
à  notre  nature;  bienveillance  pour  les  êtres  et  pour  les  choses. 
Ne  faire  de  mal  à  personne,  ni  à  rien. 


300  OCÉAN. 

L'homme  est  né  esclave.  Il  est  esclave  de  nécessité  absolue,  esclave  de 
son  égoïsme  et  esclave  de  sa  conscience. 

Sa  liberté  consiste  à  choisir  entre  ces  deux  esclavages. 

L'égoïsme  est  le  tyran,  la  conscience  est  le  despote. 

Brutus  est  esclave  de  la  vertu;  Caton  est  esclave  du  devoir;  "Washington 
est  esclave  de  la  liberté. 

Sous  ces  noms,  vertu,  devoir,  liberté,  c'est  la  conscience  qui  règne  sur 
ces  hommes. 

Votre  conscience  vous  juge  et  vous  exécute.  C'est  quand  elle  est  sévère 
qu'elle  est  bonne. 

La  conscience  inflige  à  son  esclave  la  pauvreté,  la  ruine,  l'exil,  tous  les 
renoncements,  toutes  les  misères,  toutes  les  tortures.  EUe  veut  qu'il  souflre 
et  elle  exige  qu'il  sourie.  Et  plus  il  est  esclave,  plus  il  est  héros. 

La  conscience  dit  :  va.  Il  faut  aller.  Arrête.  Il  faut  s'arrêter.  Ne  murmure 
pas.  Il  faut  se  taire.  Meurs.  Il  faut  mourir. 

L'égoïsme  dit  :  mens,  trahis,  vole,  tue.  Obéis-moi.  Je  m'appelle  ton 
ventre.  Bois,  mange,  dors.  Et  l'on  se  couche.  Jouis,  et  l'on  se  vautre.  C'est 
l'esclavage  à  l'homme. 

La  conscience,  elle  aussi,  veut  une  soumission  complète.  Servitude  pro- 
fonde, totale,  absolue;  on  dirait  aveugle,  si  ce  n'était  pas  l'obéissance  à  la 
lumière.  Qu'est-ce  que  c'est  que  cette  servitude.''  L'esclavage  à  Dieu. 

Celui  qui  choisit  cet  esclavage-là,  c'est  l'homme  libre  '*'. 

[ConeÛioa  de  M.  T^otiis  Bart/jo/i.'j 


Les  spectacles  de  la  nature,  les  émotions  de  la  vie  sont  comme  des  eaux 
profondes,  à  la  fois  salutaires  et  redoutables.  Les  esprits  médiocres  s'y  noient; 
les  esprits  faux  s'y  dissolvent. 

Les  grands  esprits  s'y  trempent,  s'y  baignent  et  s'y  lavent,  et  puis  s'en- 
volent comme  des  aigles,  puissants,  frémissants,  purifiés,  avec  quelques 
gouttes  d'eau  amère  sous  leurs  ailes. 

Ou  :  en  secouant  seulement  quelques  gouttes  d'eau  amère  qui  font  fris- 
sonner leurs  ailes. 


'■'  Waterloo  (Mont  Saint-Jean),  14  juillet  1861.  Jour  de  mon  départ.  [Note  Je 
Vidor  Hugo.  ) 


TAS   DE  PIERRES.   —    PHILOSOPHIE.  301 

L'homme  porte  son  chagrin,  sa  misère,  ses  désirs,  ses  remords,  sa  mau- 
vaise conscience,  sa  méchanceté;  il  ne  porte  pas  son  inutilité. 


Les  bons  sont  meilleurs  que  les  justes. 


La  conscience  est  un  instrument  de  précision  d'une  sensibilité  extrême. 


Il  y  a  entre  l'ami  de  la  maison  et  le  bonheur  du  ménage  le  rapport  du 
diviseur  au  quotient. 


Le  destin  est  plus  dur  que  le  granit;  mais  la  conscience  est  plus  ferme 
que  le  destin. 


La  liberté,  cette  trouble-fête. 


Quand  nous  sommes  contents,  notre  contentement  dore  tout  autour  de 
nous.  Notre  bonheur  teint  l'univers  en  joie.  Défiez-vous  du  bonheur.  Il 
vous  cache  le  malheur  des  autres.  Il  fait  voir  tout  en  beau.  Le  bonheur  est 
une  jaunisse. 


Ne  triomphez  jamais.  Vaincre  sa  victoire,  c'est  là  le  sublime. 


Ô  sombre  terre,  où  la  souffrance  du  riche  est  la  consolation  du  pauvre! 

[Carnet  1864.] 


La  tempête  est  sombre,  mais  la  voile  est  blanche;  la  vie  est  sinistre, 
mais  l'âme  est  pure. 


302  OCEAN. 

La  quantité  de  droit  se  mesure  à  la  quantité  de  vie. 

La  quantité  de  vie  se  mesure  à  la  quantité  de  pensée. 

La  quantité  de  pensée  se  mesure  à  la  quantité  de  réflexion. 


La  vérité  est  comme  le  soleil.  Elle  fait  tout  voir  et  ne  se  laisse  pas 
regarder. 


L'hypocrisie  sucre  le  mal. 


La  créature  humaine  est  faite  pour  marcher,  pour  créer  et  pour  penser. 
J'ai  horreur  de  la  voir  partout  châtrer,  par  les  pieds,  selon  le  procédé  chi- 
nois, par  le  ventre,  selon  le  procédé  turc,  ou  par  le  cerveau,  selon  le  procédé 
catholique. 


Les  prés,  les  eaux,  les  bois,  sont  pleins  d'apothéoses. 
On  entrevoit  des  morts,  terribles  sous  les  roses. 
C'est  là  que  l'on  comprend  la  réponse  de  Dieu 
Quand  l'homme  dit  :  Pourquoi,  fantôme  du  ciel  bleu, 
M'as-tu  mis  sur  la  terre  ?  —  Afin  que  tu  pourrisses. 


C'est  un  grand  droit  que  le  droit  de  mépriser.  Ne  l'a  pas  qui  veut. 


1871-1880. 

On  peut  haïr  et  estimer. 

Faisons  toucher  la  chose  du  doigt. 

Dans  les  rangs  qui  nous  sont  opposés,  il  y  a  deux  hommes  qu'entre  tous 
nous  haïssons,  Bossuet  et  Torquemada.  Cela  dit,  et  nos  sentiments  d'exé- 
cration réservés,  nous  estimons  Torquemada,  nous  méprisons  Bossuet. 

[AcrrES  et  paroles.  Depuis  l'exil.  —  Keli^uat] 


i 


TAS   DE  PIERRES.  —  PHILOSOPHIE. 


303 


On  ne  méprise  pas  toujours  ce  qu'on  dédaigne  j  on  ne  dédaigne  pas  toujours 
ce  qu'on  méprise.  Le  dédain  diffère  gravement  du  mépris  en  ce  sens  que 
dans  le  dédain,  c'est  soi-même  qu'on  regarde,  dans  le  mépris  c'est  autrui.  Le 
dédain  se  compose  de  dignitéj  le  mépris  ne  se  compose  que  de  justice. 

[Philosophie  de  ma  vie.] 


N'imitez  rien  ni  personne.  Un  lion  qui  copie  un  lion  devient  un  singe. 


Le  philosophe  supprime  l'intermédiaire.  Ne  pas  vouloir  de  prêtre  sur 
Dieu ,  c'est  ne  pas  vouloir  de  masque  sur  un  visage. 


Ce  que  la  verdure  est  à  la  végétation ,  la  fraternité  l'est  à  l'unité 


Le  remords  est  un  contre-coup. 


Dieu  est  le  rédacteur  des  événements;  l'homme  n'en  est  que  le  metteur 
en  pages. 


La  réalité  est  une  bonne  habitation  pour  l'esprit.  La  pensée  est  là  dans 
ses  meubles. 


La  vertu  a  ses  fêlures  possibles.  À  la  suite  d'une  secousse  qui  ébranle  toute 
notre  existence,  il  peut  se  déclarer  une  fuite  dans  la  conscience. 


Tant  l'homme  est  altéré  d'abîme  et  d'infini. 
Tant  il  est  malaisé  dans  ce  monde  puni. 
Où  tout  est  fièvre,  faute,  aridité,  souffrance. 
D'apaiser  cette  soif  terrible,  l'espérance. 


304  OCEAN. 

On  est  souvent  ingrat  pour  le  don  du  nécessaire,  jamais  pour  le  don  du 
superflu.  On  en  veut  à  qui  vous  donne  le  pain  quotidien j  on  est  recon- 
naissant à  qui  vous  donne  une  parure. 


A  UN  ENFANT. 

L'oiseau. 

Ne  t'accoutume  pas  à  mettre  en  u  maison 
Pour  joujou,  pour  hochet,  pour  joie  une  prison, 
Enfant,  ne  te  fais  pas  un  bonheur  d'une  cage. 

[OcÉan  vers.] 


L'odieux  est  la  porte  de  sortie  du  ridicule. 


Faire  justice  est  bien,  rendre  justice  est  mieux. 


Huile  :  ce  que  les  sages  versent  sur  les  roues  et  les  fous  sur  le  feu. 
Comme  c'est  vite  fait,  l'oubli! 


Toute  histoire  d'oiseau  s'achève  par  un  chat. 

[Plans.] 

Soyons  indulgents.  Ce  n'est  pas  la  faute  des  mauvais  s'ils  sont  mauvais. 
Ils  ne  demanderaient  pas  mieux  que  d'être  bons.  Il  y  a  sous  le  ciel  vraiment 
plus  d'erreur  que  de  méchanceté.  Soyons  impitoyables  au  mal  et  pitoyables 
aux  méchants.  Tenez,  prenez  le  pire  des  méchants,  l'envieux j  est-ce  que 
vous  croyez  qu'il  ne  souffre  pas.?  Etre  Zoïlc,  c'est  avoir  la  lèpre j  être  Frcron, 
c'est  avoir  la  rage.  Crimes?  non,  maladies. 

Une  certaine  indulgence  au  fond  de  la  sévérité  sied  au  philosophe.  Que 
le  combat  soit  acharné,  mais  que  la  victoire  soit  sereine. 

[Actes  et  paroles.  Depuis  l'exil.  —  Reliquat.] 


I828-I840. 


Je  ne  suis  rien,  mais  donnez-moi,  si  vous  voulez,  à  ceux  qui  souffrent. 
On  fait  l'aumône  avec  un  sou  comme  avec  un  louis. 


La  chose  sans  le  bruit. 
Vaincre,  oui;  triompher,  non. 


L'homme  :  créature  étrange  qui  a  des  ailes  et  des  racines. 
Toutes  ses  contradictions  et  tous  ses  tiraillements  viennent  de  là. 


La  conscience  humaine  a  ses  lueurs  crépusculaires. 


L'œil  ne  voit  bien  Dieu  qu'à  travers  les  larmes. 


20 

IMraiMcMa  m 


3o6  OCÉAN. 

Pour  l'homme  de  cœur,  se  donner  une  fonction ,  c'est  se  donner  à  une 
fonction. 


Quand  on  est  jeune,  mourir,  c'est  faire  faillite,  se  tuer,  c'est  faire  ban- 
queroute. 


Le  bonheur  est  vide,  le  malheur  est  plein. 


À  vingt  ans,  les  illusions}  à  cinquante,  les  préjugés. 


Dieu,  qui  est  infini,  contient  toute  la  vérité j  l'homme,  qui  est  borné, 
n'en  peut  admettre  qu'une  partie.  Chaque  homme  n'est  capable  que  d'une 
certaine  quantité  de  vérité  selon  la  grandeur  de  son  esprit,  et  d'une  certaine 
espèce  de  vérité  selon  la  nature  de  son  organisation.  Il  prend  ce  morceau 
quelconque  de  vrai,  le  combine  avec  ses  erreurs,  ses  passions,  ses  préjugés, 
ses  illusions  et  ses  intérêts,  assemble,  ajuste,  cloue,  amalgame,  nettoie,  dore 
ou  vernit  le  tout,  et  appelle  cela  son  sySfème. 

^Cc  que  Buffon  a  dit  du  style,  on  peut  le  dire  du  système}  le  système  est 
l'homme  même.  * 


ô  tristesse  !  on  passe  une  moitié  de  la  vie  à  attendre  ceux  qu'on  aimera  et 
l'autre  moitié  à  quitter  ceux  qu'on  aime. 


Il  y  a  une  magnifique  manière  d'être  en  dehors,  c'est  d'être  au-dessus. 


Rien  n'est  plus  facile  à  porter  que  la  présence  d'un  ennemi  injuste. 


Les  événements  se  jettent  sur  l'homme  comme  des  dogues  sur  une  proie. 


TAS  DE  PIERRES.  —   PHILOSOPHIE  DE  MA  VIE.     307 

Les  idées  sont  de  leur  nature  hautaines,  solitaires,  inabordables,  impopu- 
laires; ce  sont  des  reines  tristes  et  fières  que  la  foule  regarde  passer  avec  une 
sorte  de  haine. 


La  reconnaissance  pèse  aux  natures  basses  comme  une  chape  de  plomb  et 
donne  des  ailes  aux  grandes  âmes. 


Nous  ne  réclamons  jamais  la  chose  qui  nous  est  due  et  dont  nous  sommes 
sûrs;  nous  voulons  l'autre. 

■ ■  \ 

Les  grands  esprits  ont  les  grands  droits  et  les  grands  devoirs. 


ou 


Grand  esprit,  grand  droit,  grand  devoir. 


L'âme,  quand  par  hasard  elle  se  laisse  surprendre  à  l'état  de  nudité,  a  de 
la  pudeur  pour  sa  beauté  et  n'a  pas  de  honte  pour  sa  laideur.  On  cache  son 
amour,  on  montre  sa  haine. 


Dans  tout  fanfaron,  il  y  a  un  fuyard. 


La  logique  n'est  que  la  servante  de  la  vérité.  Servante  souvent  infidèle. 
Quelquefois  elle  vole  à  la  vérité  son  armure  et  elle  en  affuble  le  mensonge. 
Un  mensonge  ainsi  habillé  s'appelle  un  sophisme. 


Persévérance,  le  mot  dont  les  grandes  choses  sont  faites. 


Il  y  a  toujours  des  moulins  qui  utilisent  la  chute  des  torrents  et  des  in- 
térêts qui  utilisent  la  chute  des  grands  hommes. 


3o8  OCÉAN. 

Ne  commande  pas  qui  veut  aux  circonstances.  Cette  fortune  n'appartient 
pas  à  la  médiocrité,  mais  seulement  au  génie. 

Les  circonstances  sont  des  servantes  fidèles  qui  ne  se  trompent  jamais  de 
maître. 


Le  temps,  cet  clargisscur  de  plaies. 


Le  cœur  peut  se  glacer;  l'esprit  peut  se  dessécher;  et  jamais  l'un  ne  se 
glace  sans  que  l'autre  ne  se  dessèche.  Malheur  à  qui  vit  dans  l'ironie  ! 


Certains  hommes  de  génie  sont  visibles  à  l'œil  nu.  Tout  le  monde  les 
aperçoit  distinctement  comme  Sirius  et  Aldebaran  dans  le  ciel.  Certains 
autres,  qui  ne  sont  pas  moins  grands,  mais  qui  sont  plus  loin  de  la  foule  et 
du  siècle,  ne  sont  visibles  qu'au  petit  nombre  des  observateurs  sérieux  et 
patients  qui  ajustent  sans  cesse  au  regard  de  leur  esprit  cette  magique  lunette 
d'approche,  la  pensée.  —  Pensez,  vous  verrez. 


J'aime  la  douleur,  parce  qu'elle  est  la  promesse  d'une  autre  vie. 

[Religion.] 


Les  choses  dont  la  nature  est  d'être  petites  ont  beau  être  touchées  par  les 
grands  hommes;  elles  ne  grandissent  pas  pour  cela.  Les  poissons  rouges  du 
bassin  des  Tuileries  ont  été  regardes  par  Napoléon;  cela  n'en  a  pas  fait  des 
baleines. 


Le  souvenir,  c'est  la  présence  invisible. 


Quand  vous  faites  une  bonne  action,  vous  faites  deux  choses,  une  bonne 
action  et  un  ingrat.  Ce  n'est  pas  une  raison  pour  ne  point  faire  la  bonne 
action.  Vous  sentirez  l'ingrat  au  milieu  des  hommes  et  la  bonne  action  en 
présence  de  Dieu. 


TAS  DE  PIERRES.  —  PHILOSOPHIE  DE  MA  VIE.     309 

La  porte  de  la  Vérité  a   deux   clefs  :   l'une  s'appelle   l'étude,  l'autre  la 
souffrance. 


La  responsabilité  immédiate  ou  future  est  inévitable.  Vous  ne  pouvez  pas 
plus  anéantir  un  atome  de  vos  actions  qu'un  atome  de  la  substance.  Rien  ne  se 
perd  dans  l'ordre  moral  pas  plus  que  dans  la  création  matérielle. 


Une  grande  pensée  a  ses  tempêtes  comme  l'océan  dans  lesquelles  se  brisent 
et  s'engloutissent  les  intérêts  humains. 


Je  marche  bien  accompagné.  J'ai  à  ma  droite  mon  devoir  et  à  ma  gauche 
mon  droit. 

[Religion.] 


Devant  la  conscience,  être  capable,  c'est  être  coupable. 

[Religion.] 


Toujours  faire  le  bien  qu'on  peut ,  ne  jamais  faire  le  mal  qu'on  peut. 


Les  préjugés  sur  les  choses  comme  sur  les  hommes  se  répandent  aisément, 
surtout  quand  ils  sont  empreints  de  malveillance  et  de  haine.  Ce  sont  des 
jugements  tout  feits  :  les  bons  esprits  les  acceptent  par  paresse;  ce  sont  des 
jugements  haineux  :  les  esprits  mauvais  les  acceptent  par  jalousie. 


La  vieille-sse,  bien  comprise,  est  l'âge  de  l'espérance. 


Vous  pouvez  déchirer  l'idée,  vous  ne  la  détruirez  jamais  complètement. 
S'il  n'en  reste  pas  de  quoi  faire  un  drapeau,  il  y  en  aura  toujours  assez  pour 
faire  une  cocarde. 


3IO  OCEAN. 


1841-1860. 


La  volonté  humaine  ne  peut  rien  contre  le  malheur,  et  ne  peut  rien 
contre  la  douleur.  Se  résigner,  se  consoler,  mots  vides  de  sens. 

Ou  si  ces  mots  ont  un  sens,  ne  sont-ils  pas  le  masque  d'une  chose  impie.-* 
La  consolation  se  compose  de  joie  et  la  résignation  d'oubli.  Hélas!  quel 
affreux  égoïsme!  oh!  ne  chassons  pas  de  la  place  accoutumée  qu'ils  ont  dans 
notre  cœur  les  morts  que  nous  aimons. 

Plutôt  souffrir  qu'oublier. 


La  perte  des  êtres  chers.  Est-ce  qu'il  y  a  une  autre  douleur  que  celle-là? 
J'aime  et  ne  suis  rien  de  plus. 


La  meilleure  de  toutes  les  habiletés,  la  voici  :  droiture  dans  les  actions, 
franchise  dans  les  paroles. 


Mieux  vaut  une  conscience  tranquille  qu'une  destinée  prospère.  J'aime 
mieux  un  bon  sommeil  qu'un  bon  lit. 


Cet  homme  est  méchant.  Traitez-le  avec  bonté  et  douceur.  Pour  lui 
d'abord}  pour  vous  ensuite.  Il  est  toujours  bon  d'être  bon.  De  la  sorte  il  ne 
pourra  agir  contre  vous  en  ennemi  déclare.  Au  lieu  de  vous  mordre  avec 
la  dent  qui  contient  le  venin,  il  ne  vous  mordra  qu'avec  la  dent  d'à  côté. 


Le  travail  est  la  meilleure  des  régularités  et  la  pire  des  intermittences 


TAS  DE  PIERRES.  —  PHILOSOPHIE  DE  MA  VIE.       311 

Douleur. 
Je  ne  me  de'sole  ni  ne  me  console. 


Je  hais  des  choses,  mais  pas  des  hommes. 


Je  suis  un  oiseau  de  solitude,  un  oiseau  de  mer,  un  oiseau  de  nuit. 

J'ai  le  calme  ténébreux;  mon  esprit  vit  sous  les  astres  dans  la  sérénité 
nocturne  j  j'habite  l'azur  noir. 

Si  j'ai  des  ailes,  ce  sont  des  ailes  de  chauve-souris  que  les  fleurs  n'ont 
jamais  vues,  mais  que  les  étoiles  connaissent. 


S'il  est  vrai  que  j'aie  des  ennemis,  ce  dont  je  voudrais  douter,  je  n'ai  rien 
à  leur  dire,  je  ne  puis  que  les  plaindre  et  les  bénit;  ils  feront  ce  qu'ils  vou- 
dront. Quant  à  mes  amis,  je  les  prie  de  ne  pas  me  défendre.  Je  demande 
l'oubli. 


Je  pardonne  à  ceux  qui  m'ont  fait  ou  qui  m'ont  voulu  faire  du  mal;  et 
s'il  m'est  arrivé  d'offenser  ou  d'affliger  quelqu'un,  en  dehors  des  luttes  néces- 
saires du  devoir,  je  lui  demande  pardon. 


1861-1880. 


Vivre  avec  gravité. 
Vieillir  avec  dignité. 
Mourir  avec  majesté. 


On  a  dit  :  noblesse  oblige.  Je  dirais,  moi  -.grandeur  oblige. 


312  OCEAN. 

Le  plus  beau  des  linceuls,  c'est  le  drapeau  pour  lequel  on  meurt. 


Se  laisser  calomnier  est  une  force.  Cela  complète  la  sérénité  de  la  con- 
science. 


Un  égoïste,  c'est  un  insulaire. 


Dis-moi  qui  tu  aimes,  je  te  dirai  qui  tu  hais. 


ô  mon  Dieu,  accordez-moi  ceci  dans  la  mort  :  l'amour  éternel,  la  lumière 
éternelle,  la  présence  éternelle. 


En  fait  d'insultes,  ne  dédaignez  pas  tout.  Il  faut  toute  la  grandeur  de 
l'esprit  pour  discerner  sainement  les  cas  de  dédain.  Un  homme  de  cœur  doit 
savoir  être  offensé. 


La  nature  ne  m'a  pas  fait  envieux.  J'aime  mieux  grandir  que  rapetisser. 
Je  suis  de  ceux  qui  constatent  sans  joie  les  taches  du  soleil. 


La  patrie  est  sainte,  la  liberté  est  plus  sainte  encore.  Il  y  a  quelqu'un  qui 
est  plus  grand  que  Léonidas,  c'est  Spartacus. 


Oublie  le  bien  que  tu  faisj  souviens-toi  du  bien  qu'on  te  fait. 


J'ai  un  maître,  qui  est  le  dcvoirj  j'ai  un  juge,  qui  est  moi. 


Je  n'ai  que  deux  patries  :  la  terre  et  le  ciel.  Tout  homme  est  mon  com- 
patriote d'en  baS}  toute  âme  est  ma  compatriote  d'en  haut. 


TAS  DE  PIERRES.  —  PHILOSOPHIE  DE  MA  VIE.       313 

Moi,  je  n'ai  peur  de  rien.  J'ai  quelques  fleurs  dans  mon  jardin  de  Guer- 
nesey,  les  enfants  de  mon  fils,  petit  Georges  et  petite  Jeanne,  gazouillent 
autour  de  moi,  je  n'ai  pas  de  besoins,  j'use  mes  vieux  souliers,  je  nourris 
dans  ma  maison  quarante  enfants  pauvres,  on  imprime  dans  les  journaux  que 
je  suis  un  avare,  et  cela  me  suffit'". 


Je  ne  peux  ni  ne  veux  rien  cacher  de  ma  pensée.  Je  vis  et  je  pense  à  mes 
risques  et  périls,  ce  qui  fait  que  par  moments  j'ai  l'air  d'un  imbécile.  J'y 
consens.  J'ai  la  fierté  de  ma  bêtise. 


Je  juge   les  juges;  je  condamne  ceux  qui  damnent;  plus  de   glaive; 
j'extermine  l'échafaud,  je  combats  la  guerre,  je  tue  la  mort,  je  hais  la  haine. 


J'ai  vécu  avec  ce  soin  de  n'offenser  ni  une  existence  ni  une  vérité,  j'ai 
tâché  de  n'avoir  rien  à  me  reprocher,  envers  qui  que  ce  soit,  ni  envers  quoi 
que  ce  soit. 


L'esprit  de  mon  âge,  ce  doit  être  le  travail,  le  renoncement  à  tout  et  le 
désir  de  la  mort. 

Je  tâche  de  m'y  conformer. 

[Album  1874.] 

Bien  faire  et  bien  dire;  ce  sont  là  les  deux  grands  emplois  de  la  vie. 


Je  représente  un  parti  qui  n'existe  pas  encore,  le  parti  Révolution-Civili- 
sation. Ce  parti  fera  le  vingtième  siècle. 

Il  en  sortira  d'abord  les  États-Unis  d'Europe,  puis  les  Etats-Unis  du 
monde  '^'. 


'■'  Au  verso  d'une  lettre  datée  11  octobre  1870. 

C  L'original ,  encadré  sous  verre  à  la  Maison  de  Victor  Hugo ,  y  a  été  volé  vers  1930. 
(Note  de  l'Éditeur.) 


^— <^      t^9f^^ 


I83O-I87O. 


Quand  une  matière  est  obscure,  les  penseurs  vulgaires  l'éclairent  avec  une 
chandelle  et  les  grands  penseurs  avec  une  étoile. 


La  sére'nité  est  la  loi  des  grands  espaces  et  des  grandes  âmes. 


Le  grand  penseur  est  celui  qui  conserve  la  simplicité  du  cœur  dans  les 
complications  de  l'esprit. 


Ayez  toujours  la  pudeur,  vous  n'aurez  jamais  la  honte. 


Quand  vos  paroles  ou  vos  actions  devront  être  publiques,  ayez  toujours 
soin  de  tenir  compte  des  reflets  colorants. 


TAS  DE  PIERRES.  —  REGLES  POUR  LE  PENSEUR.       315 

Penseurs,  voulez-vous  vivre  en  paix  avec  le  genre  humain.?  Respectez  tous 
les  fétichismes. 

Voulez-vous  vivre  en  paix  avec  votre  conscience  .P  Attaquez-les  tous. 


Penseurs,  quand  vous  jugez  les  hommes  historiques,  conquérants,  héros, 
tribuns,  despotes,  dictateurs,  ne  les  condamnez  pas  selon  la  quantité  de  sang 
qu'ils  ont  versée,  mais  selon  la  quantité  de  droit  qu'ils  ont  violée.  Malheur 
sans  doute  à  qui  fait  saigner  l'humanité  ;  mais  honte  et  flétrissure  à  qui  fait 
saigner  la  justice  ! 


Toujours,  à  toute  heure,  le  penseur  sent  dans  la  solidité  humaine  l'ébran- 
lement divin. 


Soyez  magnanime  avec  vos  ennemis  et  ne  vous  en  vantez  pas.  La  géné- 
rosité imprimée  n'est  plus  de  la  générosité. 


Secret  des  grandes  choses  :  ne  point  reculer. 


Pour  le  penseur,  vieillir,  c'est  grandir.  La  vie  se  fait  en  présence  de  Dieu, 
et  en  profite.  Dieu  est  le  soleil  qui  mûrit  l'homme. 


^ 


y 


e^/ 


1830-1868. 

La  sagacité  peut  n'être  faite  que  d'esprit.  Toute  la  sagesse  est  faite  avec  le 
cœur. 


La  plupart  de  nos  sages  ou  prêcheurs  de  sagesse  sont  des  cloches  fêlées. 
Au  son  qu'ils  rendent  on  reconnaît  les  accidents  qu'ils  ont  subis  et  les  fautes 
qu'ils  ont  faites. 

Pour  arriver  à  ce  qu'on  appelle  les  grandeurs  humaines,  il  y  a  une  échelle 
d'honneur  et  une  échelle  de  honte.  On  monte  quelquefois  par  la  seconde, 
mais  on  peut  se  réhabiliter  en  redescendant  par  la  première. 


Je  ne  sais  pourquoi  le  monde  aime  à  croire  aux  trésors  cachés.  Il  fait 
volontiers  à  un  homme  gêné  une  réputation  d'avarice  et  à  un  sot  silencieux 
une  réputation  d'esprit. 


Veillez  sur  vos  actions,  sur  toutes  et  sur  chacune.  Réfléchissez  profondé- 
ment toutes  les  fois  que  vous  introduisez  un  fait  dans  l'immense  et  impéné- 
trable réseau  de  la  destinée.  Nous  vivons  dans  le  mystère  et  dans  l'infini.  Ne 
faites  pas  légèrement  des  causes.  Le  propre  de  l'infini,  c'est  de  contenir  fata- 
lement tous  les  cflFets  de  toutes  les  causes. 


H 
*, 


% 


TAS   DE  PIERRES.   —   SAGESSE.  317 

18  avril  1847. 

Ce  que  nous  recueillons  de  notre  vie  secouée,  me  disait  hier  l'amiral  G. . ., 
vieux  marin,  c'est  la  tranquillité.  C'est  là  le  premier  des  biens,  la  sérénité, 
l'égalité  d'humeur,  nous  l'avons  ;  nous  le  gagnons  à  la  mer.  Nous  vivons  au 
milieu  de  tant  de  choses  qui  ont  des  caprices  et  qui  sont  si  volontiers  de 
mauvaise  humeur,  la  mer,  le  ciel,  la  saison,  le  vent,  les  nuées,  qu'il  faut 
bien  que  nous  ayons  la  paix  en  nous.  Notre  paix,  c'est  notre  force.  Tout 
fait  rage  sous  nos  pieds  et  sur  nos  têtes,  nous  avons  notre  ancre  en  nous- 
mêmes.  Qu'est-ce  que  nous  deviendrions  au  milieu  de  toutes  ces  choses 
inégales  et  bouleversées  si  nous  n'avions  pas  l'égalité  d'âme .''  Au  dehors  tout 
ce  qui  fait  l'agitation,  au  dedans  tout  ce  qui  fait  le  calme,  voilà  le  marin. 


La  terre  n'appartient  pas  à  l'homme }  c'est  l'homme  qui  appartient  à  la 
terre. 

Regardez  le  sillon,  soit.  Mais  regardez  aussi  le  tombeau. 

Toute  philosophie  sociale  qui  oublie  le  tombeau  est  incomplète.  Elle  ne 
peut  faire  l'équilibre.  Elle  n'a  rien  à  mettre  dans  l'autre  plateau  de  la  ba- 
lance. 

O  vrais  sages  !  mettez-y  le  mystère  ! 


Voici  un  passage  des  lois  de  Manou  qui,  à  mes  yeux,  contient  toute 
la  sagesse  :  —  «Endurer  tout  avec  patience,  être  bienveillant  et  parfaitement 
recueilli,  donner  toujours,  ne  jamais  recevoir,  se  montrer  compatissant  à 
l'égard  de  tous  les  êtres.» 

Le  Veda  ajoute  un  peu  plus  loin  : 

—  «Un  pot  de  terre,  la  racine  des  grands  arbres  pour  habitation,  un 
mauvais  vêtement,  une  solitude  absolue,  la  même  manière  d'être  avec  tous; 
tels  sont  les  signes  qui  distinguent  un  brahmane  qui  est  près  de  la  délivrance 
finale. 

«Qu'il  ne  désire  point  la  mort,  qu'il  ne  désire  point  la  vie;  qu'il  attende 
le  moment  fixé  pour  lui  comme  un  domestique  attend  ses  gages. 

«Qu'il  soit  résigné,  armé  d'une  ferme  résolution;  qu'il  médite  en  silence, 
et  fixe  son  esprit  sur  l'être  divin. 

«Ayant  ses  cheveux,  ses  ongles  et  sa  barbe  coupés,  s'étant  muni  d'un  plat, 
d'un  bâton  et  d'une  aiguière,  qu'il  erre  continuellement  dans  un  recueille- 
ment parfait,  évitant  de  faire  du  mal  à  aucune  créature  animée.» 


3i8  OCÉAN. 

Et  plus  loin,  à  propos  de  la  mort  : 

—  «De  même  qu'un  arbre  quitte  le  bord  d'une  rivière  lorsque  le  courant 
l'emporte,  de  même  qu'un  oiseau  quitte  un  arbre,  de  même  celui  qui  aban- 
donne ce  corps,  laissant  à  ses  amis  ses  bonnes  actions,  à  ses  ennemis  ses 
fautes,  le  sage,  en  se  livrant  à  une  méditation  profonde,  s'élève  jusqu'à 
Brâhma  qui  existe  de  toute  éternité.» 


L'homme  sage  ne  s'effraie  pas  des  choses  qui  peuvent  arriver.  Il  sait 
qu'elles  sont  hors  de  sa  main  et  que  d'ailleurs  elles  ne  se  réalisent  jamais 
comme  on  les  a  rêvées.  Il  se  borne  à  les  préparer.  Attend  bien  qui  prépare. 
Il  range  d'avance  le  plus  qu'il  peut  sa  destinée  au  passage  prochain,  et 
peut-être  redoutable,  des  événements  inconnus.  Il  fortifie  les  côtés  faibles  de 
sa  vie,  et  tâche  de  laisser  peu  de  prise  aux  mauvais  incidents  toujours 
possibles.  Il  travaille  l'avenir  en  lui  soutirant  les  mauvaises  chances. 


L'homme  est\onduit  par  la  raison,  le  penseur  par  la  sagesse. 
Mérite  tout,  ne  prétends  rien. 


La  pantoufle  du  philosophe  représente  sa  sagesse.  Elle  reste  au  bord  du 
volcan. 


Sur  cette  terre  il  y  a  des  pauvres,  mais  il  n'y  a  pas  de  riches.  Personne 
n'a  rien  que  pendant  quelques  minutes.  Minutes  précieuses.  Ne  les  perdons 
point.  Dépêchons-nous  de  donner  à  ceux  qui  n'ont  pas,  une  part  de  ce  que 
nous  avons.  A  la  mort,  tout  s'évanouit,  excepté  cela.  Chose  étrange,  ce  que 
nous  aurons  donné,  c'est  là  ce  qui  nous  restera. 


Z^U^t^--7 


c/. 


£::>-'y^*^^<J 


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I83O-I865. 


Quand  on  n'est  pas  intelligible,  c'est  qu'on  n'est  pas  intelligent. 


L'égoïsme  est  un  isolement,  l'ennui  en  est  un  autre.  Le  second  châtie  le 
premier. 


Au  fond.  Dieu  veut  que  l'homme  désobéisse.  Désobéir,  c'est  chercher. 


Avec  un  vieux  clou,  et  grâce  à  un  pâle  rayon  de'  jour  pénétrant  par  un 
soupirail,  le  prisonnier  mystérieux  de  Gisors  a  tracé  sur  le  mur  de  son  cachot 
des  festins,  des  tournois,  la  Sainte  Vierge,  Dieu  le  père,  des  arbres,  des 
étoiles.  Il  y  a  des  philosophes  enchaînés  à  un  système,  emprisonnés  dans 
une  idée  et  qui  n'en  sortiront  jamais,  et  qui,  à  la  lueur  du  peu  de  vérité 
qui  leur  arrive  encore ,  avec  leur  esprit  comme  le  captif  de  Gisors  avec  son 


320  OCEAN. 

clou,  parviennent  cependant  à  dessiner  toute  la  nature  et  toute  l'humanité 
sur  les  parois  de  cette  idée. 

Seulement,  pour  le  savoir,  il  faut  pénétrer  dans  l'intérieur  de  l'idée  où 
ils  ont  vécu.  Vu  du  dehors,  leur  système  paraît  la  prison  de  l'esprit;  vu 
au  dedans,  c'est  un  monde. 


Les  aristocraties  ont  une  fièvre  qui  les  mine,  l'orgueil;  les  démocraties 
ont  un  ulcère  qui  les  ronge,  l'envie. 

Ces  deux  maladies  ont  la  même  origine,  ces  deux  vices  ont  la  même 
racine,  l'égoïsme. 

L'égoïsme  qui  regarde  en  soi-même  se  transforme  en  orgueil;  l'égoïsme 
qui  regarde  autrui  se  transforme  en  envie. 

Il  en  est  ainsi  de  beaucoup  de  sentiments  moraux.  Un  vice  est  souvent 
doublé  de  son  contraire,  et  fait  corps  avec  lui. 


Les  prémisses  d'une  doctrine  ont  toujours  je  ne  sais  quoi  de  rude  et 
d'écarté,  d'inflexible  et  de  consistant;  la  touffe  des  corollaires  et  des  consé- 
quences, tout  au  contraire,  est  ondoyante,  capricieuse,  épanouie  et  mobile, 
jette  des  fleurs  et  des  fruits  selon  la  saison,  tombe  sous  de  certains  vents, 
se  laisse  émonder  au  besoin  des  perspectives,  s'arrache  aisément  et  repousse 
de  même.  À  leur  point  de  départ,  tous  les  systèmes  se  divisent,  à  leur 
point  d'arrivée  tous  se  rencontrent.  Les  branches  se  séparent,  les  feuilles  se 
mêlent. 

Réfléchissez  profondément  :  vous  verrez  que  cela  tient  à  ce  que  Dieu  est 
le  tronc  de  toute  chose. 


Le  père  de  famille  n'est  autre  chose  qu'une  sorte  d'égoïste  vénérable 
qui  compose  son  moi  de  sa  femme  et  de  ses  enfants.  Le  moi  ainsi  compr 
est  aussi  fécond  pour  la  société  entière  que  le  misérable  moi  de  l'individu 
est  stérile. 


is 


Cette  gaîté  qu'on  observe  chez  tous  les  vrais  grands  hommes  vient  de  ce 
qu'ils  portent  facilement  la  grandeur. 


TAS   DE  PIERRES.  —  RAISON   DES   CHOSES.       321 

Tout  est  identique.  Ce  que  nous  appelons  vie  et  création,  ce  qui  frappe 
nos  sens  et  notre  esprit  résulte  d'une  ondulation  universelle  et  infinie,  se 
ramifiant  en  ondulations  innombrables,  dans  ce  tout  identique. 

Le  moteur  éternel  de  l'ondulation  universelle,  c'est  Dieu. 

Dans  l'ondulation  universelle,  quelles  que  soient  les  transformations 
qu'elle  produise,  l'atome  matériel  se  retrouve  toujours,  l'atome  moral  ne 
peut  pas  plus  se  perdre  que  l'atome  matériel.  De  là  l'immortalité  de  l'âme. 
C'est-à-dire  la  persistance  du  moi. 

(Object.  —  Mais  il  semble  que  l'âme  soit  simple  et  que  le  moi  soit 
composé.  —  Répondre  à  cela.  Analyser  le  moi.) 

(Le  moi  est  d'avant  la  vie.  Le  moi  humain  n'est  que  l'ombre  du  moi 
antérieur  qui  est  le  vrai  et  qu'on  retrouve  après  la  mort.) 


L'atome  est  le  même  abîme  que  l'infini. 

L'atome  est  absolu. 

Dans  les  profondeurs  de  la  pensée,  indivisible  est  identique  à  infini. 

Ne  pouvoir  être  divisé,  c'est  n'avoir  ni  commencement  ni  fin. 

Du  point  comme  du  Tout  on  peut  dire  qu'il  est  sans  dimension. 

Ce  qui  n'a  pas  de  dimension  ne  peut  être  mesuré.  Ainsi,  à  l'atome 
comme  à  l'infini,  s'applique,  acception  surprenante  et  inattendue,  l'effrayant 
mot  incommensurahle. 


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1830-1851, 


Dans  l'antiquité,  les  prêtresses  de  Diane  devant  toujours  être  des  vierges, 
les  prêtres  de  Diane,  enfermés  avec  elles  dans  le  temple,  étaient  des 
eunuques.  Les  religions  payennes  n'osaient  se  fier  à  leur  seule  discipline 
contre  les  instincts  éternels  de  l'homme;  elles  appelaient  le  fer  et  les  muti- 
lations à  leur  secours;  le  christianisme  seul  a  cru  sa  doctrine  plus  forte  que 
la  nature. 


Seigneur,  l'homme  qui  vous  est  fidèle  a  plus  de  mérite  que  l'ange.  L'ange 
voit,  l'homme  croit. 


Ne  prenez  pas  la  dévotion  pour  de  la  religion,  ne  croyez  pas  que  de 
l'obéissance  aux  petites  pratiques  il  vous  jaillisse  dans  le  cœur  une  vive 
lumière  sur  Dieu,  une  profonde  science  de  l'homme  et  de  la  vie.  —  Un 
cierge  éclaire  peu. 

La  dévotion  c'est  un  cierge,  la  foi  c'est  une  étoile. 


TAS  DE   PIERRES.  —  RELIGION.  323 

Le  dogme  est  un  moyen,  un  appareil  pour  faire  voir  la  vérité  aux  courtes 
vues.  Mais  n'adorez  pas  le  dogme  ! 

La  vérité  est  le  but.  La  vérité  n'est  pas  plus  dans  le  dogme  que  l'étoile 
n'est  dans  la  lunette. 


De  même  qu'on  ne  fait  pas  des  bijoux  avec  de  l'or  pur,  de  même  on  ne 
fait  pas  des  religions  avec  de  la  philosophie  pure.  Il  faut  un  peu  de  cuivre 
dans  l'or  et  un  peu  d'idolâtrie  dans  la  religion. 


Rien  n'est  plus  beau  que  le  mot  religion,  à  la  condition  qu'il  signifie  relier 
les  peuples  et  non  lier  les  hommes,  à  la  condition  qu'il  signifie  fraternité  et 
non  domination. 


Tout  corps  traîne  son  ombre  et  tout  e^rit  son  doute'^^K 

Pour  qui  veut  le  creuser,  il  y  a  plusieurs  sens  dans  ce  vers,  qui  tous  pro- 
viennent d'ailleurs  de  l'idée  principale.  —  Entr'autres  celui-ci  : 

Nos  doutes  sont  faits  à  l'image  de  notre  esprit  comme  notre  ombre  à 
l'image  de  notre  corps,  tantôt  plus  grands,  tantôt  plus  petits,  selon  le  rayon 
de  soleil  ou  de  foi. 


Le  catholicisme  —  vieillesse  et  jeunesse,  passé  et  avenir,  aile  blanche  et 
cheveux  blancs,  tête  de  vieillard  et  ailes  de  cygne. 


Les  élèves  des  jésuites  ont  l'esprit  comme  les  chinoises  ont  le  pied. 


Quand  l'ombre  grandit,  c'est  la  fin  d'une  journée;  quand  le  doute  aug- 
mente, c'est  le  soir  d'une  religion. 


'"'  Pensar,  Dudar.  Les  'Uoix  intérieures.  [Note  de  l'Éditeur,) 


324 


OCÉAN. 


Les  superstitions  n'entrent  que  dans  les  très  petits  ou  les  très  grands 
esprits. 


Depuis  trois  siècles  le  catholicisme  est  malade. 
Il  aime  l'argent. 

Le  voilà  arrivé  à  la  phase  du  pharisaïsme. 
Clergé  riche,  religion  morte. 


Incendiaires! 
Votre  œil  fauve  est  semblable  au  flamboiement  des  soirs  j 
Vous  dédiez  la  flamme  à  la  nuit,  prêtres  noirs  ; 
Hagards,  la  torche  au  poing,  sacrificateurs  sombres. 
Vous  construisez  l'autel  diff^orme  des  décombres. 
Ivres  de  feu,  sous  l'œil  de  Dieu,  vous  immolez 
Le  chef-d'œuvre  vivant  et  sacré,  vous  brûlez 
Erostrate  le  temple,  et  Torquemada  l'homme. 


Et  je  voyais  passer,  sales,  noirs,  triomphants. 
Poussant  comme  un  troupeau  devant  eux  des  enfants. 
Joignant  leurs  mains,  baissant  leurs  yeux,  courbant  leurs  nuques, 
Les  jésuites  hideux,  faiseurs  d'esprits  eunuques. 


Ces  visions  incomplètes  qu'on  appelle  les  religions. 


Petits  séminaires.  Le  néant  enseigné. 
Faire  un  prêtre,  c'est  vider  un  homme. 


Nous  sommes  en  pleine  lumière  du  genre  humain,  l'astre-civilisation 
touche  au  zénith.  Le  prêtre  ouvre  les  yeux  et  affirme  que  toute  l'époque 
est  ténèbres.  Quelle  plus  grande  preuve  qu'il  est  aveugle  !  Ce  qu'il  prend 
pour  notre  nuit,  c'est  la  sienne. 


TAS   DE  PIERRES.   —   RELIGION.  325 


1852-1870. 


La  religion,  c'est  la  pénétration  de  la  nature. 

Penser,  c'est  prier.  Voir,  c'est  prier. 

Il  y  a  deux  prêtres  :  le  penseur  et  le  voyant. 

Le  voyant  est  celui  qui  entre  en  communication  par  les  organes  avec  la 
nature  secrète  et  supérieure  et  à  qui  le  mystère  se  révèle  par  la  matière. 

Le  penseur  est  celui  qui  entre  en  communication  avec  la  nature  secrète 
et  supérieure  par  l'inspiration  et  à  qui  le  mystère  se  révèle  par  l'esprit. 

Mesmer  est  un  voyant. 

Galilée  est  un  penseur. 

Tous  deux  sont  prêtres. 

Il  y  a  eu  des  hommes  comme  Orphée  et  Moïse,  en  qui  le  penseur  était 
doublé  du  voyant.  Ceux-là  sont  les  pontifes. 

On  naît  prêtre. 

Car  on  naît  penseur,  car  on  naît  voyant.  Dans  le  premier  cas  il  y  a 
génie,  dans  le  second  cas  faculté.  Dans  les  deux  cas,  don. 

En  d'autres  termes,  le  prêtre  est  sacré  par  Dieu  directement,  en  dehors 
de  l'homme  "'. 


Que  ton  Dieu  ne  soit  pas  de  fer,  et  ne  fais  point 
Dans  ton  enfer,  ô  prêtre,  ou  bien  dans  ta  fournaise, 
Rougir  ton  crucifix,  si  tu  veux  qu'on  le  baise. 


Quand  ce  bon  curé  rougeaud  et  quelconque,  son  bréviaire  à  la  main,  sa 
soutane  noire  sur  le  dos,  le  vide  dans  l'esprit  et  dans  le  cœur,  entre  dans  le 
bois,  les  arbres  disent  :  C'est  un  laïque. 


Le  haillon  des  dogmes  où  rampe  la  vermine  des  préjugés. 


'''  Au  verso  de  la  proclamation  :  Au  peuple,  31  octobre  1852.  Colk^ion  de  M.  Louis 
Barthou.  {Note  de  l'Éditeur.) 


326 


OCÉAN. 


Je  nie,  ô  prêtres, 
Votre  Dieu  sans  pitié,  sans  bonté,  sans  pardons, 
Qui  nous  créa  fort  mal,  à  qui  nous  le  rendons. 
Qui  fit  l'homme  mauvais  et  que  l'homme  fait  pire. 


Les  doffues  se  succèdent. 

Toute  religion  s'exfolie  et  se  rouille. 

Dieu,  comme  le  serpent,  a  des  peaux  qu'il  dépouille. 


Priez,  contemplez,  adorez,  aimez. 

Mais  pourquoi  ces  appareils,  confessionnaux,  ciboires,  chasubles,  messes.? 
Que  signifie  cet  homme  qui  est  là,  chape  et  tonsuré,  maniant  l'autel?  Quel 
besoin  avez-vous  de  lui } 

Pourquoi  mettre  un  menteur  entre  la  vérité  et  vous  ? 

Prenez  garde.  C'est  un  homme.  L'homme  est  opaque. 

Le  prêtre  éclipse  Dieu. 

Les  religions  sont  les  vêtements  de  Dieu  chez  les  hommes.  Ces  vête- 
ments s'usent.  Les  prêtres  s'en  épouvantent,  ils  ont  tort.  Dieu  reste.  A 
travers  les  trous  de  la  robe  religion,  on  le  voit  à  nu  directement. 


Blasphèmes  des  religions.  —  Premier  blasphème  :  l'enfer.  Deuxième 
blasphème  :  le  dimanche,  le  sabbat.  Troisième  blasphème  :  Dieu  semblable 
à  l'homme }  l'autorité  royale  parente  de  l'autorité  divine;  le  trône  et  l'autel. 


Les  convertisseurs  sont  forcés  de  feire  beaucoup  de  concessions  à  ceux 
qu'ils  convertissent,  et  d'aller  très  loin  dans  leur  complaisance.  Le  cardinal 
Ostini,  grand  convertisseur  et  à  cause  de  cela  fait  cardinal,  disait  :  — 
Les  conversions  se  font  toujours  sur  le  seuil  de  la  porte  du  diable. 


Analogies.  Eau  et  vin. 

Rapport  profond  entre  le  thyrse  de  Bacchus  et  la  verge  de  Moïse. 


TAS  DE  PIERRES.   —   RELIGION.  327 

Reliques.  Saint  Ignace  passe  pour  avoir  été  mangé  par  un  lion.  Ça 
n'empêche  pas  l'Italie  de  posséder  dans  ses  reliquaires  trois  corps  de  Saint 
Ignace  complets,  plus  7  jambes  et  17  bras. 

[Album  1864.] 


DENIER  DE  SAINT  PIERRE. 

Pour  être  humble,  indigent, 
Contrit,  pareil  au  Christ,  il  lui  faut  de  l'argent, 
Et  pour  dire  la  messe  et  pour  faire  la  guerre  j 
Tenez,  pour  se  coiffer,  savez-vous  qu'il  n'a  guère 
Que  cent  tiares  d'or  et  vingt  de  diamants  .f* 

[OcÉan  vers.] 


La  croyance  est  la  plénitude  de  l'homme.  Le  vide  n'est  pas  plus  possible 
à  l'homme  qu'à  la  nature.  De  là,  la  nécessité  des  religions. 

Croire,  penser,  aimer,  sont  les  trois  principaux  modes  de  la  vie  morale. 
Croire  correspond  à  force. 
Penser  à  intelligence. 
Aimer  à  âme. 


Toutes  les  religions  ont  raison  au  fond  et  tort  dans  la  forme. 

Texte  :  Dieu.  Traducteur,  trahisseur.  Une  religion  est  un  traducteur. 


On  peut  construire  une  église  de  deux  façons  ;  on  peut  la  bâtir  en  pierre , 
on  peut  la  bâtir  en  chair  et  en  os.  Un  pauvre  que  vous  avez  soulagé  est 
une  église  que  vous  avez  bâtie,  et  d'où  la  prière  monte  vers  Dieu. 


Le  pape  octroie  pour  dix  Pater,  aux  porteurs  d'un  certain  scapulaire  bleu, 
toutes  les  indulgences  de  la  Terre  Sainte,  de  Saint-Jacques  de  Compostelle, 
de  la  Portioncule  et  des  Sept  Basiliques  de  Rome. 

Les  indulgences  partielles  sont  sans  nombre.  Il  y  a  533  indulgences  plénieres. 


328 


OCEAN. 


PAGANISME    ROMAIN 


Vatinius,  rhéteur,  se  moquait  des  augures, 
Ce  qui  n'empêchait  pas  ce  sage  sans  remords 
D'égorger  des  enfants  pour  apaiser  les  morts. 


Toutes  les  religions  sont  fausses  par  la  surface  qui  est  le  dogme.,  et  vraies 
par  le  fond  qui  est  Dieu. 

La  meilleure  des  religions  ne  parvient  qu'à  diminuer  Dieu.  Figurez-vous 
une  opération  qui  consiste  à  argenter  l'or. 


LE  VRAI  DIEU.  —  LE  FAUX  DIEU. 


Quoi!  ton  Jéhovah  bon!  lui  qui  de  l'enfer  sombre 

A  sur  son  front  divin  l'éternelle  rougeur  ! 

Quand  on  sait  que  c'est  lui  qui  s'appelle  vengeur, 

Jaloux,  et  cztera,  lui  qui  frappe  et  qui  tonne, 

Cette  prétention  à  l'innocence  étonne. 

Pas  un  glaive  ici-bas  que  ce  Dieu  n'ait  fourbi. 

Étant  partout,  peut-il  invoquer  l'alibi  .•* 

Non  certe,  et  Dieu  n'est  pas  absous  parce  qu'il  signe 

Sa  bible  noire  avec  une  plume  de  cygne. 


Le  cloître, 
Ce  paradis  qui  tient  les  âmes  en  prison. 


[OcÉan  vers.] 


1830-1850. 


La  cécité,  c'est  le  vestibule  du  tombeau. 


L'écriture  sainte  ne  se  sert  pas  de  ces  mots  qui  sont  en  effet  purement 
humains,  les  vertueux  et  les  vicieux.  Elle  dit  partout  et  toujours  :  les  bons 
et  les  méchants.  C'est  que  c'est  là  la  vraie  division.  Combien  sont  bons, 
malgré  leurs  fautes  et  quelquefois  à  cause  de  leurs  fautes,  et  trouveront 
là-haut  le  père  souriant!  Combien  sont  méchants  et  mauvais  malgré  leur 
vertu  et  quelquefois  à  cause  de  leur  vertu,  et  trouveront  là-haut  le  juge 
sévère!  Les  hypocrisies,  la  sécheresse  de  cœur,  la  dévotion  malveillante,  la 
religion  de  pratiques  et  de  momeries,  la  chasteté  des  vieilles,  l'impeccabilité 
des  laides,  la  pureté  sans  charité,  la  sobriété  des  rassasiés,  la  pudicité  des 
difformes,  la  tempérance  des  impuissants,  l'innocence  sans  indulgence,  la 
vertu  sans  bonté,  ne  sont  autre  chose  que  les  innombrables  masques  de  la 
laideur  morale. 


330  OCÉAN. 

Or  réfléchissez  à  ceci  : 

A  la  mort,  le  masque  tombe  du  visage  de  l'homme,  et  le  voile  tombe 
du  visage  de  Dieu. 

Ou  :  La  mort  fait  tomber  le  masque  du  visage  de  l'homme  et  le  voile 
du  visage  de  Dieu. 


La  vue  d'un  cercueil  n'effraie  pas  ceux  qui  souffrent,  ceux  dont  la  joie 
est  morte  en  ce  monde  contemplent  plutôt  avec  envie  qu'avec  angoisse  cette 
sereine  poussière  de  l'éternité.  Les  paroles  tristes  et  résignées  sortent  natu- 
rellement de  leurs  lèvres  comme  les  larmes  de  leur  cœur,  et  ils  puisent  sans 
peine  dans  leur  propre  douleur  les  pensées  qui  conviennent  à  la  douleur 
d'autrui.  j: 


La  mort,  en  décomposant  l'homme  et  en  séparant  du  corps  qui  se 
dissout  l'âme  qui  ne  périt  pas ,  ressemble  à  un  lapidaire  qui  change  la  forme 
d'un  bijou  ;  il  rejette  au  creuset  le  métal  pour  en  faire  autre  chose  et  il  met 
la  perle  de  côté. 


Songez  qu'on  peut  toujours  être  interrompu  par  la  mort  au  milieu  d'une 
sottise  ou  d'une  lâcheté.  Vous  n'êtes  pas  maître  de  la  mort;  mais  vous  l'êtes 
de  vos  actions. 


Si  l'âme  n'était  pas  immortelle,  la  mort  serait  un  guet-apens. 


Vous  qui  souffrez,  songez  à  l'autre  vie.  Il  ne  peut  y  avoir  rien  de  dérai- 
sonnable dans  la  création j  et  s'il  n'y  avait  pas  un  autre  monde,  un  monde 
meilleur,  un  monde  qui  achève,  qui  explique  et  qui  complète,  la  vie 
humaine  serait  absurde.  Or  Dieu  ne  peut  avoir  produit  l'absurde.  Ouvrier 
parfait,  œuvre  parfaite.  Ne  craignez  donc  rien.  Les  morts  revivent.  Si 
l'homme  n'était  pas  une  âme.  Dieu  ne  serait  pas  Dieu. 

Vous  qui  vivez  agenouillés  sur  des  tombes,  rassurez-vous,  consolez- vous. 
Vous  re  verrez  ceux  que  vous  aimez  ;  vous  les  reverrez  heureux,  rayonnants, 
satisfaits.  Regardez  le  ciel.  Les  yeux  qui  se  lèvent  ne  pleurent  plus. 


> 


TAS  DE  PIERRES.  —  EXPLICATION  DE  LA  VIE...      331 
L'homme  propre  est  toujours  prêt  à  la  nudité,  et  l'homme  juste  à  la 


mort. 


La  vie  est  une  phrase  interrompue. 


Le  suicide  est  un  bris  de 


prison. 


Voici  tout  le  changement  qu'il  y  aura  après  la  vie  :  les  meilleurs  se  trou- 
veront être  aussi  les  plus  grands. 


Après  tout,  il  faut  bien  que  l'injustice  règne  en  ce  monde.  Autrement, 
à  quoi  bon  l'autre?  x 


La  mort,  c'est  l'arrivée  à  un  moi  supérieur. 

[Actes  et  Paroles.  Avant  l'exil.] 


La  vie  est  le  commencement  de  quelque  chose. 


La  mort.  Seuil. 

[Philosophie.] 


J^k^ 


2/^r>v 


1824-1870. 


La  vie  est  pleine  de  mystères,  d'abîmes  et  d'écueils. 

0  vivants!  vous  errez  sur  des  flots  inconnus, 
Où  rien  n'a  surnagé  de  ceux  qui  sont  venus , 

Où  toute  nef  s'entr'ouvre  et  sombre. 
Priez!  implorez  Dieu,  seule  étoile  qui  luit, 
Avant  de  vous  heurter,  dans  cette  affreuse  nuit. 

Aux  montagnes  couvertes  d'ombre! 


L'homme  n'est  vraiment  né  qu'à  l'heure  où  Dieu  réclame 
Cet  esprit  que  le  sort  ploya  comme  un  roseau. 
La  mort  peut  seule  ouvrir  les  ailes  de  notre  âme. 
Le  berceau  n'a  que  l'œuf,  le  sépulcre  a  l'oiseau. 


TAS  DE  PIERRES.  —  POST  MOKTEM.  333 

Hélas!  que  le  tombeau  contient  de  visions! 
Problèmes  effrayants  dont  les  solutions 

Toujours  sur  nos  têtes  surplombent! 
Le  sort  obscur  de  l'homme  est  compris  de  Dieu  seul. 
Quand  on  secoue  un  peu  les  plis  noirs  du  linceul, 

Que  de  sombres  secrets  en  tombent! 


L'adversité  se  sent  plus  voisine  des  cieux; 
L'oeil  du  deuil,  à  travers  les  pleurs  mystérieux. 

Voit  le  jour  éternel  éclore; 
Dieu  s'éclipse  pour  nous  dès  que  nous  triomphons, 
Et  c'est  sur  le  fumier  de  Job,  ô  cieux  profonds, 

Que  le  coq  chante  mieux  l'aurore ''l 


On  garde  après  la  mort  la  forme  radieuse, 
La  forme  sous  laquelle  on  fot  le  plus  aimé. 


Vous  voudriez  le  bonheur  sur  cette  terre,  un  éden,  l'extase  perpétuelle 
de  l'âme,  toutes  les  joies,  toutes  les  ivresses,  et  l'homme  parfait. 
Mais  vous  n'y  songez  pas.  Alors  pourquoi  cela  finirait- il? 

Il  faut  bien 
Que  la  mort  soit  utile  et  serve  à  quelque  chose. 


La  citerne   de  l'abîme  est  béante;  le  genre  humain   marche  et  tourne 
éternellement  sur  la  marge  du  puits. 


Il  y  a  entre  les  jeunes  gens  et  l'éternité  une  trop  grande  épaisseur  de 
temps  pour  qu'ils  puissent  voir  l'infini  et  songer  à  la  mort.  Plus  tard,  la 
lame  du  temps  s'amincit,  la  vie  devient  transparente,  et  l'on  aperçoit  Dieu- 


'''  Au  verso  d'une  épreuve  de  la  lettre  aux  habitants  de  Guerncsey.  1854.  [Note  de 
l'Éditeur.) 


334  OCÉAN. 

Vous  rêvez  la  solidarité  entre  les  intérêts  et  vous  ne  la  comprenez  pas 
entre  les  êtres  ;  votre  dogme  est  sans  base  étant  sans  âme.  Les  liards  soli- 
daires, les  mondes  point.  Aucun  nœud  entre  cette  vie  et  une  autre;  aucune 
chaîne;  la  rupture  partout,  la  lacune  toujours.  Sans  le  moi  persistant,  qu'y 
a-t-il?  Le  successif  indéfini  et  inconscient,  une  mêlée  aveugle  d'atomes,  on 
ne  sait  quel  épouvantable  tourbillonnement  de  molécules  irresponsables; 
Rien  autour  de  Tout.  Ce  serait  là  le  monde. 

Et  tout  votre  effort  vers  le  progrès  aboutit  à  ce  rêve! 

Rêve  horrible.  La  digestion  de  tous  les  doutes  donne  ce  cauchemar, 
l'athéisme. 


La  vie  acceptée  et  continuée  fait  partie  du  devoir. 


Dieu,  ce  soleil  levant,  attire  à  lui  tout  ce  qui  est  fait  pour  se  mêler  à  sa 
lumière.  Il  faut  bien  que  la  goutte  de  rosée  quitte  la  fleur  et  que  l'âme 
quitte  la  femme. 

La  mort  respectera  le  moi,  mais  rajeunira  l'âme  et  vieillira  les  passions. 


Le  visage  humain  est  un  voile. 
Homme,  œil  d'ombre  plein  de  clarté, 
O  trou  que  remplit  une  étoile. 
Squelette  masqué  de  beauté! 


Je  n'aime  point  parler  facilement  des  morts, 

Car  je  sais  qu'ils  sont  là  souvent,  et  qu'ils  entendent. 


...  Et  qui  donc  pourrait  désaltérer 
L'âme,  éternel  désir,  soif  jamais  assouvie.? 
La  tombe  est  le  creuset  sinistre  de  la  vie; 
Le  corps  fond,  l'âme  éclate  et  se  dresse,  et  jaillit 
Vierge,  d'on  ne  sait  quel  épouvantable  lit. 


TAS  DE  PIERRES.  —  POST  MOKTEM.  335 

Squelettes,  l'âme  vole  aux  fentes  de  la  bière, 
Et  c'est  avec  vos  os  qu'est  faite  la  poussière 
Des  ailes  de  ce  papillon. 


La  fosse  commune  :  lieu  où  la  mort  n'a  point  de  péage 


De  qudi  le  corps  nous  défend-il  dans  l'invisible  ambiant.?  Nous  l'ignorons. 
De  là  une  des  causes  de  notre  crainte  de  la  mort.  Nous  redoutons  cette 
dénudation.  À  la  mort,  l'âme  délivrée  du  corps,  en  sera  aussi  désarmée. 


Nos  fautes  sont  des  dettes  contractées  ici  et  payables  ailleurs.  L'athéisme 
n'est  autre  chose  qu'un  essai  de  déclaration  d'insolvabilité. 


Comment  pouvez-vous  vivre  ainsi  gaîment!  vous  ne  savez  pas  ce  qui  est 
derrière. 


1871-1880. 


La  sortie  de  la  vie  commence  un  peu  avant  la  mort.  On  se  sent  couvert 
d'ombre. 


Impondérabilité  et  liberté  sont  identiques.  C'est  pour  cela  que  la  mort 
est  la  délivrance. 


L'ange  est  l'âme  ailée.  La  lumière  est  la  blancheur  sublimée. 


336  OCÉAN. 

À  la  mort,  nous  devenons  des  oiseaux  et  nous  restons  des  intelligences. 


Passer  d'un  âge  à  l'autre,  c'est  une  sorte  de  naissance. 
On  meurt  à  l'enfance  et  on  naît  à  la  virilité. 
On  meurt  à  la  jeunesse  et  on  naît  à  la  vieillesse. 
On  meurt  à  la  vie  et  on  naît  à  la  mort. 


Le  lutteur  de  la  pensée,  le  combattant  du  progrès,  dit  dans  la  première 
moitié  de  sa  vie  :  0«/'  n'eB  pas  avec  moi  di  contre  jnoi,  et  dans  la  seconde 
moitié  :  ,Qui  n'elî  pas  contre  moi  eiî  avec  moi. 

C'est  là  toute  la  quantité  de  victoire  qui  lui  est  donnée  de  son  vivant. 

Après  la  mort  seulement,  il  triomphe,  la  majesté  du  sépulcre  s'en 
mêlant. 


Mûrir,  mourirj  c'est  presque  le  même  mot. 


Chaque  fois  qu'on  perd  une  habitude,  il  semble  qu'on  perde  quelque 
chose  de  la  vie.  Et  dans  le  fait,  la  vie  n'est  que  la  plus  longue  de  nos 
habitudes. 


Vieillir,  c'est  perdre  ses  ailes,  c'est  se  décolorer  et  ramper.  La  créature 
humaine,  après  la  jeunesse,  revêt  la  laideur.  Dans  l'humanité,  au  rebours  de 
la  nature,  le  papillon  devient  chenille.  C'est  là  un  des  contresens  auxquels 
l'homme  est  condamné. 

Quant  à  l'explication,  elle  nous  attend  ailleurs. 

Qui  mourra  verra. 


Selon  que  vous  serez  fou  ou  sage,  vous  composerez  les  rêves  de  votre 
vieillesse  des  regrets  de  votre  jeunesse  ou  des  espérances  de  l'éternité.  En 
d'autres  termes,  vous  vous  attacherez  à  la  mort  ou  à  la  vie.  Ne  vaut-il  pas 
mieux  espérer  que  regretter.?  ô  vieillards,  vous  souhaitez  la  jeunesse, 
regardez,  elle  est  devant  vous,  et  non  derrière.  Vous  allez  mourir,  cela  veut 
dire  :  vous  allez  naître. 


TAS  DE  PIERRES.  —  POST  MOKTEM.  337 

S'il  n'y  a  pas  d'êtres  comparant,  rien  n'existe. 
Un  fantôme  après  un  fantôme,  ce  serait  là  le  monde. 
Création  et  néant  seraient  synonymes. 
Pas  de  création  sans  solidarité. 
Pas  de  solidarité  sans  lien. 
Pas  de  lien  sans  rapport. 
Pas  de  rapport  sans  comparaison. 

Pour  comparer  deux  existences  il  faut  les  avoir  traversées   et  en   être 
conscient. 

D'où  la  perpétuité  du  moi. 


Roméo,  peut-être,  quoique  squelette,  est  assez  spectre  pour  être  heureux 
de  dormir  dans  le  même  sépulcre  que  Juliette,  côte  à  côte.  Il  semble  à  celui 
qui  songe  devant  cette  ombre  que  les  ossements,  qui  sait-f*  ont  une  joie  d'être 
ensemble. 


Si  nous  n'avions  pas  la  vision  du  ciel,  il  n'y  aurait  pas  de  lien  saisissable 
pour  nous  entre  ce  que  nous  nommons  la  vie  et  ce  que  nous  nommons  la 
mort.  Tout  ce  que  nous  voyons  soit  en  haut, soit  en  bas,  nous  attend.  C'est  à 
nous  d'éviter  ceci  et  de  mériter  cela. 


La  vie  sur  terre  et  la  vie  hors  de  la  terre. 

Dans  la  vie  gravitante,  rien  n'est  donné,  tout  est  prêté,  parce  que,  la 
mort  étant  nécessaire,  tout  doit  être  quitté.  Il  n'y  a  de  choses  données  que 
dans  l'impondérable;  la  pesanteur  qui  désagrège  et  qui  détruit  étant 
absente,  il  n'y  a  plus  de  mort,  tout  est  éternel.  Là,  si  Dieu  vous  donne 
une  étoile,  elle  est  à  vous. 


22 

liirplMcali  altlOHA).!. 


A- 


'^-^ 


u^^^ 


I830-I850. 


Pêcher  à  la  ligne  ou  écouter  des  tragédies  de  Racine  :   même  genre  de 
plaisir.  Cela  a  ses  fanatiques. 


La  musique  italienne,  s'écria  Maglia  !  Si  c'est  un  plaisir  des  sens,  il  n'est 
pas  assez  vifj  si  c'est  un  plaisir  de  l'intelligence,  il  n'est  pas  assez  profond. 


La  littérature  française  pendant  le  dix-septième  et  le  dix-huitième  siècle 
a  plutôt  été  une  littérature  qu'une  poésie. 


Les  hommes  médiocres  ont  tout  leur  succès  dans  leur  temps.  Les  grands 
hommes  n'en  ont  qu'une  part,  et  la  moindre.  La  plus  grande  leur  est  réservée 
dans  l'avenir}  et  alors  elle  ne  s'appelle  plus  le  succès;  elle  se  nomme  la 
gloire. 

[Philosophie.] 


TAS   DE  PIERRES.  —  CRITIQUE.  339 

Le  génie 
Vit  de  l'enthousiasme  et  meurt  de  l'ironie. 


Il  y  a  en  France  un  écrivain  qu'on  n'a  pas  le  droit  de  discuter  :  c'est 
Racine.  Dites  ce  que  vous  voudrez  de  Corneille,  de  Bossuet,  de  Molière  et 
de  Voltaire;  mais  ne  touchez  pas  à  Racine.  Racine  est  inviolable.  On  dirait 
qu'il  marque  la  frontière  de  France  dans  les  vagues  régions  de  la  poésie. 

Oui,  cela  est,  Racine  est  inviolable.  Pour  ses  admirateurs  c'est  un  dieuj 
pour  les  farouches,  c'est  une  idole;  pour  les  plus  sauvages,  c'est  un  fétiche. 
Nous  connaissons  quelqu'un  qui,  au  moment  d'être  dévoré,  fut  obligé  un 
jour  de  s'écrier  en  pleine  Académie  :  —  Eh  quoi,  messieurs,  je  pourrai  nier  ici 
tant  qu'il  me  flaira  la  divinité  de  Jésm-Chrifi  et  je  ne  pourrai  pas  contefier  la  divinité 
de  Racine! 

Cette  divinité,  cette  inviolabilité  tiennent  à  beaucoup  de  causes  dange- 
reuses à  énumérer,  et  en  particulier  à  ce  que  Racine  n'a  pas  d'imagination. 
Je  me  reprends.  Racine,  et  c'est  pour  cela  qu'il  est  le  divin,  a  juste  la  quantité 
d'imagination  que  peuvent  admettre  «les  esprits  bourgeois».  C'est  le  poëte 
tempéré  et  moyen.  Homère,  Eschyle,  Isaïe,  Dante,  Shakespeare,  Molière, 
extravaguent.  IJagant  extra. 


Les  poètes  du  dix-neuvième  siècle  ont  devant  eux  le  plus  large  horizon 
qui  se  soit  jamais  ouvert  au  regard  des  penseurs;  cela  tient  à  ce  que  le  genre 
humain,  cette  longue  et  laborieuse  caravane  qui  monte  de  sommet  en  som- 
met depuis  six  mille  ans,  arrive  aujourd'hui  sur  le  plateau  le  plus  élevé  que 
la  civilisation  ait  encore  atteint. 

Contemplez  donc,  ô  penseurs!  derrière  vous  est  le  passé  plein  de  faits j 
devant  vous  est  l'avenir  plein  d'idées. 


Dieu,  l'amour,  la  nature,  la  patrie,  tout  ce  qui  est  grand  et  pur  sort  de 
ces  quatre  sources. 


Il  y  a  un  vilain  moi  et  un  beau  moi. 


340  OCÉAN. 

L'esprit  est  l'outil  des  penseurs  $  l'âme  est  leur  flambeau. 


Quand  la  littérature  d'un  peuple  est  universelle,  c'est  que  ce  peuple 
domine  le  monde  connu.  C'a  été  la  Grèce  d'abord,  puis  Rome.  Aujourd'hui 
c'est  la  France.  Tout  peuple  dont  la  littérature  reste  locale,  reste  lui-même 
borné  dans  sa  domination  et  dans  sa  politique.  L'influence  littéraire  est  à  la 
fois  un  moyen  et  un  symptôme. 

Rayonner,  c'est  conquérir. 


Le  Romancero  général  est  l'affirmation  j  don  Quichotte  est  la  négation. 

[Enfance.] 


Certains  pédants,  lesquels  parlent  un  patois  grave  qu'ils  appellent  la 
langue  classique,  affirment  que  Molière  et  Saint-Simon  violent  la  syntaxe. 
Violer  la  syntaxe!  voilà  un  crime!  et  pourquoi,  s'il  vous  plaît,  la  syntaxe 
serait-elle  plus  respectable  que  Jeanneton  ?  La  langue  est  femme.  Beaucoup 
de  choses  sont  permises  aux  mousquetaires  et  aux  grands  écrivains. 

Ayez  la  grâce,  ayez  le  génie  et  violez  la  syntaxe  et  Jeanneton  tant  qu'il 
vous  plaira. 


O  pédants  !  sotte  engeance  ! 
L'art  du  seizième  siècle,  il  m'en  souvient  encor. 
Etait  un  enfant  rose  avec  des  cheveux  d'or. 
Vous  prîtes  ce  bel  ange.  En  un  clin  d'œil,  vous  l'eûtes 
Coiffé  d'une  perruque  aux  immenses  volutes. 
Comme  ces  cstafiers  qui  marchent  deux  à  deux, 
Et  le  charmant  enfant  devint  un  nain  hideux  I 


Le  poète.  Amans  fori/ja.  Ô  critiques  qui  ne  savez  ni  le  français,  ni  le  latin,    ~ 
vous  traduisez  ainsi  :  amoureux  de  la  forme.  Cela  veut  dire  :  amant  de  la  beauté. 


TAS   DE  PIERRES.   —  CRITIQUE.  341 

Ecrivains  qui  avez  souci  de  votre  dignité,  n'écrivez  jamais  rien  sans  vous 
demander  :  quelle  figure  ceci  fera-t-il  quand  tous  les  hommes  qui  vivent 
maintenant  seront  morts.'' 


Les  poètes  sont  comme  les  souverains  5  ils  doivent  battre  monnaie.  Il  faut 
que  leur  effigie  reste  sur  les  idées  qu'ils  mettent  en  circulation. 


La  haine  sur  les  grandes  gloires  fait  l'effet  de  la  pluie  sur  les  incendies  s 
loin  d'éteindre  le  feu,  elle  l'augmente. 


Le  poëte  dramatique  usurpe  tant  qu'il  est  vivant  et  règne  dès  qu'il  est 
mort. 


La  décadence.  Mot  d'argot  des  pédants  et  des  crétins.  — Vide  de  sens. 
Selle  à  tout  cheval.  Bât  à  tout  âne. 
Le  soleil  couchant  est  une  décadence. 


Je  ne  reconnais  pour  grand  écrivain  que  celui  qui  a  telle  page  qui  est 
comme  son  visage  et  telle  autre  page  qui  est  comme  son  âme. 


Un  esprit  qui  n'est  qu'étendu  ressemble  à  un  champ;  il  y  naît  des  fleurs 
ou  des  fruits.  Un  esprit  qui  n'est  que  profond  ressemble  à  un  puits,  il  va 
chercher  les  sources,  et  recueille  les  eaux  du  ciel.  Peut-on  être  à  la  fois  étendu 
et  profond.?  Oui,  et  alors  le  champ  devient  vallée,  le  puits  devient  lac,  et 
l'on  est  montagne,  c'est-à-dire  génie. 


La  maison  que  Raphaël  s'était  bâtie  à  lui-même  sur  la  place  Saint-Pierre 
a  été  détruite  au  siècle  dernier  pour  faire  place  à  ce  décor  rococo  qu'on 
appelle  la  colonnade  de  Bernin  et  qui  soude  dans  Rome  même  le  style 
pompadour  aux  lignes  de  Michel-Ange.  —  Bernin  démolissant  Raphaël! 


342 


OCEAN. 


Raphaël  effacé  pour  laisser  plus  d'espace  aux  épanouissements  de  Bernin  ! 
quelle  profanation  !  la  poésie  est  à  l'abri  de  ces  scandales.  Elle  habite  le 
champ  auguste  de  l'infini.  La  Henriade  ne  fait  rien  à  /'Odyssée,  et  les  gros- 
sières architectures  à'Al^re  et  de  Tancrède  ne  dérangent  pas  dix  vers  de 
Virgile. 

Écartez,  écartez  de  vos  rangs  difficiles 

Ces  riches  sensuels,  et  surtout  imbéciles, 

Parvenus  embourbés  dans  leur  luxe  nouveau, 

Qui,  délicats  de  bouche  et  grossiers  de  cerveau. 

Ne  sachant  où  vider  leur  bourse  embarrassée, 

Vivent  par  l'estomac  et  non  par  la  pensée  ! 

Pauvres  gens  abrutis  par  l'argent,  plus  épris 

De  vins  pour  leurs  soupers  que  d'art  pour  leurs  esprits, 

Qui  pour  les  mets  charnels  ont  une  faim  choisie. 

Et  point  de  soif  pour  toi,  divine  poésie! 

Qu'on  voit  nourrir  leur  corps  avec  des  raretés, 

Et  leur  intelligence  avec  des  pauvretés. 

Et  s'emplir  à  la  fois,  ô  bizarre  amalgame, 

Le  ventre  d'un  feisan,  l'esprit  d'un  mélodrame! 


DANTE. 


Comme  au  bord 
D'un  abîme  on  frissonne  éperdu,  quand  on  pense 
A  tout  ce  qu'a  créé  cette  pensée  immense. 


Que  votre  style  soit,  comme  la  création,  le  contraste  de  toutes  les  formes 
de  la  vie,  un  clair-obscur  perpétuel. 


M.  Thicrs  écrit  l'histoire  de  Napoléon.  Ô  monsieur  Scribe,  traduisez 
Homère  ! 


Deux  conditions  pour  le  poète  :  sentir  autant  que  tous,  et  exprimer 
mieux  que  tous. 


TAS  DE  PIERRES.  —  CRITIQUE.  343 

On  peut  loucher  de  l'esprit. 


La  raison,  c'est  rintelligence  en  exercice  ;  l'imagination,  c'est  l'intelligence 
en  érection. 


Lucrèce  de  M.  Ponsard. 

Mai  1843. 

Tous  les  quinze  ou  vingt  ans  le  peuple  parisien,  accablé  qu'il  est  d'émo- 
tions de  toutes  sortes,  politiques  et  littéraires,  spectateur  haletant  de  deux 
révolutions  qui  s'accomplissent  à  la  fois,  l'une  dans  les  faits,  l'autre  dans  les 
idées,  épuisé  par  la  chaleur  énorme  de  cette  fournaise  qu'on  appelle  Paris  et 
où  se  forge  la  pensée  du  monde,  tous  les  quinze  ou  vingt  ans,  dis-je,  ce 
bon  peuple  a  soif  d'une  tragédie  classique.  On  la  lui  sert.  Il  la  boit  avec 
délice  comme  on  boit  un  verre  d'eau  bien  claire  à  midi,  en  plein  soleil, 
dans  la  poussière  de  la  grande  route. 

Qu^i  n'a  maudit  le  soleil  et  béni  le  verre  d'eau  ? 


Ce  qu'il  y  a  de  bizarre,  c'est  qu'un  bigot  et  un  puritain  ne  savent  pas 
qu'ils  sont  le  même  homme.  Le  bigot  dit  :  quel  est  ce  buveur  de  sang  ?  le 
puritain  dit  :  quel  est  cet  imbécile  ? 

Molière,  s'il  vivait,  ne  serait  pour  les  puritains  que  ce  qu'il  a  été  pour 
les  bigots,  un  hiftrion,  un  misérable  bouffon  inutile ,  \ amant  de  la  Béjart,  le  corrup- 
teur effronté  des  mœurs. 


Les  Beaumarchais  comme  les  Archimèdes  tiennent  dans  leurs  mains  des 
miroirs  qui  brûlent. 


Bossuet  a  loué  les  dragonnades  {merveilles,  dit-il  dans  son  style  pompeux, 
si  souvent  déclamatoire  et  faux,  hideux  cette  fois). 


344  OCEAN. 

LE    RÊVEUR. 

Je  suis  un  paresseux  qui  travaille. 


Bourgeoisie  :  Guizot.  Habit  noir;  style  gris. 


Le  mot  mort,  au  point  de  vue  officiel,  manque  de  gravité.  Les  morts  ne 
sont  pas  des  morts }  en  langage  administratif,  ce  sont  des  décédés  et  en  style 
ecclésiastique  des  trépassés. 


Certains  grands  hommes,  Chateaubriand  par  exemple,  s'imaginent  qu'il  y 
a  de  la  majesté  à  être  comme  des  somnambules,  à  affecter  l'ignorance  des 
détails,  à  ne  pas  apercevoir  les  choses,  à  ne  pas  regarder  la  vie,  à  dédaigner 
l'humanité  ambiante.  C'est  de  la  manière.  Ce  qui  est  grand,  à  mon  avis, 
c'est  de  vivre  simplement  comme  les  autres  hommes,  sans  effarement  et  sans 
orgueil,  en  voyant  ce  qu'ils  voient,  en  touchant  ce  qu'ils  touchent,  et  en 
pensant  un  peu  plus  qu'eux'". 


Les  plus  petits  animaux  ont  les  plus  grosses  vermines  et  les  plus  petits 
esprits  ont  les  plus  gros  préjugés. 


M.  Guizot  a  débuté  en  1810  par  une  brochure  sur  le  salon.  Cette 
brochure  est  devenue  fort  rarcj  M.  Guizot  l'a  fait  demander  dernièrement  à 
M.  Charles  Blanc  qui  en  possède  un  exemplaire,  pour  en  faire  prendre  copie. 
M.  Ch.  Blanc  la  lui  a  envoyée  à  Londres.  C'est  du  reste  médiocre.  M.  Guizot 
y  parle  de  Prudhon  sans  admiration  et  sans  deviner  le  grand  peintre  moqué 
de  SCS  contemporains  qui  sera  admiré  de  la  postérité.  Le  seul  passage  qui 
révèle  l'homme  de  talent  est  celui-ci,  qui  est  fort  beau,  à  propos  de  Napoléon 
endormi  la  veille  d'AuBerlit^,  par  Roehn  :  • — -  «Agamemnon  veille  quand  tout 
dort,  ce  sont  les  soucis  de  la  puissance;  Napoléon  dort  quand  tout  veille, 
c'est  la  puissance  elle-même.» 


'''  Au  verso  d'une  bande  du  Moniteur  adressée  rue  de  La  Tour-d'Auvergne,  ce  qui 
date  cette  pensée  1849-18J1.  [Note  de  l'Éditeur.) 


TAS  DE  PIERRES.  —  CRITIQUE.  345 

Je  regrette  l'Y  de  l'ancienne  orthographe  du  mot  abîme.  Cet  Y  était  du 
nombre  de  ces  lettres  qui  ont  un  double  avantage  :  indiquer  l'étymologie 
et  peindre  la  chose  par  le  mot  :  Abyme. 


Les  professeurs  de  rhétorique  ne  savent  guère  ce  qu'ils  font,  mais  tellement 
quellement  ils  finissent  toujours  par  amener  les  idées  dans  les  jeunes  esprits. 
Ils  ressemblent  aux  chevaux  de  puits  qui  ont  les  yeux  bandés  et  qui  tournent 
toujours  dans  le  même  cercle,  mais  qui  font  très  bien  monter  l'eau. 


Ô  Vérité!  ô  bon  sens!  vertu  de  l'écrivain. 

[Moi.J 


Tout  écrivain  qui  sent  le  besoin  du  paradoxe  n'est  pas  sûr  de  son  génie. 

[Moi.] 


Affirmer  un  à  peu  près  comme  un  tout,  omettre  dans  une  phrase  la  res- 
triction, la  réserve,  l'incise  explicative,  trancher  dans  le  vif  du  paradoxe 
sans  dire  son  sous-entendu,  donner  des  fragments  d'idées  pour  des  idées 
entières,  c'est  là  un  procédé  qui  effare  le  gros  public  et  à  l'aide  duquel  un 
faux  penseur  fait  facilement  du  bruit.  Cette  façon  de  raisonner  distingue  le 
sophiste  du  philosophe. 


185I-1873. 


Porter  la  tête  haute,  croiser  les  bras,  cambrer  son  torse,  scander  ses  paroles, 
il  y  a  des  gens  qui  s'imaginent  que  c'est  ainsi  qu'on  domine,  et  que  c'est  ainsi 
qu'on  mène  les  hommes  en  politique  et  les  femmes  en  amour.  Erreur.  Le 
dominateur  rêve,  pense,  médite  et  s'infiltre  doucement  par  sa  chaleur  propre 
dans  les  âmes  qui  l'environnent. 

Ces  braves  gens  confondent  le  tambour-major  avec  le  général. 


346  OCÉAN. 

QUESTIONS  LITTÉRAIRES. 

Le  goût  est  relatif}  l'idéal  est  absolu. 


Bossuet  (dissertation  sur  la  comédie  et  lettre  au  P.  Cattaro)  dit  :  «Que 
veut  un  Corneille  dans  son  GJ,  sinon  qu'on  aime  Chimène?»  Il  demande 
ce  que  veut  «un  Molière  qui  remplit  les  théâtres  des  équivoques  les  plus  gros- 
sières dont  on  ait  jamais  infesté  les  oreilles  des  chrétiens,  qui  montre  dans 
ses  pièces  des  prostitutions  toutes  crues». 

Bossuet,  s'écrie  avec  admiration  le  journal-prêtre, /'(7/;/'wrj-Veuillot'",  ne 
parle  de  Molière  qu'avec  dégoût,  c'est  avec  horreur  et  pitié  qu'il  signale  «la  fin  de  ce 
poëte  comédien,  qui  passe  des  plaisanteries  de  théâtre,  parmi  lesquelles  il 
rendit  presque  le  dernier  soupir,  au  tribunal  de  celui  qui  dit  :  Malheur  à 
vous  qui  riez!» 

Bossuet,  aux  faiseurs  de  pièces  dites  morales,  répond  par  l'anathèmc  du 
théâtre, de  tout  théâtre  sans  exception,  de  Racine  comme  de  Scarron,  et  dit 
crûment  :  «Quoi  qu'on  le  tourne  et  qu'on  le  dore,  dans  le  fond  ce  sera 
toujours  la  concupiscence  de  la  chair.» 

Ce  même  Bossuet,  Saint-Simon  le  raconte,  s'employait  à  raccommoder 
Louis  XIV  avec  M'""  de  Montespan. 


RÈGNE   DE  LOUIS  XIV. 

L'âge  du  roi-soleil  et  de  Phébus  Louis, 

Grand  siècle  du  vers  roide  et  des  têtes  courbées. 

Temps  où  toutes  les  fleurs  du  style  sont  tombées. 

[Oc^AN  VERS.  I 


Quand  il  faut  faire  une  gloire. 
L'envie  a  l'onglée  aux  doigts. 


(!) 


4  mars  1853.  [Note  de  Uidor  Hugo.) 


TAS  DE  PIERRES.   —  CRITIQUE.  347 

C'est  une  chose  étrange  et  propre  à  notre  temps 
De  voir  un  vil  grimaud,  faquin,  brute  évidente, 
Railler  Homère,  mordre  Eschyle,  insulter  Dante. 

[Ma/iuscrit  des  Châtiments.] 


En  écoutant  Augier  qui  t'appelle  poëte. 

Tu  te  gonfles,  bourgeois,  et  tu  vois  sur  ta  tête 

La  mèche  du  bonnet  de  coton  s'étoiler. 

[Théâtre  en  liberté.  —  Re/i^uat.] 


Le  style  de  Corneille,  nerveux  et  tendre,  lance  la  pensée  comme  l'arc  lance 
la  flèche. 

[Théâtre  en  liberté.  —  Reliquat] 


L'inquisition  supprimée  laisse  sans  emploi  beaucoup  d'instincts  bas  et 
féroces  qui  se  tournent  vers  la  littérature.  On  remplace  le  bûcher  comme  on 
peut  par  le  style  qu'on  a.  Veuillot  est  un  écrivain  dans  le  langage  duquel  on 
sent  le  placement  d'une  vocation  de  bourreau. 


Une  bêtise  qui  n'a  servi  qu'un  milliard  de  fois  est  encore  très  neuve. 
Voyez  le  mot  antithèse.  Quel  magnifique  usage  n'en  a-t-on  pas  fait  depuis 
Gafîrier  qui  trouve  moyen  de  l'appliquer  à  Job  jusqu'à  Le  Batteux  qui  trouve 
moyen  de  l'appliquer  à  Eschyle.  Homère  n'échappe  à  l'antithèse  que  pour 
tomber  dans  la  métaphore. 


Les  défauts  de  Shakspeare  sont  des  excèsj  les  défauts  de  Racine  sont  des 
défauts.  Shakspeare  submerge  l'esprit.  Racine  l'échoué. 


L'inspiration  ne  vient  point  comme  on  veutj  cette  passante  n'obéit  pas 
au  signe }  on  ne  cogne  pas  la  Muse  à  la  vitre. 


348  OCÉAN. 

Les  poètes  impersonnels  comme  Goethe  sont  en  même  temps  les  poètes 
indifférents.  Ils  n'ont  qu'un  intérêt  :  vivre  bien  en  cour  et  se  faire  renter  par 
les  puissances. 

Chose  frappante,  en  poésie,  ce  n'est  pas  le  moi  qui  est  égoïste,  c'est  le 
non-moi. 


Sachez  deviner  le  talent  même  dans  ce  qui,  au  premier  aspect,  lui  res- 
semble le  moins.  Il  m'est  arrivé  quelquefois  d'écrire  sur  un  œuf  :  ceci  est  un 
oiseau. 


La  bêtise  et  la  brutalité  n'outragent  pasj  l'insulte  intelligente  est  la  seule 
insulte;  l'affront  sérieux  ne  rugit  pas  et  ne  hurle  pasj  il  parle.  Pour  qu'il  soit 
l'affront,  il  faut  qu'il  sorte  d'où  sort  l'idée.  Une  gueule  bave,  une  bouche 
crache. 


SocRATE.  —  Nature  domptée.  Mauvais  instincts  innés.   Grande  âme  à 
fond  de  vices.  Vertu  bâtie  sur  pilotis. 


Les  idiomes  sont  en  état  de  décomposition  incessante  et  de  formation  per- 
pétuelle. Cela  a  quelques  inconvénients  auxquels  personne  ne  pense.  Mais  on 
n'est  sûr  de  rien  avec  ce  changement  continu  du  verbe  international  et  cette 
mobilité  de  la  parole  humaine.  La  fantaisie  des  langues  de  l'avenir  peut  finir 
par  faire  de  ton  nom  propre,  à  toi  qui  m'écoutes,  un  mot  mal  propre,  et  le 
mage  Smerdis  eût  été  bien  étonné  il  y  a  quelque  trois  mille  ans  si  on  lui  eût 
dit  qu'un  jour  il  serait  tenté  de  se  réfugier  dans  son  autre  nom  :  Tanio-xarcès. 


La  langue  française,  destinée  à  se  superposer  à  la  civilisation  tout  entière, 
prend  visiblement  de  nos  jours  des  compréhensions  nouvelle>  et  pour  ain.si 
dire  un  organisme  nouveau.  Le  devoir  des  écrivains  aujourd'hui  est  de  la 
travailler  dans  le  sens  de  son  avenir  de  langue  d'Europe  '''. 

[La  Science.] 


'"'  Au  verso  d'une  page  d'épreuve  des  CUtiments.  [Note  Je  l'Éditeur.) 


TAS  DE  PIERRES.  —  CRITIQUE.  349 

La  langue  française  a  le  don  suprême  de  la  limpidité.  Il  y  a  des  langues 
claires  et  des  langues  obscures,  selon  leur  plus  ou  moins  de  voisinage  du 
midi,  c'est-à-dire  du  soleil.  Les  langues  latines  sont  transparentes,  les  langues 
germaniques  sont  troubles. 

La  langue  française  filtre  l'idée. 


Le  génie  des  langues  est  surtout  admirable  dans  ses  délicatesses.  Il  faut 
souvent  se  borner  à  le  sentir  et  renoncer  à  l'expliquer.  Ainsi,  où  le  latin 
répète  le  verbe,  le  français  répète  le  sujet.  Ainsi  Virgile  écrit  : 

Sed  fu^t  interea,  fugtt  irreparabik  tempm. 

Pour  bien  traduire  : 

Mais  cependant  le  temps,  le  temps  irréparable 
S'enfuit. 


Bénigne  Bossuet,  le  géant  des  professeurs  de  rhétorique. 


Prenez  garde,  analystes,  que  pour  arriver  à  la  réalité,  vous  êtes  obligés  de 
couper,  de  tailler,  de  rejeter,  de  disséquer. 
Votre  réalité  est  un  squelette. 


Quelques  efforts  que  fassent  les  hommes  médiocres  pour  être  orgueilleux, 
ils  ne  parviennent  qu'à  être  pédants. 


On  n'a  jamais  plus  parlé  du  romantisme  que  depuis  qu'on  dit  :  le  roman- 
tisme eM  mort. 

Ce  cliché  fait  toutes  les  semaines  le  tour  de  tous  les  journaux  (presque). 
Komantisme  n'a  jamais  été  qu'un  mot  de  guerre;  la  guerre  est  finie.  Si  l'on 
veut  dire  :  ce  mot  eft  mort,  on  a  raison.  Si  l'on  parle  de  l'idée  qui  est  plutôt 
voilée  qu'exprimée  par  ce  mot,  on  a  tort.  Le  romantisme  est  mort  comme 
le  socialisme  efî  mort,  comme  la  république  eH  morte,  comme  sont  mortes  beaucoup 
de  choses  à  ce  qu'il  paraît.  La  liberté,  la  vérité,  la  raison,  etc.  remplacées 
par  l'autorité. 


350  OCEAN. 

Voltaire  est  le  soleil  couchant  du  vieux  monde;  Rousseau  est  le  soleil 
levant  du  monde  nouveau.  Leur  double  rayonnement  se  mêle  dans  le  dix- 
huitième  siècle,  et  éclaire  des  deux  côtés  la  face  formidable  de  la  Révolu- 
tion. On  voit  la  clarté  de  Voltaire  et  la  lueur  de  Rousseau  sur  les  deux  joues 
du  masque  de  l'avenir. 

La  vérité  est  tout,  la  vérité  est  ronde  et  carrécj  et  cela  est  tellement  vrai 
qu'un  cercle  absolument  équivalent  à  un  carré  est  introuvable.  Donc  le  carré 
est.  Or  ce  qui  est,  est  vrai.  Dieu  est  triangle,  comme  il  est  sphère,  étant  tout 
comme  la  vérité.  Dieu  triangle  existait  dans  l'Inde  avant  d'exister  à  Saint-Pierre 
de  Rome.  —  Mais  venons  au  fait,  archipoëte  vous-même!  —  Je  distingue 
entre  extrait  et  choix,  entre  excerpta  et  seleBa,  ceci  doit  flatter  Hachette. 
Coupez  une  branche  dans  l'arbre  et  montrez-la  comme  spécimen  du  feuillage, 
c'est  bien;  cela  me  donne  envie  de  voir  l'arbre.  Mais  les  choisisseurs  disent  : 
beautés  de  IJir^le,  beautés  de  Cicéron,  c'est-à-dire,  tout  le  reste  est  hideux. 
Voici  les  perles,  le  reste  est  fumier.  Cueillette  absurde  qui  traite  tous  les 
génies  comme  des  Ennius. 

Shakspcare.  Tacite. 

Les  génies  sont  placés  si  haut  qu'ils  voient  tout  de  suite  l'autre  versant. 
De  là  dans  leur  œuvre  ce  que  les  esprits  superficiels  appellent  l'antithèse. 
Les  critiques  contemporains  ont  créé  le  délit  d'antithèse. 

[Carnet  de  voyage.  i86i.] 


Ce  recoin  de  la  théorie  classique  est  obscur.  Il  serait  bon  d'allumer  ici 
une  chandelle. 


Vertus  recommandées  en  rhétorique. 

Toute  une  caste  de  lettrés  atteints  du  vieil  asthme  classique,  monar- 
chique et  catholique. 


Cette  ville  où  nous  avons  laissé  derrière  nous  en  partant  tant  de  beaux  et 
vaillants  esprits,  parmi  les  vivants  Lamartine,  le  grand  poëte,  et  parmi  les 
morts  Béranger  et  Musset,  les  poètes  charmants. 


TAS   DE  PIERRES.  —  CRITIQUE.  351 

Quelques  symptômes  actuels  et  fugitifs  de  routine  philosophique,  litté- 
raire et  sociale  sont  sans  valeur.  Une  minute  de  contradiction  est  vite  em- 
portée dans  le  courant  d'un  siècle  d'affirmation. 

L'ex-bon  goût  détrôné  jette  les  hauts  cris. 


La  beauté  varie  selon  l'application. 

La  même  forme  peut  être  ici  charmante,  là  hideuse.  Une  colonne  est 
belle,  torse 5  une  jambe,  non. 

[Album  1864.] 


Le  dernier  volume  est  plus  facile  à  écrire  que  la  première  ligne. 


C'est  aux  écrivains  sans  talent  qu'on  connaît  la  bonne  ou  mauvaise  qua- 
lité d'une  langue  à  un  moment  donné.  Là  où  s'efface  le  style  personnel,  le 
fond  propre  de  l'idiome  apparaît.  Le  premier  venu  est  toujours  un  fidèle 
échantillon. 

Ainsi  en  ouvrant  les  écrivains  sans  style,  on  reconnaît  que  la  langue  du 
dix-septième  siècle  est  bonne  et  que  la  langue  du  dix-huitième  est  mauvaise. 
Arnauld  n'a  pas  plus  de  talent  que  Raynal,  une  page  d'Arnauld  peut  être 
belle,  une  page  de  Raynal  est  toujours  médiocre. 

[Album  1864.] 


Célébrités,  renommées!  tourbillon  de  noms  qui  se  heurtent!  tohubohu 
des  réputations  faites  et  défaites  et  refaites!  journaux  soufflets  gonflant  les 
uns,  journaux  épingles  désenflant  les  autres!  bah!  vent,  bruit! 

—  Ne  dédaignons  pas,  usons  pour  le  bien.  Le  vent  mène,  le  bruit  parle. 


Baragouin  noble  des  académies  :  —  écrivain  autorisé,  c'est-à-dire  ayant  de 
l'autorité,  charabia  équivalent  à  homme  fortuné,  c'est-à-dire  ayant  de  la  fortune. 
Qu'est-ce  qu'un  auteur  autorisé? 


352  OCEAN. 

Combien,  qui  croyaient  être  quelqu'un  ou  quelque  chose,  ont  passe  à 
travers  les  mailles  de  cette  espèce  de  filet  de  Saint  Cloud  qu'on  appelle  la 
postérité  ! 

[Album  1864.] 


Louis  XIV,  par  son  côté  fat,  fait  la  guerre,  et  par  son  côté  pédant,  fait 
la  littérature. 


La  corruptibilité  est  une  question  de  quotité.  EJle  commence  à  Jeanneton 
et  ne  finit  pas  à  Anne  d'Autriche. 

[Album  1864.] 


Tacite  écrivant  le  roman,  c'est  quelque  chose  de  plus  que  Tacite  écrivant 
l'histoire.  Autant  de  pensée,  plus  d'imagination.  La  vérité,  plus  la  poésie. 


Le  faux  goût  a  la  vie  dure.  On  se  débarrasse  plus  facilement  de  Louis  XVI, 
de  Bonaparte,  des  Bourbons,  de  la  royauté  et  de  l'empire,  que  du  récit  de 
Théramène. 


Ridez  la  sottise,  vous  changez  le  sot  en  docteur.  Rien  ne  s'ajuste  au  jeune 
fat  comme  le  vieux  pédant.  Une  forme  de  l'ineptie  vaniteuse  continue 
l'autre. 


Chateaubriand.  Transition.  À  mi-corps  dans  les  deux  siècles;  par  le  bas 
dans  le  dix-huitième,  par  le  haut  dans  le  dix-neuvième.  Le  passé  est  sa 
gaine,  l'avenir  est  sa  face. 


Écrivez  juste 


C'est  le  propre  des  envieux  d'admirer  les  médiocres. 


TAS   DE  PIERRES.   —  CRITIQUE.  353 

Le  style  du  dix-septième  siècle,  souvent  postiche. 
Qui  a  une  perruque  sur  la  tête,  l'a  dans  l'esprit. 


La  décadence  est  le  thème  de  tous  les  temps.  On  criait  à  la  décadence  dès 
le  seizième  siècle. 

Et  la  chute  des  arts  suit  la  perte  des  mœurs,  dit  Gilbert  au  18°. 

Quand  un  écrivain  parle  de  la  décadence  littéraire  de  son  temps,  vous 
pouvez  dire  hardiment  :  c'est  un  envieux. 


Racine  savait  le  grec,  mais  ne  savait  pas  la  Grèce. 


La  monarchie  n'est  pas  moins  dans  Racine  que  dans  Louis  XIV.  C'est, 
roi  comme  poëte,  la  même  majesté,  la  même  autorité,  la  même  divinité, 
la  même  perruque. 


Un  homme  de  génie  est  toujours  beau.  Quels  que  soient  les  traits  du 
visage,  le  génie  en  sort  comme  une  clarté,  et  tout  ensemble  les  voile  et  les 
illumine.  Ce  n'est  pas  seulement  l'œil  qui  éclaire  et  rayonne  chez  les 
grands  hommes,  c'est  le  front,  c'est  la  joue,  c'est  la  bouche.  Comme  ils 
sont  astres,  toute  leur  face  est  flambeau. 


Bonté  des  ennemis.  Vous  faites  un  livre.  Un  ami  vous  fait  deux  ou  trois 
articles  tout  au  plus.  Un  ennemi  ira  volontiers  jusqu'à  la  douzaine.  Il  paraît 
qu'il  existe  un  nommé  Nettement  (ou  Proprement),  qui  a  fait  19  articles 
contre  les  Misérables.  Est-ce  que  vous  croyez  que  je  ne  lui  dois  pas  de  la 
reconnaissance  ? 

[Actes  et  paroles.  Depuis  l'exil.  —  Keliçiuat.'] 


On  jette  les  hauts  cris.  Qu'est-ce  que  c'est  que  ce  style.?  Qu'est-ce  que 
cela  veut  dire.'* 

C'est  la  langue  française  qui  arrive. 


»3 


354 


OCÉAN. 


Unique  loi  du  style  :  propriété.  Exprimer  l'idée  avec  les  mots  qui  lui 
conviennent.  —  L'idée  choisissant  elle-même  le  mot,  tout  le  style  est  là. 


Crier  contre  le  socialisme,  crier  contre  le  romantisme,  c'est  crier  contre 
le  siècle. 

Komantisfue ,  Socialisme,  ce  sont  les  pseudonymes  du  dix-neuvième  siècle. 
Ce  sont,  en  littérature  et  en  politique,  ses  deux  noms. 


On  est  stupéfait  de  la  quantité  de  critique  que  peut  contenir  un  imbécile. 

[Album  1864.] 


"*  Bibliothèque  nationale. 


E 


l'  "'  ^ 


PREFACE.  —  EPITRE. 

2    MES   AMIS   DE    FKANCE. 


Frères,  je  vous  salue.  À  vous  bonheur  et  gloire. 
J'ai  donné  de  grands  coups  de  hache  dans  l'histoire, 
Dans  l'homme,  dans  César,  dans  Jésus,  dans  Moloch, 
Et  voici  les  éclats  (jui  sont  tombés  du  bloc. 


1850-1876. 


BORD  DE  LA  MER.  —  IMMENSITÉ.  —  SOLITUDE. 

Là  je  suis  près  de  DieU}  Dieu  tombe  sous  mes  senS} 
Là,  je  tâte  le  pouls  à  l'abîme,  et  je  sens 
Dans  une  profondeur  que  nul  esprit  ne  sonde, 
La  palpitation  du  cœur  d'où  sort  le  monde. 


M- 


356  OCEAN. 

Parfois  on  ne  sait  quel  démon 

Prend  un  rayon  des  cieux  qu'il  tord  dans  du  limon. 
Et  mêle  l'affreux  vice  à  la  beauté  vermeille. 
Vois  Messaline  nue.  Oh  !  l'infâme  merveille  ! 


EPITRE  A  CHARLES. 


Ô  mon  Charle,  est-il  rien  au  monde  de  plus  bête 
Qu'un  papa  contemplant  son  fils  !  je  suis  cela. 


L'oiseau  niche,  l'eau  court,  l'air  souffle,  l'astre  luit, 

L'aveugle  envie  un  borgne  et  le  muet  un  bègue; 

L'académicien  encense  son  collègue, 

Puis,  le  membre  loué,  vante  le  corps  savant. 

Admire  à  gauche,  à  droite,  en  arrière,  en  avant, 

Le  lettré,  l'érudit,  l'illust^-e,  et  distribue 

À  tous  l'essoufflement  de  sa  prose  fourbue. 


Il  est  certains  états,  point  rares  sur  la  terre. 

Où  la  langue  est  donnée  à  l'homme  pour  se  taire  j 

Aie  une  opinion  à  ton  gré  sur  le  roi, 

La  loi,  les  grands,  c'est  bienj  mais  garde-la  pour  toi. 

Vas-tu  dans  ces  pays,  dès  que  ton  pied  y  touche. 

Un  gendarme  te  met  un  scellé  sur  la  bouche } 

Etre  un  libre  penseur,  cela  fait  l'homme  grand  ; 

C'est  un  droit  qu'à  la  porte  on  cachette  en  entrant. 


Aussi  bien  que  le  corps,  l'âme  a  soif,  l'âme  a  faimj 

L'athée  est  pauvre  et  nu,  sans  Dieu  la  vie  est  noire; 

Moi,  j'ai  besoin  d'aimer  et  j'ai  besoin  de  croire; 

Je  veux  vivre,  espérer  au  delà  du  tombeau,  . 

El  sentir  au-dessus  de  la  terre  le  beau,  I 

Car  c'est  parmi  les  maux  la  plus  grande  misère  ? 

De  n'avoir  pas  en  fait  de  ciel  le  nécessaire.  î 


TAS  DE  PIERRES.   —  EPITRES.  357 

Les  princes  d'autrefois  sont  énormes  et  noirs  ; 

Ils  ignorent  Versaille  et  les  mièvreries. 

Étant  tueurs,  ils  ont  l'odeur  des  boucheries. 

Ces  héros-là,  des  gens  d'aujourd'hui  différents, 

Sont  puissamment  naïfs  et  brutalement  grands. 

—  M'a-t-on  pris  mes  moutons.''  m'a-t-on  volé  mes  vaches .f* 

Crie  Achille,  effrayant  l'Atride  aux  airs  bravaches. 

Avec  des  hurlements  bien  autrement  corrects 

Que  les  vers  de  Racine  ornés  de  faux  nez  grecs. 


Homme,  la  volupté  est  folle. 


L'orgueil  est  imbécile  et  téméraire;  il  a 

Son  spectre  dans  la  fable  ainsi  que  dans  la  Bible 5 

Ici  la  chute  affreuse,  ici  la  roue  horrible; 

Si  l'une  a  les  Amans,  l'autre  a  les  Ixions. 

Qu'importe  les  honneurs  et  les  ambitions, 

Toutes  les  vanités  et  toutes  les  surfaces. 

Or,  gloire,  amour,  puissance  !  Homme,  quoi  que  tu  fasses. 

Tu  vas  toujours,  à  pas  rapides  ou  tardifs. 

Vers  ce  coin  noir  qu'on  voit  là-bas  entouré  d'ifs. 


C'était  un  homme  habile. 
Tirant  parti  de  tout,  même  de  ses  défauts. 
Appelant  sa  débauche  et  ses  vices  Paphos, 
Trichant  au  jeu,  mais  bah  !  mettant  sur  ses  mains  sales 
Ces  deux  gants  :  Henri  IV  et  Saint  François  de  Sales, 
Se  déclarant  farouche  ou  libertin,  selon 
Qu'il  rencontrait  le  père  ou  le  fîls  CrébiUon. 

[Carnet  1860.  —  Colledtwn  dt  M.  Armand  Godoy.~\ 


Vieillir  est  la  science  héroïque  du  juste. 

Mon  père  en  cheveux  blancs,  c'est  mon  tour  aujourd'hui. 

Déclinait  doucement  sans  en  avoir  d'ennui. 

Il  s'asseyait  le  soir  sur  le  banc  de  sa  porte , 

Regardait  venir  l'ombre  et  murmurait  :  Qu'importe  ! 


358  OCÉAN. 

Sur  l'horizon,  au  nord,  on  voyait  un  tas  sombre 
De  nuages  légers,  mous,  frissonnants,  sans  nombre. 
Qu'on  eût  dit  épluchés  par  les  doigts  d'un  géant  ; 
Et  tout  un  coin  du  ciel,  partout  ailleurs  béant. 
Disparaissait,  couvert  de  ce  duvet  étrange. 
Comme  si  quelque  diable  eût  plumé  là  quelque  ange. 


Dieu,  père  autant  que  maître, 
Ne  peut  damner  l'erreur,  puisqu'il  a  fait  la  nuit. 


À  la  condition  de  ne  point  perdre  terre, 
Tu  vas  en  avant,  mais  l'essor  te  manque.  Ami, 
Tu  ne  te  sens,  dis-tu,  poëte  qu'à  demi} 
Tu  ne  sais  pas  saisir  au  vol  la  rime  en  fuite  j 
Ton  esprit,  où  pourtant  une  pensée  habite. 
N'est  pas  assez  profond,  pas  assez  étoile. 
Pour  qu'il  puisse  en  jaillir  l'immense  vers  ailé } 
Eh  bien,  ne  chante  pas,  et  sois  poëte  en  prose j 
Le  galop  de  Pégase  est  déjà  quelque  chose. 


Répète-moi  le  mal  qu'on  dit  de  moi. 

L'allusion,  le  fait,  l'histoire,  l'anecdote, 

Et  ce  qui  se  murmure,  et  ce  qui  se  radote, 

Et  ce  qu'affirment  ceux  qui  me  peignent  en  noitj 

Je  désire  l'entendre,  ami,  voulant  savoir, 

En  ce  monde  qui  ment,  espionne  et  renie. 

Jusqu'où  peut,  d'une  part,  aller  la  calomnie, 

Et  jusqu'où  peut,  de  l'autre,  aller  la  vérité. 


Je  n'ai  qu'un  seul  besoin,  sur  notre  pauvre  terre, 
C'est  de  sentir  les  gens  heureux  autour  de  moi. 


TAS  DE  PIERRES.   —  ÉPlTRES.  359 

Ces  prudes,  décochant  encor  quelques  œillades, 
Leur  psautier  sous  le  bras,  dandinent  leur  ennui  j 
Elles  jasent  de  vous,  de  moi,  d'elle,  de  lui 5 
Elles  disent  du  mal  du  prochain,  de  Bélise, 
D'Annette,  et  dans  la  rue,  en  sortant  de  l'église. 
Leur  croupe  se  recourbe  en  replis  vertueux. 


Si  vous  voulez  conclure,  il  faut  d'abord  savoir. 
Ainsi  que  l'épi  d'or  jaillit  du  sillon  noir, 
Le  vrai  hors  de  l'erreur  se  dresse,  et  le  principe 
Sort  de  l'ombre  où  le  rêve  expire  et  se  dissipe, 
Et  du  tas  des  abus,  morts  ou  prêts  à  finir; 
C'est  du  passé  qu'il  faut  extraire  l'avenir} 
L'éclosion  du  germe  en  ce  fumier  commence, 
Et  sur  l'histoire,  engrais,  la  logique  est  semence. 


Mes  amis. 


Si  je  hais  quelque  chose  au  monde,  en  vérité. 
C'est  le  «Je  vous  l'avais  bien  dit»  des  imbéciles. 
Donc  ne  triomphons  pas. 


Que  le  printemps  est  fatigant  !  la  fleur. 

L'oiseau,  l'azur;  partout  l'abus  de  la  couleur. 
Que  d'affectation  dans  cet  excès  de  roses  ! 
Poëme,  soit.  Mais  trop  de  détails,  trop  de  choses. 
L'effort  pour  faire  effet  éclate  à  chaque  mot. 

—  De  qui  parlez-vous  là,  demandai-je  au  grimaud  ? 

—  De  Dieu,  Monsieur.  —  Fort  bien.  Monsieur. 


Jésus  fut  attendri  par  Marthe  et  Madeleine, 

Et  c'est  peut-être  un  dieu,  mais  ce  n'est  pas  un  saint. 


éér^3 


PIQURES  DE  MAGLIA. 

Chacun  a  dans  la  presse  un  rôle  différent. 
L'un  l'accepte  petit  et  l'autre  le  veut  grand. 
Mais,  blesser  le  vrai  goût  presque  à  chaque  parole. 
Toujours  louer  les  morts  en  haine  des  vivants. 
Faire  un  bruit  vide  et  creux  comme  les  chiens  savants. 
Plus  chétif  que  Nisard,  plus  niais  queMadrolle, 
De  poésie  et  d'art  parler  comme  un  portier. 
Nier  des  noms,  orgueil  du  pays  tout  entier! 
Pauvre  journal  auquel  échoit  ce  triste  Rolle. 

N.  B.  —  Nous  avons  cru  d'abord  qu'il  y  avait  une  faute  d'orthographe  dans  le 
dernier  mot,  mais  après  examen  nous  avons  reconnu  que  la  rime  et  la  raison  étaient 
d'accord  pour  l'écrire  ainsi'''. 


TAS  DE  PIERRES.   —  ÉPIGRAMMES.  361 

Sentant  que  tout  lui  manque,  esprit,  verve  et  bon  sens. 
Relie  en  ses  feuilletons  amers,  plats  et  pesants. 
Au  génie,  au  bon  sens,  au  goût  se  montre  hostile. 
Et  maltraite  l'esprit,  le  talent  et  le  style. 
On  médit  toujours  des  absents. 


ROLLE  ET  ROLLET. 

Rollet  sous  Despréaux  fut  un  vrai  financier 

Pillant  et  gaspillant  les  gabelles  de  France. 

Rolle  vend  au  journal  qui  veut  bien  le  payer 

Vieux  style,  vieux  esprit,  vieux  goût,  vieille  éloquence, 

Vieux  feuilletons,  chiffons  et  haillons  de  papier. 

Et  les  vieux  galons  faux  de  sa  fausse  science. 

Entre  Rolle  et  Rollet  grande  est  la  différence. 

Rollet  est  un  fripon  et  Rolle  est  un  fripier. 


Chacun  de  nous,  le  fou,  le  sage  même, 
A  son  dada,  califourchon  qu'il  aime. 
Monsieur  Véron  sur  Rolle  est  à  cheval. 
On  s'en  étonne.  —  Eh!  qu'y  voit-on  de  mal.'' 
Vraiment,  j'ignore  à  quel  propos  l'on  glose, 
— •  J'atteste  ici  Daumier,  Cervante  et  Cham,  - 
Sancho  Pança,  Silène  et  Balaam 
Faisaient  jadis  à  peu  près  même  chose. 


Triste  siècle,  dirait  Piron! 
Nous  avons  Rothschild  pour  baron, 
Pour  Mécène  Monsieur  Véron, 
L'aigre  Duchesnois  pour  Clairon, 
Gustave  Planche  pour  Fréron, 
Victor  Cousin  pour  Lycophron, 
Chaix  d'Est-Ange  pour  Cicéron, 
Et  Rolle  pour  Aliboron. 


362  OCÉAN. 

Nisard  aurait  un  beau  destin, 
Et  RoUe  aurait  un  grand  succès, 
Si  Nisard  savait  le  latin, 
Si  Rolle  savait  le  français. 


Cicéron,  désarmant  le  vainqueur  sur  son  char. 
Assoupissait  la  haine  au  cœur  du  grand  César. 
Or  notre  Cicéron  que  Chaix  d'Est-Ange  on  nomme 

À  l'ancien  Cicéron  de  Rome 

Ne  ressemble  vraiment  pas  mal. 
Plaideurs!  qu'on  se  le  dise  et  qu'on  s'en  avertisse! 

L'ancien  endormait  la  justice, 

Le  nôtre  endort  le  tribunal. 


1850. 


Au  pied  du  Pinde  où  sont  les  dieux. 
Coasse  un  marais  odieux. 
Muse,  où  jamais  tu  ne  te  souilles! 
Forgues,  Nisard,  Louis  Raybaud, 
Rolle  et  Planche  en  sont  les  grenouilles. 
Sainte-Beuve  en  est  le  crapaud. 


[Critique.] 


SUPPOSITION. 

Fréron  a  bavé  sur  Voltaire, 
Et  Rolle  bave  sur  Hugo. 
Mettez  Rolle  au  temps  de  Voltaire, 
Et  Fréron  au  temps  de  Hugo, 
Rolle  aurait  bavé  sur  Voltaire, 
Fréron  baverait  sur  Hugo. 


//o  ^^•^• 


I828-I847. 


Ensevelissez-vous  dans  cette  immense  tombe. 
Ensevelissez-vous,  haines  des  factions 
Qui  divisez  Paris!  Haines  des  nations 
Qui  divisez  l'Europe  immortelle  et  féconde! 
Haines  des  continents  qui  divisez  le  monde  ! 


Au  dix-septième  siècle  on  disait  :  //  faut  savoir  encourir  la  disgrâce; 
aujourd'hui  on  dit  :  il  faut  savoir  encourir  l'impopularité.  Ce  mot  substitué 
révèle  tout  le  changement.  Le  peuple  à  la  place  du  Roi. 


La  phtisie  de  la  France  fait  tousser  l'Europe. 


L'échafaud  politique  est  de  mauvais  exemple. 

[Feuilles  paginées.] 


364  OCEAN. 

Je  frémis  en  songeant  que  de  choses  le  sort 

Sur  la  tête  d'un  fou  peut  mettre  en  équilibre! 

Au  premier  vent  qui  change,  au  moindre  bruit  qui  vibre, 

L'édifice  effrayant  s'écroule  tout  à  coup. 

Et  c'est  ainsi  —  souvent  —  qu'un  monde  se  dissout! 

[OcÉan  vers.] 


Le  problème  du  gouvernement  est  le  même  que  celui  de  la  création 
le  mouvement  dans  l'équilibre. 

[Philosophie.] 


L'exil 
Où  le  roi  n'a  pas  d'ombre  et  le  bruit  pas  d'échos. 


Les  grandes  révolutions  naissent  des  petites  misères  comme  les  grands 
fleuves  des  petits  ruisseaux. 

Les  rivières  n'ont  pas  le  droit  de  dédaigner  les  ruisseaux  :  c'est  de  cela 
qu'elles  sont  faites. 


Le  génie  qui  délivre  un  peuple  est  aussi  précieux  aux  yeux  de  Dieu  que 
le  génie  qui  gouverne  un  empire.  La  barque  qui  porte  Guillaume  Tell 
n'est  pas  moins  sacrée  pour  la  tempête  que  l'esquif  qui  porte  César. 


Chaque  fois  que  l'humanité  descend,  tombe,  disent  les  hommes  du 
passe'",  du  plateau  théocratique  au  plateau  aristocratique  et  du  plateau 
aristocratique  au  plateau  démocratique,  cela  fait  une  cataracte  qu'on  appelle 
Révolution. 


'"'  D'après  l'écriture,  ces  cinq  mots  ont  ctc  ajoutes  dix  ou  douze  ans  plus  tard, 
vers  1849.  {Note  Je  l'Éditeur.) 


TAS   DE  PIERRES.   —  POLITIQUE. 


365 


Un  grand  penseur  ne  devient  un  grand  homme  d'état  qu'à  la  condition 
de  mélanger  à  son  esprit,  à  plus  ou  moins  haute  dose,  la  médiocrité  des 
choses  et  des  hommes.  Dans  la  langue  de  notre  temps  cela  s'appelle  devenir 
pratique. 

Quoi  que  fassent  et  quelles  que  soient  les  révolutions,  une  puissance 
reste  debout,  la  pensée.  Les  républiques  brisent  les  couronnes,  mais  n'étei- 
gnent pas  les  auréoles. 

Les  cuisiniers  de  bonne  maison  ne  mangent  jamais  de  la  cuisine  qu'ils 
font.  Ils  savent  trop  comment  elle  se  fait.  Pendant  qu'ils  élaborent  pour  la 
sensualité  de  leurs  maîtres  tous  les  raffinements  de  la  gourmandise,  ils  ont 
toujours  dans  quelque  coin  un  marmiton  favori  qui  leur  fait,  pour  eux,  du 
haricot  de  mouton  et  de  la  soupe  aux  choux.  — •  Les  hommes  d'état  ont 
beau  savoir  comment  se  fait  l'histoire  qu'ils  font,  ils  sont  forcés  d'en  manger. 
C'est  leur  châtiment. 


Les  penseurs  de  toutes  les  opinions  ne  devraient  jamais  oublier  qu'une 
politique  doit  se  juger,  non  par  les  accidents,  mais  par  les  résultats. 


Une  bouche  parfois  gouverne  bien  des  gueules. 

[Feuilles  paginées.] 

Paris,  ville  où  l'on  élabore  les  idées,  et  où  l'on  n'en  jouit  pas.  Lieu  où 
l'on  fait  toujours  la  cuisine  et  où  on  ne  la  mange  jamais. 

[OcÉan.] 


Chaque  période  historique  a  les  hommes  qui  lui  sont  propres. 

Le  directoire  a  été  aux  hommes  d'argent,  l'empire  aux  hommes  d'épée, 
la  restauration  aux  hommes  de  loi.  Les  hommes  d'intelligence  auront  notre 
époque.  Le  directoire  agiotait,  l'empire  guerroyait,  le  restauration  chicanait; 
notre  époque  pense. 

[Feuilles  paginées.] 


366  OCEAN. 

Occupez  puissamment  le  peuple.  Donnez  de  grands  travaux  à  son  bras, 
de  grandes  idées  à  son  esprit.  Napoléon  lui  donnait  à  faire  des  Marengo  et 
des  Austerlitz,  œuvres  immenses  qui  sont  tout  à  la  fois  de  grands  travaux 
et  de  grandes  pensées. 

[Feuilles  paginées.] 

Ne  souffrons  pas,  penseurs,  cœurs  purs  et  pleins  de  foi, 
Que  le  vent  des  partis,  au  milieu  des  huées. 
Souille  du  tourbillon  de  ses  sombres  nuées 
Le  calme  et  lumineux  firmament  de  la  loi! 


Administrer,  c'est  bien  faire  tout  ce  qui  est  régulier  dans  un  état,  tout  ce 
qui  est  détaillé,  minutieux,  normal,  petit,  microscopique,  tout  ce  qui  résulte 
rigoureusement  et  simplement  de  la  structure  des  lois  et  de  la  forme  de  la 
société.  Gouverner,  c'est  bien  faire  l'irrégulier,  l'imprévu  et  le  grand. 

Le  gouvernement  d'un  état  au  milieu  des  événements  de  la  providence 
ressemble  à  la  conduite  d'un  navire.  Un  état  comme  un  navire,  c'est  le  cor- 
dage à  sa  place,  le  clou  en  son  lieu,  le  nœud  bien  fait,  la  planche  bien 
jointe,  le  doublage  bien  chevillé,  le  mât  bien  planté,  la  vergue  bien  attachée, 
la  boussole  bien  observée,  le  matelot  sur  l'échelle,  le  pilote  au  guet,  le  soin, 
l'ordre,  la  discipline,  en  un  mot  le  compliqué  et  le  régulier,  luttant  contre 
ce  qu'il  y  a  en  ce  monde  de  plus  grand,  de  plus  simple  et  de  plus  tumul- 
tueux, le  vent  et  la  mer. 

Oh!  que  vous  regardiez  le  couchant  ou  l'aurore. 
Français,  le  vrai  drapeau  de  France  est  tricolore; 
Mais  il  prend  notre  gloire  entière  dans  ses  plis. 
Il  est  pour  Fontenoy  comme  pour  Austerlitz  5 
Il  sait  tout  consacrer  comme  il  sait  tout  absoudre; 
Sur  sa  zone  de  pourpre  il  a  l'aigle  et  la  foudre, 
Et  sur  sa  zone  blanche  il  a  les  fleurs-de-lis. 


Rien  n'y  manque,  ô  drapeau!  seule  vraie  oriflamme! 
Le  vieux  coq  de  Brennus,  effaré,  l'œil  en  flamme, 
Y  brille  dans  l'azur  comme  dans  un  ciel  bleu. 


[OcÉan  vers.] 


TAS  DE  PIERRES.  —  POLITIQUE.  367 

L'empire,  au  bleu  manteau  semé  d'abeilles  d'or, 
La  restauration  avec  son  blanc  panache, 
Ont  fait  chacun  leur  crime,  auront  chacun  leur  tache. 
L'un  a,  dans  la  splendeur  dont  il  est  couronné. 
Le  duc  d'Enghien,  et  l'autre  a  le  maréchal  Ney. 

[CoSeÛion  de  M.  Louù  Barthou.'] 


L'agonie  a  ses  ruades. 

En  langue  politique,  cela  s'appelle  réaction. 


i"  décembre  1840. 

Les  partis  se  contemplent  volontiers  dans  la  vérité.  Les  sauvages  aiment  à 
se  regarder  dans  un  miroir. 


Plus  je  vois  la  politique,  plus  j'aime  la  littérature. 


La  France  est  une  mine  d'idées  toujours  chargée. 


L'empereur  Napoléon  avait  couvert  nos  Louvres,  nos  ponts,  nos  colonnes, 
tous  nos  édifices  d'aigles  sculptés  dans  le  bronze,  le  marbre  ou  la  pierre.  La 
restauration  n'a  eu  qu'un  souci,  faire  gratter  ces  aigles  partout.  Ceci  est  en 
effet  toujours  la  besogne  des  petits  gouvernements.  Effacer  les  aigles. 


Gouvernants,  il  y  a  pour  vous  une  science  plus  nécessaire  que  la  science 
des  faits,  plus  nécessaire  même  que  la  science  des  idées,  c'est  la  science  des 
hommes.  Les  hommes  sont  des  faits  en  chair  et  en  os,  rebelles  souvent  et 
réfractaires,  comme  tout  ce  qui  a  conscience  et  volonté;  les  hommes  sont 
des  idées  vivantes.  La  vraie  science  des  hommes  doit  les  prendre  à  leurs 
commencements.  Les  hommes  qui  seront  éniinents  un  jour  aiment  à  être 
devinés  et  pressentis.  Ils  seront  fiers  d'avoir  été  grands  pour  vous  avant  de 
l'être  pour  la  foule,  et  que  vous  l'ayez  su  avant  de  l'avoir  vu.  Donc  quand 
vous  rencontrez  un  de  ces  hommes,  obscur  encore,  inconnu  ou  méconnu, 
accueillez-le;  sachez  reconnaître  dans  la  petitesse  du  présent  la  grandeur  de 
l'avenir.  La  route  que  prend  un  homme,  la  pente  qu'il  suit,  les  détours 
qu'il  fait,  les  accroissements  qu'il  reçoit,  peuvent  avoir  mille  causes,  son 


368  OCÉAN. 

caractère,  son  éducation,  sa  famille,  son  pays,  son  siècle,  les  événements 
qui  sont  aux  hommes  ce  que  les  montagnes  sont  aux  cours  d'eau,  des  occa- 
sions de  bruit,  des  occasions  de  gloire,  des  occasions  de  chutes,  quelquefois 
magnifiques,  quelquefois  utiles.  Deviner  beaucoup,  deviner  bien,  aider  tout 
ce  qui  sera  fort,  commencer  tout  ce  qui  sera  grand,  être  mêlé  à  la  racine  de 
tout  ce  qui  s'épanouira  dans  l'avenir,  être  l'accoucheur,  quand  on  ne  peut 
être  le  père,  de  tous  les  esprits  supérieurs,  tenir  chacun  par  son  origine,  voilà 
une  panie  du  secret  des  grands  gouvernants.  Tout  cela,  c'est  comprendre. 
Tel  ruisseau  deviendra  rivière,  tel  autre  torrent,  tel  autre  fleuve;  tel  autre 
restera  ruisseau.  Dédaignez  tout  ce  qui  restera  ruisseau.  Prenez  souci  du 
reste. 


L'homme  d'état  se  tient  debout,  comme  un  lutteur.  Il  attend  au  passage 
les  événements  qui  surgissent  lentement  du  bord  de  l'abîme  inconnu.  Il  tend 
la  main  aux  événements  heureux  et  les  aide.  De  temps  en  temps,  aux  heures 
de  crise  de  l'humanité,  on  voit  surgir  et  apparaître  au  bord  du  goufi-rc  des 
faces  monstrueuses,  ce  sont  les  catastrophes  qui  se  montrent  et  qui  sont  tout 
près  d'arriver.  Alors  commence  une  lutte  effrayante,  le  grand  ministre 
saisit  corps  à  corps  la  catastrophe,  l'étreint  et  la  refoule  dans  les  ténèbres, 
l'athlète  combat  le  géant,  c'est  là  un  spectacle  grand  et  terrible j  quelquefois 
l'homme  terrasse  et  rejette  au  gouffre  l'événement,  le  plus  souvent  l'événe- 
ment entraîne  l'homme. 


LA  RévOLUTION  FRANÇAISE. 

Refonte  de  huit  siècles  en  un  jour;  chute  immense  de  toute  une  monar- 
chie, de  toute  une  société,  de  toute  une  civilisation  dans  la  cuve  de  l'apo- 
calypse, fournaise  où  le  bruit  de  lave  soulevée  que  font  les  passions  se  mêle 
au  pétillement  des  idées,  où  l'on  distingue  la  flamme  de  Voltaire  et  le  tison 
de  Marat.  \ 


D'ordinaire  les  empires  conquérants  meurent  d'indigestion. 


TAS  DE  PIERRES.    —  POLITIQUE.  369 

La  chute  des  grands  hommes  rend  les  médiocres  et  les  petits  importants. 
Quand  le  soleil  décline  à  l'horizon,  le  moindre  caillou  fait  une  grande  ombre 
et  se  croit  quelque  chose.  ^ 


La  grande  pensée  humaine  et  divine  qui  sort  de  la  révolution  française  ne 
s'est  pas  imprimée  sur  les  classes  élevées,  aristocraties  de  fortune  ou  d'épée 
que  les  gouvernements  qui  se  sont  succédé  depuis  1804  ont  façonnées  à  leur 
image;  mais  cette  pensée  est  profondément  gravée  au  cœur  de  l'homme  du 
peuple  souillé  de  fange  et  vêtu  de  haillons.  Laissez  de  côté  les  napoléons 
d'or  et  les  philippes  d'argent;  ce  n'est  que  sur  le  misérable  sou  hideux  et 
vertdegrisé  que  vous  trouverez  empreinte  l'idéale  effigie  de  la  Liberté. 


Parlez  au  peuple  le  grand  langage.  Ses  vices  comme  ses  vertus  sont  de 
l'ordre  énorme.  Les  choses  nettoyées  et  polies,  les  petites  élégances  à  tran- 
chant fin  et  brillant,  les  subtilités,  les  raffinements  ne  l'entament  point.  On 
ne  creuse  pas  les  sillons  et  l'on  ne  coupe  pas  les  arbres  avec  un  rasoir. 


Quand  un  homme  est  placé  en  haut,  regardez  ce  qui  est  autour  de  lui.  Il 
y  a  deux  sortes  d'hommes  puissants,  et  il  n'y  en  a  que  deux  :  ceux  qui 
s'entourent  de  gens  qui  leur  sont  supérieurs,  et  ceux  qui  s'entourent  de  gens 
qui  leur  sont  inférieurs;  le  goût  du  grand,  et  le  goût  du  médiocre;  la  haute 
et  la  basse  nature.  Les  premiers  trouvent  difficilement  qui  vaille  mieux 
qu'eux;  les  derniers  trouvent  difficilement  qui  vaille  moins.  Cependant, 
comme  c'est  un  instinct  qui  les  guide,  les  uns  et  les  autres  réussissent  égale- 
ment à  se  procurer  ce  qu'ils  cherchent,  les  uns  des  génies,  les  autres  des 
laquais. 


Luxembourg,  Elysée,  Tuileries,  grands  palais,  petites  maisons. 


Les  présidents  des  assemblées  ont  une  espèce  de  cloche  qu'ils  agitent 
lorsque  quelque  grand  orage  rend  leur  intervention  nécessaire;  le  peuple  a 
aussi  la  cloche  qu'il  prend  dans  sa  main  de  géant  et  qu'il  secoue  en  ces 
moments  sombres  où  il  croit  devoir  apparaître;  c'est  le  bourdon  de  Notre- 
Dame. 


370  OCEAN. 


T848-1851. 

Le  25  février  la  Porte-Saint-Martin  joua  le  Chiffonnier  de  Félix  Pyat.  Frede- 
rick Lemaître  qui  faisait  le  chiffonnier,  substitua  à  ff-aine  de  niais  qui  était 
dans  son  rôle  le  mot  graine  de  Gui^ot  Le  peuple  n'applaudit  pas  et  ne  rit 
point.  Leçon  de  goût  que  le  grand  peuple  donnait  au  grand  comédien. 

Avril  1848. 


La  déclaration  que  le  gouvernement  de  la  France  serait  désormais  k  gou- 
vernement républicain,  sauf  la  ratification  de  la  nation,  a.  été  écrite  tout  entière  de 
la  main  de  Lamartine  qui  la  signa  le  premier  et  la  fit  signer  ensuite  à  ses 
collègues.  L'original  de  cette  déclaration  est  aujourd'hui  (avril)  entre  les 
mains  d'un  peintre  nommé  '". 


On  cause  après  le  Clos  -Vougeot 
Émeute,  Albert,  Blanqui,  Cavaignac  et  Bugeaudj 
On  rit. 

Et  l'on  ne  songe  pas  à  ce  pauvre  ouvrier 
Qui  passe  dans  la  rue,  et,  depuis  février, 
Sans  aller  demander  l'aumône  chez  le  maire, 
Avec  son  dur  labeur  soutient  sa  vieille  mère, 
Et  qui ,  manquant  enfin  de  travail  et  de  pain , 
Dans  sa  chambre  où  l'air  siffle  aux  fentes  du  sapin. 
Et  n'ayant  pas  de  quoi  payer  une  falourde. 
Pour  la  première  fois  trouve  sa  mère  lourde. 


23  mai. 


Tout  à  l'heure,  aux  Tuileries,  un  homme  pérorait  dans  un  groupe  et 
disait  :  —  La  république  eli  en  prison.  J'ai  répliqué  :  —  Non!  la  gtiUotine  eB  en 
prison,  ha  république  eB  au  soleil. 

La  foule  a  applaudi. 


(') 


Le  nom  est  resté  en  blanc.  (No/*  de  l'Éditeur.) 


TAS  DE  PIERRES.   —  POLITIQUE.  371 


AUX  MARRAST. 

Avait-on  d'autre  but,  pourquoi  tous  ces  cris  aigres.'' 
Que  d'appeler  des  chiens  nouveaux,  ardents  et  maigres, 

Basset  et  lévrier, 
Autour  de  la  curée  embaumée,  odorante. 
Et  que  de  remplacer  ceux  de  mil  huit  cent  trente 

Par  ceux  de  février? 

Est-ce  que  par  hasard  on  voulait  autre  chose? 

Ah!  des  rêveurs,  c'est  vrai,  des  fous  au  front  morose 

Pensent  naïvement 
Qu'un  abîme,  en  ces  jours  d'une  humanité  forte, 
Ne  doit  jamais  s'ouvrir  sans  qu'un  principe  en  sorte 

Comme  un  rayonnement} 

L'échafaud  renversé,  la  liberté  plus  sûre. 
Le  travail,  le  bien-être  en  plus  large  mesure. 

Moins  de  maux,  plus  de  droits. 
Les  riches  plus  contents  et  les  pauvres  moins  blêmes , 
L'école  ouverte  à  tous...  —  Songes!  vapeurs!  systèmes! 

Vivons!  nous  sommes  rois! 

Ah  !  valets  qui  volez  le  maître  !  ah  !  misérables  ! 
L'honneur  pouvait  sortir  de  ces  jours  mémorables, 

Nous  touchions  au  sommet. 
Vous  avez  tout  souillé  d'une  main  fourbe  et  prompte. 
Tout  a  croulé  par  vous,  vous  avez  mis  la  honte 

Où  la  gloire  germait! 

Soyez  maudits!  Soyez  flétris!  Soyez  infâmes! 
Pillez,  prenez,  gardez,  laissez  rouler  vos  âmes 

Dans  l'opprobre  sans  fond  ! 
Gardez,  puisque  c'est  là  que  les  Brutus  se  brisent, 
L'argent  et  le  pouvoir!  ô  peuple!  à  ce  qu'ils  disent. 

Compare  ce  qu'ils  font! 


14. 


372  OCEAN. 

Une  baraque  en  plâtre  avec  un  toit  en  zinc 
Dont  le  mur  charbonné  porte  :  vive  Henri  cinq! 
Un  plafond  taché  d'huile,  un  tapis  taché  d'encre, 
Deux  figures  au  seuil,  dont  l'une  tient  une  ancre, 
L'autre  un  soc;  rideaux  blancs  aux  vitres  des  châssis 
D'où  tombe  un  jour  blafard  sur  neuf  cents  fronts  transis, 
Neuf  lustres  clignotants  qu'à  la  brume  on  dévoile, 
Une  salle  en  plâtras,  une  tribune  en  toile, 
Des  orateurs  de  bois;  rumeurs,  fureurs,  travers; 
Les  mêmes  lâchetés  sous  des  masques  divers  ; 
Tous  les  cœurs  remplis  d'ombre  ayant  chacun  leur  rêve. 
Souvent  le  mot  stylet,  jamais  le  discours  glaive  *'l 


(1848.  La  foule  dans  les  tribunes.) 

—  Cavaignac  nous  rassure. —  Et  Marrast  nous  cajole. 

—  En  fait  d'opinions,  moi,  je  crains  la  rougeole. 

—  Et  moi ,  la  tumeur  blanche  et  le  choléra  bleu. 

—  Parla  grâce  du  peuple  ou  la  grâce  de  Dieu, 
Tout  prince,  quel  qu'il  soit,  m'importune  et  me  pcsej 
Et  je  chasse  Henri  quatre  avec  la  Marseillaise. 


i"  juin.  Élections. 
Il  y  a  cette  affiche  sur  les  murs  : 

Le  besoin  de  lois  de  septembre 

de  grands  discours 

de  massacre  Transnonain 

et  de  répressions  monarchiques 

nomme  M.  Thicrs. 


'■'  «Le  4  mai  1848,  les  membres  du  gouvernement  provisoire...  arrivèrent  au 
Palais  Bourbon,  dans  la  cour  duquel  on  avait  à  la  hâte  construit  une  salle  assez 
grande  pour  contenir  les  huit  cents  représentants  de  la  Nation.»  Hifîoire  populaire 
(ontmporaine  de  la  France.  {Note  de  l'Éditeur.) 


h 
l 


TAS  DE  PIERRES.    —   POLITIQUE.  373 

Dans  une  affiche  il  y  a  ce  passage  : 

Où  en  sommes-nous?  où  allons-nous?  où  la  réaction  est-elle  parvenue? 

Quoi!  il  nous  faut  des  hommes  qui  aient  médité,  des  hommes  qui  aient 
pénétré  au  fond  des  questions  sociales,  et  au  lieu  des  Malarmet'^',  des  Savary '-', 
des  Adam''"',  des  Flotte'*',  on  nous  présente  des  Victor  Hugo! 


Voici  qu'en  un  instant 
L'émeute  sombre,  horrible,  à  grands  cris,  en  chantant. 
Accourt,  s'étend,  bondit,  sème  les  embuscades, 
Fait  de  terre  en  hurlant  sortir  les  barricades. 
Et  que  la  mort  jaillit  des  caves  et  des  toits. 


7^"  1848. 

Arago  ne  paraît  plus  à  l'Assemblée. 

Quand  on  a  ces  deux  spécialités  de  regarder  le  ciel  et  de  regarder  la  terre, 
je  comprends  qu'on  préfère  la  première. 


Quoi!  des  niais  seront  mes  docteurs,  mes  prophètes. 

Mes  maîtres!  j'agirai  quand  ils  me  diront  :  faites! 

Quoi!  je  vénérerai,  quoi!  je  déifierai 

Le  vieux  Dupont  de  l'Eure  au  regard  effaré  ! 

Quoi  donc!  il  suffira  qu'on  me  dise  :  —  Ces  hommes, 

Parce  que  nous  régnons  et  parce  que  nous  sommes. 

Sont  grands,  sages,  profonds,  divins,  prodigieux!  — 

Pour  que  j'aille,  incliné,  muet,  religieux, 

Comme  devant  les  saints,  les  héros  et  les  justes. 

Contempler  le  néant  dans  ces  crétins  augustes! 


<■'  Scieur  de  long.  —  "'  Cordonnier.  — -   '''  Camb.  .  .  —  «  Cuisinier.  {Note  de 
ViÛorHugo.) 


374  OCEAN. 

Savoir  au  juste  la  quantité  d'avenir  qu'on  peut  introduire  dans  le  présent, 
c'est  là  tout  le  secret  d'un  grand  gouvernement. 

Mettez  toujours  de  l'avenir  dans  ce  que  vous  faites,  seulement  mesurez  la 
dose.  N'en  pas  mettre  du  tout  a  perdu  Louis-Philippe 5  tout  mettre,  jeter 
tout  l'avenir  en  bloc  dans  le  présent  a  compromis  la  grande  œuvre  de  1793. 


Chef  d'un  parti,  esclave  d'un  parti. 


Le  despotisme  est  la  somme  de  toutes  les  libertés  de  tous  confisquées  et 
exercées  par  un  seul. 


Un  peuple,  pour  être  vraiment  grand,  doit  agir  en  toute  chose  comme 
un  grand  peuple  et  comme  un  honnête  homme. 


La  liberté  dans  le  peuple,  la  santé  dans  l'homme,  même  fait. 
La  maladie  n'est  qu'une  sorte  de  servitude 


Regardez  le  peuple  un  jour  d'insurrection.  C'est  une  mer.  Il  se  gonfle,  il 
se  roule,  il  bondit,  il  presse  de  mille  vagues  furieuses  le  système  gouvernant, 
qui  vogue  ou  qui  flotte  sur  lui.  Si  le  navire  vous  paraît  grand,  ce  n'est 
qu'une  émeutej  si  le  navire  vous  semble  petit,  c'est  une  révolution. 


Ce  n'est  pas  une  opération  aisée  que  la  ligature  d'une  émeute. 


Le  despotisme  est  un  abîme  que  le  despote  a  autour  de  lui. 


'Acceptez  les  révolutions  du  passé  pour  éviter  les  révolutions  de  l'avenir. 


TAS  DE  PIERRES. 


POLITIQUE. 


375 


Si  vous  voulez  rallier  les  masses  autour  de  vous,  ayez  une  idée  et  une 
volonté. 

La  volonté  c'est  la  lance  du  drapeau  j  l'idée  en  est  la  pourpre. 


Ne  vous  plaignez  pas  des  peuples  qui  consomment  beaucoup  de  grands 
hommes  et  qui  ont  sans  cesse  besoin  que  leurs  chefs  se  renouvellent;  la  bonne 
terre  use  vite  les  fers  de  charrue. 


Le  peuple  est  conduit  par  la  misère  aux  révolutions  et  ramené  par  les 
révolutions  à  la  misère. 


Il  y  a  certaines  idées  puissantes  qui  vomissent  le  bruit,  la  flamme  et  la 
fumée,  et  qui  traînent,  remorquent,  conduisent  et  emportent  tout  un  siècle. 
Malheur  à  qui  ne  sait  pas  bien  mener  ces  effrayantes  locomotives  ! 


Les  marins  doivent  le  plus  austère  de  leur  vertu  à  ce  qu'ils  sont  toujours 
en  présence  de  l'imprévu  et  de  l'inconnu.  De  là  le  dévouement,  l'abnéga- 
tion, le  courage,  l'oubli  de  soi-même,  la  gaîté  hardie,  la  foi  en  Dieu,  une 
certaine  rudesse  insouciante  et  satisfaite.  Ce  que  l'océan  fait  pour  le  marin, 
les  révolutions  le  font  pour  le  citoyen.  L'imprévu  et  l'inconnu,  contemplation 
féconde,  attente  sombre  qui  grandit  les  âmes. 


Omnibus  omnia. 


Gouvernez  le  peuple  sans  l'irriter.  Là  est  le  grand  secret.  Toutes  les  colères 
du  peuple  se  retrouvent  à  un  jour  donné  et  se  soldent  en  révolutions. 


Juillet  1849. 
Etre  de  cette  majorité!  préférer  la  consigne  à  la  conscience!  non  ! 


376  OCEAN. 


Toutes  les  idées  en  circulation  dans  le  monde  et  par  conséquent  toutes  les 
révolutions  sont  frappées  à  l'effigie  de  Paris. 


La  douceur  des  lois  fait  partie  de  la  grandeur  des  nations. 


Savez-vous  pourquoi  le  symbole  de  la  république  est  admirable.-*  C'est 
parce  qu'il  est  complet.  C'est  parce  que  l'instinct  sublime  d'une  nation  ini- 
tiatrice en  révolution  a  formé  ce  symbole  d'une  vérité  politique,  la  liberté, 
d'une  vérité  philosophique,  l'égalité,  et  d'une  vérité  religieuse,  la  fraternité; 
de  telle  sorte  que  cette  formule  de  vie  mêle  et  fond  dans  sa  lumière  les  trois 
éléments  dont  se  compose  l'âme  de  l'homme  et  dont  se  doit  composer  l'âme 
du  peuple.  Très  radios. 

Trinité  profonde  qui  contient  l'unité. 

Entre  ces  trois  termes  du  symbole,  liberté,  égalité,  fraternité,  je  ne  choisis 
pas;  je  m'incline  devant  tous;  mais  si  j'étais  obhgé  d'exprimer  une  prédilec- 
tion, je  préférerais  aux  deux  premiers  qui  ne  sont  que  de  ce  monde,  le 
troisième,  qui  est  de  ce  monde-ci  et  de  l'autre.  Dans  la  vie  future,  qui  est 
pour  moi  la  grande,  je  dirais  presque  la  seule  réalité,  je  ne  sais  pas  si  nous 
serons  libres  et  égaux;  mais  je  sais  que  la  fraternité  nous  suivra,  nous  serons 
frères. 

[Philosophie.] 

Savez-vous  qui  est-ce  qui  prépare  et  qui  est-ce  qui  fera  toutes  les  catastrophes 
de  l'avenir.^  C'est  M.  Thiers.  Toutes  les  fois  que  je  vois  M.  Thiers,  j'admire 
qu'un  réactionnaire  si  petit  puisse  être  un  si  grand  révolutionnaire  ! 


Décadence,  progrès.  Mots  qu'on  a  sans  cesse  à  la  bouche.  Quant  à  moi, 
voici  sur  ce  point  mon  opinion  relativement  au  temps  présent.  Lorsque  je 
vois  les  hommes  d'état,  je  crois  à  la  décadence  et  lorsque  je  vois  la  nation, 
je  crois  au  progrès. 

La  formule  nouvelle  : 
Unité.  Solidarité.     Harmonie. 

Principe.       Moyen.         But. 


TAS  DE  PIERRES.    —  POLITIQUE. 


377 


Après  chaque  grand  évènemeat,  lassitude.  Il  faut  que  le  peuple  digère  sa 
révolution  comme  le  boa  son  tigre.  Marchez  dessus  pendant  ce  temps-là. 
Après  quoi  il  se  réveille. 

L'âme  d'un  peuple  sommeille,  mais  ne  meurt  pas. 


1852-1878. 


Le  brasier  peut  allumer  un  incendie,  et  l'idée  une  révolution. 
La  vieille  Europe  est  pleine  de  combustibles  accumulés. 
Archimède  demandait  un  point  d'appui.  Je  ne  demande  qu'une  allumette 
chimique. 


La  vie  dans  l'homme  a  le  même  principe  que  la  vie  dans  l'état. 


Circulation;  mot  qui  régit  le  sang  et  le  peuple. 


L'Europe  est  le  cerveau,  et,  à  de  certains  moments,  la  grande  congestion 
cérébrale  du  genre  humain. 


Fausses  routes  du  socialisme. 

Les  révolutions  sont  un  vin.  Les  têtes  fortes  s'en  exaltent,  les  têtes  faibles 
s'en  enivrent. 

Les  ivres  sont  les  terroristes. 


Le  peuple  a  droit  à  la  liberté,  mais  n'a  pas  droit  sur  la  liberté. 

[La  Science.] 


378  OCÉAN. 

20  mars.  Je  me  rappelle  qu'à  pareille  époque  on  discutait  à  la  Chambre 
des  pairs  le  chapitre  de  Saint-Denis.  Montalemben  bavait  l'ultramonta- 
nisme.  Dans  le  bureau  dont  nous  étions  tous  les  deux,  essayant  de  le 
calmer,  je  lui  dis  :  —  C'est  une  très  bonne  manière  d'être  français  que 
d'être  catholique  et  c'est  une  très  bonne  manière  d'être  chrétien  que  d'être 
gallican. 

Ce  mot  eut  du  succès.  Ce  qui  n'empêche  pas  que  je  ne  le  pense  plus 
aujourd'hui. 

[Album  i8j6.] 

Mazzini  fait  mieux  que  connaître  les  hommes;  il  les  forme. 

Il  a  sous  la  main  toute  une  école  de  praticiens  révolutionnaires  qu'il  a 
faite,  ce  qu'on  pourrait  appeler  un  jeu  d'hommes  complet. 

Ce  sont  des  hommes  en  effet.  Sobres,  tempérants,  froids,  silencieux, 
bons,  implacables. 

Du  reste,  il  y  a  dans  ce  siècle  trois  conspirateurs  :  Mazzini,  Blanqui, 
Bonaparte.  Mazzini  et  Blanqui  conspirent  pour  le  progrès,  diversement 
entrevu.  Louis  Bonaparte  conspire  pour  les  ténèbres,  c'est-à-dire  pour  l'em- 
pire, et  pour  le  hibou,  c'est-à-dire  pour  lui. 


Entre  le  peuple  et  Dieu,  sur  terre  et  dans  le  ciel. 
Domptant  les  passions  et  soulevant  les  voiles. 
Contemplant  l'idéal,  subjuguant  le  réel. 
Le  penseur,  dont  l'esprit  s'envole  à  toutes  voiles, 
Dans  la  fosse  aux  partis  vit  comme  Daniel , 
Le  pied  sur  les  lions  et  l'œil  sur  les  étoiles. 


Tant  que  la  foule  pleure  et  souffre,  elle  est  sacrée. 
Lorsqu'ainsi  que  d'un  vin  de  son  droit  enivrée. 
Elle  se  lève  et  frappe  et  se  venge,  il  convient 
D'être  la  voix  qui  calme  et  le  bras  qui  retient. 


Les  noirs  exils  sont  pleins  d'innocents  criminels. 

[Carnet  i8;6.] 


TAS  DE  PIERRES.    —  POLITIQUE.  379 

L'effet  historique  de  la  révolution  a  d'abord  été  horrible,  puis  terrible, 
puis  discuté,  puis  grand,  puis  immense,  puis  sublime.  La  monarchie  pré- 
sente une  mise  en  perspective  inverse. 


Votre  droit  est  fait  de  mon  devoir,  mais  votre  liberté  n'est  pas  faite  de 
ma  servitude. 


La  monarchie  est  une  des  formes  de  la  possession  d'autrui  par  autrui. 
Sujétion  est  une  manière  douce  de  dire  le  mot  esclavage.  Esclave,  serf, 
sujet.  Trois  anneaux  de  la  même  chaîne. 

La  république  est  la  souveraineté  de  moi  sur  moi. 

Ces  choses-là  ne  se  mettent  pas  aux  voix.  Elles  sont. 

Il  n'y  a  sur  la  terre  qu'un  droit  divin,  c'est  le  droit  naturel. 


L'union  est  le  moyen  j  l'unité  est  le  but. 


[La  Science.] 


La  liberté  rayonne  à  l'oeil  des  solitaires. 

C'est  de  la  solitude,  où  Dieu  révèle  tout. 

Que  viennent  les  penseurs  dire  au  peuple  :  debout! 

Peuple  !  aux  armes  !  —  Toujours  l'idée  est  apparue 

Dans  le  désert  avant  de  luire  dans  la  rue, 

Et  le  buisson  ardent  des  Moïses  obscurs 

Précède  les  placards  collés  au  coin  des  murs. 


La  souveraineté  du  peuple  est  inaliénable.  Pourquoi.''  c'est  que,  chacun 
n'en  possédant  que  sa  portion  personnelle,  l'individu  ne  saurait  en  aliéner 
l'ensemble,  dans  lequel  entrent  à  tout  moment  de  nouvelles  parties  pre- 
nantes, absolument  indépendantes  et  souveraines,  et  qui  appartient  autant 
à  l'avenir  qu'au  présent. 

C'est  pourquoi  le  peuple,  fragment  sans  cesse  renouvelé  du  Tout  moral 
qu'on  appelle  nation,  n'a  pas  le  droit  d'abdication.  Donc  il  a  le  droit,  plus 
le  devoir,  de  résister  à  toute  royauté,  à  toute  usurpation. 


380  OCÉAN. 

La  France  sera  sauvée  quand  les  vieux  regarderont  en  avant  et  quand  les 
jeunes  regarderont  en  arrière. 


J'ai  reconnu  qu'il  ne  suffisait  pas  d'être  pour  l'idée,  qui  est  la  Liberté,  et 
qu'il  fallait  être  aussi  pour  la  forme,  qui  est  la  République.  Rien  ne  vit 
hors  de  sa  forme. 


Révolution,  mais  civilisation. 

L'une  et  l'autre,  l'une  par  l'autre,  l'une  dans  l'autre. 

Dissoudre;  soit.  Mais  recomposer  selon  la  loi  naturelle. 

Ne  secouez  pas  les  révolutions.  Laissez-les  dégager  en  paix  leur  précipité. 

Respect  aux  cristaux  qui  se  reforment! 

Ne  rien  désagréger  violemment;  ne  rien  brûler,  ne  rien  écraser,  ne  rien 
pulvériser. 

Qu'est-ce  que  vous  voulez  faire  d'un  grain  de  cendre.'' 

Un  grain  de  sel  est  un  élément;  un  grain  de  cendre  est  du  néant. 

En  mettant  la  société  en  poussière,  vous  arrivez  à  l'individu  ;  en  ana- 
lysant la  société,  vous  arrivez  à  la  famille.  L'homme  et  la  femme,  plus 
l'enfant;  voilà  l'être  humain.  Cette  trinité  est  une  unité,  et  constitue  l'élé- 
ment social.  Le  cristal  de  l'homme,  ce  n'est  pas  l'homme,  c'est  la  famille. 

Toute  la  science  sociale  comme  tout  le  génie  révolutionnaire  consiste  à 
distinguer  le  grain  de  sel  du  grain  de  cendre. 


Savoir,  c'est  pouvoir. 

Pour  faire  un  citoyen,  commençons  par  faire  un  homme.  Quand  on  n'a 
pas  en  soi  la  lumière  intérieure  que  donne  l'instruction,  on  n'est  pas  un 
homme;  on  n'est  qu'une  tête  du  troupeau  humain  mené  par  le  maître, 
tantôt  à  la  pâture,  tantôt  à  l'abattoir.  La  liberté  commence  où  l'ignorance 
finit. 

[OcÉan  prose.] 


TAS  DE  PIERRES.    —  POLITIQUE. 


381 


Chantez,  et  si  la  chanson  est  grande,  vous  vaincrez.  Que  le  couplet  se 
fasse  strophe,  et  allez!  Parfois  les  événements  obéissent  aux  refrains,  les 
murailles  tombent  devant  de  certaines  harmonies  colossales  pleines  de  la 
fureur  des  peuples  et  de  l'amour  de  Dieu,  et  la  Marseillaise  est  faite  avec  le 
souffle  du  clairon  de  Jéricho. 


Dans  l'ancien  régime  toute  la  société  est  prise  entre  deux  dynasties,  la 
dynastie  du  roi  et  la  dynastie  du  bourreau. 


Le  gouvernement  dans  la  liberté  est  une  concession  au  fait  social  de 
même  que  l'alliage  dans  l'or  est  une  concession  au  bijou.  Sans  un  peu 
d'alliage  point  d'orfèvrerie  et  point  de  société  sans  un  peu  de  gouver- 
nement. Le  moins  possible,  voilà  la  loi.  Le  despotisme  est  du  chrysocale 
social. 


Les  fils  des  loups  royaux  sont  de  pauvres  toutous. 
Je  plains  tous  les  enfants,  et  je  les  aime  tous. 


[Carnet  1868.] 


Bonfé  de  l'exil. 
Voltaire  est  plus  Voltaire  à  Ferney  qu'à  Paris. 


Paris.  —  Il  nous  a  manqué  Hoche  dedans  et  Danton  dehors. 

[Le  Temps  présent.] 


LES  DEUX  FRèRES. 

L'ouvrier  est  un  bourgeois  en  marche,  le  bourgeois  est  un  ouvrier  au 
repos. 

[Carnet  1872.] 


382  OCÉAN. 

Les  catholiques  à  Avignon  accrochent  à  la  lanterne  de  l'autel;  à  Lyon 
les  royalistes  font  tenir  par  le  fils  la  lampe  à  la  lueur  de  laquelle  on  fusille 
le  père. 

[Carnet  1872.] 


L'amnistie,  c'est  le  pardon  réciproque. 


Ce  qui  arrive  à  la  France  arrive  au  monde. 


La  France  est  l'étoffe  dont  sera  faite  la  République  européenne. 


Quelle  est  la  limite  de  l'oppression? 
L'âme  des  opprimés. 

[Plans.] 


Deux  choses  sont  faciles  au  peuple,  la  colère  et  la  pitié.  Ce  sont  deux 
emportements,  l'un  vers  la  querelle,  l'autre  vers  l'harmonie.  La  colère  est 
quelquefois  juste,  la  pitié  l'est  toujours.  On  n'a  jamais  ton  d'avoir  pitié.  C'est 
le  seul  des  penchants  humains  où  l'excès  soit  impossible.  Qu'est-ce  que 
Jésus-Christ  ?  C'est  un  sage  ivre  de  pitié. 

Jésus  perd  l'équilibre  à  force  de  miséricorde j  il  en  chancelle,  il  en  tré- 
buche. Il  trouve  une  justice  plus  haute  que  la  justice  :  la  clémence.  Il  met 
une  moitié  de  sa  raison  dans  le  pardon  et  l'autre  dans  le  sacrifice.  Sa  pitié, 
qui  est  sa  sagesse,  le  pousse  jusqu'à  cette  démence,  la  croix.  En  le  voyant 
mourir  parce  qu'il  aime,  la  terre  dit  d'abord  :  c'est  un  tou,  et  dit  ensuite  : 
c'est  un  dieu. 

Ah!  nous  venons  d'avoir  l'année  de  colère,  ayons  maintenant  les  années 
de  pitié.  Oui,  les  années! 

La  plaie  est  vite  faite  et  lentement  guérie. 


TAS  DE  PIERRES."—   POLITIQUE. 


383 


Nous  adorons  la  France  et  nous  baisons  ses  plaies; 
On  traîne  notre  honneur  et  nos  noms  sur  des  claies 
Faites  avec  l'osier  des  souples  courtisans; 
Nous  voudrions,  amers,  saignants,  compatissants. 
Finir  les  maux,  vider  l'enfer,  vider  les  bagnes. 

[L'Art  d'être  Grand-Père.  —  Brouillons.'] 


Une  révolution  n'est  pas  autre  chose  qu'une  immense  mise  en  marche. 
Tout  livre  crie  :  En  avant!  les  poètes,  les  philosophes,  les  écrivains,  les 
orateurs,  sont  les  fonctionnaires  du  progrès.  La  civilisation,  c'est  le  gouver- 
nement du  genre  humain  par  l'esprit  humain. 


DIEUW. 


1830-1850. 

Dieu  a  des  harmonies  qui  nous  entrent  dans  le  cœur  comme  des  cpces. 

[Philosophie.] 

Regardez  par  le  télescope  ou  regardez  par  le  microscope,  vous  verrez 
toujours  le  même  morceau  de  la  grandeur  de  Dieu. 

[Philosophie.] 

0  Dieu,  auteur  de  l'énigme! 

[Philosophie.] 


Seigneur,  l'affliction  remplit  mon  œil  de  trouble. 
Je  suis  devenu  vieux  parmi  mes  ennemis. 
Ayez  pitié  vous-même,  en  ma  nuit  qui  redouble, 
De  l'état  où  vous  m'avez  mis. 

Sauvez-moi  !  sauvez-moi  !  car  sur  ma  lèvre  en  flamme 
Je  sens  du  réprouvé  naître  le  rire  amer. 
Quel  condamné  louera  son  juge  ?  Quelle  est  l'âme 
Qui  vous  bénira  dans  l'enfer.'' 


<"'  Pas  de  titre  à  ce  dossier  qui  porte  néanmoins  au  coin  de  chaque  fragment  le 
mot  :  Dieu.  (Note  de  l'Éditeur.) 


J 


TAS  DE  PIERRES.  —  DIEU.  385 

La  mer  immense  emplit  l'horizon  jusqu'aux  bords, 
L'immensité  de  Dieu  remplit  la  mer  immense. 

[OcÉan  vers.] 


CRI  APRES  UN  SOLEIL  COUCHANT. 


Ô  Dieu,  l'unité  est  votre  essence,  la  vérité  est  votre  esprit,  la  beauté  est 
votre  face,  l'harmonie  est  votre  parole.  Je  vous  admire  dans  vos  œuvres  et 
je  vous  adore  dans  votre  plénitude. 

[Philosophie.] 


Qui  sait ?... 

L'épreuve  approche,  ô  Juste,  et  ton  front  va  plier. 

En  ce  moment  peut-être  entrant  dans  ta  demeure 

Le  malheur  à  pas  lents  monte  ton  escalier. 

Dieu  vient  comme  un  larron  sans  qu'on  sache  son  heure. 


Les  cris  viennent  des  instincts;  la  parole  vient  de  l'âme.  La  matière  orga- 
nisée, passive  et  vivante,  peut  hennir,  aboyer,  mugir,  glapir,  gémir  et 
chanter;  le  moi  seul  peut  parler. 

Dire  moi  est  un  attribut  de  souveraineté.  Il  appartient  à  l'homme  seul 
dans  la  création  visible.  Les  philosophes  qui  ont  rêvé  un  Dieu,  principe  et 
force  aveugle,  n'ayant  pas  conscience  de  lui-même,  ont  placé  Dieu  beaucoup 
au-dessous  de  l'homme.  Or  le  moins  ne  peut  pas  le  plus,  on  ne  peut  donner 
ce  qu'on  n'a  point,  et  si  Dieu  n'a  pas  le  moi  il  n'a  pu  le  donner  à  l'homme. 
Mais  l'homme  l'a  évidemment.  Donc  Dieu  l'a  aussi,  a  fortiori. 

Dieu  dit  :Je.  Point  immense  qui  détruit  tout  le  panthéisme. 

[Philosophie.] 


Il  n'y  a  pas  de  matelot  impie;  il  n'y  a  pas  de  laboureur  athée.  C'est  que 
même  les  âmes  les  plus  simples  ne  peuvent  regarder  la  puissance  et  la  fécon- 
dité d'aussi  près  sans  voir  clairement  Dieu. 

[Philosophie.] 


386  .  OCÉAN. 


1851-1874. 


Il  se  mêle  ici-bas  aux  tempêtes  humaines. 
Quand  les  peuples,  chargés  de  trônes  et  de  chaînes, 
Sous  les  iniquités  enfin  las  de  ployer. 
Des  révolutions  ouvrent  le  noir  foyer. 
Saisissent  le  vieux  monde,  et  jettent  au  cratère 
Tout  ce  tas  monstrueux  qui  pesait  sur  la  terre, 
Dieu  se  penche  d'en  haut  sur  le  gouffre  béant. 
Et  la  terre  aperçoit  son  visage  effrayant. 


Ô  recherche  de  Dieu  par  l'homme  !  pas  perdus  ! 
Vains  efforts!  L'océan  mesuré  par  la  goutte! 
La  science  a  la  nuit  pour  voyage,  et  pour  route 
Le  vide,  et  le  néant  pour  pâle  compagnon. 
Buffon  chauffe  en  son  âtre  un  boulet  de  canon, 
Et,  se  rêvant  semblable  au  grand  œil  solitaire. 
Le  laisse  refroidir  ainsi  que  Dieu  la  terre. 
Broussais  nie,  Euler  croit,  Galilée  à  genoux 
Se  rétracte,  et  ce  sont  les  plus  grands  d'entre  tous^ 


[OcÉan  vers.] 


L'idée  de  Dieu,  dans  sa  plénitude,  dépasse  nos  sentiments  aussi  bien  que 
notre  entendement. 

Avcz-vous  remarqué  qu'on  dit  :  mon  bien-aimé  Jésus  et  qu'on  ne  peut 
pas  dire  :  mon  bien-aimé  Eternel. 

[Philosophie.] 


'"'  D'autres  exemples  comme  Buffon.  —  HoU  dt  Uilior  Hugo. 


TAS  DE  PIERRES.    —  DIEU.  387 

Dieu  infini;  le  reste,  indéfini. 

[Philosophie.] 


L'instinct,  c'est  l'âme  à  quatre  pattes 5  la  pensée,  c'est  l'esprit  debout. 

[Philosophie.  ] 

Dieu  calme  et  sombre  écrit  sur  l'infini  splendide 
Les  constellations,  phrases  du  firmament; 
Jamais  on  n'aperçoit  la  main,  mais  par  moment 
On  voit  errer,  au  fond  de  l'ombre  inabordable, 
La  comète,  sa  plume  énorme  et  formidable. 

[OcÉan  vers.] 

Terminer  une  explication  de  Dieu  par  ceci  : 

Ah!  et  pouvant  être  à  Dieu,  vous  préférez  être  au  ver  de  terre!  Brutes. 

[Philosophie.] 


Supposons  que  la  pensée  soit  un  œil,  et  cherchons" quel  pourra' être' le 
soleil  de  cet  œilj  ce  sera  Dieu. 

Dieu  vie.  Dieu  lumière,  Dieu  chaleur;  c'est-à-dire  Dieu  puissance.  Dieu 
intelligence.  Dieu  amour. 

[Philosophie.] 

.  .  ,  Ah!  vous  le  raillez,  lui! 
Lui  dont  un  signe  abat  les  lions  sur  leurs  ventres, 
Lui  devant  qui  l'on  voit  balbutier  les  antres, 

Et  le  tonnerre  bégayer! 

Tout  va-t-il  mal  ?  voit-on  languir  l'être  et  les  choses  ? 
Mai  n'arrive-t-il  plus  les  mains  pleines  de  roses? 

Le  matin  est-il  moins  vermeil  ? 
Est-ce  que  l'huile  manque  à  l'astre  séculaire.^ 
Et  voyons-nous,  depuis  le  temps  qu'il  nous  éclaire. 

Qu'un  champignon  vienne  au  soleil  .'* 


Ȕ- 


388  OCÉAN. 

Comment  avcz-vous  fait,  Inconnu,  créateur. 
Prédécesseur  de  tout,  maître,  aïeul  des  ancêtres. 
Pour  faire  à  tout  jamais  peser  sur  tous  les  êtres 
Cette  stagnation  énorme  de  la  nuit? 
Comment  avez-vous  fait  pour  enfermer  le  bruit 
Et  la  foudre  et  le  vent  sous  ce  couvercle  sombre? 
Avec  quels  clous  hideux  avez-vous  cloué  l'ombre? 


Ô  Dieu,  pour  que  ton  ciel  aille  où  ta  main  le  mène, 
A-t-il  besoin,  voguant  dans  la  clarté  sereine. 

De  traîner  ces  mondes  maudits  ? 
Faut-il  donc  que  l'enfer  dans  l'ombre  l'accompagne? 
Combien  de  temps  sera  nécessaire  ce  bagne, 

Lest  horrible  du  paradis? 


Et  je  cherche  à  savoir 
Si  Dieu  dans  notre  droit  n'a  pas  mis  son  devoir. 


Dieu  sait,  quand  il  lui  plaît,  retourner  vos  sentences, 
Et  vous  faire  un  bûcher  du  bois  de  vos  potences. 
Et  vous  faire  un  gibet  du  bois  de  vos  bûchers. 

(La  princesse  de  Lamballe  et  le  maréchal  d'Ancre. 

Qu'on  brûle  Concini 
Dans  un  feu  composé  de  potences  brisées.) 


Oh!  quoi  que  vous  fassiez,  que  Dieu  soit  sur  vos  têtes! 
Qu'il  resplendisse  au  fond  de  vos  deuils,  de  vos  fêtes. 
Et  de  vos  actions  où  le  mal  est  mêlé  ! 
Que  l'astre  éclaire  l'ombre  où  rampe  la  couleuvre  ! 
Malheur  à  qui  n'a  pas  au-dessus  de  son  œuvre 
'     Le  grand  ciel  étoile  ! 


TAS  DE  PIERRES.  —  DIEU.  389 

Dieu  nous  donne  à  choisir  l'aube,  la  nuit  voilée. 
Ou  la  zone  d'azur,  ou  la  zone  étoilée. 
Il  déploie  à  nos  yeux  l'ombre  ou  le  jour  qu'on  voit, 
Et  nous  nous  consultons,  penseurs  et  philosophes, 
Comme,  lorsqu'un  marchand  déroule  des  étoffes. 
Les  passants  indécis  se  les  montrent  du  doigt. 


Dieu,  dont  aucune  nuit  ne  ferme  la  paupière, 
Regarde  à  la  fois  tout,  le  temps,  l'éternité. 
Les  hommes,  la  première  aurore  et  la  dernière, 
La  marche  des  soleils,  tout,  jusqu'à  cette  pierre 
Que  je  vois  dans  l'obscurité. 


La  chair  attend  le  ver  et  l'âme  attend  le  ciel. 

[Manuscrit  des  Années  Funestes.] 


Nous  sommes  lancés  vers  Dieu. 

.  .  .  Quant  à  moi  je  ne  comprends  pas  plus 
La  haine  des  esprits  pour  l'incompréhensible 
Que  la  haine  qu'aurait  la  flèche  pour  la  cible. 


[Carnet  1874.] 


39©  OCEAN. 


DIEU.   Manmcrit^'l 


J'ai  bu  ce  noir  poëme  à  la  coupe  de  l'ombre. 

J'en  frissonne,  et  je  parle,  ivre  de  ce  vers  sombre'^'. 


Paut-il  que  Dieu  se  plie  à  servir  tous  tes  songes  ? 

Parce  que  tu  sauras,  au  fond  des  flots  tonnants. 

Par  ton  câble  atlantique  unir  les  continents, 

Providence  ou  progrès.  Dieu  doit-il  pour  te  plaire 

Lier  les  univers  par  un  fil  transstellairc, 

De  sorte  que,  domptant  l'abîme,  à  son  réveil. 

On  puisse  se  parler  de  soleil  à  soleil. 

Causer  dans  un  autre  astre  avec  les  morts  qu'on  pleure. 

Et  qu'avant  que  l'aiguille  ait  fait  le  tour  de  l'heure. 

Un  bonjour,  à  travers  les  gouffres  parcourus. 

Parti  d'Aldebaran,  revienne  d'Arcturus? 


ORGUEIL   DES  PRÊTRES.    LEUR  VANITÉ. 

Vous  figurez-vous  donc 

O  prêtres  du  Baal  catholique  et  romain. 

Avoir  dans  vos  missels  peints  d'or  et  de  carmin 

La  religion  vraie  et  la  vérité  sûre. 

Imiter  le  soleil  avec  votre  tonsure. 

Et  faire  parvenir,  à  travers  le  ciel  bleu. 

Le  noir  bourdonnement  de  vos  cloches  à  Dieu.»" 


(") 


Quand  nous  avons,  dans  cette  édition,  publié  Dieu,  nous  n'avons  pu,  faute 
de  place,  donner  dans  le  Reliquat  tous  les  fragments  que  le  manuscrit  contenait;  ils 
trouvent  leur  place  dans  les  Tas  de  "Pierres.  Les  pensées  suivantes  sont  toutes  écrites, 
sauf  quelques-unes  dont  nous  indiquons  la  date  entre  crochets,  entre  185+  et  i8}8, 
années  oh.  Victor  Hugo  composa  son  poëme  :  Dieu. 

'*'  Cette  variante  est  prise  dans  la  division  Moi  où  ces  vers  sont  répétés. 


TAS   DE  PIERRES.  —  DIEU.  39I 

Le  mauvais  prêtre 

Fait  tache  au  genre  humain,  et  de  son  oraison 
Où  tout  n'est  qu'imposture,  horreur  et  trahison. 
Sort  l'athée  indigné,  triste,  obstiné,  farouche. 
Cieux  !  où  n'irait-on  pas  pour  éviter  la  bouche 
De  Borgia,  crachant  du  haut  du  temple  Dieu! 


Penseurs,  vous  regardez  assidûment  l'abîme, 
Mais  l'œil  humain  est-il  créé  pour  voir  cela.'' 
Osez-vous  bien  jeter  la  sonde  jusque-là.'' 
Voyons,  êtes-vous  ^ûrs  que  l'homme  ait  sur  la  terre 
Le  droit  de  crocheter  la  porte  du  mystère.'' 
Tout  aperçu  du  ciel  est  plus  ou  moins  volé. 
Toute  philosophie  est  un  bris  de  scellé. 


Est-ce  de  ton  cerveau  que  les  arts  ont  jailli? 

Réponds,  as-tu  sculpté  le  Méléagre,  parle, 

Ou  bien  l'Hermès  de  Thèbe  ou  bien  la  Vénus  d'Arle.'' 

As-tu  pris  des  crayons. 

Pris  une  toile,  fait  un  pinceau  de  rayons. 
Pris  l'azur  pour  palette,  et  créé  la  peinture.? 
Dans  le  granit  des  monts  taillé  l'architecture.? 
Détaché  des  luths  d'or  la  strophe  qui  s'enfuit.? 
Attaché  la  musique  à  l'échelle  du  bruit.? 
Dis,  es-tu  l'inventeur  de  l'art,  roi  du  domaine 
Poésie,  et  l'auteur  de  la  lumière  humaine? 


DIEU,    PÈRE. 

Te  figures-tu  Dieu  comme  un  vieillard  de  Greuze, 
Toujours  les  bras  en  l'air,  maudissant,  bénissant, 
Faisant  du  mélodrame  avec  quelque  astre  absent, 
Et  larmoyant  de  voir  rentrer  une  comète? 


392  OCEAN. 


SATAN  A  DIEU. 


De  quoi  te  fâches-tu.''  j'ai  complété  ton  œuvre. 

La  vertu  sur  le  ciel,  blanc  sur  blanc,  clair  sur  clair; 

Adam  n'aurait  été  qu'un  pauvre  ange  de  chair, 

Sans  relief,  froid,  nul,  plat,  et  monotone.  En  somme, 

Il  fallait  bien  un  peu  de  mal  pour  ombrer  l'homme. 


MISSION   DES   PENSEURS. 


Montre-leur  les  deux  lois  :  croire,  aimerj  verse-leur 
Le  vrai  souffle  à  ce  tas  de  vivants  qui  s'écroule, 
Fais  passer  par  le  cœur  et  par  Dieu  cette  foule, 
Afin  que  la  cohue  au  front  lourd,  au  pas  froid. 
Grandisse,  et  soit  le  Peuple,  et  connaisse  le  droit; 
Afin  que,  dépouillant  les  bassesses  infâmes. 
Ce  troupeau  d'appétits  devienne  un  essaim  d'âmes. 
Et  que  se  pénétrant  d'air,  de  vie  et  de  ciel. 
Le  sang  veineux  se  change  en  sang  artériel. 


Cette  lutte  sur  Dieu  dans  la  nuit  où  nous  sommes 

Rend  mauvais  les  meilleurs,  et  change  en  loups  les  hommes; 

Nerva  pend  les  chrétiens;  Trajan  les  brûle  vifs; 

Pour  la  rendre  invisible  et  tuer  plus  de  juifs, 

Titus  fait  peindre  en  noir  la  pierre  des  balistes; 

Morus  des  huguenots  aide  à  dresser  les  listes 

Et  les  fait  dans  sa  cour  fouetter  par  le  bourreau. 


Des  bourgeois,  des  passants,  des  hommes  par  eux-mêmes 

Incapables  de  faire  une  méchanceté. 

Deviennent  brusquement  crime,  horreur,  cruauté! 


Et  qui  donc  te  répond  du  texte  de  tes  bibles.' 

11  suffit,  pour  fausser  le  sens,  de  l'iota 

Que  retrancha  Phanuce  ou  qu'Eusèbe  ajouta. 


TAS   DE  PIERRES.     -DIEU.  393 

Puisque  tout  pape  est  saint, 
Selon  Ennodius  approuvé  par  Symmaque, 
Borgia  l'assassin,  Jean  le  simoniaque 
Sont  bandits  sur  la  terre  et  saints  au  paradis. 


L'enfer,  antre  du  mal  et  forge  de  la  haine, 

Est  sourd,  muet,  aveugle,  atroce,  immonde,  obscène, 

Et  s'il  pouvait,  un  jour  d'épouvante,  le  voir. 

L'œil  de  l'homme  à  jamais  resterait  vide  et  noir. 

Là,  dans  l'âtre  infini,  gisant  sur  le  bitume. 

L'ange  horrible,  à  demi  consumé,  brûle  et  fume; 

C'est  de  là  que  sortit  la  guerre  au  sombre  char; 

Dieu,  frappant  sur  Satan,  en  a  tiré  César, 

Et  c'est  de  ce  tison  qu'a  jailli  cette  étoile. 


L'âme  et  Dieu;  deux  grands  mots  dont  les  docteurs  sont  aises. 

Penses-tu  soulever  avec  deux  hypothèses. 

L'une  étant  le  levier,  l'autre  le  point  d'appui, 

La  matière,  bloc  sourd  où  rien  encor  n'a  lui.'' 

Cette  masse  aux  parois  lugubres  et  fuyantes 

ELst  lourde,  et  l'on  y  voit  les  marques  effrayantes 

Du  pic  de  Spinosa,  le  ténébreux  mineur. 

Homme,  regarde  à  terre  et  cherche  le  bonheur. 


La  loi,  la  voici  :  vois  si  tu  veux  l'écouter  : 

—  Avant  tout,  surmonter,  dompter  et  rejeter 

L'anxiété,  l'effroi,  le  trouble,  l'épouvante 

Que  vous  donne  à  vos  pieds  la  vérité  mouvante. 

L'horreur,  les  visions  dont  l'œil  est  abusé; 

Puis  s'élever  au  calme,  et  ce  n'est  pas  aisé. 

Il  faut  un  rude  effort  pour  qu'enfin  l'âme  atteigne 

Du  doute  de  Pascal  au  doute  de  Montaigne. 


394  OCÉAN. 

Quoi  donc!  être  les  forts,  les  chercheurs,  les  trouveurs, 

Les  philosophes  gris,  les  fronts  hauts  et  rêveurs. 

Ceux  qui  font  la  morale  et  la  métaphysique, 

Ceux  dont  l'oreille  entend  la  confuse  musique 

Des  sphères  d'or  roulant  au  fond  du  firmament  j 

Sur  la  création  s'accouder  gravement. 

Et  sur  l'humanité  se  mettre  à  la  fenêtre. 

Peser  la  destinée  et  l'âme,  et  reconnaître 

Que  tout  est  illogique  et  marche  de  travers  j 

La  face,  c'est  fort  bien,  mais  pourquoi  le  revers? 

Non  gêne  oui.  Le  feu,  soit.  Mais  pourquoi  la  cendre.'' 

Le  bien,  soit.  Mais  pourquoi  le  mal.""  —  N'y  rien  comprendre. 

Et  dire  :  —  Il  est  quelqu'un  d'infini  que  cela 

Regarde,  et  qu'il  s'arrange  et  tenons-nous-en  là! 

Examiner  sans  voir  est  un  bonheur  inepte.  — 

Belle  solution  que  la  sagesse  accepte  : 

Le  monde  incohérence  et  Dieu  palliatif! 


As-tu  contemplé  quelquefois 

Cette  chose  effrayante  et  folle,  la  poussière.'' 
La  Nuit,  des  astres  d'or  farouche  rétiaire, 
T'a-t-elle  dit  quelle  est,  quand  revient  le  jour  bleu, 
La  cave  où  l'on  remet  tous  ces  monstres  de  feu. 
Dans  quel  cachot  revient  Sirius,  quel  est  l'antre 
Du  Lion,  l'écurie  où  le  Chariot  rentre. 
Comment  de  chaque  loge  elle  ouvre  les  verrous, 
Comment  elle  s'y  prend  pour  les  ramener  tous! 
Et  si  l'énorme  ciel  s'ébranle  et  se  délabre 
Quand  la  comète  au  seuil  de  l'abîme  se  cabre  ! 


On  souffre  de  douter,  j'en  conviens,  mais  qu'importe! 
Douter  n'est  pas  un  mal  dont  meure  la  raison j 
Le  doute  est  un  drastique  et  n'est  pas  un  poison. 


TAS   DE  PIERRES.    —  DIEU.  395 

Dieu,  l'immense  aîné. 


Croire  suffit. 


Dieu,  œil  foudre. 


Satan  dit  : 

Quand  la  création,  couvrant  mon  cri  d'un  chant. 
Me  soutient  qu'il  est  bon,  lui  qui  m'a  fait  méchant. 
Je  puis  bien  m'indigner  de  cette  effronterie. 


^ 


ii^i 


1828-1876 


C'est  l'hiver.  La  ramée 
Tord  ses  bras  rabougris  j 
Là-bas  fuit  la  fumée 
Blanche  sur  le  ciel  gris; 
Une  flamme  rougeâtre 
Jaillit  au  fond  de  l'âtre 
Des  baisers  des  tisons  ; 
Et  la  bise  d'automne 
Siffle  un  air  monotone 
Aux  fentes  des  cloisons. 


EPITRE  FAMILIERE. 


C'est  l'automne.  Le  vent  souffle,  l'arbre  éperdu 
Agite,  dans  le  ciel  que  la  brume  dérobe. 
Sa  verdure  qui  flotte  et  qui  semble  une  robe 
De  pourpre  rapiécée  avec  de  l'amadou. 
Le  noir  buisson  se  tord  comme  s'il  était  fou. 


TAS   DE  PIERRES.   —   LA  NATURE.  397 

Il  faisait  grand  vent.  Les  arbres,  alignés  le  long  de  la  route,  s'agitaient 
diversement  et  prenaient  des  attitudes  effrayées,  comme  des  figurants  de 
théâtre  dans  une  péripétie. 

L'océan  mugissait  comme  un  bœuf  dans  l'étable. 

[Feuilles  paginées.] 

Comme  un  beau  cygne  errant  au  bassin  bleu  du  ciel 
Le  nuage  au  soleil  gonfle  ses  plumes  blanches. 


La  nuit  tombait,  les  eaux  se  changeaient  en  miroirs. 

Les  collines  fuyaient  en  escarpements  noirs. 

Au  fond,  dans  l'ombre,  un  feu  s'allumait  dans  un  bouge; 

Au  couchant  s'allongeait  un  grand  nuage  rouge 

Comme  si  le  soleil  était  mort  en  laissant 

Sur  l'horizon  sinistre  une  mare  de  sang. 


Les  bois  ont  cela  d'étrange  que  le  sentiment  de  la  solitude  y  est  profond, 
et  que  cependant  je  ne  sais  quelle  communication  s'établit  entre  l'âme  et 
cette  multitude  d'arbres  qui  se  penchent  sur  vous,  vivent,  s'agitent,  semblent 
vous  écouter  et  paraissent  vous  répondre  On  éprouve  dans  une  forêt  la 
double  sensation  de  la  foule  et  du  désert. 


Enfouie,  obscure,   laide,   horrible   et   modeste,  la  racine  enfante  dans 
l'ombre  une  rose  pour  le  soleil.  Pauvre  araignée  qui  fait  un  colibri. 


AMERIQUE. 

O  champs!  vierges  forêts!  solitudes  bénies! 
Savanes  qui  donnez  au  vent  ses  harmonies, 

A  l'oiseau  ses  couleurs. 
Et  faites  ondoyer,  bravant  les  froides  brumes , 
Près  des  noirs  océans  de  vagues  et  d'écumes, 

Des  océans  de  fleurs! 


39^  OCÉAN. 

Le  colibri,  cette  étincelle  du  soleil. 
Le  rossignol,  cette  voix  de  la  nuit. 


NUIT. 


Tout  s'efface. 

L'horreur  sort  de  l'abîme  et  me  monte  à  la  face. 
O  ténèbres!  sinistre  et  morne  vision! 
Partout  l'ombre.  On  dirait  que  la  création. 
Sans  faire  plus  de  bruit  qu'une  pierre  qui  tombe, 
Entre  dans  cette  nuit  comme  dans  une  tombe. 
Et  se  dissout  au  fond  de  ce  gouffire  béant 
Dans  l'immense  et  profond  silence  du  néant. 


Janvier  sur  son  manteau  de  neige 
Jette  le  crêpe  obscur  du  soir; 
L'hiver,  dans  l'ouragan  qui  râle, 
Levant  sa  beauté  sépulcrale, 
Mêle  le  deuil  blanc  au  deuil  noir. 


Pauvre  oiseau  nu!  sa  voix  douce 
Charme  Dieu  qui  le  bénit. 
Et  sa  petite  aile  pousse 
Pendant  qu'il  dort  dans  son  nid. 


[OcÉan  vers.J 


Écoute  l'arbre  et  la  feuille. 
La  nature  est  une  voix 
Qui  parle  à  qui  se  recueille 
Et  qui  chante  dans  les  bois. 


[Plans.] 


TAS   DE  PIERRES.    —    LA  NATURE.  399 

La  nature,  mêlée  et  vivante,  et  en  apparence  confuse,  ordonnée  en  réalité, 
est  une  collection  de  chefs-d'œuvre. 

Il  y  a  les  chefs-d'œuvre  hideux,  l'araignée  et  le  crapaud,  comme  les  chefs- 
d'œuvre  splendides,  l'astre,  la  femme,  le  lysj  mais  la  perfection  de  Dieu  est 
dans  tout. 


Là-haut,  dans  le  ciel  bleu,  fuit,  roulant  ses  mêlées 
De  pluie  et  de  rayons,  d'aube  et  de  giboulées, 
Mars,  le  mois  querelleur. 


[Plans.] 


Ô  gai  chardonneret  peint  de  mille  couleurs, 
Lissant  de  ton  bec  noir  tes  plumes  tout  en  fleurs. 
Chanteur,  doux  arlequin  du  carnaval  des  roses. 


[OcÉan  vers.] 


Les  liserons,  ces  vases  de  rosée. 

[OcÉan  vers.] 


La  solitude  ici  nous  donne  des  soirées. 
Nous  rêvons,  nous  avons  les  âmes  enivrées. 

Ami,  plus  que  vous  à  Louvois, 
Quand  le  doux  rossignol  nous  perle  sa  romance. 
Ou  quand  la  mer,  le  vent  et  la  forêt  immense 

Chantent  leur  nocturne  à  trois  voix. 

[Artistes.  Poëtes.  Grands  hommes.] 


Comme  un  coquelicot  qui ,  par  l'aube  empourpré , 
Luit,  s'allume,  et  se  change  en  braise  dans  le  pré. 


400  OCÉAN. 

Et  la  comète  court,  masque  au  regard  de  braise, 
Noir  démon  qui  s'est  trop  penché  sur  la  fournaise 
Et  qui  s'enfuit  avec  du  feu  dans  les  cheveux. 


[OcÉan  vers.] 


Les  chênes  chevelus  sont  les  lions  des  arbres. 


Les  sapins,  chevelure  énorme  des  montagnes. 


Aime 
Les  prés,  les  monts,  les  lacs,  la  nature  suprême. 
Les  champs  où  l'on  entend  mugir  les  grands  taureaux. 
L'eau  mouillant  les  cheveux  de  l'herbe,  et  ces  coraux 
Que  sur  les  églantiers  l'automne  fait  éclore. 
Et  la  feuille  des  bois  qui  pour  tomber  se  dore. 
Comme  un  sage  se  fait  plus  auguste  et  plus  beau 
À  mesure  qu'il  sent  l'approche  du  tombeau. 


TOUTE   L'OMBRE  EST   UN   COMBAT. 


On  voit  dans  les  échappées 
L'ouragan,  l'éclair  qui  luit. 
Ces  deux  immenses  épées 
De  l'abîme  et  de  la  nuit. 


Grâce  aux  coquelicots,  aux  bleuets,  aux  pervenches, 
Et  grâce  aux  blonds  épis,  tous  les  échantillons 
D'azur,  de  pourpre  et  d'or  diapraicnt  les  sillons  j 
Au  fond  du  ciel  rampaient  de  beaux  nuages  tristes. 
De  ce  ton  gris  qui  fait  songer  les  coloristes. 


TAS  DE  PIERRES.  --  LA  NATURE.  401 

Le  printemps  dit  :  Je  tiens  à  ne  laisser  personne 
S'en  aller  mécontent,  et  c'est  pourquoi  je  donne 
Aux  plus  vieux  de  l'aurore,  aux  plus  pauvres  des  fleurs. 


L'ombre  est  un  livre  ouvert,  mais  il  faut  savoir  lire. 
Sur  l'océan,  énorme  et  formidable  lyre, 
Le  flux  et  le  reflux  sont  un  chant  alterné. 
L'aurore  enseigne  l'hymne  à  l'oiseau  nouveau-né. 
Le  vent  et  la  forêt  se  donnent  la  réplique  >'". 


Sans  crier  gare ,  et  sourd  à  ce  que  nous  disons 
Nous  mortels,  le  bon  Dieu  nous  jette  les  saisons 
A  la  tête,  et  tant  pis,  dans  ce  noir  pêle-mêle, 
Si  juillet  nous  rôtit  et  si  janvier  nous  gèle. 


[OcÉan  vers.J 


Le  grand  chêne  offre  une  ombre  utile  au  nid  qui  tremble. 

[OcÉan  vers.] 

La  forêt  sans  oiseaux,  c'est  la  nuit  sans  étoiles'*'. 


'■'  Au  verso  d'un  article  sur  la  mort  de  Kcsler.  1870.  — -  '*'  Au  verso  d'un  feirc-part 
de  la  mort  de  Louis  Wolowski.  1876.  {Noies  de  l'Éditeur.) 


^6 


<:> .   ly* 


I828-I86I. 


Si  c'est  le  soir,  l'instant  hideux  et  redouté 

Où  chaque  objet  dégage  un  spectre  qui  le  double, 

Vous  n'approcherez  pas  sans  terreur  et  sans  trouble 

Ce  rocher,  entouré  de  blocs  tumultueux. 

A  ses  pieds,  comme  un  dogue,  un  antre  monstrueux 

Ouvre  une  gueule  affreuse,  et  sur  son  front  de  marbre 

Se  tord  et  se  hérisse  une  hydre  de  troncs  d'arbre. 


Pendant  que  je  marchais,  rêveur  dont  le  front  penche. 

Au  fond  du  bois  obscur. 
L'astre  en  se  déplaçant  semblait  de  branche  en  branche 

Tomber  comme  un  fruit  mûr. 


Le  soleil  flamboyant  dans  les  gloires  du  soir 
Se  posait  sur  un  mont,  magnifique  ostensoir. 


[Oc^AN  YE«5.] 


TAS   DE  PIERRES.  —  LE   SOIR.  403 

Le  vent  du  soir  jouait  dans  les  longues  fumées 
Qu'il  arrache  du  toit  des  forges  enflammées. 

[Artistes.  Poètes.  Grands  hommes.]    . 


La  nuit  monte  à  pas  lents  dans  ce  ciel  sombre  et  beau. 
Et  vient  avec  la  lune  ainsi  qu'une  servante 
Vient  avec  un  flambeau. 


Sur  nos  têtes 

Un  ciel  de  plomb,  plafond  de  deuil.  Dans  un  trou  noir 

Qui  perce  une  nuée  où  s'assombrit  le  soir, 

Brille  une  seule  étoile  :  Aldebaran  qui  tremble. 

À  voir  son  flamboiement  sombre  et  farouche,  il  semble 

Que  je  ne  sais  quel  vent,  souflîant  de  l'infini. 

Dans  la  brèche  qu'il  creuse  au  nuage  bruni. 

Fait  luire  et  frissonner  l'étoile  rouge  et  verte 

Comme  une  lampe  au  bord  d'une  fenêtre  ouverte. 


Côte  à  côte,  et  pensifs,  nous  allons  devant  nous. 
Elle  tenant  mon  bras,  tous  deux  tristes  et  doux. 
Sans  parler,  comme  font  deux  âmes  qui  s'entendent; 
Nous  regardons  le  soir  dont  les  ombres  s'étendent. 
Nous  marchons,  nous  errons  dans  les  bois  jaunissants. 
Et  nous  songeons  ensemble  aux  morts,  ces  chers  absents! 


Ce  silence  du  soir. 
Ce  n'est  pas  le  silence.  —  Écoute  !  —  Tout  est  noir, 
La  nuit  obscure  fait  toute  chose  pareille. 
Le  ciel  verse  un  repos  immense;  pour  l'oreille 
Tout  bruit  a  cessé.  —  L'âme  entend  en  ce  moment 
Une  foule  de  voix  sortir  confusément 
De  cette  ombre  en  disant  des  choses  inconnues. 
Il  semble  que  les  eaux,  les  plaines  et  les  nues 
Sont  pleines  de  secrets  qu'elles  vont  révéler. 
Et  dès  que  tout  se  tait,  tout  commence  à  parler. 


404  OCÉAN. 

Les  arbres  s'emplissaient  de  ténèbres,  le  soir 
Tombait,  le  parc  désert  devenait  vaste  et  noir. 
Partout  des  profondeurs  s'entr'ouvraient.  Un  hercule 
Apparaissait  au  loin  blanc  dans  le  crépuscule. 
Des  spectres  remplaçaient  les  objets.  Pas  un  bruit. 
Les  terrasses  sans  fin,  qui  fuyaient  dans  la  nuit, 
Le  mail,  les  escaliers,  le  bois,  semblaient  terribles. 


C'est  l'heure  où  le  fantôme  effacé  quitte  Electre, 
Où  l'ombre  quitte  Hamlet,  le  prince  au  cœur  saignant. 
Le  blême  point  du  jour  lève  son  front  de  spectre 
Derrière  l'herbe  noire  et  l'arbre  frissonnant. 

[OcÉan  vers.] 


Quand  l'ombre  au  ciel  vient  s'asseoir, 

Quand  le  soir 
Fait,  par  ses  molles  effluves. 
Bouillonner  les  sens  vainqueurs 

Dans  les  cœurs 
Comme  le  vin  dans  les  cuves. 

[Carnet  1860.   —  Colle£lion  de  M.  Armand  Godoy.'] 


Les  laboureurs  le  soir,  contents  de  leur  journée. 
Chantent,  et,  revenant  au  village  vermeil, 
Trament,  sur  le  pavé  qu'inonde  le  soleil. 
Les  larges  socs  luisant  ainsi  que  des  cuirasses. 

[Carnet  1861.  —  CoUeUion  de  M.  Louis  Bartiou.] 


I826-I850, 

Et  je  croyais  entendre, 
Errant  dans  la  tempête  au  gré  des  flots  amers, 
Cherchant  en  vain  au  ciel  les  étoiles  connues, 
Tantôt  crouler,  tantôt  s'élancer  vers  les  nues, 
Cette  immense  rumeur  qui  bondit  sut  les  mers! 

[Feuilles  paginées.] 


Le  soleil  rit,  la  mer  tremble  sous  les  zéphyres, 
Le  reflet  des  flots  noirs  met  aux  flancs  des  navires 
Des  cuirasses  d'écaillés  d'or. 


.   .   .  Dans  un  cercle  d'écueils  jeté  par  la  tempête, 

Le  grand  navire  lutte  avec  les  grands  rochers; 

Il  va,  tourne,  revient,  fatigue  les  nochers; 

En  tous  sens  secoué  par  la  vague  profonde 

Il  se  heurte  sans  cesse  aux  rocs  blanchis  par  l'onde, 

De  la  tête  et  des  flancs,  de  partout  à  la  fois, 

Ainsi  qu'un  éléphant  aveugle  dans  un  bois! 


406  OCÉAN. 

Le  navire  sombré  s'abîmait.  Le  naufrage 
Engloutissait  le  mât  de  voiles  dépouillé. 
Les  vagues  emportaient  dans  l'ombre  l'équipage 
Dispersé  sur  les  flots  comme  un  livre  effeuillé. 


J'écoutais  cette  musique  mystérieuse  et  formidable  de  la  mer  qui  monte. 
Un  râle  affreux  se  déchirait  sur  les  galets  qui  roulaient  éperdus  sous  la  blan- 
che salive  de  l'Océan.  Chaque  flot  jetait  à  son  tour  sous  nos  pieds  son  cri 
désespéré.  Un  rugissement  sourd  et  profond  emplissait  au  loin  toute  la  mer 
comme  si  l'on  eût  entendu  bondir  et  hurler  une  foule  de  monstres  cachés 
dans  l'ombre  de  l'abîme  et  soulever  les  vagues  avec  leurs  dos  énormes. 

La  mer  continuait  de  monter  furieusement  vers  la  falaise.  Du  côté  opposé 
du  ciel  la  lune  dans  son  plein,  calme  et  sinistre,  montait  aussi,  en  silence, 
et  la  regardait  fixement. 

C'était  un  de  ces  jours  de  chaleur  morne  et  accablante  où  le  ciel  bleu  au 
zénith  est  gris  à  l'horizon ,  où  la  mer  plombée  et  calme  a  cet  éclat  particu- 
lier d'un  toit  d'ardoise  au  soleil. 

[Album  de  voyage,  1836.  —  CoUeUion  de  M.  Loua  Barthou.'\ 


185I-1859. 


Gouffre  écumant! 
Mer  !  tout  est  solitude  et  tout  est  mouvement. 
Bruit  effrayant  qu'emplit  un  effrayant  silence! 
Tout  rugit,  rien  ne  parle,  et  la  vague  s'élance, 
Et  la  mer  bat  l'arrière  et  le  roc  tient  l'avant. 
Le  flot  vole  en  hurlant  le  gouvernail,  le  vent 
Arrache  et  prend  la  voile,  et  l'écucil  mord  les  câbles. 
Et  tous  ces  éléments  furieux,  implacables. 
Gueules  sombres  qu'on  voit  confusément  s'ouvrir. 
Sont  vivants  pour  tuer  et  morts  pour  secourir. 


TAS  DE  PIERRES.  —  LA   MER.  407 

La  mer  parle  à  la  nuit  et  vers  les  cieux  s'élance; 
La  nuit  ne  répond  pas;  calme  et  grave,  elle  fuit; 
Quelque  chose  pourtant  de  l'ombre  où  l'astre  luit 
Descend,  et  le  penseur  sent  que  ce  grand  silence 
Apaise  ce  grand  bruit. 

[Moi.] 


Que  de  fois,  poursuivi  d'un  tourbillon  de  rêves, 
J'ai  lancé  mon  cheval  au  galop  sur  tes  grèves, 

0  sauvage  océan, 
Écoutant  dans  un  hymne  aux  clameurs  éloquentes, 
Les  vagues  se  mêler  ainsi  que  les  bacchantes 

Dans  l'antique  Pœan! 

[Moi. 


LA   NATURE    FAIT   DE    L'OPPOSITION. 


Au  fait,  le  vent  bougonne  et  la  vague  murmure; 
On  dirait  que  parfois  la  mer,  grondant  un  peu, 
Raille,  et  que  l'océan  chansonne  le  bon  Dieu. 


Océan  !  océan  !  mystère  auquel  j'assiste  ! 
Qu'est-ce  donc  que  tu  dis  avec  ta  clameur  triste  ? 

Gouffre,  à  qui  donc  en  veut  ton  bruit .^ 
Tu  vas  et  tu  reviens,  tu  vibres,  tu  frissonnes. 
Et  pour  qui  donc  ce  glas  éternel  que  tu  sonnes, 

O  cloche  énorme  de  la  nuit  ! 


LES  MARINS  EN  MER.'TÉMPÊTE.   NAUFRAGE  ETC. 

L'éclair,  cet  épervier,  l'ouragan,  ce  pirate. 
Hagards,  questionnant  la  vague  scélérate, 
Criant  au  flot  complice  :  Où  sont-ils.?  regardant 


4o8  OCEAN. 

L'abîme  âpre  et  jaloux  qui  répond  en  grondant, 
À  travers  la  nuit  noire,  horribles,  pleins  de  joie. 
Vont,  et  de  flot  en  flot  courent,  cherchant  leur  proie. 


Les  noirs  vaisseaux  sous  les  étoiles. 
Vêtus  du  blanc  linceul  des  voiles. 
Glissent  sur  l'âpre  gouffre  amer. 
Et  sous  leurs  ailes  les  vents  tiennent 
La  nuit  lugubre  où  vont  et  viennent 
Tous  ces  fantômes  de  la  mer. 


La  mer  roulait  avec  le  bruit  d'un  char  énorme; 
Un  bras,  qui  par  moments  sortait  de  l'ombre  informe. 
Sur  le  dos  des  flots  noirs,  de  ténèbres  construits. 
Faisait  claquer  l'éclair,  fouet  sinistre  des  nuits. 


. . .  Car  la  création  fait  peur. 

Le  ciel  est  plein  de  lueurs  fausses } 
La  terre  est  la  gardienne  effrayante  des  fosses  j 
La  mer  est  de  la  nuit  liquide  qui  rugit; 
VoiS}  sur  les  tourbillons  l'écume  s'élargit j 
L'eau  couvre  les  requins  dont  l'épine  dorsale 
Déchire  en  serpentant  la  vague  colossale  $ 
Les  flots  mêlent  sans  fin  leurs  sinistres  blancheurs; 
Et  les  vautours  plongeurs  et  les  aigles  pêcheurs. 
Les  mauves,  les  pingouins,  les  goélands,  les  grèbes. 
Planent  lugubrement  sur  ces  sombres  Érèbes. 

[La  nature.] 


Alors  Dieu  déchaîna  les  vents;  ces  tourmcnteurs 
Fondirent  sur  la  mer  de  toutes  les  hauteurs. 
Battant  les  rocs,  tordant  les  flots,  fouettant  la  brume, 
Traînant  la  vague  en  pleurs  par  ses  cheveux  d'écume. 


TAS  DE  PIERRES.  -^  LA  MER.  409 


1860-1864. 


Ô  BATAILLE  DE  LA  MEr! 


La  foudre,  noir  cavalier. 

Fait  plier 
L'océan  aux  vertes  lames, 
Et  bat  et  poursuit  le  flot 

Au  galop 
Dans  un  tourbillon  de  flammes"*. 


Un  bruit  profond  roulait  dans  les  souffles  de  l'ait; 
Les  barques  se  hâtaient  vers  le  port,  et  la  mer 

Les  chassait  avec  des  huées  ; 
Le  soir  disait  :  salut!  le  jour  disait  :  adieu! 
Au  couchant  flamboyait  le  soleil,  oeil  de  fou 

Sous  le  noir  sourcil  des  nuées. 

[Océan  vers.] 

L'HIVER.  —   TEMPÊTE.  —   OCÉAN. 

Quand  les  brumes  au  vent  s'envolent  dénouées. 
Quand  l'éclair,  du  fourreau  sinistre  des  nuées 

Sort  comme  un  pâle  yatagan, 
Quand,  au-dessus  des  flots  qui  sans  fin  s'élargissent. 
Sifflent  tous  les  serpents  de  la  nuit,  et  rugissent 

Tous  les  lions  de  l'ourapan. 


La  mer,  comme  le  tigre,  a  sous  le  ciel  profond. 
Une  peau  de  lumière  avec  des  taches  d'ombre. 


[Carnet  1864.] 


'''  Au  verso  d'une  enveloppe  timbrée  i"  avril  1860.  {Note  de  l'Editeur.) 


I830-I860. 


Le  lion  marchant  dans  le  désen,  c'est  la  puissance  et  la  majesté  de  la 
nature  qui  se  promène. 


Tout  est  grand  dans  la  création,  parce  que  tout  a  sa  proportion  dans  l'har- 
monie universelle.  Le  petit  n'existe  que  dans  l'ordre  moral.  Le  petit  résulte 
de  l'homme  comme  le  grand  résulte  de  Dieu. 


Quel  mystère  que  les  obstacles  placés  dans  la  création  !  Dieu  a  mis  entre 
les  divers  ordres  de  créatures  des  barrières  infranchissables.  Ces  barrières 
sont  tantôt  au  dehors,  tantôt  au  dedans  des  êtres.  Le  créateur  enferme  les 
créatures  dans  le  cercle  dont  elles  ne  doivent  pas  sortir  soit  en  murant  leur 
intelligence  par  la  brièveté  de  l'instinct,  soit  en  bornant  leur  action  par 
l'immensité  de  l'espace.  Un  chien  ne  peut  pas  plus  savoir  ce  qu'il  y  a  dans 
Virgile  qu'un  homme  ne  peut  savoir  ce  qu'il  y  a  dans  Sirius. 


TAS   DE  PIERRES.  —  LA   CREATION.  41I 

Cette  mystérieuse  harmonie  qui  règle  tout  dans  la  création  mêle  aux 
deux  extrémités  du  Danube  les  plus  sombres  sapins  et  les  flots  les  plus 
sombres.  Il  a  sa  source  dans  la  Forêt-Noire  et  son  embouchure  dans  la  mer 
Noire.  Il  vient  de  la  tempête  et  il  va  à  la  tempête. 


PHILOSOPHIE  NATURELLE. 

L'oiseau  et  le  poisson,  c'est  la  même  chose. 

Le  poisson  comme  l'oiseau  est  l'animal  qui  se  meut  dans  tous  les  sens  en 
un  milieu  pénétrable  et  élastique;  en  d'autres  termes  qui  prend  son  point 
d'appui  dans  son  milieu  même. 

Les  ailes  et  les  nageoires  sont  des  appareils  identiques.  Nager  et  voler,  c'est 
le  même  fait. 

Les  écailles  sont  des  plumes  imperméables;  les  plumes  sont  des  écailles 
dilatables. 

Tous  les  autres  animaux,  à  l'exception  des  êtres  nageants  qu'on  peut  assi- 
miler aux  poissons  et  des  êtres  volants  qu'on  peut  assimiler  aux  oiseaux,  se 
meuvent  dans  le  sens  horizontal  au  sein  de  leur  milieu,  et  n'y  peuvent 
rayonner  dans  tous  les  sens  comme  l'oiseau  et  le  poisson.  Ils  prennent  leur 
point  d'appui  en  dehors  de  leur  milieu.  Cela  s'appelle  marcher  ou  ramper. 
Tout  être  qui  marche  ou  rampe  occupe,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  le  fond 
d'un  milieu. 


La  création  n'est  autre  chose  que  l'onde  de  la  plénitude. 


L'esprit  me  dit  : 

— -  Comme  si  le  ciel  voulait  toujours  mettre  le  type  à  l'abri  et  hors 
d'atteinte,  chaque  lune  présente  à  chaque  terre  la  face  de  la  race  (humanité) 
qui  règne  sur  cette  terre.  Quand  une  planète  a  plusieurs  lunes  (Mars, 
Saturne,  Uranus,  Jupiter)  c'est  que  plusieurs  races  à  face  différente  y 
dominent  (et  y  luttent).  Chacune  des  sept  lunes  de  Saturne  ofFre  la  face 
d'une  des  sept  humanités  de  Saturne  qui  se  disputent  la  sombre  planète  de 
l'anneau. 


412  OCÉAN. 

La  nature  a  honte  de  notre  orgueil.  Quand  l'homme  se  dresse  plus  haut, 
le  brin  d'herbe  se  courbe  plus  bas. 

[La  nature.] 


La  vie  et  la  végétation,  la  vie  et  la  minéralisation,  se  rencontrent  et  se 
combinent  dans  certains  êtres  qui  caractérisent  les  aspects  les  plus  mystérieux 
de  la  création  et  quelques-unes  de  ses  harmonies  visibles.  Le  crocodile, 
l'amphibie  des  rochers  et  des  eaux,  est  pierre  autant  qu'animal;  le  cerf,  cet 
habitant  inquiet  de  la  forêt,  porte  des  branches  d'arbre  sur  sa  tête. 


Qui  sait.f*  les  animaux,  et  même  les  objets  que  nous  appelons  inanimés, 
l'arbre,  la  fleur,  le  rocher,  depuis  la  pierre  jusqu'au  nostoc,  depuis  le  nostoc 
jusqu'au  mollusque,  depuis  le  mollusque  jusqu'au  chimpanzé,  ont  peut-être 
des  espèces  de  moi  encore  vagues,  et  contiennent  peut-être  des  ébauches  de 
l'âme  humaine,  à  des  degrés  divers  et  successifs  de  réussite  et  d'approxima- 
tion.'' Les  bêtes  et  les  objets  ne  sont  peut-être  autre  chose  que  des  sourds  et 
des  aveugles  tâtonnant  vers  l'harmonie  et  la  lumière.  L'homme  est  l'enten- 
dant et  le  voyant. 


^yL^T'T^h^ 


U^^\^ 


I828-I870. 

Orgueil.  —  L'amour  en  donne  et  en  ôte. 


Entre  amants,  les  explications  sont  nécessaires;  entre  amis,  elles  sont 
superflues.  L'afFection  réciproque  n'a  pas  ce  degré  de  sensibilité  ardente  qui 
fait  que  le  moindre  pli  est  un  supplice.  Les  vieux  amis  s'aiment  avec  des 
plis. 


L'appétit  yi,ent  en  mangeant  et  l'amour  en  possédant. 


Plus  on  est  aimé,  plus  on  aime.  La  passion  qui  répond  à  la  nôtre  nous 
l'enfonce  au  cœur  plus  avant.  L'amour  qu'on  ressent,  c'est  le  clou;  l'amour 
qu'on  inspire,  c'est  le  marteau. 


L'amour  veut  qu'on  lui  dise  toujours  la  chose  qu'il  sait. 


414  OCEAN. 

La  liberté  du  cœur,  bien  précieux  et  onéreux.  Sitôt  qu'on  le  perd,  on  le 
regrette.  Sitôt  qu'on  le  retrouve,  on  aspire  à  le  perdre. 


Un  fil  ne  se  casse  pas  dans  notre  cœur  sans  qu'un  autre  fil  ne  se  brise 
dans  notre  destinée. 


L'amour  résiste  à  toutes  les  tourmentes  de  la  vie.  II  a  des  racines  pro- 
fondes et  qui  descendent  plus  bas  qu'elles.  L'amour  sur  cette  mer,  ce  n'est 
pas  un  navire,  c'est  une  île.  Il  n'a  pas  des  ancres,  il  a  une  base.  Si  petite  et 
si  étroite  et  si  déserte  que  soit  cette  île,  les  flots  ont  beau  être  orageux  à 
l'entour,  ils  ne  l'emportent  pas.  La  tempête  brise  le  navire  et  se  brise  à  l'île. 


Passé  poignant  et  doux  !  regrets  !  volupté  sombre  ! 
O  mystères  du  cœur,  comment  vous  définir  ? 
La  branche  perd  sa  feuille  et  n'en  garde  pas  l'ombre  j 
Le  cœur  perd  ses  amours  et  garde  un  souvenir. 


On  se  quitte  cent  fois  sans  pouvoir  se  quitter. 


L'admiration  est  la  forme  que  l'amour  prend  dans  l'esprit. 


L'amour,  c'est  l'absolu,  c'est  l'infinij  la  vie,  c'est  le  relatif  et  le  limité 
De  là  tous  les  secrets  et  profonds  déchirements  de  l'homme  quand  l'amour 
s'introduit  dans  la  vie.  Elle  n'est  pas  assez  grande  pour  le  contenir. 


Elle  est 

Comme  la  rose,  à  qui  l'aube  à  peine  avait  lui, 
Qui  se  sent,  pauvre  fleur,  pour  le  plaisir  d'autrui. 
Arracher  à  la  vie,  à  sa  tige,  à  sa  feuille. 
Et  verse  son  parfum  sur  la  main  qui  la  cueille. 

[OcÉan  vers.] 


TAS   DE  PIERRES.   —    AMOUR.  415 

En  amour,  colères,  inquiétudes,  jalousies,  querelles,  amertumes,  griefs 
longuement  accumulés,  tout  s'oublie  et  s'efface  en  un  instant,  et  n'a  jamais 
existé.  À  de  certains  moments,  toute  la  flamme  de  l'amour  se  condense 
dans  une  étincelle.  Cette  étincelle  n'emploie  que  le  temps  de  l'éclair  pour 
renverser  une  montagne  d'obstacles  ou  fondre  un  bloc  d'airain.  Que  de 
choses  dit  un  regard!  que  de  choses  fait  un  baiser! 

ou  : 
Un  baiser  dit  bien  des  choses,  et  un  regard  n'en  fait  pas  moins. 

ou  : 
Un  regard  dit  et  un  baiser  fait  tant  de  choses! 


Il  faut  avoir  pitié  des  poètes,  Madame! 
Cachez-leur  vos  beaux  yeu.x.  Ils  les  admirent  trop! 
Cachez-leur  votre  esprit,  car  vous  rendez  leur  âme 
Ivre  avec  un  regard  et  folle  avec  un  mot. 

6  janvier.  7  h.  du  soir. 


Le  spectacle  des  âmes  qui  s'aiment  plaît  à  Dieu.  Le  bonheur  de  deux 
cœurs  sincères  est  sain  et  rayonne  sur  toute  la  création.  Dieu  met  des 
amants  heureux  au  milieu  de  la  nature  comme  il  met  des  fleurs  épanouies 
dans  les  champs  et  des  astres  radieux  dans  le  ciel.  L'amour  n'est  pas  moins 
nécessaire  à  la  vie  universelle  que  la  lumière. 


Malheur  à  qui  aime  sans  être  aimé  !  Ah  !  l'effrayante  chose  !  Voyez  cette 
femme.  C'est  un  être  charmant.  Elle  est  douce,  blanche  et  candide;  elle 
est  la  joie  et  l'amour  du  toit.  Mais  elle  ne  vous  aime  pas.  Elle  ne  vous  hait 
pas  non  plus.  Elle  ne  vous  aime  pas 5  voilà  tout.  Sondez,  si  vous  l'osez,  la 
profondeur  d'un  tel  désespoir.  Regardez-la  $  elle  ne  vous  comprend  point. 
Parlez-lui)  elle  ne  vous  entend  pas.  Toutes  vos  pensées  d'amour  viennent 
se  poser  sur  ellcj  elle  les  laisse  repartir  comme  elles  sont  venues,  sans  les 
chasser,  sans  les  retenir.  Le  rocher  qui  est  au   milieu  de  l'océan  n'est  pas 


4l6  OCEAN. 

plus  indifférent,  ni  plus  impassible,  ni  plus  immuable  que  l'insensibilité 
qu'elle  a  dans  le  cœur.  Vous  l'aimez.  Hélas!  vous  êtes  perdu.  Je  n'ai  jamais 
rien  lu  de  plus  glaçant  et  de  plus  terrible  que  ces  paroles  de  la  Bible  : 
Stupide  et  insensible  comme  une  colombe. 


Je  t'aime! 


Répétons,  répétons  toujours  les  mêmes  choses! 
Mai  ne  sait  que  donner  toujours  les  mêmes  roses. 
Le  ciel  ne  sait  donner  que  l'air  et  que  le  jour, 
La  fleur  que  son  parfum,  et  mon  cœur  que  l'amour! 


L'amour  met  dans  nos  cœurs,  où  le  rire  s'émousse. 

Ce  qu'il  met  dans  les  prés,  dans  les  vents,  dans  les  eaux, 

—  Les  chants  harmonieux  et  la  tristesse  douce.  — 

Le  grand  chêne  au  printemps  s'emplit  d'ombre  et  d'oiseaux. 


Aimer,  c'est  avoir  une  lumière  dans  le  cœur.  La  vie  peut  distraire  d'une 
pensée;  un  nuage  peut  dérober  l'étoile;  cela  n'empêche  pas  l'étoile  et  la 
pensée  d'être  fixes,  l'une  au  fond  du  ciel,  l'autre  au  fond  de  l'âme. 


L'homme  qui  n'aime  pas  ne  vit  pas;  la  femme  qui  n'aime  pas  n'est  pas. 


Chien  pour  toi,  lion  pour  les  autres. 


La  vieillesse,  la  mort,  l'éternité,  trois  mots  effrayants  et  magiques  qui, 
dans  les  idées  du  monde,  font  brusquement  évanouir,  dès  qu'ils  apparaissent, 
ce  mot  doux  et  charmant  :  amour!  C'est  que  pour  le  monde  l'amour  n'est 
rien  qu'un  passe-temps,  un  accident,  un  caprice,  une  fantaisie,  une 
coquetterie,  l'accord  momentané  d'une  œillade  et  d'un  sourire,  une  chose 
qui  est  ainsi  et  qui  aurait  pu  être  autrement,  une  lueur,  pas  même  une 
flamme.  Le  monde  méconnaît  l'amour  sincère  et  ignore  l'amour  vrai,  parce 


TAS  DE  PIERRES. 


AMOUR. 


417 


que  dans  cette  région  où  le  faux  abonde  et  circule,  monnaie  courante  des 
cœurs  et  des  esprits  frappée  à  toutes  les  effigies,  là,  dis-je,  le  sincère  est 
rare  et  le  vrai  serait  prodigieux.  Or  l'amour  vrai,  —  le  seul  amour!  —  ne 
craint  pas  les  mots  effrayants  et  les  choses  sévères,  et  les  regarde  en  face.  Il 
est  l'union  mystérieuse  de  l'âme  avec  l'âme,  et  il  le  sait.  La  vieillesse  le 
resserre,  la  mort  le  consacre,  l'éternité  le  continue. 


L'amour,  c'est  plus  que  l'union,  c'est  l'unité.  C'est  la  fusion  sympa- 
thique, profonde,  complète,  absolue,  ineffable,  de  deux  natures,  passion, 
pensée,  instinct  et  sentiment.  Pour  toutes  les  affections  de  la  vie,  il  suffit 
qu'il  y  ait  accord  tendre  sur  un  point;  dans  l'amour  il  y  a  absorption  de 
l'être  tout  entier.  Le  père  et  le  fils,  la  mère  et  l'enfant,  le  frère  et  la  sœur, 
l'ami  et  l'ami,  sont  liés  par  le  cœurj  les  amants  sont  liés  par  l'âme. 


Aime,  et  tu  seras  fort. 


Ô  ciel,  ainsi  que  toi  le  cœur  est  un  abîme. 
Ciel  immense,  infini,  mystérieux,  sublime. 
Tu  n'es  pas  aussi  grand  que  l'homme  juste  et  pur. 
L'homme  est  pensée;  et  toi,  tu  n'es  qu'éther  et  flamme. 
J'aime  mieux  voir  l'amour  se  lever  dans  une  âme 
Que  la  lune  dans  ton  azur! 


Dieu  ne  fait  pas  de  ciel  sans  y  mettre  une  étoile; 
Dieu  ne  fait  pas  de  cœur  sans  y  mettre  l'amour. 


PLUTOT  AIMER  QUE  CONTEMPLER. 

L'infini  trompe,  océan  radieux 
Où  les  soleils  voguent  à  pleines  voiles. 
Le  fond  du  ciel  n'est  pas  dans  les  étoUes. 
Le  fond  de  l'âme  apparaît  dans  les  yeux. 


»7 


4l8  OCÉAN. 

Oui,  la  vierge  des  champs  dans  l'inaocence  brille, 
Mais  qu'elle  évite,  ô  Dieu!  l'amour  au  front  pâli! 
Un  seul  baiser  suffit  pour  faner  l'humble  fille. 
Le  liseron  se  meurt  sitôt  qu'il  est  cueilli- 


Le  fruit  de  l'arbre,  c'est  le  fruit.  Le  fruit  du  fruit,  c'est  la  graine. 

Le  fruit  de  la  création,  c'est  l'homme.  Le  fruit  de  l'homme,  c'est  l'amour. 


Un  ancien  précepte  dit  :  —  Considère  moins  le  don  de  celui  qui  aime 
que  l'amour  de  celui  qui  donne. 


Tout  vrai  bonheur  est  fait  d'amour. 


Grand  esprit,  grand  amour. 


Je  voulais  vous  parler  et  je  n'ai  pas  osé. 

Vous  passiez  le  regard  si  chastement  baissé 

Que  j'ai  craint  de  troubler  par  mon  ombre,  Madame, 

Le  pur  rayonnement  qui  vous  remplissait  l'âme. 

[OcÉan  prose.] 


Le  seul  son  de  sa  voix  mettrait,  tant  elle  est  douce, 
Scarron  en  bonne  humeur  et  Sterne  en  belle  humour. 
La  nature  la  voit  et  se  pâme  d'amour } 
Elle  passe}  un  soupir  sort  du  crapaud  difforme; 
Le  chêne,  grand  seigneur  tragique,  dit  à  l'orme 
Son  confident  :  Je  meurs j  soutiens-moi,  Pharasmin! 


Tout  le  temps  est  perdu  que  l'amour  ne  prend  pas. 


M 


TAS  DE  PIERRES.  —  AMOUR.  419 

Car  on  ne  peut  pas  plus  empêcher,  voyez- vous, 

Deux  âmes  de  se  fondre,  et  mon  cœur  sombre  et  doux 

De  s'évanouir  dans  le  vôtre, 
Qu'au  moment  de  l'orage,  hymen  tonnant  de  l'air,. 
De  la  foudre  et  des  cieux,  on  n'empêche  l'éclair 

D'un  nuage  d'entrer  dans  l'autre. 


Donc  il  faisait  des  vers.  Ce  serpent  à  sonnets 
Se  glissa  chez  la  belle  et  fascina  cette  âme. 
EUe  eut  beau  résister}  il  triompha.  La  femme 
Toujours,  depuis  Eden  où,  sous  les  arbres  verts. 
Maître  Saun  parlait  évidemment  en  vers, 
A  penché,  dût  sa  faute  être  irrémédiable. 
Du  côté  du  poëte  et  du  côté  du  diable. 


Elle  est  encor  couchée,  elle  songe,  elle  boude  $ 

Sa  manche  est  retroussée  et  laisse  voir  son  coude. 

Et  sa  fine  chemise  éparse  mollement 

Aux  deux  bouts  de  ses  seins  ébauche  un  pli  charmant. 


Elle  partie,  absente,  évanouie,  hélas! 

11  eut  beau  dire  :  Bah!  c'est  bien.  J'en  étais  las. 
Je  vais  aller  aux  bals,  aux  fêtes.  Je  vais  vivre. 
Il  eut  beau  savourer  la  coupe  où  l'on  s'enivre, 
Et  faire  le  vaillant,  et  faire  le  moqueur. 
Il  sentit  qu'à  jamais  il  lui  resuit  au  cœur 
Un  souvenir,  penché  sur  l'ombre  irrévocable , 
Comme  un  arrachement  qui  laisse  un  bout  de  câble. 


Qu'est-ce  que  le  baiser?  C'est  la  création. 


Sitôt  que  la  passion  est  passée,  on  voit  les  inconvénients  de  ce  qu'on  a 
&it. 

La  passion  éteinte,  c'est  de  la  raison  allumée. 


420  OCEAN. 

A 

Etre  aimé,  c'est  être  utile. 


La  raison  d'aimer  est  quelquefois  la  même  que  celle  de  croire.  On  peut 
souvent  presque  dire  :  amo  quia  ahsurdum. 


Les  grandes  âmes  contiennent  on  ne  sait  quoi  d'absolu  qu'elles  mêlent  à 
leurs  sentiments  comme  à  leurs  rêves.  Elles  aiment}  les  ruptures  ou  les  sépa- 
rations faites,  elles  souffrent;  mais  elles  ne  consentent  jamais  à  ces  diminu- 
tions dont  les  cœurs  vulgaires  font  volontiers  la  clôture  de  leurs  romans. 
Apres  la  lumière,  après  la  plénitude,  après  le  paradis,  aucun  à-peu-près 
n'entre  en  elles  et  ne  leur  est  possible.  L'amitié  qui  suit  l'amour  est  un  soit; 
et  elles  trouvent  le  crépuscule  encore  plus  sombre  que  la  nuit.  Ce  reste  de 
blancheur  qui  n'est  pas  la  lumière ,  ce  reste  d'affection  qui  n'est  pas  l'amour, 
fait  aux  vrais  cœurs  aimants  et  profonds  l'effet  d'un  suaire.  —  Ils  préfèrent  la 
nuit  noire  du  souvenir  infini. 

Ils  aiment  mieux  la  solitude  de  ténèbres  où  l'on  peut  suivre  du  moins  de 
l'œil  de  la  pensée  au  fond  de  son  âme  le  reflet  du  passé,  le  dernier  rayon 
évanoui,  la  douce  trace  lumineuse. 


La  respiration  des  âmes ,  c'est  l'amour. 


La  tombe,  en  ses  ombres  étranges. 
Recèle  le  suprême  bien; 
Si  les  femmes  étaient  des  anges, 
La  mort  ne  servirait  à  rien  *". 


Tout  est  rire  et  sanglot,  l'amour  est  au  milieu. 


'"'  Vers  écrits  sur  un  faire-part  date  du  30  avril  1878.  {Nott  dt  l'ÉtUteur.) 


I828-I870. 


La  vertu  d'une  femme  et  la  médisance  d'une  autre  femme,  os  de  poulet 
et  dent  de  chat. 


Les  coquettes  font  des   prisonniers}  les  belles  font  des  conquêtes;  les 
aimantes  ont  des  esclaves. 


La  gloire  d'une  femme,  c'est  qu'on  ne  parle  point  d'elle. 


Une  femme  digne  d'être  aimée  doit  être  telle  qu'elle  fasse  perdre  à  son 
amant  la  raison  et  l'égoïsme.  Elle  doit  avoir  tout  ce  qu'il  faut  pour  faire  un 
homme  fou  et  rendre  une  âme  grande. 


HISTOIRE  DES  FEMMES. 


Les  unes  commencent  par  appartenir  à  un  seul  et  finissent  par  appartenir 
à  tout  le  monde;  les  autres  commencent  par  appartenir  à  tout  le  monde  et 
finissent  par  appartenir  à  un  seul. 


422  OCÉAN. 

L'orgueil  chez  les  femmes  se  résout  en  manèges,  en  calculs,  en  arrange- 
ments de  masque,  en  vanités.  Rien  n'est  plus  rare  qu'une  femme  qui  a  un 
orgueil  d'homme.  Cela  a  quelquefois  une  étrange  grandeur.  L'orgueil  mâle, 
souvent  haïssable  dans  l'homme,  devient  beau  dans  la  femme. 


Maris,  songez-y,  la  femme  ne  pardonne  pas  à  qui  offense  l'épouse. 


Elle  était  à  cet  âge  où  les  femmes  sortent  de  la  jeunesse  pour  entrer  dans 
la  méchanceté,  si  elles  ont  le  cœur  vide,  et  dans  la  bonté  suprême  si  elles  ont 
aimé. 


Les  hommes  élèvent  l'esprit  des  femmes,  les  femmes  élèvent  le  cœur  des 
hommes. 


Les  billets  doux  les  plus  significatifs  sont  ceux  qu'il  faut  déchiffrer.  La 
pudeur  des  femmes  se  réfugie  dans  l'illisible. 


Qu'une  passion  ait  des  cloisons,  rien  ne  semble  plus  étrange,  et  rien  n'est 
plus  réel.  La  jalousie,  par  exemple,  trace  une  raie  entre  Avant  et  Après.  Je 
suis  jaloux  jusqu'ici.  Ma  fièvre  a  une  frontière,  j'accepte  le  passé,  mais  s'il 
revient,  je  le  tue.  Tel  est  le  chaos  du  cœur. 


O  volupté,  tu  es  devoir.  O  sein,  tu  es  mamelle. 

[CRITIOyE.] 


Les  femmes  aiment  toujours  être  tutoyées.  Comme  elle  souffre,  la  mal- 
heureuse à  qui  personne  ne  dit  /».' Vous,  c'est  l'isolement. 


Le  tutoiement  manque  à  l'amour  en  anglais.  Ilevejiou. 


l^     C/^L^^^ 


(1) 


La  nuit  même  où  Érostrate  incendiait  le  temple  d'Éphèse,  Alexandre 
naissait.  (An  du  monde  3648.  )  La  terre  perdait  une  grande  œuvre,  Dieu  lui 
rendait  un  grand  homme. 


Dans  la  même  année,  l'an  146  avant  Jésus-Christ,  Rome  détruisit  et 
s'assimila  Corinthe,  la  ville  de  l'art,  et  Carthage,  la  ville  des  marchands. 
Ainsi,  presque  à  la  même  heure,  les  deux  choses  qui  remuent  le  monde,  la 
pensée  et  le  commerce,  la  Grèce  et  la  Phénicie,  se  fondirent  dans  la  grande 
unité  centrale  et  devinrent  des  provinces  romaines. 


Marius  fut  dévoré  par  le  remords  et  Sylla  par  les  poux. 


'"'  Exceptionnellement,  ces  fragments  ont  hi  classés,  non  d'après  les  dates  oii  ils 
ont  été  écrits,  mais  dans  l'ordre  chronologique  des  faits  ou  des  personnages  citéi. 
{"tioU  de  l'ÈdiUuT.) 


424  OCÉAN. 

Le  premier  coup  d'épée  fut  donné  à  Pompée  par  Septimus  et  à  César  par 
Casca. 

Septime  sur  Pompée  et  Casca  sur  César. 
Le  premier  coup  est  d'un  furieux,  le  second  est  d'un  lâche.' 


Mai  1843. 

On  démolit  en  ce  moment  la  vieille  muraille  féodale  de  Sens.  Cette 
muraille  était  bâtie  avec  les  pierres  d'un  ancien  castrum  romain.  Les  ouvriers 
qui  le  jettent  bas  viennent  d'y  trouver  l'étendard  en  bronze  de  la  10"  légion 
de  César,  c'est-à-dire  l'aigle  et  la  plaque  sur  laquelle  est  l'inscription  : 

L.  X.  L.  X. 

I.C. 

Gallia  Devicta 

III 
CI.  CL 

L.  X.  (légion  dixième)  C  I.  (cohorte  première)  I.  C  (Jules   César) 
Gallia  Devicta  III  (la  Gaule  étant  vaincue  pour  la  troisième  fois). 
L'aigle  et  la  plaque  font  deux  morceaux  séparés. 

[Le  Temps  présent.] 


Origène  se  châtra  et  tourna  sa  fécondité  vers  l'esprit;  cet  eunuque  de  la 
chair  devint  créateur  d'idées 5  il  sema  dans  le  christianisme  naissant  des 
rêveries,  quelques-unes  sublimes,  qu'il  appela  dogmes  et  d'où  sortit  une  des 
plus  belles  hérésies  des  premiers  siècles.  Il  écrivit  tant  qu'on  le  surnomma 
le  Faiseur  de  livres.  Un  jour  qu'il  se  vantait  d'avoit  écrit  sur  toutes  les  matières 
possibles  six  mille  traités  différents  :  —  Mieux  vaut  faire  un  enfant,  lui  cria 
l'évéque  Démétrius. 

Rome  ne  s'éteindrait  pas  sur  la  terre  sans  que  quelque  chose  s'éteignît 
dans  l'homme. 


Les  croisades  dans  notre  histoire,  l'orient  s'ouvrant  brusquement  au  milieu 
du  moyen-âge,  c'est  un  effet  de  soleil. 


TAS  DE  PIERRES.  —  HISTOIRE. 


425 


Après  la  mort  de  Jean  de  Leyde  sur  l'échafaud,  ses  os  furent  ramassés  par 
le  bourreau  et  mis  dans  une  cage  de  fer.  Cette  cage  fut  accrochée  au  clocher 
de  la  cathédrale  de  Munster.  On  l'y  voyait  encore  au  siècle  dernier  avec 
quelques  débris  du  squelette  de  Jean  de  Leyde.  Au  rebours  des  vrais  grands 
hommes,  ses  ossements  restaient,  ses  idées  avaient  disparu. 


Le  connétable  Anne  de  Montmorency  disait  à  Henri  II  en  lui  présentant 
le  jurisconsulte  anti-papiste  gallican  Dumoulin  :  Sire,  ce  que  trente  mille  de  vos 
soldats  n'ont  pu  faire,  ce  petit  homme  l'a  fait  avec  un  petit  livre. 


Au  moment  où  Henri  II  fut  désarçonné  par  le  fameux  coup  de  lance  de 
Montgomery  dont  il  mourut,  il  était  tourné  vers  la  porte  triomphale 
élevée  à  l'entrée  des  lices  Saint- Antoine ,  et  de  son  dernier  regard  il  put  lire 
cette  inscription  tracée  sur  le  cintre  de  cette  porte  :  Henricus,  galliarum 

REX  INVICTISSIMUS. 


Il  y  a  toujours  du  reptile  dans  le  féroce.  Le  tigre  rampe  comme  le  serpent. 
Charles-Quint  est  fourbe  comme  Borgia. 


En  1J75,  il  parut  une  tragédie  en  vers  sur  la  Saint-Barthélémy,  intitulée 
Tragédie  de  l'admirai  de  Coligny.  On  y  raille  l'amiral  qui,  après  avoir  voulu 
seigneurier  la  France,  a  réussi  enfin  à  obtenir  logis 

Au  plus  haut  lieu  de  Montfaucon. 

Le  gentilhomme  hourdelais,  comme  il  se  nomme  lui-même  sur  le  titre ,  auteur 
de  cette  œuvre  toute  à  la  louange  et  gloire  de  Catherine  de  Médicis, 
s'appelle  François  Chantelouve. 


Philippe  II,  enfant,  s'amusa  à  brûler  vive  une  guenon,  ce  qui  fît  dire  à 
l'archevêque  de  Séville  :  Son  Altesse  sera  bonne  brûleuse  d'hérétiques. 


426  OCÉAN. 

La  promenade  fevorite  de  Philippe  II  était  par  le  pont  de  Tolède  jusqu'au 
couvent  de  San  Isidore,  patron  de  Madrid.  Le  roi  feisait  là  ses  dévotions.  Il 
s'agenouillait  sur  le  pavé  lorsqu'il  rencontrait  par  aventure  le  S*-Sacrcment,  qui 
en  Espagne  est  toujours  en  chemin,  et  il  feisait  entrer  dans  sa  voiture  le 
prêtre  porteur  du  viatique. 

Le  carrosse  de  Philippe  II  était  une  énorme  caisse  recouverte  en  cuir  de 
Cordoue  sans  autre  ornement  que  les  attaches  des  encoignures  qui  étaient 
en  argent  doré  et  d'un  travail  exquis.  Ces  attaches,  dont  le  seizième  et  le  dix- 
septième  siècle  faisaient  des  œuvres  d'art,  ont  été  imitées  dans  le  costume 
des  hommes  j  c'est  ce  qu'on  a  appelé  des  brandebourgs. 

Elles  étaient  fort  multipliées  sur  le  carrosse  de  Philippe  II  et  sufEsaient  à 
lui  donner  une  sorte  de  magnificence  sombre.  L'impériale  portait  à  son 
centre  une  immense  croix  de  Calatrava  en  ronde-bosse  et  appliquée  sur  le 
dôme  et  à  ses  quatre  angles  quatre  couronnes  royales.  Ces  couronnes  étaient 
répétées  sur  les  panneaux  inférieurs  du  carrosse.  Ni  vitres,  ni  cocher,  point 
de  laquais  derrière.  Des  rideaux  de  cuir  aux  portières.  Deux  grosses  têtes 
de  lions  dorées  se  dressaient  à  la  place  ordinairement  occupée  par  le  siège 
du  cocher. 

Les  roues  étaient  massives  et  à  longs  moyeux  comme  des  roues  de  char- 
rette. Huit  mules  noires  magnifiquement  caparaçonnées,  menées  par  deux 
postillons  et  estafiers  à  l'air  féroce  et  juchés  sur  de  hautes  selles,  traînaient  la 
voiture  royale.  Au-dessous  des  couronnes  que  rehaussaient  les  panneaux  du 
carrosse  et  les  housses  de  l'attelage,  on  voyait  le  chiffre  du  roi.  Philippe  II, 
avec  cette  espèce  de  modestie  farouche  qui  se  mêlait  à  son  orgueil,  s'était 
refusé  à  laisser  mettre  ses  initiales  sur  ses  équipages,  et  son  carrosse  portait  le 
chifïre  de  son  père  Charles-Quint,  deux  C  adossés  formant  un  OC- 


Le  cardinal  du  Perron  qui  recevait  pour  Henri  IV  les  coups  de  baguette 
du  pape,  déclarait  qu'il  «méprisait»  Tacite. 


«Tous  les  soirs,  jusqu'à  la  mort  de  Henri  IV,  un  nommé  Laroche,  valet 
de  chambre  du  roi,  jouait  sur  le  luth  des  danses  du  temps,  et  M.  de  Sully 
dansait  tout  seul  avec  je  ne  sais  quel  bonnet  extravagant  en  tête.  Les  specta- 
teurs étaient  Durer,  depuis  président  de  Chevry,  et  La  Clavclle,  depuis 
seigneur  de  Chavigny,  qui,  avec  quelques  femmes  d'assez  mauvaise  réputa- 
tion ,  bouffonnaient  tous  les  jours  avec  lui.  »  (Tallemant  des  Réaux.  Tome  I".) 


TAS  DE  PIERRES.  —  HISTOIRE.  427 

M.  le  cardinal  (de  Richelieu)  était  vêtu  d'un  pantalon  de  velours  vert,  il 
avait  à  ses  jarretières  des  sonnettes  d'argent;  il  tenait  en  main  des  casta- 
gnettes, et  dansa  la  sarabande  que  joua  Boccage  (fameux  violon  d'alors).  Les 
spectatrices  (la  reine  Anne  d'Autriche  et  Madame  de  Chevreuse)  et  le  violon 
étaient  cachés,  avec  Vautier  et  Béringhen,  derrière  un  paravent  d'où  l'on 
voyait  les  gestes  du  danseur.  [Mémoires  de  Brienne.  Tome  I",  p.  274-6.)  —  Donc 
il  y  avait  du  bateleur  chez  Sully  et  du  baladin  dans  Richelieu!  —  Quand 
un  homme  sait  ou  sent  qu'il  appartient  à  la  postérité,  il  devrait  veiller  sans 
cesse  sur  lui-même,  et  faire  de  la  dignité  l'habitude  de  sa  vie,  car  un 
brusque  rayon,  tombé  on  ne  sait  d'où,  peut  venir  tout  à  coup  éclairer  à 
jamais,  pour  le  regard  sévère  et  froid  de  l'avenir,  ses  plus  secrètes  attitudes. 
Quoi  qu'aient  fait  Richelieu  et  Sully,  et  si  illustres  que  soient  ces  fameux 
hommes,  les  deux  silhouettes  grimaçantes,  échappées  à  Tallemant  et  à 
Brienne,  danseront  à  jamais  sur  nos  places  publiques  devant  les  graves  et 
sévères  statues  de  marbre  des  deux  grands  ministres. 


Quand  le  parlement  demanda  à  la  maréchale  d'Ancre  de  quelle  magie 
elle  s'était  servie  pour  gagner  l'esprit  de  la  reine,  elle  répondit  :  Du  pouvoir 
qu'a  une  habile  femme  sur  une  balourde.  (  Tall.  des  R.  )  De  cette  réponse  assez 
brutale,  Hérault  a  fait  une  belle  parole  :  De  la  magie  des  grandes  âmes  sur  les 
e^its  faibles  ;  et  Voltaire  une  sottise  : 

Du  droit  qu'un  esprit  vaste  et  ferme  en  ses  desseins 
A  sur  l'esprit  grossier  des  vulgaires  humains. 


Le  maréchal  de  Ferragues,  voulant  guérir  une  religieuse  possédée    du 
diable,  lui  fit  donner  un  lavement  d'eau  bénite. 

[TaUemant) 


Il  fallait  que  Richelieu  eût  fait  la  guerre  pour  que  Mazarin  pût  faire  la 
paix. 


428  OCÉAN. 

Le  chancelier  d'Aguesseau  disait  au  nonce  Quirini  :  Ce  ne  sont  pas  des  armes 
qu'on  fabrique  ici  contre  Komej  mais  des  boucliers. 


Louis  XrV.  —  La  Sorbonne  affirme  que  tous  les  biens  de  ses  sujets  sont 
à  lui.  Ceci  effarouche  un  peu  un  honnête  royaliste  lequel  hasarde  quelques 
objections.  Sur  ce,  lettre  de  Louvois  au  M''  d'Estrées.  «Il  ferait  bon 
de  saisir  l'insolent,  et  il  n'y  aurait  pas  grand  inconvénient  à  le  tuer.»  On 
publie  une  satire  intitulée  :  Le  cochon  mitre  ;  l'auteur  est  enfermé  au  Mont 
Saint-Michel  dans  une  cage  de  fer,  Chavance,  libraire,  mis  à  la  torture,  deux 
garçons  imprimeurs  pendus.  On  fait  mourir  celui-ci  ou  celui-là,  et  l'on 
donne  les  biens  du  pendu  au  premier  duc  besogneux  venu.  Impôts,  fisc, 
toutes  les  fortunes  privées  sont  au  pillage.  S'-Simon  dit:  «Ce  roi  tirait  le 
sang  de  ses  sujets  sans  distinction,  et  en  exprimait  jusqu'au  pus.» 


Un  gouverneur  à  qui  l'on  offre  pour  prix  d'une  trahison  le  gouvernement 
de  Belle-Isle-en-mcf  avec  ijo.ooo  écus,  refuse  et  répond  :  Ma  conscience 
me  suit  de  si  près  qu'elle  s'embarquerait  avec  moi  quand  je  passerais  dans 
l'île.  (17*  siècle.  Agrippa  d'Aubigné.) 


Mots  qui  peignent  toute  une  époque  :  —  Règne  de  Louis  XV.  —  Le 
duc  d'Halluin,  petit  et  bossu,  regardant  un  magnifique  laquais  : 

—  Ces  faquins!  voilà  comme  nom  les  faisons,  et  voici  comme  ils  nom  le  rendent! 


Voltaire  dit  que  la  population  du  globe  a  triplé  depuis  Charlemagne. 
Montesquieu  dit  que  du  temps  de  César  le  monde  était  trente  fois  plus 
peuplé  que  de  nos  jours.  —  ô  certitude  de  l'histoire  ! 


XVin'  siècle. 

—  Deux  polissons  comme  vous  et   moi,  disait  Joseph  II,  empereur 
d'Allemagne,  à  Louis  XVI,  roi  de  France. 


TAS  DE  PIERRES.  —  HISTOIRE.  429 

Jean-Jacques  eut  une  rue  et  Voltaire  eut  un  quai.  On  les  leur  retira  quand 
les  Bourbons  rentrèrent,  puis  on  les  leur  rendit.  Toujours  les  hommes  vont 
d'une  colère  à  l'autre  :  de  Voltaire  à  Rousseau. 


Toutes  les  années  du  dix-huitième  siècle  depuis  1702  jusqu'à  1792  sont 
des  pelles  et  des  pioches,  93  est  la  fosse. 


Pour  ceux  qui  n'ont  souci  que  des  mémoires,  la  guillotine  a  rendu  service 
à  Louis  XVI,  ce  bon  gros  roi  bête  qui  subissait  Turgot,  Malesherbes  et 
Necker,  et  s'en  débarrassait  le  plus  vite  qu'il  pouvait.  Sans  le  21  janvier, 
l'histoire  n'aurait  vu  que  son  ventre,  et  elle  ne  vit  que  sa  tête. 


Marie- Antoinette.  —  Collier  d'émeraudes  de  grosseurs  inégales  et  assor- 
ties- 29  émeraudes.  On  l'admirait  fort.  —  Lanne  -  architecte  -  au  Temple, 
a  soin  de  la  famille  royale.  —  L.  17  meurt  dans  ses  bras  —  hérite  de  reliques, 
plat  à  barbe  de  Louis  XVI,  rasoir,  mouchoirs  marqués  d'un  L  couronné. 
Cheveux  de  la  reine,  blond  un  peu  rouge.  Collier  d'émeraudes  que  la  reine 
lui  donne.  —  Riche.  —  Il  y  a  une  dizaine  d'années  marie  sa  fille  à  un  nommé 
Marchand  qui  a  joué  la  comédie  au  Théâtre  Français  sous  le  nom  de  Monlaur 
en  1838,  notamment  représenté  quatre  rôles  dans  Marion  de  Lorme.  —  Lanne 
donne  le  collier  à  sa  fille  en  la  mariant.  —  Une  émeraude  se  perd.  —  Mar- 
chand va  chez  un  orfèvre  :  —  Combien  pour  remettre  cette  émeraude.''  — 
5  fr. ,  dit  l'orfèvre.  —  Le  collier  était  faux.  —  Donné  à  Richy,  perruquier, 
rue  de  l'Écharpe,  qui  met  le  collier  à  ses  figures  de  cire  sur  la  devanture. 


Charlotte  Corday,  c'est  la  pitié  tuant  l'impitoyable. 

[Moi.] 


430  OCÉAN. 

Marat,  ce  n'est  pas  un  homme,  c'est  une  plaie  sociale  vivante,  une  plaie 
devenue  bouche,  qui  saigne  et  qui  hurle. 


En  179...  Iz  furie  française  commençait  à  se  retirer  de  l'idée  républicaine, 
le  mouvement  révolutionnaire,  épuisé  par  sa  violence  même,  se  ralentissait 
et  tombait j  les  oscillations,  naguère  encore  cfeayantes,  étaient  maintenant  si 
faibles  que  l'ambassadeur  de  Suède  put  parler  à  la  Convention  nationale  assis 
et  couvert.  L'assemblée  qui  avait  fait  tomber  la  tête  d'un  roi  n'osa  pas  faire 
tomber  le  chapeau  d'un  ambassadeur. 


Ils  entouraient  Robespierre  expirant  et  criaient  :  ^  bas!  à  mort  le  tyran! 
L'un  d'eux  dit  d'un  air  farouche  :  Crevez-lui  le  ventre  pour  voir  ce  qu'il 
y  a  dedans  !  On  y  trouvera  des  boyaux,  mais  pas  d'entrailles  1 


Kléber  était  une  façon  d'Achille  cynique  dont  les  saillies  militaires  étaient 
pleines  d'ordures  gigantesques  et  homériques.  Il  traitait  la  langue  comme 
l'ennemi.  Il  disait  tout  comme  il  faisait  tout.  Sanglier  au  combat,  porc  au 
bivouac. 

Bonaparte  l'avait  laissé  en  Egypte,  ce  que  Kléber  n'avait  accepté  qu'avec 
humeur.  Il  faisait  là  une  rude  guerre ,  et  chose  étrange ,  une  rude  guerre  qui 
l'ennuyait.  Un  jour  un  ofEcier  général  lui  demande  un  congé  pour  retourner 
en  France.  Voici  la  réponse  de  Kléber.  Il  s'y  peint  tout  entier.  Général,  le 
ffnéral  Bonaparte  m'a  attaché  une  pjramiàe  au  cul.  IJous  la  trataere^  avec  moi. 

Bonaparte,  sachant  son  goût  pour  les  fleurs,  et  voulant  l'amadouer,  lui 
envoie  de  Paris  au  Caire  deux  caisses  de  semences  rares.  À  cette  flatterie, 
Kléber  répond  par  la  lettre  ci-après  que  j'ai  lue  et  tenue  en  mes  mains.  Elle 
est  toute  de  son  écriture  à  l'exception  de  la  date  où  il  n'a  mis  que  les  chiffres 
et  qui  est  imprimée  ainsi  que  la  suscription  KJéher,  ^néral  en  chef.  Les  mot* 
soulignés  le  sont  par  lui. 

Quartier  général  du  Caire 
9  germinal  an  8  - 
Kléber,  général  en  chef 

Au  citoyen  Alexandre  Berthier,  ministre  de  la  guerre. 

Je  viens  de  recevoir  à  l'instant,  mon  cher  ministre,  les  deux  caisses  de 
^aine  de  niais  que  vous  avez  bien  voulu  m'adresser  pour  l'embellissement  de 


TAS  DE  PIERRES.  —  HISTOIRE.  431 

mon  jardin.  J'aurais  désiré  que  vous  eussiez  pu  y  ajouter  un  peu  de  graine  de 
couiUe  pour  grossir  nos  bataillons. 

Je  vous  salue. 

Kléber. 


Dès  le  quatorzième  siècle  la  république  de  Florence  faisait  à  travers  l'avenir 
des  dons  lointains  et  magnifiques  à  la  révolution  française.  Elle  produisait  les 
Arrighetti,  qui  ont  produit  les  Riquetti,  d'où  est  sorti  Mirabeau  j  et  elle 
produisait  les  Bonaparte  d'où  est  sorti  Napoléon. 


Le  grand  mystère,  c'est  d'être  à  la  fois  pouvant  et  puissant. 

Le  pouvoir  est  un  fait  humain,  la  puissance  est  un  fait  divin.  Elle  vient 
de  Dieu  et  ne  se  laisse  saisir  ici-bas  que  par  le  génie.  Le  premier  prince  venu, 
un  simple  roi  a  du  pouvoir.  Napoléon  avait  à  la  fois  du  pouvoir  et  de  la 
puissance. 


Le  vrai  et  l'unique  champ  de  bataille  de  Bonaparte ,  c'était  la  destinée. 


Ce'que  Napoléon  a  laissé  à  la  France  ? 

Il  lui  a  laissé  sa  gloire,  sa  renommée,  son  prestige;  il  lui  a  laissé  la  gran- 
deur de  son  fantôme. 


Ces  grands  hommes  de  la  force  sont  tellement  matière  que  leur  vêtement 
leur  est  intrinsèque.  Qui  sait  comment  était  vêtu  Homère,  et  qu'est-ce  que 
cela  fait?  Otcz  à  Charlemagne  sa  peau  de  loutre  et  à  Napoléon  sa  redingote 
grise,  vous  n'avez  plus  ni  Charlemagne,  ni  Napoléon.  Pour  Louis  XIV 
c'est  pire  encore.  Sa  perruque,  c'est  lui.  Ce  roi  ne  peut  même  être  imaginé 
sans  perruque.  Décoiffé,  il  s'éclipse.  Où  est-il? 

Perdant  sa  couronne  il  peut  rester  Louis  le  Grand}  sa  perruque,  non.  Ni 
Louis  XIV  ni  le  soleil  ne  sont  possibles  chauves. 


432  OCÉAN. 

L'histoire  enregistre  les  grands  faits  et  oublie  les  petits  noms.  Souvent 
pourtant  petits  noms  et  grands  faits  se  tiennent,  et  il  y  a  dans  ce  contraste  un 
enseignement. 

C'est  un  tribun  nommé  Curé  qui  a  proposé  de  nommer  Napole'on  empe- 
reur j  c'est  un  député  nommé  Bérard  qui  a  fait  (Chateaubriand  dit  bdcU)  la 
charte  de  1830. 


Les  Chaldéens,  ces  contemplateurs  du  calcul  qui  étudiaient  les  mystères 
dans  les  nombres  et  expliquaient  la  destinée  par  les  chiffres,  n'auraient  pas 
manqué  de  noter  le  chiffre  18  dans  la  destinée  de  Napoléon.  Napoléon,  pour 
commettre  le  crime  de  son  point  de  départ,  a  pris  le  chiffre  18  et  a  été 
ensuite  frappé  par  lui.  II  a  fait  le  dix-huit  brumaire;  il  a  été  détrôné  par 
Louis  dix-huit,  et  renversé  parle  dix-huit  juin,  Waterloo. 


Le  soir  de  la  bataille  de  Wagram,  l'empereur  parcourait  à  cheval  le 
champ  de  bataille.  Tout  en  cheminant,  un  livre  tomba  de  sa  poche.  L'aide 
de  camp  qui  le  suivait  (le  général  de  Castellane)  mit  pied  à  terre  pour 
ramasser  ce  livre  qui  était  un  in-12  broché.  En  le  ramassant  derrière  l'empe- 
reur, il  ne  put  résister  à  la  curiosité  d'entr'ouvrir  les  pages  pour  voir  ce  que 
c'éuit.  C'était  un  obscur  roman  quelconque  intitulé  :  Ejitre  chien  et  loup. 


Napoléon  disait  :  c'est  une  grande  affaire.  Casimir  Périer  disait  :  c'est  une 
grosse  affaire. 


L'empereur,  dit  M""  Hamelin ,  avait  quatre  oreilles.  Il  écoutait  aussi  avec  ses 
jeux. 


Louis  XIV  voulait  effacer  les  Pyrénées,  Napoléon  voulait  effacer  les 
Alpes. 


I 


TAS  DE  PIERRES.  —  HISTOIRE.  433 

LE  PRINCE  DE  LA  PAIX. 

(1807.)  [Sans  âge] 

Vêtu  d'un  uniforme  bleu  bordé  d'un  double  galon  d'or.  Cinq  crachats  sur 
la  poitrine,  la  plaque  de  Charles  III  en  haut,  l'aigle  de  la  Légion  d'honneur 
en  bas.  La  Toison  d'or  au  cou.  Par  dessus  une  ceinture  rayée,  blanche  et  or, 
une  ceinture  de  cuir  rouge  brodée  de  lauriers  et  d'étoiles.  L'épée  au  côté.  La 
canne  à  sa  main  gauche,  le  chapeau  à  plumes  blanches  à  sa  main  droite,  le 
ceinturon  rattaché  au  milieu  du  ventre  par  une  plaque  portant  un  chiffre 
composé  de  ces  trois  lettres  G.  P.  P.  (Godoy'",  prince  de  la  paix.)  Culotte 
blanche.  Bottes  à  la  hussarde.  Cravate  blanche.  Jabot  de  dentelles. 

Le  visage  rond,  assez  régulier.  Le  nez  grand  et  d'une  forme  bâtarde.  Le 
regard  indécis.  La  bouche  petite,  pas  droite  sous  le  nez,  mais  placée  un  peu 
à  gauche,  le  sourcil  gauche  très  arqué,  le  sourcil  droit  un  peu  abaissé  sur 
l'œil  donnaient  à  son  visage  une  expression  sournoise  et  froidement  sardo- 
nique. 

Les  cheveux  coupés  courts,  presque  hérissés  et  poudrés  à  blanc  donnaient 
à  cette  ronde  figure  je  ne  sais  quel  faux  air  d'une  châtaigne. 


Les  plus  grandes  choses  se  compliquent  d'on  ne  sait  quelles  ironies  du 
sort,  vagues,  étranges,  puériles,  pourrait-on  presque  direj  espèce  de  sombre 
sourire  railleur  sur  le  masque  inexprimable  de  la  nuit. 

À  la  fin  de  Robespierre  on  trouve  ce  mot  Merda,  nom  du  gendarme 
qui  lui  cassa  la  mâchoire  d'un  coup  de  pistolet.  Et  ce  mot,  on  le  re- 
trouve, sublime  cette  fois,  à  la  fin  de  Napoléon,  sur  le  champ  de  bataille  de 
Waterloo. 


Dans  les  Cent-jours,  l'homme  prodigieux  qui  revenait  de  l'île  d'Elbe  eut 
à  lutter  à  la  fois  au  dedans  contre  le  vieil  esprit  révolutionnaire  français, 
au  dehors  contre  l'antique  constitution  historique  de  l'Europe.  L'un  s'était 
réveillé,  l'autre  s'était  rétablie.  Ainsi,  contre  le  même  homme,  deux 
principes,  ennemis  l'un  de  l'autre,  mais  ligués,  l'un  voulant  jeter  bas  le 


<''  Il  s'agit  de  l'ex-ministre  du  roi  d'Espagne  Charles  IV.  Apres  une  carrière  très 
mouvementée ,  Godoy  vint  à  Paris  oà  il  subsista  d'une  pension  que  lui  accorda  le 
roi  Louis-Philippe.  II  mourut  en  1851.  {Note  de  l'Éditeur.) 


iNraiwtHi  «An»»». 


434  OCÉAN. 

despote,  l'autre  voulant  détruire  le  parvenu,  l'un  le  haïssant  comme  pouvoir, 
l'autre  le  détestant  comme  nouveauté.  À  l'intérieur,  une  cohue  de  passions} 
à  l'extérieur  un  ensemble  de  faits  ayant  cette  force  fatale,  et  pour  ainsi  dire 
divine,  des  faits.  Dans  cette  lutte,  contrainte  de  faire  face  en  même  temps 
au  double  assaut  que  lui  livraient  ici  et  là,  dans  Paris  et  à  la  frontière,  ces 
deux  adversaires  formidables,  la  révolution  française  et  la  monarchie  euro- 
péenne, la  puissante  unité  de  l'empereur  n'y  put  tenir  et  se  divisa.  Bonaparte 
y  devint  distinct  de  Napoléon.  On  pourrait  presque  dire  qu'ils  tombèrent 
tous  deux  séparément.  Bonaparte  fut  renversé  par  Lafayette;  Napoléon  fut 
terrassé  par  Dieu. 


Talleyrand}  ni  âme,  ni  conscience,  ni  regard,  face  livide  et  morte, 
spectre  cité  pour  ses  bons  mots,  quelque  chose  comme  un  cadavre  faisant  de 
l'esprit. 


Quand  on  avait  bien  longuement  parlé  de  Robespierre,  de  Marat,  de  93, 
des  septembriseurs,  du  21  janvier  et  de  la  guillotine,  Dupont  de  Nemours 
se  contentait  de  répondre  :  c'eB  égal,  l'enfant  eB  fait. 


M""  de  Staël  a  dit  de  Napoléon  :  c'est  Robespierre  à  cheval. 

Elle  croyait  ne  jeter  qu'un  sarcasme  :  elle  disait  une  vérité. 

L'esprit  de  Révolution  en  effet  s'est  d'abord  dressé  debout  sur  un  tombe- 
reau, la  hache  à  la  main,  et  s'est  appelé  Robespierre.  Puis  il  a  changé  de 
glaive,  il  a  passé  des  places  publiques  aux  champs  de  bataille,  il  est  monté  à 
cheval  et  s'est  appelé  Napoléon. 


Hier  3  août  1844. 

Le  parti  des  émigrés,  me  disait  un  jour  le  roi  Louis-Philippe,  est  toujours 
le  pani  des  émigrés.  Ils  font  tout  ce  qu'ils  peuvent  pour  que  ni  la  nation,  ni 
la  révolution,  ni  l'Europe,  ni  le  présent,  ni  l'avenir,  ne  puissent  les  supporter. 
Ils  veulent  être  insupportables. 


^ 


-/ 


y 

ÎX^ 


Je  continue  ces  notes,  feuilles  volantes  où  l'histoire  trouvera  un  jour  des 
morceaux  quelconques  du  temps  présent. 

Je  mêle  les  petites  choses  aux  grandes,  comme  cela  vient,  au  hasard. 
L'ensemble  peint'''. 


1840-1860. 


Un  homme  est  né  parfaitement  du  dernier  rang.  Il  a  quelque  fatras  de 
faits,  de  textes  et  de  mots  dans  la  mémoire,  peu  de  chose  dans  l'esprit,  rien 
dans  l'imagination,  néant  dans  le  cœur.  Le  hasard,  ce  metteur  en  scène 
sourd  et  aveugle,  l'eût  grandement  honoré  en  l'intronisant  régent  de  huitième 
dans  un  collège  communal  de  cinquième  ordre.  Cet  homme  est  membre  de 


''•  Le  commencement  de  ces  notes  constituait  le  Journal  commencé  en  1846  et 
interrompu  par  la  révolution  de  février  1848}  nous  en  avons  donné,  dans  cette 
édition,  de  nombreux  extraits.  Choses  'Vues.  {Note  de  l'Éditeur.) 


436  OCÉAN. 

l'Académie  française,  membre  de  la  Chambre  des  députés,  membre  du 
conseil  royal  de  l'Université,  conseiller  d'état,  quelque  chose  à  la  Sorbonnc- 
et  à  la  Faculté,  je  ne  sais  quoi  dans  la  légion  d'honneur,  je  ne  sais  quoi 
encore  ailleurs  et  partout.  Il  est  quasi  ministre,  il  veut  être  ministre,  il  le 
sera.  C'est  tout  simple.  Il  le  veut.  Gouverner  l'empire,  est-ce  que  cela  ne  lui 
est  pas  dû?  —  Cet  homme  a  une  chaire,  il  y  parle.  Savez-vous  ce  qu'il  y 
dit.?  —  Que  ce  siècle  a  bien  des  travers}  que  nous  vivons  dans  un  temps 
étrange;  que  l'homme  de  mérite  veut  être  influent,  que  l'homme  de  talent 
veut  être  puissant,  que  l'homme  de  génie  veut  être  grand,  que  tout  cela 
c'est  viser  à  l'effet;  que  ce  sont  des  prétentions  intolérables  et  inouïes  en 
vérité}  qu'il  y  a  des  gens  qui  essaient  de  faire  des  choses  qu'on  n'a  pas  encore 
faites!  que  c'est  immoral  et  monstrueux;  que  l'ambition  est  fatale;  que  la 
médiocrité  d'esprit  est  un  don,  que  la  médiocrité  de  fortune  est  un  bonheur, 
que  «  heureux  celui  qui...  etc.,  loin  du  tumulte  et  du  fracas  des  affaires,  etc., 
paisible ,  satisfait  de  peu ,  etc. ,  vit  dans  l'état  obscur,  etc.  ;  que ,  quant  à  lui , 
il  est  médiocre  et  se  sait  médiocre  et  se  glorifie  d'être  médiocre,  et  qu'en  un 
mot  il  est  content  de  lui;  qu'il  conseille  i  tous  l'humilité  et  la  modération, 
que  la  vie  bonne  et  honnête  est  là,  etc.,  etc. » 

O  vanité  tambourinant  la  modestie  !  0  estomac  six  fois  repu  prêchant  la 
sobriété  aux  affamés  !  O  nullité  ambitieuse,  avide,  âpre,  insatiable ,  acharnée , 
féroce,  gloutonne  et  triomphante,  trente  fois  surfaite,  trente  fois  payée, 
recommandant  la  petitesse  des  désirs  aux  capables  et  aux  forts  ! 

[Colledion  de  M.  Louis  Barthou.^ 


J'ai  vu  l'archevêché  de  Paris  sollicité  comme  un  bureau  de  tabac,  m'a 
dit  un  jour  Cousin,  alors  ministre  de  l'instruction  publique  (1840).  Le 
solliciteur  était  M.  Affre.   • 


M.  Guizot  a  dit  un  jour  un  mot  qui  est  plus  qu'une  belle  parole,  qui 
est  une  règle  de  conduite  :  —  Vous  pouvez  amonceler  injure  sur  injure, 
mensonge  sur  mensonge;  vous  n'élèverez  jamais  votre  entassement  de 
calomnies  à  la  hauteur  de  mon  dédain. 


TAS  DE  PIERRES.  —  LE  TEMPS  PRÉSENT.       437 

Juin  1844. 

L'empereur  Nicolas  vient  de  faire  une  apparition  brusque  à  Londres. 
Pendant  son  séjour,  un  comte  Ostrowski,  polonais,  a  été  arrêté  comme 
ayant  menacé  d'attenter  aux  jours  de  l'empereur.  Après  examen,  on  a 
reconnu  qu'Ostrowski  n'avait  fait  autre  chose  que  Vouloir  essayer  une  des 
culottes  de  l'empereur,  chez  un  tailleur. 

—  CeH  cela,  a  dit  mon  frère     bel ,  //  voulait  empoisonner  l'empereur. 


On  disait  au  siècle  dernier  : 

Homme  de  bien.  —  Homme  de  génie.  —  Homme  de  cœur.  —  Homme 
d'esprit.  —  Homme  de  goût.  —  Homme  de  Dieu.  —  Homme  d'église.  — 
Homme  de  cour.  —  Homme  de  loi.  —  Homme  d'épée.  —  Homme  de 
robe.  —  Homme  de  lettres.  —  Homme  d'état.  —  Homme  de  guerre.  — 
Homme  de  mer.  —  Homme  du  monde.  —  Homme  de  qualité.  —  Homme 
de  plaisir.  —  Homme  de  peine.  —  Homme  du  peuple.  —  Homme  de  peu. 
—  Homme  de  rien. 

À  toutes  ces  locutions  reçues,  notre  siècle  a  ajouté  celle-ci  : 

Homme  d'argent. 


Démolir,  ruiner,  raser,  jeter  bas,  défaire  pour  refaire,  tel  est  le  cri  per- 
pétuel de  nos  architectes.  Construisent-ils  du  moins  quelque  chef-d'œuvre 
qui  fasse  oublier  les  chefs-d'œuvre  qu'ils  détruisent.? Non!  Tous  ressemblent 
à  Michel- Ange  démolissant  le  Colisée,  aucun  ne  ressemble  à  Michel- Ange 
bâtissant  le  dôme  de  Saint-Pierre  I 


M.  de  Rothschild  se  connaît  peu  en  peinture,  mais  il  a  un  cuisinier  qui 
s'y  entend.  Ce  cuisinier  protège  les  artistes,  il  est  riche,  l'anse  du  panier 
chez  Rothschild  est  une  grosse  métairie,  le  cuisinier  aime  les  tableaux  et 
paie  généreusement  les  peintres.  C'est  lui  en  particulier  qui  a  soutenu  Diaz 
et  l'a  empêché  de  tomber  dans  la  misère  et  dans  le  désespoir.  Il  a  eu  foi 
dans  ce  talent  peu  compris,  étrange,  original,  puissant  et  beau,  mais 
bizarre.  Il  a  été  jusqu'à  lui  avancer  sur  des  toiles  à  peine  ébauchées  dix  et 
douze  mille  francs.  Les  cuisiniers  au  dix-neuvième  siècle  font  ce  que  fai- 
saient les  princes  au  seizième,  et  les  princes  font  ce  que  faisaient  les  cui- 
siniers. 


438  OCÉAN. 

Académie,  ii  février  [1847].  Élcttion  Empis. 

M.  Villemain.  —  Je  voudrais  qu'il  y  eût  un  commentaire  sur  le  règlement 
intérieur  de  l'Académie  fait  par  quelqu'un  de  compétent.  Je  ne  sais  si  ce 
livre  existe,  je  ne  l'ai  pas  lu... 

M.  Guizot,  survenant,  le  prenant  à  bras-le-corps  :  Monsieur,  quel  est  le 
livre  que  vous  n'avez  pas  lu.? 


[Février  1848.] 

Dans  la  nuit  du  23  au  24,  à  une  heure  du  matin,  la  grille  de  l'église 
Notre-Dame-de-Lorette  fut  arrachée  et  servit  à  armer  d'un  cheval  de  frise, 
très  bien  construit,  une  barricade  que  l'on  bâtissait  en  ce  moment-là  même 
devant  le  n"  61  de  la  rue  de  Provence.  (Il  y  avait  à  cette  maison  une  fort 
belle  grille  qui  eût  pu  servir  au  cheval  de  frise  et  que  les  constructeurs 
de  la  barricade  ne  touchèrent  point.  Ils  dirent  :  Ke^eif  aux  propriétés  parti- 
culières, et  allèrent  chercher  la  grille  de  Notre-Dame-de-Lorette.  ) 


À  Versailles,  le  25,  la  statue  de  Jeanne  d'Arc  par  Marie  d'Orléans  brisée 
et  jetée  par  les  fenêtres. 


ADOLPHE  BLANQUI. 

) 

Sa  bouche  disait  :  je  cherche,  et  son  œil  disait 
j'ai  trouvé. 


23  7^"  1848. 

On  parlait  ce  soir  de  Béranger.  Sainte-Beuve  me  dit  :  Les  événements  l'ont 
dépassé.  Béranger  elt  un  républicain  honoraire. 

Puis  on  parla  de  La  Mennais.  Sainte-Beuve,  qui  le  connaît  bien,  dit  : 
—  Bah!  c'eBun  bon  homme.  Il  ne  dételle  jamais  les  gens  qu'il  voit.  ,Quand  il  écrit,  il 
ne  voit  personne. 

[Critique.] 


TAS  DE  PIERRES.  —  LE  TEMPS  PRESENT.        439 

Lorsque  la  cour  de  cassation  rendit  cet  étrange  et  imprudent  arrêt,  con- 
traire à  tous  les  principes  de  la  liberté  de  conscience  et  de  droit  public,  qui 
ôtait  aux  prêtres  catholiques  la  faculté  de  se  marier,  ce  fut  sur  conclusions 
conformes  de  maître  Dupin,  procureur  général.  À  ce  sujet,  le  pasteur 
Coquerel  questionnait  un  jour  Dupin,  et  le  serrait  de  près  sur  l'absurdité 
de  l'arrêt  et  de  ses  conclusions.  Dupin  argumentait  de  son  mieux,  fort  mal. 
Enfin,  poussé  à  bout  et  mis  au  pied  du  mur,  il  prit  le  parti  de  tourner  le 
dos  en  s'écriant  :  Et  puis,  que  vouk^votts?  ils  se  marieraient  fous! 


COUP  D'ETAT.  2  X"". 

Je   n'attache  aucune   importance  aux  désaveux  et  aux  démentis,  étant 
résolu  à  me  contenter  de  ma  conscience. 

[Moi.] 


Il  est  évident  que  la  Providence  se  sert  de  cet  homme.  Elle  emploie 
majestueusement  les  misérables.  Cet  homme,  mauvais  et  petit,  reste  debout, 
quoique  secoué  à  chaque  instant  par  des  incidents  qui  en  renverseraient 
d'autres  qui  seraient  bons  et  qui  seraient  grands.  On  l'appelle  succès,  je 
l'appellerais  plutôt  catastrophe.  Depuis  qu'il  est  là  en  effet,  les  fléaux  ont 
plu  autour  de  lui  et  sur  luij  la  disette,  la  famine,  le  choléra,  et  voici  la 
guerre;  une  guerre  funeste,  sinistre,  tragique.  C'est  égal,  la  France  ne 
bouge  pas;  elle  meurt  de  la  peste  à  l'Hôtel  Dieu,  elle  meurt  de  faim  dans 
les  rues,  elle  meurt  sous  la  mitraille  et  l'hiver  à  Balaklava,  et  crie  :  Vive 
l'empereur!  L'empire  et  pas  de  gloire,  et  la  honte,  et  cela  va.  Oui,  Dieu 
terrible  a  ses  vues  sur  cet  homme.  Il  le  mène  quelque  part.  Louis  Bona- 
parte est  fatal  et  heureux.  Chose  frappante  et  qui  montre  la  profondeur  de 
l'avenir  où  nous  allons  I  l'insuccès  lui  réussit. 

[CoUeBion  de  M.  Louis  Barfhou.^ 


Mai  1860. 

L'Angleterre  est  sympathique  à  l'insurrection  de  Palerme.  Un  brouillard 
a  aidé  Garibaldi  à  descendre  en  Sicile.  Cela  ne  m'étonne  pas.  Le  brouillard 
est  anglais. 


440  OCÉAN. 

La  société  actuelle  est  une  vaste  honnêteté  officielle  à  compartiments  et 
à  secrets. 

Les  vertus  légales  et  régulières  avec  toutes  leurs  dépendances,  comme 
les  comprend  et  les  pratique  la  vieille  société,  contiennent  dans  un  double 
fond  l'adoration  de  toutes  les  formes  du  succès.  Au  moment  où  le  coquin 
réussit,  la  sévère  grimace  de  la  justice  patentée  et  de  la  probité  officielle  se 
change  en  un  vague  sourire. 


1860.  —  L'Europe  introduit  la  civilisation  en  Chine  à  coups  de  pillage. 


1860.  —  Marques  de  dévotion.  Un  duc  de  Bisaccia  vient  de  donner  au 
pape  douze  canons  rayés. 


(19'  SIÈCLE.)  BARBARIE. 

A  l'heure  qu'il  est,  les  paysans  riverains  de  la  mer  d'Irlande  en  sont 
encore  à  allumer  des  feux  la  nuit  sur  les  côtes  dans  les  tempêtes  pour 
simuler  des  phares,  tromper  les  marins  en  mer,  et  confectionner  des  nau- 
frages. Ces  faiseurs  de  faux  phares  pillent  encore  le  navire  devenu  épave. 
Ils  ont  pour  industrie  l'assassinat  par  la  tempête. 


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1838-1850. 


Tout  penseur  qui  voudra  devenir  orateur,  tout  homme  d'esprit  et  de 
cœur  qui  voudra  se  faire  éloquent  et  être  éloquent,  remuer  les  masses, 
dominer  les  assemblées,  agiter  les  empires  avec  sa  parole,  n'aura  qu'à  passer 
de  la  région  des  idées  dans  le  domaine  des  lieux  communs.  ' 


L'ORATEUR. 


L'arbre  et  l'homme  grandissent  quand  ils  sont  sur  un  bon  terrain.  Seu- 
lement il  faut  un  siècle  à  un  chêne;  une  heure  suffit  à  un  homme. 


442  OCEAN. 

En  face  et  parole  contre  parole  j'aime  les  contradicteurs.  La  contradiction 
nous  rend  ce  service  qu'elle  nous  fait  sortir  de  l'esprit  nos  meilleures  raisons. 
Elle  nous  accouche. 


L'c'loqucnce  parlementaire  a  deux  roues 5  la  première  s'appelle  le  barba- 
risme, la  deuxième  le  solécisme. 


La  vraie  et  grande  éloquence  est  celle  dans  laquelle,  même  aux  moments 
calmes,  on  sent  le  grondement  d'une  foudre. 


Le  meilleur  du  talent  de  l'orateur  lui  vient  de  la  foule  ou  de  l'assemblée. 
Pour  que  l'orateur  soit  grand  et  puissant,  il  faut  que  l'auditoire  fasse  la 
moitié  du  chemin. 


L'éloquence  de  certains  hommes  ressemble  à  ce  Paillasse  qui  paraît 
énorme  au  premier  abord  et  qui  a  tout  simplement  beaucoup  de  gilets. 
Cela  s'essouffle  et  tourne  sur  une  espèce  de  rosse  dans  une  façon  de  cirque, 
—  de  manège,  si  vous  voulez;  à  chaque  tour  cela  ôte  un  gilet.  Quand  le  der- 
nier tour  est  fini,  quand  le  dernier  gilet  est  jeté,  quand  la  dernière  phrase 
vide  est  tombée  à  terre,  on  voit  que  sous  tout  cet  encombrement  il  y  avait 
je  ne  sais  quoi  de  fort  maigre  et  de  très  chétif,  et  que  ce  colosse  n'est 
qu'un  nain. 

Encore  si  cet  habillement  de  peu  de  chose  était  neuf.  Mais  la  plupart  du 
temps  ce  ne  sont  que  phraséologies  banales,  métaphores  de  hasard,  rhéto- 
riques usées,  choses  décrochées  à  la  friperie,  vieux  gilets,  vieux  pourpoints, 
haillons. 


Si  vous  êtes  fort,  et  si,  dans  une  discussion,  vous  avez  un  adversaire 
énergique,  éloquent,  spirituel,  irrité,  et  qui  ait  raison  contre  vous,  vous 
avez  beau  être  fort,  vous  vous  sentez  perdu,  vous  regardez  avec  terreur 
éclater  sur  vous  ces  paroles  embrasées  et  formidables,  vous  vous  réfugiez 
dans  toutes  les  casemates  possibles,  faux-fuyants,  autorités,  mauvaise  foi 
même,  ses  raisons  foudroyantes  viennent  vous  y  chercher.  Elles  percent 
plafonds  et  tentes  au-dessus  de  votre  tête.  Avant  qu'il  ait  fini,  vous  êtes 


TAS  DE  PIERRES.  —  L'ELOQUENCE.  443 

démantelé.  Si  au  contraire  ce  même  adversaire  a  tort,  et  que  ce  soit  vous 
qui  ayez  raison,  vous  lui  souriez,  vous  l'encouragez,  vous  vous  mettez  à  la 
fenêtre  pour  l'admirer,  vous  vous  extasiez  sur  cette  resplendissante  éloquence 
qui  s'épanouit  pour  l'amusement  de  vos  yeux  en  fusées  vides,  vous  l'excitez. 
Plus  il  est  furieux,  plus  il  est  éblouissant;  le  bombardement  n'est  plus  qu'un 
feu  d'artifice.  Vous  êtes  le  premier  à  dire  :  C'est  charmant!  continuez! 


L'écrivain  ne  dépend  que  de  lui-même,  l'orateur  est  au  pouvoir  des 
autres.  Tant  vaut  l'auditeur,  tant  vaut  l'orateur.  Ecoutez  bien,  je  parlerai 
bien. 

[Critique.] 


Ce  qui  est  l'essence  même  des  assemblées,  c'est  l'esprit  positif  et  l'esprit 
factieux,  la  pratique  des  faits  qui  fait  l'homme  d'état  et  la  pratique  des 
partis  qui  fait  le  tribun.  Hors  de  là,  rien.  Pour  être  écouté,  compris  et 
accepté,  l'éloquence  ne  suffit  pasj  il  faut  avoir  des  affaires  à  conduire  ou 
des  passions  à  gouverner,  c'est-à-dire  être  du  ministère  ou  de  l'opposition. 
Nul,  quel  que  soit  son  génie,  ne  se  fera  jamais  constater  grand  orateur 
dans  le  pur  domaine  des  idées.  L'auditoire  manque. 


ÉMOTION  DE  L'ORATEUR. 


Tout  orateur  frémit  de  sa  propre  parole , 
Cicéron  ne  montait  aux  rostres  qu'en  tremblant. 


[EpJtres.] 


*\. 


I836-187I. 


La  bonne  et  la  vraie  loi  agraire,  c'est  le  champ  divisible  à  l'infini  tel  que 
l'ont  fait  les  lois  de  la  révolution  sur  l'héritage. 


Sitôt  qu'une  loi  mauvaise  est  faite,  une  loi  injuste,  une  loi  cruelle,  elle 
s'enfonce  dans  l'avenir,  elle  s'embusque  à  l'un  des  tournants  de  la  destinée, 
et  elle  attend  ses  auteurs. 


Le  législateur  feit  les  lois  aveuglesj  le  juge  est  celui  qui  lui  donne  des 
yeux. 

[Plans.] 


TAS  DE  PIERRES.  —  QUESTIONS  SOCIALES.         445 


MAGISTRATURE  INAMOVIBLE. 


Le  juge,  inamovible  et  par  conséquent  indépendant  de  la  conscience 
publique,  ferme  l'oreille  du  côté  du  peuple,  avançable  et  par  conséquent 
dépendant  du  gouvernement,  ouvre  l'oreille  du  côté  du  pouvoir. 

Rend  des  services. 

Le  cas  échéant  opprime  et  ne  protège  pas. 


Malheur  à  l'institution  dont  on  sent  le  poids  et  dont  on  ne  sent  pas 
l'ombre. 


Quand  on  vous  propose  d'ajouter  des  rigueurs  nouvelles  aux  codes  de  ré- 
pression, défiez- vous  des  hommes  qui  ont  de  l'imagination  en  cette  matière. 
Avant  d'admettre  leurs  innovations,  examinez  ces  innovations,  retournez-les, 
dépouillez-les  des  phrases  et  des  mots ,  voyez  ce  qu'elles  portent  avec  elles  et 
ce  qu'elles  cachent.  Les  idées  pénales  ne  doivent  être  reçues  dans  le  cerveau 
d'un  législateur  sage  que  comme  les  malfaiteurs  dans  une  maison  de  force, 
après  avoir  été  fouillées. 


Le  plus  effrayant  livre  qui  se  pourrait  écrire  serait  celui-ci 

Les  crimes  des  lois. 


[Plans.] 


Les  déclamations  contre  la  propriété  sont  identiques  aux  déclamations 
contre  la  liberté. 

[Critique.] 


Que  l'homme  se  croie  le  droit  de  déshonorer,  de  torturer,  d'emprisonner, 
et  même  de  tuer  la  femme  pour  des  actes  qu'il  se  permet  à  lui-même,  dont 
il  s'absout  en  riant,  et  qu'il  accomplit  i  chaque  instant,  renouvelle  sans 
cesse  et  sans  scrupule,  qu'il  punisse  d'ignominie '''  et  de  mort  la  violation 


'"'  Trois  mots  illisibles. 


446  OCÉAN. 

du  contrat  dont  lui-même  se  joue,  voilà  une  impiété  monstrueuse,  abomi- 
nable, stupide,  inqualifiable  que  je  dénoncerai  pour  ma  part  et  que  je 
combattrai  jusqu'au  dernier  souffle }  et  ce  n'est  certes  pas  là  le  moindre 
côté  de  la  question  sociale. 

Est-ce  que  j'attaque  la  religion?  Non.  J'attaque  le  faux  mariage  actuel 
qui  se  complique  d'esclavage  et  de  prostitution  et  je  défends  le  vrai  mariage, 
le  mariage  tel  que  le  comprend  l'amour. 

Il  en  est  du  mariage  comme  des  autres  institutions'^'  qui  doit  être  conservé 
mais  transformé,  de  la  religion  qui  doit  être  maintenue,  mais  transfigurée. 

Le  mariage  aussi  doit  avoir  sa  transfiguration. 


Le  mariage  se  défend  comme  le  catholicisme  s'est  défendu.  Un  jour,  — 
dans  la  société  future ,  —  il  sera  aussi  étrange  de  persécuter  l'amour  qu'il  serait 
étrange  aujourd'hui  de  persécuter  la  pensée. 


La  liberté  d'aimer  n'est  pas  moins  sacrée  que  la  liberté  de  penser.  Ce 
qu'on  appelle  aujourd'hui  l'adultère  est  identique  à  ce  qu'on  appelait  autrefois 
l'hérésie. 

Les  procès  faits  par  nos  pères  à  l'esprit  humain  nous  étonnent  aujourd'hui. 
Les  procès  faits  par  nous  au  cœur  humain  n'étonneront  pas  moins  l'avenir. 
Nous  disons  avec  surprise  :  Il  y  a  eu  des  créatures  humaines  condamnées  pour 
avoir  pensé.  La  postérité  dira  avec  la  même  stupeur  :  Il  y  a  eu  des  créatures 
humaines  condamnées  pour  avoir  aimé'^l 

Et  pas  un  prêtre  catholique  ne  me  démentira.  Demandez  au  prêtre  catho- 
lique :  le  mari  est-il  plus  sacré  que  Dieu?  Et  écoutez  la  réponse. 

Je  sens  bien  qu'en  parlant  ainsi  je  me  sépare  de  plus  en  plus  de  la  vieille 
société,  mais  je  fais  le  sombre  devoir  des  hommes  convaincus.  Il  y  a  bonheur 
du  reste  à  obéir  à  la  voix  de  la  conscience.  Ccst  avec  joie  que  je  me  jcttc 
dans  le  gouffre  des  souffrants. 


Justice  humaine.  —  Donnez-moi  deux  lignes  de  l'écriture  d'un  homme, 
et  j'en  ferai  pendre  im  autre,  comme  les  ayant  écrites. 


'''  Trois  mots  illisibles.  —  '*>  Qjicl^ucs  ligacs  illisibles. 


TAS  DE  PIERRES.  —  QUESTIONS  SOCIALES.    447 

Si  la  France  était  cultivée  seulement  comme  Jersey,  elle  aurait  au  lieu  de 
34  millions  175  millions  d'habitants;  au  lieu  de  9  millions,  90  millions  de 
bêtes  à  cornes,  au  lieu  de  2  millions,  20  millions  de  chevaux.  —  Calculez 
l'accroissement  de  richesse. 


Mon  livre  social  sera  intitulé  : 

De  la  prochaine  révolution,  et  de  la  manière  de  s'en  servir. 


La  misère,  chargée  d'une  idée,  est  le  plus  redoutable  des  engins  révolu- 
tionnaires. 

La  misère  est  le  canon,  l'idée  est  le  boulet. 


Le  père  vieillissant  gît  malade  en  son  lit. 

On  entend  les  enfants  pleurer.  La  bise  est  aigre , 

La  mère  tremble  au  vent  et  découvre  un  sein  maigre 

Où  pend  le  dernier-né,  blême  et  nu  comme  un  ver; 

On  doit  son  terme,  on  n'a  pas  de  feu,  c'est  l'hiver. 

Aucun  travail  ne  va,  la  saison  est  contraire; 

Le  bouge  affamé  râle  et  grelotte  ;  et  le  frère , 

Sombre,  frémit  du  pain  que  rapporte  la  sœur. 

[OcÉan  vers.] 


A  l'heure  qu'il  est,  dans  le  demi-jour  où  est  encore  la  morale  humaine, 
on  dit  de  telle  femme,  lui  accordant  ce  qu'on  nomme  probité  et  lui  refusant 
ce  qu'on  nomme  vertu  : 

Ce  n'est  pas  une  honnête  femme,  mais  c'est  un  honnête  homme. 

Cette  locution  montre  l'abîme  de  notre  morale. 

Le  bien  étant  absolu,  l'honnêteté,  qui  est  la  superposition  de  l'âme  et 
de  la  conduite  au  bien,  ne  peut  pas  ne  point  être  absolue. 


448  OCÉAN. 

Le  bien  est  un,  comment  se  fait-il  qu'il  y  ait  deux  honnêtetés  :  l'honnêteté 
de  l'homme  et  l'honnêteté  de  la  femme  ? 

L'avenir,  qui  sera  le  jour,  c'est-à-dire  la  simplification,  en  créant  toutes 
les  autres  unités,  créera  l'unité  de  l'honnêteté. 

Il  lui  suffira  pour  cela  de  comprendre  la  maternité. 


Loi  sociale. 

Substituer  au  travail  précaire  le  travail  garanti. 

Au  salaire  la  part  dans  les  bénéfices. 

Au  ménage  morcelé  le  ménage  associé. 

Choses  faites  en  grand.  Plus  de  bien-être. 


Riches,  votre  bonheur  retombe  sur  les  pauvres  en  miettes  de  dur  travail 
mal  payé}  vous  appelez  cela  :  Faire  aller  le  commerce. 

Non.  Trop  jouir  ne  peut  avoir  pour  équilibre  trop  souffrir. 


Le  globe  n'est  pas  assez  habité  pour  qu'on  puisse,  sans  manquer  au  pro- 
grès, attaquer  la  propriété,  c'est-à-dire  une  des  choses  les  plus  civilisatrices 
qui  soient,  l'assimilation  de  la  terre  à  l'homme. 

L'homme  s'identifiant  de  plus  en  plus  avec  le  champ,  c'est  là  la  source 
des  colonisations.  Le  sol,  qui  veut  être  possédé,  appelle  l'homme. 


Ceux  qui  sont  petits  seront  grands.  —  Les  problèmes.  —  Ébauchons  dès 
aujourd'hui  la  fraternité  des  générations  futures.  Laissons  aux  solutions  des 
questions  sociales  l'empreinte  de  notre  souci  paternel.  Jetons  dans  l'avenir 
inconnu  la  bénédiction  mystérieuse  des  petits  enfants  pauvres  sur  les  petits 
enfants  riches. 

[Album  1871.] 


1 


d^'  A"r  '  /^   G-f^^  cr^ 


I836-I864. 


—  Il  y  a  parfois  quelque  chose  de  touchant  dans  l'obstination  avec 
laquelle  les  sauvages  de  l'Amérique  du  Nord  persiltent.  Le  vieil  esprit  de 
l'Europe  travaille,  défriche,  plante  et  bâtit  devant  eux,  ils  le  regardent  faire 
tristement.  La  nature  a  laissé  une  empreinte  profonde  dans  ces  imaginations 
vierges,  mélancoliques  et  facilement  effarées.  Ils  la  voient  toujours  rayonner 
à  travers  toutes  les  superpositions  artificielles  et  laborieuses  de  la  civilisation. 
Sous  les  cités  neuves,  l'œil  rêveur  du  sauvage  revoit  toujours  l'ancien  désert. 
Les  États-Unis,  cette  ruche  industrieuse  de  marchands,  ont  construit  une 
ville  sur  les  bords  de  l'Hudsonj  les  blancs  et  les  civilisés  appellent  cette  ville 
Albany;  l'indien  secoue  la  tête  et  la  nomme  Schaunaugh-ta-da,  ce  qui  veut 
dire  Autrefois-des-hois-de-pins. 


L'industrie,  le  commerce,  etc.  Les  travaux  publics,  les  chemins  de  fer,  les 
usines,  les  manufactures,  etc. 

À  merveille. 

Cela  est  toujours  civiliser,  j'en  conviens,  mais  cela  est  civiliser  par  en  bas 
jusqu'à  présent  la  France  avait  civilisé  par  en  haut. 

C'est-à-dire  par  les  lettres,  par  les  arts,  par  la  pensée. 

L'un  n'exclut  pas  l'autre. 


»9 

INrallHMS   lAttOIALI. 


450  OCÉAN. 

AFRIQUE. 

Deux  partis  à  prendre  : 

Civiliser  la  population. 

Coloniser  le  sol. 

Civiliser  la  population?  je  veux  bien.  Mais  quelle  affeire!  Mêler  la  France 
à  l'Afrique,  ce  n'est  pas  seulement  rapprocher  et  fondre  deux  peuples,  le 
français  et  l'arabe,  c'est  fondre  deux  races,  la  race  blanche  et  la  race  cuivrée, 
c'est  rapprocher  des  siècles,  d'une  part,  chez  nous  le  dix-neuvième  siècle,  le 
siècle  de  la  presse  libre  et  de  la  pleine  civilisation,  d'autre  part,  chez  eux,  le 
siècle  pastoral  et  patriarcal,  le  siècle  homérique  et  biblique! 

Quel  triple  abîme  à  franchir! 

Quelle  œuvre  ! 

Et  puis,  y  réfléchit-on  bien?  Le  français  est  l'homme  de  la  civilisation. 
L'arabe  est  l'homme  de  la  solitude. 

Est-ce  que  ces  deux  hommes-là  se  ressemblent  autrement  que  devant  Dieu  ? 
Est-ce  qu'ils  peuvent  se  mêler  autrement  que  dans  le  tombeau,  là  où  une 
âme  ressemble  à  une  âme,  là  où  une  poussièr.e  ressemble  à  une  poussière? 

Dans  la  vie  ils  se  repoussent  et  s'excluent,  et  l'un  chasse  l'autre. 

Donc  coloniier  le  sol. 


En  Afrique,  parmi  les  indigènes,  le  laboureur  est  à  l'état  nomade;  il  en- 
semence aujourd'hui  ici,  demain  là}  le  champ  flotte  et  ce  sera  toujours  ainsi 
partout  où  vous  aurez  beaucoup  de  terre  et  peu  d'hommes.  Personne  ne 
possède  la  terre,  tous  la  cultivent.  Personne  n'a  son  coin,  tous  ont  tout. 
Comme  aucun  voisinage  ne  les  coudoie,  comme  ils  ne  se  gênent  pas  les  uns 
les  autres,  comme  ils  croient  que  la  culture  épuise  la  terre,  ils  choisissent 
successivement  et  librement  tous  les  points  du  sol  pour  en  tirer  leur  moisson. 
La  moisson  faite,  ils  vont  ailleurs.  Tant  que  les  choses  seront  ainsi,  peu  de 
population  et  beaucoup  de  place,  le  champ  flottera. 

Quand  la  population  de  rare  devient  compacte,  elle  s'arrête,  elle  cesse 
d'errer,  elle  se  fixe.  Le  champ  se  fixe  avec  elle.  La  borne  du  champ  remplace 
le  pieu  de  la  tente.  La  maison  se  bâtit.  La  propriété  commence. 

Et  à  cet  instant  précis  où  commence  la  propriété,  commence  la  civili- 
sation. 


TAS  DE  PIERRES. 


LA  CIVILISATION. 


451 


PROGRES. 

De  ce  que  des  faits  partiels  démentent  sur  divers  points  les  faits  généraux, 
de  ce  que  l'exception  lutte  çà  et  là  contre  la  résultante  universelle,  la  civili- 
sation, de  ce  que,  par  exemple,  les  bêtes  fauves  semblent  en  ce  moment 
chasser  l'homme  de  l'île  de  Singapour,  de  ce  que  les  jungles  reprennent 
possession  de  ce  coin  de  terre  et  y  envahissent  les  poivriers  et  les  muscadiers, 
de  ce  qu'on  voit  à  cette  heure  des  empreintes  de  griffes  de  tigre  sur  le  pont 
du  canal  de  Bukeit  Timah,  en  conclurez-vous  que  le  progrès  recule,  que 
l'avenir  est  un  rêve,  et  que  le  globe  rentre  dans  les  ténèbres? 


En  fait  de  civilisation,  l'anglais,  peuple  insulaire  (c'est-à-dire  isolé),  reçoit 
tout  plus  tard  et  garde  tout  plus  longtemps. 


L'esclavage  est,  à  l'heure  qu'il  est,  encore  toléré  au  Brésil.  La  civilisation 
croissante  finira  par  l'y  détruire.  En  attendant,  les  français  qui  s'y  établissent 
donnent  l'exemple  en  n'ayant  point  d'esclaves.  Ceux  qui  en  ont  sont  flétris 
par  le  peuple  brésilien  lui-même  de  cette  appellation  qui  lui  semble  contenir, 
et  qui  contient  en  effet,  un  contresens  :  français  à  esclaves. 


1860. 

Civilisation  en  Prusse. 

On  vient  d'imaginer  une  machine  à  donner  la  bastonnade.  Elle  a  été 
installée  dans  le  nouveau  pénitencier  de  Moabit,  et  elle  fonctionne. 


1860. 

Signes  de  civilisation.  Californie. 

Un  indien  de  Marisposa  a  vendu  sa  femme  pour  deux  chevaux,  un  sac  de 
farine  et  une  paire  de  ciseaux. 


*Q> 


452  OCEAN. 

Quel  océan  que  l'inconnu  de  la  civilisation!  La  navigation  des  esprits  s'y 
aventure  à  perte  de  vue.  De  temps  en  temps  une  idée  vient  à  quai. 
Qu'apporte-t-elle.''  le  progrès  accepte  ou  refuse. 


L'Humanité  a  droit  à  sa  propre  formation}  ce  droit,  qui  résume  et  condense 
tous  les  droits,  peut  s'appeler  le  droit  à  la  civilisation.  Qui  nierait  que  l'enfant 
a  droit  à  sa  propre  croissance.?  De  là,  pour  le  penseur,  une  clarté  toute  nou- 
velle sur  les  fluctuations  des  peuples,  et  un  changement  d'horizon  qui  remet 
en  perspective  toute  l'histoire. 

[Moi.] 


La  civilisation  ne  se  brusque  pas.  Il  a  fallu  du  temps  à  l'Axin  (inhospi- 
talité) pour  devenir  l'Euxin  (hospitalité). 

[Album  1864.] 


L'esprit  de  civilisation  fait  à  peu  près  tous  les  ans  un  enfant  à  la  France. 


Les  révolutions  sont  des  éruptions  de  civilisation. 


I826-I870. 


Étudier  la  géométrie,  c'est  étudier  la  forme  sans  la  matière. 
La  géométrie ,  c'est  la  science  de  la  forme  abstraite. 


La  science  est  obscure  —  peut-être  parce  que  la  vérité  est  sombre. 


Orion  est  entre  Aldebaran  et  Sirius. 
Aldebaran  est  l'œil  gauche  du  Taureau. 
Sirius  agrafe  le  collier  du  Chien. 


La  science  humaine,  triste  flambeau  posé  à  terre,  ne  jette  qu'une  bien 
courte  et  bien  vague  lumière  dans  cette  sombre  caverne  qu'on  appelle  l'esprit 
d'un  penseur. 


Dieu  a  fait  un  nœud  que  l'homme  cherche  à  dénouer  avec  deux  mains  :  la 
philosophie  et  la  science. 


454  OCÉAN. 

Les  maîtres  d'école  sont  des  jardiniers  en  intelligences  humaines. 


Sitôt  que  nous  approfondissons  quelque  chose  ou  quelque  fait  dans  la 
science,  nous  croyons  sentir  changer  nos  propres  dimensions.  Nous  nous 
sentons  croître  ou  diminuer.  Le  microscope  fait  l'homme  géant ,  le  télescope 
le  fait  atome.  C'est  le  propre  de  toute  philosophie  complète  et  rationnelle 
d'avoir  en  elle-même  son  télescope  et  son  microscope,  et  tantôt  de  rapetisser, 
tantôt  de  grandir  l'homme,  selon  qu'elle  lui  montre  par  un  côté  ou  par  l'autre 
cet  eflfrayant  univers,  sans  fond  et  sans  limite,  quon  appelle  la  pensée. 


Le  Bouddha  avait  les  cheveux  crépus,  on  le  dit  nègre,  il  avait  les  yeux 
obliques,  on  le  dit  mongol,  il  se  nommait  Çakya,  on  le  dit  scythe. 


L'harmonie  est  dans  tout  :  les  astres  à  orbite  circulaire  ont  la  forme  sphé- 
riquC}  les  astres  dont  l'orbite  est  une  ellipse,  les  comètes,  présentent,  vus 
dans  leur  ensemble,  la  forme  ellipsoïde.  Ne  pourrait-on  pas  conclure  que  la 
forme  de  l'orbite  engendre  la  forme  de  l'astre.? 


La  sphère  est  la  seule  chose  finie  qui  puisse  subsister  en  suspension  dans 
l'infini.  L'infini  n'a  pas  d'angles  et  n'admet  pas  les  angles. 

[Plans.] 


DICTE  PAR  MOI  EN  1843 


(') 


Peut-être  constatera-t-on  un  jour  que  le  rayonnement  est  une  des  lois 
générales  et  souveraines  de  la  création,  et  que,  loin  de  s'appliquer  unique- 
ment, comme  on  l'a  cru  jusqu'ici,  aux  corps  contenant  le  calorique  ou  la  lu- 
mière, cette  loi  s'applique  à  tous  les  objets  sans  exception  et  quels  qu'ils 
soient,  visibles  ou  invisibles,  obscurs  ou  lumineux,  à  tout  en  un  mot  et  à 
chaque  détail  de  tout. 

•'•  Victor  Hugo  s'était  foulé  le  pouce  et  n'écrivit  de  sa  main  gauche  que  ces  cinq 
mots  de  titre.  [Note  dt  l'Éditeur.) 


TAS  DE  PIERRES.   —  LA  SCIENCE.  455 

Peut-être  découvrira-t-on  alors  que  cette  grande  loi  du  rayonnement  se 
décompose  en  trois  lois  qui  en  sont  l'essence,  et  peut-être  ces  trois  lois  seront- 
elles  celles-ci  : 

Première  loi.  —  Tous  les  corps  rayonnent  leur  substance  en  atomes  intan- 
gibles, invisibles  et  indivisibles,  et  ce  rayonnement,  indépendant  des  phéno- 
n>ènes  du  jour  ou  de  la  nuit,  de  la  lumière  ou  de  l'ombre,  est  continu. 

Deuxième  loi.  —  Tous  les  corps  rayonnent  leur  image,  comme  cela  est 
déjà  démontré  pour  le  soleil,  et  ce  rayonnement  est  également  continu. 

Troisième  loi.  —  Ces  deux  rayonnements  ne  constituent  qu'un  seul  et 
même  fait,  c'est-à-dire  que  la  substance  forme  l'image  et  se  résout  en  elle,  et 
que,  de  son  côté,  l'image  ne  se  compose  pas  d'autres  éléments  que  des 
atomes  de  la  substance. 

Lorsque  l'image  provient  d'un  corps  lumineux,  elle  est  par  conséquent 
lumineuse  elle-même  et  tombe  sous  nos  sens,  c'est-à-dire  est  perceptible  par 
l'organe  visuel.  C'est  ainsi  que  nous  voyons  tous  les  corps  lumineux  ou 
éclairés. 

Lorsque  l'image  vient  d'un  corps  obscur,  car,  nous  l'avons  dit,  si  nos  hypo- 
thèses sont  fondées,  le  mystérieux  rayonnement  de  toutes  choses  se  conti- 
nue dans  les  ténèbres,  si  l'image  donc  vient  d'un  corps  obscur,  elle  ne  peut 
plus  tomber  sous  nos  sens,  elle  n'appartient  plus  au  fluide  lumineux,  elle  se 
dérobe  à  nos  organes  visuels,  et  ne  pourrait  plus  être  perçue  par  nous  que 
dans  le  cas  où  de  nouveaux  fluides,  inconnus  ou  non  étudiés  jusqu'à  ce  jour, 
se  dégageraient  en  nous  ou  hors  de  nous  et  agiraient  sur  les  corps  obscurs  de 
la  même  façon  que  le  fluide  lumineux  agit  sur  les  corps  éclairés.  On  com- 
prendrait alors  que,  pour  l'individu  soumis  à  l'action  de  ces  fluides,  les  corps 
plongés  dans  l'obscurité  pourraient  s'éclairer  subitement  et  les  corps  opaques 
pourraient  devenir  transparents. 

Si  cette  loi  du  rayonnement  ainsi  décomposée  en  trois  lois  fondamentales 
parvenait  à  entrer  dans  la  science  et  à  se  faire  admettre  au  jour  comme  une 
vérité  qu'elle  est  peut-être ,  beaucoup  de  résultats  remarquables  s'ensuivraient 
et  beaucoup  de  phénomènes  seraient  expliqués  (ainsi  les  odeurs). 

Première  loi.  —  La  production  des  images  dites  photogéniques  sans  le 
secours  de  la  lumière,  dans  le  boîtier  d'une  montre,  par  exemple,  ou  dans 
une  cave  la  nuitj  fait  constaté  en  1842  à  Berlin  dans  des  expériences  trans- 
mises à  l'Académie  des  sciences. 

Deuxième  loi.  —  La  vision  magnétique. 


456  OCÉAN. 

Troisième  loi.  —  À  la  vision  magnétique  se  rattachent  les  phénomènes 
encore  inexpliqués  des  songes,  de  la  sympathie,  de  l'extase,  des  pressenti- 
ments, etc.,  tout  un  monde  ténébreux  que  pourrait  seule  éclairer  cette 
grande  loi  :  le  rayonnement. 

Enfin,  par  induction,  et  rigoureusement  d'ailleurs,  il  résulterait  de  la 
troisième  loi  que  la  lumière  est  la  substance  même  du  soleil,  et  beaucoup  de 
conjectures  qui  nous  paraissent  peu  raisonnables,  quoique  fort  savantes, 
seraient,  sur  ce  point,  mises  à  néant. 

Attendons,  et  continuons  de  penser. 


La  science  entre  dans  le  cadavre,  cette  caverne  effrayante  où  il  n'y  a  plus 
l'homme  et  où  il  y  a  Dieu. 


Sous  les  Basiles,  au  j*  siècle,  il  y  avait  à  Constantinople,  dans  la  biblio- 
thèque de  I20.000  volumes  conservée  au  palais  de  Lausus,  un  intestin  de 
serpent  sur  lequel  étaient  écrits,  en  lettres  d'or,  les  98  livres  de  l'Odyssée  et 
de  l'Iliade. 


MyBere.  X. 
Le  rayon  du  couchant  et  le  rayon  du  levant  font  un  X. 


Produire  du  fer,  là  est  aujourd'hui  pour  les  peuples  le  secret  de  la  richesse 
et  de  la  puissance.  L'Angleterre  fait  plus  de  fer  que  nous,  de  là  sa  force. 
Cependant  la  France  a  dans  son  sol  autant  de  fer  que  l'Angleterre,  plus 
même,  des  minerais  plus  variés  et  plus  riches,  trop  riches  même,  disent 
quelques  maîtres  de  forge  imbéciles.  L'avantage  de  l'Angleterre,  c'est  que 
ses  nappes  de  minerai  ferrifère  sont  séparées  par  des  couches  de  houille}  le 
combustible  est  côte  à  côte  avec  le  métal}  le  haut  fourneau  naît  donc  sur 
place  tout  naturellement,  presque  sans  frais }  d'où  une  immense  production 
de  fer  et  à  bas  prix.  En  France,  c'est  différent,  les  couches  de  minerai  de  fer 
sont  séparées  par  des  couches  de  schiste  ou  de  grès,  qu'il  faut  extraire  à  grands 
frais  pour  atteindre  le  fer  et  qui  n'aident  en  rien  à  la  fabrication  du  métal. 

La  première  cause  de  l'infériorité  de  la  France  dans  la  production  du  fer 
est  là. 


TAS  DE  PIERRES. 


LA  SCIENCE. 


457 


Autre  cause  :  en  Angleterre  le  minerai  est  constamment  mélangé  de  deux 
terres  qu'il  est  facile  de  fondre  et  de  vitrifier  en  les  combinant  avec  une  troi- 
sième, par  exemple  alumine  et  silice;  il  suffit  d'ajouter  de  la  chaux  pour  que 
ces  deux  terres  fondent  et  dégagent  le  métal.  En  France,  la  combinaison  des 
terres  mêlées  au  fer  varie  presque  à  l'infini}  il  faut  toute  une  combinaison 
scientifique  pour  les  fondre.  La  solution  du  problème  pour  la  France  est  donc 
ceci  :  1°  transport  facile  de  combustible  sur  les  gîtes  ferrifèresj  faire  des  che- 
mins; 2°  trouver  une  formule  pratique  de  vitrification  des  terres  mêlées  au 
minerai. 


COSMOGRAPHIE. 


On  dit  facilement  :  il  n'y  a  ni  grand  ni  petit.  C'est  vrai,  mais  cela  n'est 
sensible  que  pour  les  géants.  Les  géants  seuls  aperçoivent  la  simplification 
et  ont  la  perception  du  sphérique.  (L'homme  est  un  géant.) 

[Plans.] 


Découvertes  :  il  y  a  la  bonne  fortune,  il  y  a  l'observation.  La  pomme 
tombe.  Newton  est  là.  La  nature  semble  faire  ce  qu'elle  peut  pour  cacher 
ses  mystères}  les  choses  qui  nous  entourent  ont  l'air  d'être  dans  le  secret} 
quelquefois  elles  sont  indiscrètes,  et  sans  le  vouloir,  elles  mettent  le  cher- 
cheur sur  la  voie.  Le  hasard  bavarde,  le  génie  écoute. 


3  octobre  i8j3. 

Les  forces  ne  sont  pas  encore  débouchées. 

Quand  l'homme  aura  débouché  les  forces  il  sera  stupéfait  du  résultat.  Des 
montagnes  sauteront,  on  transportera  des  maisons  dans  l'air,  un  ballon  sera 
un  palais,  on  desséchera  des  mers,  on  creusera  des  gouffres  jusqu'au  feu  cen- 
tral, comme  on  a  des  sources  artificielles  on  aura  des  volcans  artificiels,  etc. 

Ce  mot  :  changer  la  face  du  globe,  ne  sera  plus  une  métaphore. 


Ici  je  renverse  un  huit,  et  je  vous  dis  :  vous  n'irez  pas  plus  loin  :  c'est 
l'infini. 


oo 


458 


OCÉAN. 


oo,  signe  de  l'infini. 

Telles  sont  les  lunettes  que  le  penseur  a  devant  les  yeux. 


GEOMETRIE. 

Qu'est  ceci?         Q_J       C'est  le  cercle.  La  figure  de  la  perfection. 
Chiffre     ^  \_J       C'est  un  zéro. 
Lettre         On.       C'est  le  cri  de  la  prière. 

W  Ccst  l'araignée. 
(^)^>  C'est  la  prunelle. 

C'est  la  roue. 


C'est  la  terre. 


C'est  le  soleil. 


C'est  l'infini. 


Tout  se  tient  dans  la  science  exacte,  et  les  liens  les  plus  lointains  sont  les 
plus  solides.  Ainsi  la  proposition  :  —  l'hyperbole  s'approche  toujours  de  l'tuymp- 
tote  sans  la  rencontrer  jamais  —  peut  se  démontrer  par  l'axiome  :  h  partie  eSÎ 
moins  grande  que  le  tout. 

En  effet  qu'est-ce  que  l'hyperbole  }  étant  donnés  deux  cônes  engendrés  par 
le  même  axe,  par  conséquent  inverses  identiques,  et  se  touchant  par  les  som- 
mets, l'hyperbole  est  la  courbe  double  et  inverse  aux  sommets  exposés  pro- 
duite par  la  section  de  tout  plan  qui,  n'étant  point  parallèle  à  la  ligne  gêné- 


TAS  DE  PIERRES.   —  LA  SCIENCE.  459 

ratricc  de  la  surface  des  cônes,  rencontre  nécessairement  cette  surface  sur  les 
deux  cônes  à  deux  points  opposés. 

Il  peut  y  avoir  un  nombre  infini  d'hyperboles. 

Qu'est-ce  que  l'asymptote .'' 

C'est  la  ligne  produite  par  le  plan  vertical  mené  selon  l'axe  des  deux  cônes 
et  passant  par  leur  sommet.  L'axe  des  deux  cônes  n'est  autre  chose  que  la 
somme  '". 


Le  cercle  est  une  des  figures  les  plus  claires  du  fini.  C'est  à  tort  qu'on  en 
fait  le  signe  de  l'éternel  et  de  l'illimité.  Le  vrai  symbole  de  l'infini ,  c'est  la 
ligne  droite.  C'est  ce  qui  est  soi,  devant  soi  et  derrière  soi,  sans  jamais  s'ar- 
rêter ni  se  détourner. 


Voir,  c'est  diviser. 

Qu'est-ce  que  distinguer?  c'est  séparer. 

Qu'est-ce  que  distinguer?  c'est  voir. 

Donc  :  videre  eB  dividere. 

Et  en  effet,  l'indivisible,  c'est  l'invisible. 


Le  point  géométrique,  c'est  l'indivisible. 

L'indivisible,  c'est  ce  qui  n'a  ni  largeur,  ni  longueur,  ni  épaisseur}  c'est  ce 
qui  n'a  point  de  dimension. 

Ce  qui  n'a  point  de  dimension  appartient-il  au  monde  sensible?  en  d'autres 
termes,  ce  qui  n'a  pas  d'étendue  appartient-il  à  l'étendue? 

Évidemment  non. 

Pour  la  matière,  l'indivisible  n'est  pas.  L'indivisible  appartient  à  l'abstrac- 
tion. 

Or,  en  remontant  à  la  composition  de  la  matière,  on  trouve  ceci  :  l'élé- 
ment de  la  matière,  c'est  l'atome. 

Atome,  ce  qui  n'a  pas  de  volume. 

Atome,  point  géométrique,  indivisible,  même  mot. 

Ainsi  la  matière  a  pour  germe,  élément  et  origine  invincible,  l'abstrac- 
tion; la  matière  est  faite  avec  la  non  matière. 

L'atome,  c'est  la  matière. 

Le  point  géométrique,  c'est  l'âme. 


(') 


Ici  s'arrctcle  manuscrit  de  ce  fragment.  {Note  de  l'Éditeur.) 


46o  OCÉAN. 

Le  monde  matière  et  le  monde  idée  se  rencontrent  et  se  confondent  dans 
l'indivisible. 

Ce  qui  n'a  pas  de  dimension  engendre  la  dimension  :  ce  qui  pour  la  ma- 
tière n'est  pas,  fait  la  matière. 

La  géométrie  et  la  métaphysique  arrivent  en  même  temps  et  irrésistible- 
ment à  la  formule  :  Dieu  fait  tout  de  rien  '•*. 


L'homme  marche  vers  la  loi  par  la  science. 
L'avenir,  ce  sera  le  gouvernement  des  axiomes. 


De  nos  jours  la  science  est  remontée  du  premier  effet,  les  vents,  au  deu- 
xième effet,  l'électricité.  La  cause,  on  l'ignore. 


Aristarque,  l'astronome  de  Samos,  soupçonne,  deux  cent  quatrevingts  ans 
avant  Jésus-Christ,  que  c'est  la  terre  qui  tourne  autour  du  soleil.  Les  prêtres 
de  Jupiter  le  mettent  en  jugement  comme  coupable  de  «troubler  le  repos 
des  dieux».  Dix-huit  siècles  plus  tard,  tout  cela  reparaît,  mais  avec  d'autres 
noms,  Aristarque  s'appelle  Galilée,  Jupiter  s'appelle  Jéhovah,  les  prêtres 
payens  s'appellent  prêtres  chrétiens,  l'aréopage  s'appelle  l'inquisition  j  la  vérité 
seule  continue  de  s'appeler  le  mensonge,  et  la  science  crime. 


Il  est  impossible  d'écrire  :  il  y  a  deux  absolus. 

Contentons- nous  de  dire  (et  ceci  encore  est  insuffisant,  car  la  misérable 
langue  humaine  se  refuse  à  ces  exactitudes  énormes)  : 
L'absolu  apparaît  à  la  pensée  sous  deux  aspects  : 
L'infini  5 

Le  point  géométrique. 
Le  point  géométrique,  qui  n'a  aucune  dimension,  l'infini,  qui  les  a  toutes. 
L'infini  n'est  autre  chose  que  la  collection  de  tous  les  points  géométriques. 
C'est  l'unité  des  unités.  C'est  le  grand  Un.  C'est  Dieu. 

I  =  A. 


'*'  An  verso  d'une  adresse  timbrée  :  }i  mars  18^4. 


TAS  DE  PIERRES.   —  LA  SCIENCE.  461 

Secret  indevinable  ! 

Les  pondérables  de  la  terre. 

Les  pondérables  du  soleil. 

Les  pondérables  de  la  Voie  lactée. 


Manières  de  juger  l'homme  : 

Gall  par  le  crâne. 

Camper  par  l'angle  facial  (puis  Cuvier). 

Blumenbach  (méthode  verticale)  par  la  tête  vue  d'en  haut. 

Owen  (méthode  inverse)  par  la  tête  vue  d'en  bas. 

Prichard  par  la  tête  vue  de  face. 


Unité  de  substance. 
Corps  simples. 

Observation  du  docteur  Proust  :  les  équivalents  chimiques  des  différents 
corps  simples  (ou  réputés  simples)  sont,  dans  beaucoup  de  cas,  des  multiples 
par  un  nombre  entier  de  l'équivalent  de  l'hydrogène;  d'où  il  s'ensuivrait 
que  les  corps  simples,  et  par  conséquent  tous  leurs  composés,  c'est-à-dire 
tous  les  corps  de  la  nature,  ne  sont  que  de  l'hydrogène  à  différents  états  de 
condensation. 


'Philosophie, 

Gravitation.  —  Questions  relatives 
à  la  forme  sphériquc. 


La  vie  heureuse  et  libre ,  ce  sera  la 
vie  impondérable. 

Nous  sommes  au  bagne j  l'homme  est  le  forçat  de  la  vie  liée  à  un  centre; 
il  est  l'esclave  d'un  aimant  monstrueux.  Nous  sommes  les  prisonniers  de  la 
pesanteur;  la  gravitation  est  notre  chaîne;  l'homme  tire  en  vain  sur  cette 
atuche  terrible;  nulle  autre  évasion  que  la  mort;  nous  avons  tous  au  pied  ce 
boulet,  la  terre. 


462  OCÉAN. 

La  cause,  pour  être  lointaine,  n'en  est  pas  moins  la  cause.  Ce  phénomène 
de  la  dilatation  des  molécules  métalliques  selon  la  quantité  de  calorique  que 
contient  le  milieu  ambiant  fait  que  vous  arriverez  trop  tôt  à  vos  rendez- 
vous  en  hiver  et  trop  urd  en  été.  La  montre  avance  en  hiver  et  reurde 


en  été. 


Pesanteur;  Gravitation;  Pendaison. 

Vous  croyez  que  c'est  la  corde  qui  tue,  point,  c'est  la  terre.  La  corde  est 
passive,  la  terre  seule  agit,  la  terre  tire. 


LA  LUNE. 

iHaut  distinguer  dans  les  mouvements  des  corps  célestes  entre  rotation  et 
révolution.  La  rotation  est  le  mouvement  d'une  sphère  autour  d'elle-même, 
la  révolution  est  le  mouvement  d'une  sphère  autour  d'une  autre  sphère.  La 
rotation  se  fait  sur  l'axe  et  la  révolution  dans  l'orbite.  Dans  la  rotation  la 
sphère  tourne  comme  une  roue,  dans  la  révolution  la  sphère  roule  comme 
un  char.  Dans  la  roution  elle  gravite  sur  son  axe,  dans  la  révolution  elle 
gravite  sur  son  centre.  Le  centre  d'un  satellite  est  l'astre  dont  il  dépend.  La 
terre  a  ce  double  mouvement,  rotation  et  révolution}  elle  tourne  sur  elle- 
même  et  autour  du  soleil}  la  rotation  produit  la  journée,  la  révolution 
produit  l'année.  À  chaque  quart  du  cercle  de  l'orbite  correspond  une  saison. 
Double  mouvement,  c'est  la  loi  de  la  terre;  mouvement  simple,  c'est  la  loi 
de  la  lune.  La  lune  tourne  autour  de  la  terre  en  lui  présentant  toujours  la 
même'');  d'où  il  suit  qu'elle  n'a  pas  de  rotation.  Elle  n'a  que  la  révolution. 
Les  astronomes  disent  communément  et  improprement  qu'elle  tourne  sur 
elle-même,  ce  qui  est  une  erreur,  non  de  science,  mais  de  langage;  les  astro- 
nomes n'étant  pas  toujours  écrivains,  la  science  exacte  n'a  pas  toujours  à  son 
service  la  langue  exacte.  La  précision  est  la  qualité  spéciale  des  très  grands 
écrivains. 

La  lune  a  bien,  si  l'on  veut,  un  deuxième  mouvement  qu'elle  partage 
avec  la  terre,  c'est-à-dire  le  mouvement  orbital  autour  du  soleil,  mouvement 
qui  appartient  i  la  terre  et  que  la  lune,  satellite,  subit  d'entraînement.  Mais 
ce  deuxième  mouvement,  si  on  le  compte  à  la  lune,  serait  pour  elle  une 
deuxième  révolution.  Rien  autre  chose.  De  rotation,  point.  De  cette  absence 

''*  Mot  passe. 


TAS  DE  PIERRES.  —  LA  SCIENCE.  463 

de  rotation,  il  résulte  que,  dans  l'espace  du  mois  lunaire,  pendant  que  nous 
avons  vingt-huit  jours  et  vingt-huit  nuits,  la  lune  n'en  a  que  deux.  Un  jour 
de  deux  semaines  et  une  nuit  de  deux  semaines. 

Cette  non  rotation  fait  que  la  lune  présente  toujours  la  même  face  à  la 
terre.  Une  ligne  tirée  du  centre  de  la  terre  à  la  lune  passe  à  jamais  par  le 
même  point  de  la  surface  lunaire,  tandis  qu'elle  rencontre  et  traverse  succes- 
sivement tous  les  points  de  l'équateur  terrestre;  en  d'autres  termes,  et  pour 
rendre  le  fait  de  la  non  rotation  lunaire  grossièrement  mais  irrésistiblement 
palpable,  une  ligne  qui  va  du  centre  de  la  terre  au  centre  de  la  lune 
embroche  la  lune  et  n'embroche  pas  la  terre. 


Leuwenhoeck  constate  qu'en  trois  mois  une  mouche  produit  huit  cent 
mille  petits.  D'après  Nicholson,  l'aile  de  la  mouche  fait  trois  mille  six  cents 
mouvements  par  seconde. 

Le  microscope  va  jusqu'à  observer  des  infusoires  qui  ont  une  carapace 
comme  la  tortue  et  vingt  estomacs,  et  si  petits  qu'il  en  faudrait  dix  mille 
pour  couvrir  une  puce. 

Les  sciences  exactes  ont  des  coins  inexacts.  La  théorie  des  parallèles  repose 
géométriquement  sur  un  postulatum  indémontrable,  où  Euclide  a  échoué 
et  où  Lagrange  s'est  brisé. 

L'homme,  physiquement,  est  délayable  en  sept  années  dans  le  milieu  de 
vie  et  de  mortj  il  est  recomposé  en  même  temps  qu'éliminé,  sans  solution 
de  continuité  entre  l'usure  et  le  remplacement,  mais  pourtant  avec  une  lente 
et  insensible  perte  d'équilibre  qui  devient  la  vieillesse,  et  qui  amène  la  mort. 


La  grande  Science  est  toujours  voisine  de  la  grande  Chimère. 

Le  chimiste  confine  à  l'alchimiste.  L'astronome  confine  à  l'astrologue.  Ce 
n'est  pas,  à  nos  yeux,  une  diminution.  Cette  ambition  de  l'idéal  a  plus  d'une 
fois  produit  la  conquête  du  vrai. 


Hegel  prouve  qu'il  n'y  a  pas  de  Dieu.  Il  avait  déjà  prouvé,  par  a  +  b, 
qu'il  n'y  avait  et  qu'il  ne  pouvait  y  avoir  que  o«w  planètes  dans  notre  système 
solaire.  On  en  a  depuis  trouvé  une  centaine,  et  l'on  n'est  pas  au  bout. 


I836-I869. 


La  Bretagne  à  demi  éclairée  par  un  jour  douteux,  car  elle  entre  profon- 
dément sous  l'immense  voûte  de  nuages  de  l'océan. 

[Philosophie.] 


Au  coin  d'une  rue  je  remarquai  cette  enseigne  :  Maga'ùn  de  cuirs.  —  Clouts 
et  crépins.  —  MaUes  en  cuirs.  —  Mon  Dieu,  pensai-je,  à  quoi  bon  tant  le  dire! 


J'avais  la  barbe  longue  et  les  cheveux  poivrés  de  poussière.  Je  priai  l'hôte 
de  faire  venir  un  barbier.  Ce  barbier  me  rasa  et  me  peigna  et  figura  plus 
tard  dans  le  mémoire  sous  cette  rubrique  :  ,Quouapheur  —  4  francs. 


Il  y  a  à  Rouen  deux  marchands  situés  l'un  à  côté  de  l'autre  qui  s'appellent, 
l'un  Grifoin,  l'autre  Grogpet.  Voisins  et  normands,  quel  ménage  cela  doit  faire! 
comme  Grognet  doit  grogner!  comme  Grifoin  doit  griffer  :  chien  et  chat. 


TÀS  DE  PIERRES.  —  VOYAGE.  465 

J'ai  tout  regardé  dans  la  chambre,  tout  examiné,  tout  étudié;  j'ai  com- 
mencé par  les  portraits.  Je  leur  ai  fait  dire  à  chacun  sa  phrase.  Je  ne  sais 
pourquoi  j'ai  été  frappé  d'abord  par...'" 

Il  y  a  à  côté  une  face  de  vieillard  en  camail  violet,  tête  blanche,  regard 
éteint,  quelque  révérend  chanoine  des  chapitres  nobles  de  Gand  ou  de 
Tournai.  C'est  une  figure  qui  est  mélangée,  sans  trouble  et  sans  désordre, 
de  résignation ,  d'orgueil  et  de  bêtise ,  et  qui  dit  :  J'ai  soufFert  l'ennui  toute 
ma  vie  pour  l'amour  de  Dieu  comme  il  convient  à  un  gentilhomme  de  ma 
sorte. 


Sp. 

...  —  C'était  le  dimanche.  Je  passai  devant  l'église  devenue  le  temple. 
Tous  ces  bons  huguenots  sortaient  du  prêche.  Il  paraît  que  la  cérémonie 
avait  été  longue,  car  la  plupart  s'arrêtaient  sous  le  portail.  Mais  comme  ceci 
devient  inexprimable ,  permettez-moi  d'avoir  recours  à  deux  vers  de  Racine  : 

Du  temple  orné  partout  de  festons  magnifiques. 
Le  peuple  saint  en  foule  inondait  les  portiques. 

\^cs  feBons  magnijîijues  sont  pour  la  rime,  le  peuple  saint  est  pour  le  vers  ; 
d'ailleurs  la  peinture  est  exacte.  Ceci  du  reste  m'a  détrompé  d'une  erreur. 
Jusqu'au  jour  où  j'ai  vu  ces  choses  à  Sp.  —  je  croyais  qu'en  Allemagne  il 
était  défendu  d'inonder  les  portiques. 


Strasbourg  —  un  clocher  lyrique.  Un  magnifique  dithyrambe  de  pierre 
qui  jaillit  au-dessus  de  la  ville. 


Il  y  a  en  Espagne  deux  populations,  l'une  de  chrétiens  qu'on  voit,  l'autre 
de  puces  qu'on  ne  voit  pas.  Il  faut  que  celle  qu'on  voit  soit  bien  aimable 
pour  faire  oublier  celle  qu'on  ne  voit  pas. 


(>) 


La  phrase  n'est  pas  finie.  (No/e  de  l'Éditeur.) 


466  OCÉAN. 

21  juillet  1854.  Portelet.  Visité  le  tombeau  de  Jean  Vrin  ou  Genvrin.  — ■ 
Tour  ronde  basse,  à  mur  légèrement  déclive,  peu  ancienne  (Louis  XVI), 
dans  un  îlot  à  calotte  de  verdure,  à  base  de  granit.  À  marée  basse  un 
isthme  de  sable  lie  la  petite  île  à  la  terre.  Cueilli  dans  l'herbe  près  du  tom- 
beau les  fleurs  qui  sont  dans  ce  papier  '''. —  Pas  de  porte  à  la  tour-tombeau. 
Deux  fenêtres  carrées,  une  au  levant,  l'autre  au  couchant.  Intérieur  de 
masure  effondrée.  Poussière.  Mouches  mortes.  Murs  encombrés  de  plâtras. 
Pas  de  voûte.  Les  solives  d'un  plafond  écroulé,  à  travers  lesquelles  on  voit 
le  ciel  comme  à  travers  les  barreaux  d'une  gigantesque  lucarne  de  prison. 
À  terre  dans  la  tour  un  vieux  canon  hors  de  service.  En  face  du  soupirail 
du  couchant,  on  lit  ce  mot  charbonné  sur  le  mur  :  HUMPHRIES.  —  Le 
vent,  la  brume,  la  pluie  entrent  dans  ce  tombeau,  le  soleil  aussi.  Dans  les 
rochers  de  l'îlot  il  y  a  un  trou  sans  fond.  Qui  s'y  baigne  s'y  noie.  Le  granit 
est  plein  d'une  herbe  à  confire  dans  le  vinaigre  pour  faire  ce  que  les  anglais 
appellent  des  pickles. 

Dans  le  bateau. 

On  voit  au-dessus  de  sa  tête  la  fumée  du  bateau  comme  le  dessous  du 
ventre  d'une  grosse  bête  noire. 

La  fumée  rabattue  par  le  vent  traîne  sur  la  mer  comme  un  serpent  de 
ténèbres  qui  vient  boire  à  l'abîme. 


Londres,  c'est  de  l'ennui,  bâti. 

[Carnet  1861.] 

A'I'horizon  une  plaine  nue,  et  les  ruines  d'une  ladrerie  gothique  datant 
des  vieilles  époques  de  famine  et  d'ignorance  où  les  paysans  irlandais  man- 
geaient dans  l'arrière-saison  du  saumon  vidé  d'œufs  qui  les  faisait  lépreux. 


Lac  E^irnc. 
Vertu  miraculeuse. 

Le  feu  inextinguible  de  S^-Brigittc  à  Kildarc  alimenté  depuis  des  siècles 
par  des  arbres  entiers  sans  que  le  tas  de  cendre  ait  grossi. 


"'  Les  fleius  ont  disparu.  [Note  dt  l'Éditeur.) 


TAS  DE  PIERRES.  —  VOYAGE.  467 

4  novembre  1869.  —  ii""  du  soir.  London-Bridge. 

Nuit.  Brume.  Pas  de  ciel.  On  ne  sait  quel  plafond  de  pluie  et  d'ombre. 
On  voit  des  espèces  d'arches  informes,  de  perspectives  fuyantes  et  noires 
noyées  de  fumées,  des  silhouettes  aiguës,  des  dômes  difformes.  Un  grand 
cercle  rouge  flamboie  au  haut  de  quelque  chose  qui  ressemble  à  un  clocher 
ou  à  un  géant.  C'est  un  œil  de  cjclope,  à  moins  que  ce  ne  soit  un  cadran 
d'horloge.  On  entend  toutes  sortes  de  bruits  terribles.  Au  loin  une  immense 
rumeur  à  laquelle  se  mêlent  des  bruits  de  roues,  des  chocs  d'enclumes,  des 
cris,  des  sifflements,  des  râles,  des  voix  de  femmes,  des  souflîes  de  dragons. 
Dans  cette  nuit  quatre  étoiles,  deux  rouges,  deux  bleues,  piquent  les  ténèbres 
et  font  un  carré.  Tout  à  coup  elles  remuent.  Les  bleues  montent,  les  rouges 
descendent.  Puis  une  cinquième,  toute  de  braise,  apparaît  et  traverse  l'espace 
en  courant.  Fracas  effrayant.  On  dirait  que  l'étoile  passe  sur  un  pont  terrible. 
De  gros  chariots  courent  lourdement  derrière  elle  dans  le  ciel.  Au-dessous, 
des  ntiages  livides  tombent  et  se  dispersent.  Une  larve,  une  femme,  le  sein 
nu  sous  un  vent  glacial,  passe  près  de  moi,  me  sourit  et  me  tend  sa  joue  à 
baiser.  —  Est-ce  l'enfer?  Non.  —  C'est  Londres. 


)0. 


I825-I870, 


Il  ne  faut  pas  plus  s'étonner  de  rencontrer  souvent  dans  mes  vers  les 
mots  rêve,  rêverie,  nature,  qu'on  ne  s'étonne  de  rencontrer  à  chaque  page  et 
presque  à  chaque  ligne  dans  S^-Thérèse  et  dans  A'Kempis  les  mots  prière, 
extase,  Dieu.  Pour  le  poëte  spiritualiste  qui  ne  voit  dans  la  création  que 
la  manifestation  splendide  du  créateur,  il  y  a  une  sorte  de  synonymie  pro- 
fonde, ou  du  moins  un  lien  intime  et  mystérieux  entre  ces  mots  dont  les 
uns  contiennent  les  autres.  Le  mot  Dieu  est  au  fond  du  mot  nature-,  le  mot 
prihe  est  au  fond  du  mot  rêve,  \j3l  prière  rêve,  la  rêverie  prie.  Le  penseur 
est  un  fidèle. 


Le  poëte  nourrit  sa  sublime  démence 

Des  spectacles  profonds  de  la  nature  immense. 

[Fragments.  Idées  Éparses.] 


Raleigh  met  son  manteau  de  pourpre  sous  les  pieds  de  sa  reine,  et  le  poëte 
son  génie  sous  les  pieds  de  sa  maîtresse. 

[PoLmoyE.] 


TAS   DE  PIERRES.    —  POÉSIE.  469 

C'est  surtout  dans  les  temps  sombres  qu'on  écoute  avec  bonheur  cette 
voix  sacrée  qui  sort  du  cœur  des  poètes.  Voix  profonde  et  consolante  qui  fait 
rêver  et  espérer.  Tant  que  le  poëte  chante,  c'est  qu'il  y  a  un  peu  de  ciel 
bleu  à  l'horizon. 


Quand  je  rencontre  un  poëte,  chose  rare,  je  lui  dis  :  chantez.  C'est  votre 
loi,  c'est  votre  instinct;  c'est  aussi  votre  devoir.  Vous  faites  partie  de  l'har- 
monie universelle. 

Pour  une  voix  qui  chante,  il  y  a  beaucoup  de  voix  qui  coassent  et  qui 
croassent.  Cela  est  dans  l'humanité  comme  dans  la  nature.  Mais  le  chant 
d'un  seul  rossignol,  le  soir,  quand  la  lune  se  lève  à  travers  les  branches  des 
arbres,  console  de  tout  ce  que  peuvent  dire  les  corbeaux  et  les  grenouilles. 
Rêvez  donc,  poëte,  et  chantez. 

l^CoUeBiott  de  M.  Louis  Barthoui\ 


M.  de  Bonald  a  dit  :  la  littérature  est  l'expression  de  la  société;  j'ajoute  :  la 
poésie  est  l'expression  de  l'humanité;  d'où  il  suit  que  les  peuples  sauvages 
et  barbares  n'ont  pas  de  littérature  et  ont  une  poésie. 


La  beauté,  mon  ami,  c'est  un  équilibre;  c'est  un  admirable  mélange,  à 
proportions  exactes,  de  pureté,  de  vie,  de  sublimité,  d'harmonie,  de  grâce 
qui  résulte  de  la  force,  de  nécessité  qui  se  résout  en  ornement.  Cette  beauté- 
là,  c'est  le  fond  même  de  la  création.  Elle  est  dans  tout,  elle  sort  de  tout,  elle 
rayonne  partout,  c'est  elle  qui  fait  errer  dans  les  bois,  qui  élève  vers  les 
étoiles,  qui  penche  sur  les  brins  d'herbe  le  naturaliste,  ce  poëte  à  l'état  scien- 
tifique, le  poëte,  ce  naturaliste  à  l'état  rêveur.  Elle  n'est  pas  moins  complète, 
pas  moins  parfaite,  pas  moins  merveilleuse  dans  l'insecte  que  dans  la  femme; 
et  je  me  figure  qu'il  y  a  eu  plus  d'un  moment  où  Bernardin  de  Saint-Pierre 
n'était  guère  moins  embarrassé  entre  un  statice,  une  cistèle  et  une  myodite 
que  Paris  entre  les  trois  déesses. 


Avez- vous  vu  les  gaves  dans  les  Pyrénées.?  ils  courent,  roulent,  bondis- 
sent, tonnent,  écument,  déracinent  les  arbres,  brisent  les  rochers,  déchirent 
la  montagne,  font  rage.  Les  avez-vous  revus  dans  les  plaines.''  ils  glissent 
dans  les  roseaux  et  sous  les  saules  comme  des  couleuvres  d'argent,  ils  sont 


470  OCEAN. 

doux,  harmonieux,  limpides,  transparents,  les  étoiles  tremblent  dans  les  plis 
de  leur  eau  qui  dort,  la  fourmi  y  navigue  sur  un  brin  d'herbe,  les  fleurs  s'y 
mirent,  les  oiseaux  y  boivent.  La  même  pensée,  torrent  dans  la  politique, 
devient  rivière  dans  la  poésie. 

Ou: 

La  même  pensée  peut  être  torrent  dans  la  montagne  et  rivière  dans  la 
plaine,  torrent  dans  la  politique  et  rivière  dans  la  poésie. 


Il  m'est  impossible  de  rendre  l'idée  que  voici  autrement  qu'en  latin 

Poeta  omnis  S. 
Omnis  est  plus  et  autre  chose  que  universel. 


Le  vers  : 

Puéril,  enfantin,  stupide.  Compter  les  mots,  chiffrer  les  syllabes. 

Ou: 

Rien  de  plus  mystérieux  et  de  plus  grand.  C'est  l'immense  échelle  par 
laquelle  nous  sortons  de  la  terre  et  nous  entrons  dans  le  ciel. 

[Fragments.  Idées  eparses.] 


Celui  pour  qui  le  vers  n'est  pas  la  langue  naturelle,  celui-là  peut  être 
poètes  '1  n'est  pas  le  poëte.  Le  rythme  et  le  nombre,  ces  mystères  de  l'équi- 
libre universel,  ces  lois  de  l'idéal  comme  du  réel,  n'ont  pas  pour  lui  le  haut 
caractère  de  la  nécessité.  Il  s'en  passerait  volontiers  $  la  prose,  c'est-i-dire 
l'ordre  sans  l'harmonie,  lui  suffit}  et,  créateur,  il  ferait  autrement  que  Dieu. 
Car,  lorsqu'on  jette  un  regard  sur  la  création,  une  sorte  de  musique  mysté- 
rieuse apparaît  sous  cette  géométrie  splendidcj  la  nature  est  une  symphonie} 
tout  y  est  cadence  et  mesure}  et  l'on  pourrait  presque  dire  que  Dieu  a  fait 
le  monde  en  vers. 


La  poésie  est  de  toutes  les  choses  humaines  la  plus  voisine  des  choses 
divines. 


>^' 


I835-I860. 


Ce  qui  illumine  les  descentes  de  croix  des  peintres  italiens,  c'est  un  rayon 
du  paradis.  Ce  qui  éclaire  les  descentes  de  croix  des  peintres  flamands,  c'est 
un  rayon  du  soleil. 


Les  grands  artistes  ont  du  hasard  dans  leur  talent  et  du  talent  dans  leur 
hasard. 


Une  musique  sans  mélodie  qui  cache  le  néant  de  la  pensée  sous  le  tumulte 
des  instruments  ressemble  à  un  financier  qui  dit  des  bêtises  en  faisant  sonner 
des  louis  d'or  dans  sa  poche. 


L'art,  c'est  le  relief  du  beau  au-dessus  du  genre  humain. 


Sculpteurs,  faites  l'homme  nu.  La  sutuaire  copie  l'œuvre  de  Dieu,  et  non 
la  besogne  du  tailleur. 


472  OCÉAN. 

Sachez  deviner  le  talent,  même  dans  ce  qui,  au  premier  aspect,  lui  res- 
semble le  moins.  Il  m'est  arrivé  quelquefois  d'écrire  sur  un  œuf  :  ceci  est  un 
oiseau. 


On  retrouve  vaguement  l'art  enfant  dans  l'art  fait,  le  maître  naïf  dans 
l'élève  complet,  Masaccio  dans  Filippo  Lippi,  Bellini  dans  Titien,  Verro- 
chio  dans  Léonard  de  Vinci,  Ghirlandajo  dans  Michel-Ange,  Pietro  Vanucci 
dans  Raphaël,  comme  on  retrouve  l'églantine  dans  la  rose. 


La  grande  symphonie  en  ut  de  Beethoven ,  c'est  une  façade  de  cathédrale 
flottante  et  comme  en  suspension  dans  une  brume  lumineuse. 


Depuis  que  l'homme  existe,  la  vérité  ne  se  dévoile  à  lui  que  vérité  à 
vérité.  La  science  avance  pas  à  pas,  jour  par  jour,  fait  par  fait.  La  beauté 
a  tout  de  suite  rayonné  brusquement  tout  entière. 

Ce  n'est  pas  sans  raison  que  les  mages  d'Egypte  avaient  fait  de  l'ognon, 
qui  a  vingt  enveloppes,  un  symbole  et  un  dieu. 

Isis,  qui  est  la  vérité,  dérobait  sa  formidable  figure  sous  d'innombrables 
voiles  superposés.  Vénus,  qui  est  la  beauté,  est  sortie  toute  nue  de  l'Océan. 

L'homme  qui  a  vu  le  premier  apparaître  au-dessus  du  chaos  de  la  mer 
cette  nudité  lumineuse  a  été  le  premier  des  poètes. 

L'art,  c'est  le  reflet  qui  renvoie  l'âme  humaine  éblouie  de  la  splendeur 
du  beau. 


Les  poètes  seuls  parlent  une  langue  suflSsante  pour  l'avenir. 


/^ 


,£xru^ 


1830-1870. 


Les  claqueurs,  puisqu'il  faut  les  appeler  par  leur  nom,  ne  sont  autre  chose 
qu'un  orchestre  qui  fait  à  de  certains  moments  un  bruit  agréable  aux  acteurs 
qui  sont  en  scène  et  même,  il  faut  bien  le  dire,  aux  spectateurs  qui  sont  dans 
la  salle.  Cet  orchestre ,  au  rebours  de  l'autre  qui  est  traité  avec  honneur  et  qui  a 
sa  place  à  part,  est  humble,  désavoué,  dissimulé,  caché,  mêlé  le  plus  possible 
à  la  foule  quand  il  y  a  de  la  foule,  mais  il  n'en  est  pas  moins  savamment 
réglé  et  conduit.  Sans  lui,  l'action  languirait,  la  représentation  serait  froide, 
le  public  sortirait  mécontent.  Chacun  dirait  en  descendant  l'escalier  :  Je  ne 
sais  pas,  mais  cette  pièce  ne  m'a  pas  amusé.  Une  représentation  importante 
se  passe  plutôt  de  musique  que  de  claqueurs.  Les  claqueurs  sont  à  la  musique 
officielle,  à  l'orchestre  proprement  dit,  ce  que  la  patrouille  grise  est  au 
peloton  de  gardes  nationaux  qui  marchent  avec  éclat,  pomponnés  de  jaune 
et  de  rouge  et  splendidement  harnachés.  Moins  brillants,  mais  plus  utiles. 


Pauvres  théâtres  !  ils  sont  comme  le  renard  de  La  Fontaine.  Ils  n'ont  plus 
de  queue. 

[Feuilles  paginées.] 


Sidonia  (M"°  Mars),  actrice  spirituelle,  sotte  femme.  La  perle  y  est,  et 
l'huître  aussi. 


474  OCEAN. 

L'autre  jour,  M""  Augustine  Brohan  soupait  avec  le  duc  de  Guiche  qui 
commence  à  prendre  du  ventre.  Depuis  elle  ne  jure  plus  que  par  TJentre  de 
Guiche! 


En  général  les  actrices  sont  de  très  méchantes  femmes  et  de  très  bonnes  filles. 


La  pantomime!  s'écria  Maglia,  la  pantomime!  Mais,  malheureux,  le 
comédien  brille  encore  plus  dans  les  choses  qui  se  disent  avec  le  geste  que 
dans  les  choses  qui  se  disent  avec  la  voix.  Sifflez-moi  ce  drôle  dont  toute  la 
stupide  personne  se  tait  dès  que  sa  bouche  n'a  plus  rien  à  dire.  N'oublie  pas 
cela,  Raphaël.  Un  acteur  sur  la  scène,  c'est  une  bûche  dans  le  feu.  Quand  la 
flamme  du  dialogue  le  quitte,  il  doit  lui  rester  la  braise  de  la  situation.  — 
Mauvais  bois  qui  s'éteint  dès  qu'il  ne  flambe  plus.  Faut-il  donc  que  le  poëte 
souffle  toujours  dessus? 


Anastasio. 
Eh  bien!  que  dites- vous  de  la  soirée  d'hier? 

Le  poëte. 

Une  belle  soirée,  vraiment!  un  bon  public!  un  public  qui  a  été  d'abord 
froid  et  noir  pendant  deux  actes,  puis  allumé  et  ardent  aux  trois  autres. 
Pareil  au  bon  bois  de  chêne  qui  prend  feu  malaisément,  mais  qui  jette 
grande  chaleur  et  s'écroule  à  la  fin  en  braise  magnifique.  Oh  !  je  me  défie 
de  ces  publics  fcux-de-paille  qui  flambent  tout  de  suite  au  souffle  de  la  tra- 
gédie. Cette  belle  ardeur  passe  comme  elle  vient.  Ils  sont  flamme  claire  et 
pétillante  au  premier  vers  et  cendre  éteinte  au  dernier. 


2j  mai  1843. 

Th.  Gautier  dit  que  le  succès  de  cette  tragédie  de  Lucrèce  à  l'Odéon  est 
pour  lui  le  18x4  de  l'art  et  qu'il  lui  semble  en  entendant  nommer  M.  Ponsard 
voir  arriver  Louis  XVIII  avec  ses  gros  mollets. 


TAS  DE  PIERRES.  —  THÉÂTRE. 


475 


Odéon.  —  Mettre  un  théâtre  dans  un  quartier  désert  qu'on  veut  vivifier 
et  s'imaginer  qu'on  y  fera  venir  le  public,  c'est  comme  si  l'on  se  figurait 
qu'en  posant  un  poisson  sur  la  terre  quelque  part,  on  y  fera  venir  de  l'eau. 


30  avril  1847.  —  M""  Plessy  est  jolie,  mais  assez  mal  faite.  Elle  a  peu 
de  buste  et  de  longues  jambes.  Il  y  a  deux  ans,  elle  jouait  dans  une  pièce 
intitulée  Guerrero.  Au  5'  acte,  elle  avait  à  tomber.  Elle  tomba,  mais  d'une 
façon  gauche  et  disgracieuse.  Quelqu'un  dit  :  —  M""  Dorval  ne  tomberait 
pas  ainsi.  —  «M""  Plessy!  dit  Mélingue,  M"°  Plessy  a  le  derrière  trop 
haut  placé  pour  tomber  comme  M""  Dorval.» 


C'était  le  temps  où  Bordogni,  Othello  glacé,  disait  sur  la  scène  à  la 
Malibran,  Desdemone  éperdue  :  —  Ne  t'en  va  donc  pas  si  loin.  Si  tu  veux 
que  je  te  tue,  viens  ici. 


Un  rideau  de  fenêtre  décroché  suffit  au  costume  de  la  tragédie.  Rosam- 
beau  disait  un  jour  à  M"°  George,  sa  cousine  :  Tu  as  ôté  les  anneaux.'' 
pourquoi  faire.? 


Le  drame  est  plein  de  sentiers  âpres,  d'escarpements  abrupts,  d'abîmes 
où  grondent  des  torrents,  de  forêts  où  volent  des  aigles.  Il  porte  sur  ses 
sommets  la  vieille  forteresse  féodale,  il  cache  dans  ses  profondeurs  l'antique 
église  écroulée.  Il  a  mille  aspects,  difformes  de  près,  majestueux  de  loin. 
La  ronce  et  la  broussaille  l'obstruent.  Une  vie  effrayante  et  redoutable  s'y 
meut,  ici  au  soleil,  là  dans  les  ténèbres.  Il  a  des  trous  pour  les  vipères  et 
des  antres  pour  les  lions.  Il  est  hanté  par  toutes  sortes  de  passants  mysté- 
rieux, étranges,  haletants,  effarés,  mêlant  par  une  sorte  de  prodigieuse 
magie,  l'impossible  au  réel,  le  vrai  à  l'invraisemblable,  les  os  et  la  chair  à 
la  fantaisie,  et  le  naturel  au  surnaturel. 

La  tragédie  est  haute,  rigide,  austère,  granitique,  taillée  à  quatre  pans, 
et  elle  contient  des  momies  et  des  tombeaux.  La  mort  l'habite. 

La  tragédie  est  grande  comme  la  pyramide  j  le  drame  est  grand  comme 
la  montagne. 


4/6  OCÉAN. 

Une  pièce  de  théâtre,  une  comédie,  une  tragédie,  un  drame,  cela  doit 
être  une  sorte  de  personne  5  cela  doit  penser,  cela  doit  vivre.  Pour  vous  faire 
rire,  il  faut  que  cela  rie,  pour  vous  faire  pleurer,  il  faut  que  cela  pleure. 
Vous  connaissez  le  vers  d'Horace  :  Si  vis  me  fine,  delendum  eBprimum  ipse  tihi. . , 
Une  pièce  de  théâtre,  c'est  quelqu'un.  C'est  une  voix  qui  parle,  c'est  un 
esprit  qui  éclaire,  c'est  une  conscience  qui  avertit.  Vrométhée  enchaîné  donne 
un  conseil,  Hamkt donne  un  conseil,  le  Misanthrope  donne  un  conseil.  Oui, 
cela  existe,  cela  veut,  cela  souffre.  L'œuvre  exprime  l'auteur,  et  quelque 
chose  encore  au  delà.  Prométhée,  c'est  Eschyle,  Hamlet,  c'est  Shakespeare, 
Alceste,  c'est  Molière,  et  en  même  temps,  ces  trois  œuvres  sont  nous  tous. 
Notre  sang  coule  dans  leurs  veines.  Cette  chose  immense  et  géante,  le 
théâtre,  c'est  le  peuple,  c'est  l'humanité,  c'est  la  vie.  Un  drame  est  un 
homme.  Sous  le  masque  d'airain  il  y  a  le  visage  de  chair.  Il  y  a  aussi  le 
profond  infini.  Par  les  trous  du  masque,  je  vois  plus  que  des  yeux,  je  vois 
des  étoiles. 


Un  morceau  de  siècle  bien  étudié  fait  mieux  connaître  l'histoire  que 
tous  les  racontagcs  chronologiques,  exacts  et  superficiels,  des  historiens.  De 
là  l'excellence  du  drame,  de  la  légende  et  du  roman. 


Voici  un  proverbe  de  l'Opéra  : 

Une  femme  qui  a  un  amant  est  un  ange,  une  femme  qui  a  deux  amants 
est  un  monstre,  une  femme  qui  a  trois  amants  est  une  femme. 


Je  suis  fâché  que  les  acteurs,  qui  ont  en  général  du  bon  sens  et  de 
l'esprit,  aient  adopté  le  mot  artiffe  pour  échapper  au  mot  comédien. 
Comment  ne  s'aperçoivent-ils  pas  que  c'est  le  mot  comédien  qui  est  le  mot 
noble  parce  que  c'est  le  mot  vrai.»*  Qui  donc  s'aviserait  de  dire  ou  d'écrire  : 
Molière  a  été  arti^e? 


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I828-I879. 


LES  GRANDS  HOMMES,  RELIGION  DE  L'AVENIR. 

Beau  temps  où  l'on  voyait,  le  front  ceint  de  rayons, 
Tenant  en  main  ciseau,  lyre,  équerre  ou  crayons, 

Passer  dans  l'art,  comme  un  prodige, 
Tasse,  Palladio,  Jean  Goujon,  Raphaël, 
Chacun  sur  le  coursier  qui  lui  venait  du  ciel, 

Michel-Ange  sur  son  quadrige. 


Chacun  trouve  son  moi  dans  le  moi  du  poëte. 


Chaque  époque  a  sa  langue  et  chaque  esprit  son  style. 
Lucrèce  écrit  latin  autrement  que  Virgile. 


L'esprit  du  genre  humain  de  votre  âme  a  besoin. 
Poètes,  comme  l'œil  a  besoin  de  lumière. 


[La  Nature.] 


478  OCÉAN. 

Quand,  rime  pleine  de  tempêtes, 
Nous  errons  dans  les  bois  bénis, 
Contemplons,  penseurs  et  poètes. 
Les  nids  au-dessus  de  nos  têtes 
Et  le  ciel  au-dessus  des  nids! 


Espagnols,  soyons  frères! 

Echangeons  nos  grandeurs.  Du  même  laurier  d'or 
Couronnons,  vous  Corneille,  et  nous  Campéador. 
Fils  du  même  passé,  la  gloire  est  notre  mère. 
Car  vous  avez  l'Achille  et  nous  avons  l'Homère. 

2j  août  1850. 


Est-ce  qu'un  flambeau  doute?  est-ce  qu'un  astre  nie? 

Regarde  les  cerveaux  des  hommes  de  génie. 

Le  cerveau  de  Franklin,  le  cerveau  de  Leibnitz, 

Le  cerveau  de  Shakspeare  aux  échos  infinis. 

Ou  de  Dante  éclairé  de  lueurs  sépulcrales  i 

Franchis  ces  seuils  profonds}  entre  en  ces  cathédrales  $ 

Toutes  ont  Dieu  dans  l'ombre  allumé  sur  l'autel. 


Comme  Vénus  éclôt  de  la  mer  inquiète, 
La  beauté  pure  sort  de  l'âme  du  poëtC} 
L'atome  humain  qui  pense  est  vêtu  de  grandeur; 
Et,  voyant  leur  lumière  à  travers  leur  laideur, 
La  Muse  laisse  errer  sa  prunelle  enchantée 
De  la  bosse  d'Ésope  au  pied-bot  de  Tyrtée. 


{Jamais  Dieu  n'eff  à  court  ^hommes.) 

O  grands  lutteurs,  que  Dieu  choisit  pour  suppléants. 
Vous  marchez,  dépassant  les  peuples  de  la  tête. 
O  progrès,  pour  les  jours  de  lutte  et  de  tempête. 
De  toutes  nos  douleurs  tu  pétris  des  géants. 


TAS  DE  PIERRES.   —  ARTISTES.  POÈTES...      479 

Car,  Révolution,  tu  sais,  du  ciel  aidée. 

De  la  foule  misère  extraire  l'homme  idée; 

Tu  mêles  les  rayons,  les  fanges,  les  éthers. 

0  clartés!  ô  la  sombre  et  douce  Providence 

Qui,  selon  les  besoins  du  genre  humain,  condense 

La  foudre  en  Mirabeaux,  la  lumière  en  Luthers! 


Job  fut  le  deuil,  Platon  la  lyre, 

Jésus  l'hymen; 
Voltaire  fut  l'éclat  de  rire 

Du  genre  humain. 


C'est  quand  il  sait  mourir  que  le  poëte  vibre. 

Le  dédain  de  l'abîme  inspire  l'âme  libre. 

La  Vérité,  dans  l'ombre  agitant  son  flambeau, 

La  Vertu,  la  Patrie  amante  des  Tyrtées, 

La  pâle  Liberté,  veulent  être  chantées 

Par  l'homme  qui  s'adosse  au  mur  de  son  tombeau. 


[Moi.] 


Souvenir  éternel! 
André  Chénier!  tombeau  qu'en  tremblant  on  approche, 
Hélas!  tant  il  contient  de  deuil  et  de  reproche! 
Leçon  de  moins  de  hâte  aux  révolutions! 
Tu  meurs }  le  glaive  abat  ton  front  plein  de  rayons, 
0  doux  André!  la  hache  ensanglante  tes  roses j 
Au-dessus  de  tes  vers,  disant  de  tendres  choses. 
Le  fatal  couperet  saigne,  et  ton  dernier  chant 
Bat  de  l'aile  à  jamais  sur  son  hideux  tranchant  1  "' 


(') 


Au  verso  d'une  enveloppe  timhtéc  juillet  1860.  (Nofe  Je  l'Éditeur.) 


480 


OCEAN. 


LE  GÉNIE. 

Prompt,  rapide,  égaré,  haletant,  formidable, 
Il  vient,  il  court,  il  vole,  il  passe,  il  a  passé. 

Si  bien  que  tout  frémit  dans  la  sombre  nature 
Quand,  la  tête  en  avant,  farouche,  à  l'aventure, 
Il  se  rue  à  travers  l'espace  épouvante} 
Si  bien  qu'il  fait  d'un  bond  le  trajet  des  étoiles, 
Et  que  les  triples  cieux  et  que  les  triples  voiles 
Par  le  trou  qu'il  a  fait  laissent  voir  leur  clarté! 

Si  bien  que  ce  cheval  est  le  cheval  terrible. 
Qu'il  effare,  au  seul  bruit  de  sa  narine  horrible. 
Les  aigles,  les  griffons,  rauque  et  fauve  tribu, 
Que,  rien  qu'en  le  voyant  passer,  la  foudre  est  ivre. 
Et  qu'il  met  sur  les  dents,  quand  ils  l'osent  poursuivre, 
La  tempête  essoufflée  et  l'ouragan  fourbu! 


Ainsi  qu'une  femme 
Verse  une  urne  dans  l'autre  au  bord  du  puits  profond, 
La  nature  qui  sait  comment  les  cœurs  se  font. 
Et  qui  veut  qu'on  l'entende  et  qui  n'est  pas  muette. 
Verse  les  bois,  les  monts,  les  cieux,  dans  le  poëte. 


LES  HÉROS.  LES  PROPHÈTES  DES  PEUPLES. 

Ils  meurent. 
Ils  apparaissent  tels  au  suprême  moment, 
Et  si  haut  que  leur  front  touche  le  firmament. 
La  musc  alors  les  chante,  et  pour  leur  sépulture. 
Triste,  elle  n'a  pas  trop  de  toute  la  nature  $ 
Elle  leur  fait  du  gouffre  un  reposoir  profond 
Et  des  nuages  noirs  les  drapeaux  du  plafond  j 
Elle  embaume  ces  morts,  et  sur  leur  tombe  enflamme 
La  nuit  en  chambre  obscure  et  l'aube  en  oriflamme. 


TAS  DE  PIERRES.  —  ARTISTES.  POETES...       481 

La  fleur  peut  se  passer  de  parfum,  la  tulipe 

Le  prouve,  mais  l'odeur  n'ôte  rien  à  la  fleur, 

La  rose  le  démontre,  et  ton  vers  est  meilleur, 

Poëte,  si,  joignant  l'amour  à  la  puissance, 

Dans  l'homme  qu'il  délivre  on  sent  Dieu  qu'il  cncensej 

Quand  l'effluve  céleste  entre  dans  sa  beauté. 

Son  immortalité  vient  de  l'éternité  '". 


Et  je  sentais  un  spectre  invisible  et  présent; 
Et  j'avais  cette  horreur  éternelle  qu'on  sent 
Dans  les  pages  d'Eschyle,  âprement  attendries, 
Quand  Oreste  fatal,  les  cheveux  hérissés. 
Montre  aux  dieux  stupéfaits  ses  membres  offensés 
Par  les  morsures  des  furies. 


[Carnet  1879.] 


•''  Au  verso  d'un  rapport  du  Sénat  date  :  mars  1877. 


[FRAGMENTS.    IDÉES    ÉPARSESt^'.] 
1822-1850. 

Qui  n'a  pas  d'idéal  n'a  rien  dans  sa  pensée. 


En  le  couvrant  de  fleurs  cent  rosiers  avaient  fait 

De  ce  toit  misérable  un  magnifique  dôme. 

La  femme  aime  le  pauvre  et  la  rose  le  chaume. 


Ce  rire  de  l'enfant  qui  feit  sourire  Dieu. 


Ma  ville  à  la  noire  muraille 
Luit  dans  les  blés  de  nos  vallons 
Comme  ton  peigne  aux  dents  d'écaillé 
Luit  dans  l'or  de  tes  cheveux  blonds'-'. 


LE  SOMMEIL. 


Le  souffle  égal  des  nuits  sort  de  toutes  les  bouches. 
L'universel  oubli  dort  dans  toutes  les  couches. 


<*'  Ce  titre  n'existe  pas   sur  le  manuscrit.'  Nous  le  donnons  d'après  l'indication 
du  tcsument  de  Victor  Hugo.  QSfote  de  l'Éditeur.) 

'*'  Au  verso  d'une  adresse  :  A  Monsiear  TJilhr  Hm^,  nu  du  Rjtgatd. 


TAS  DE  PIERRES.  —  FRAGMENTS.  IDEES  EPARSES.     483 

La  gloire,  ascension  redoutable  et  sévère, 
Commence  en  Capitole  et  s'achève  en  Calvaire. 


LA    CATHÉDRALE. 

Ruche  de  pierre  ouverte  à  l'essaim  des  pensées. 


L'hiver  a  des  beautés  lugubres  et  tragiques} 
L'hiver  donne  aux  forêts  des  murmures  magiques. 


L'homme  est  ruche  et  l'âme  est  abeille. 


L'onde  et  le  visage  des  femmes 
Recouvrent  un  fond  inconnu. 


Aldebaran,  bleuet  du  ciel. 


Tous  les  gendres  sont  bons,  hors  le  gendre  ennuyeux. 


Le  liseron,  ce  lys  de  l'herbe. 


Le  brin  d'herbe 
Aussi  bien  que  le  chêne  a  sa  racine  en  Dieu. 


Tant  qu'on  est  de  quelqu'un  la  première  pensée 
On  n'est  pas  malheureux. 


Faites  donc  revenir  l'amour  évanoui  ! 


484  OCÉAN. 

Tout  le  monde  dit  :  j'aime!  Et  la  vie  en  découle'". 


Plus  un  cœur  est  petit,  plus  il  y  tient  d'envie. 


Un  nuage  vermeil 
Déchire  par  le  vent  pour  draper  le  soleil. 


L'imagination,  ce  soleil  de  l'esprit. 


185I-1880. 

Pardon,  même  au  plus  vil,  s'il  se  repent.  La  corde 
Dont  Judas  se  pendit  a  nom  miséricorde. 


La  contemplation  a  ses  douleurs  poignantes. 
Des  pleurs  peuvent  tomber  de  l'œil  intérieur. 


Les  étoiles 
Où  les  yeux  des  amants  se  donnent  rendez-vous. 


Courtisans.  Acharnés  sur  l'homme  après  la  chute. 
Qui  fut  chien  pour  lécher  est  loup  pour  dévorer. 


Nous  sommes 
Des  laboureurs  d'esprits  et  des  semeurs  d'idées. 


'■'  Au  verso  d'une  invitation  à  dîner  au   ministère  de  l'Instruction  publique, 
30  juin  1839.  (Note  dt  l'Éditeur.) 


TAS  DE  PIERRES.  —  FRAGMENTS.  IDÉES  ÉPARSES.     485 

La  MarseiSa/se. 
Cette  immense  vapeur  de  musique  qui  passe. 


Tout  idéal  pâlit,  tout  rêve  est  débordablc. 


L'orale. 
Froncement  de  sourcil  du  sinistre  inconnu. 


ô  sombre  illusion,  c'est  toujours  toi  qui  lèves 
Tous  les  voiles,  hélas!  au  bout  de  tous  les  rêves! 


Et  par  moment 
Dans  mes  hymnes  pensifs  j'agite  brusquement 
Les  linceuls  étoiles  des  justes. 


TÉNÈBRES. 

Le  ciel  était  hideux.  Satan  peignait  la  nuit. 
Et  sur  son  peigne  horrible  écrasait  les  étoiles. 


Je  n'écarte  jamais  de  mes  yeux  une  idée, 

0  songeur,  sans  l'avoir  plusieurs  fois  regardée. 


Le  monde  m'apparaît  chaque  jour  plus  terni. 
Cette  fresque  s'efface  au  mur  de  l'infini. 


Le  soleil. 
Léviathan  de  la  lumière 
Voguant  dans  le  gouffre  clarté. 


486  OCÉAN. 

Tous  nos  maux  sont  des  clefs  qui  nous  ouvrent  la  porte. 


L'aigle  et  le  ver,  les  lys  ainsi  que  les  orties, 
Ont  leurs  affinités  et  leurs  antipathies. 


Ton  verbe  à  ton  image  est  fait. 
De  la  voyelle  esprit  le  corps  est  la  consonne. 


Feu  d'artifice. 
La  gerbe  immense  et  large  aux  mille  feux  croisés 
Dont  les  pailles  de  flamme  ont  des  épis  d'étoiles. 


Ce  monstre,  le  pédant,  et  ce  spectre,  la  prude. 


Car  la  vérité,  peuple,  a  cela  de  divin 

Que,  sitôt  qu'on  l'a  vue,  on  ne  peut  plus  voir  qu'elle. 


Le  dilemme,  fleuret  démoucheté  que  croise 
Avec  Saint- Augustin  frémissant,  Saint-Ambroise. 


Belle  à  mettre  un  poëtc  à  court  de  métaphores. 


L'Inspiration,  monstre,  ange,  fureur,  clarté 
Qui  sort  d'on  ne  sait  quelle  étrange  obscurité. 


L'ironie  est  lo<juace  et  l'envie  est  bavarde. 


TAS  DE  PIERRES.  —  FRAGMENTS.  —  IDÉES  ÉPARSES.     48  7 
L'esprit  mord  le  génie  et  le  sot  hait  l'esprit. 


De  la  haine  du  mal  l'amour  du  bien  se  double. 


Quarante!  en  vérité!  nombre  d'Académie, 
ChiflFre  admis  par  Conrart  et  par  Ali-Baba. 


Un  nuage  toujours  en  marche,  c'est  la  vie, 

Et  les  quatre  vents  sont  :  Ruse,  Orgueil,  Haine,  Envie. 


Si  noir  que  soit  le  deuil,  conservez  l'espérance, 
Car  rien  n'est  plein  de  nuit  sans  être  plein  de  ciel. 


Un  peu  colombe,  un  peu  couleuvre j 
Telle  est  la  femme,  ce  chef-d'œuvre. 


La  mort,  l'exil,  même  chemin; 
De  proscrit  à  fantôme  on  se  donne  la  main. 


KLÉBER. 

Ce  grand  héros  épique  au  geste  familier. 


La  Chine  est  un  morceau  de  la  lune  tombé 
Sur  la  terrcj  et  je  dis  la  lune  et  non  Phœbé, 
Car  Phœbé  c'est  la  Grèce. 


Quelquefois  les  grands  hommes 
Se  sentent  opprimés  par  le  nom  qu'on  leur  fait. 


VERS  FAITS  EN  DORMANT^. 


Dieu  me  reprendra-t-il  ce  bonheur  qui  s'enfuit? 
Quelle  fleur  de  mon  front  tombera  la  première? 
D'où  me  vint  la  lumière 
M'enverra-t-il  la  nuit? 
Nuit  du  jo  au  ji  mai  1828. 

[Feuilles  paginées.] 

Est-ce  que  ce  n'est  pas  un  désolant  spectacle 
De  voir  dans  notre  siècle,  immonde  réceptacle 
De  vices  qu'on  étale  aux  portes  du  saint  lieu. 
Des  femmes  secouer  la  tête  d'un  air  triste 
Et  dire  à  Jésus-Christ  :  Vous  êtes  un  artiste, 
Vous  n'êtes  pas  un  Dieu! 

Uers  faits  en  dormant,  la  nuit  du  ij  au  18  mai  184}. 


'•'  Les  premiers  vers  «faits  en  dormant»  dont  nous  ayons  connaissance  sont  repro- 
duits par  M'"'  Victor  Hugo  dans  son  Uidor  Hugo  raconté  par  un  témoin  de  sa  vie. 
Ils  datent  environ  de  i8ij  : 

Si  l'on  quitte  l'enfer,  c'est  pour  monter  aux  cieux. 
L'on  ne  sort  pas  des  feux  pour  rentrer  dans  les  feux. 
Le  saint-office  est  donc  très  salutaire} 
C'est  déjà  l'enfer  sur  la  terre. 

Et  Victor  Hugo  dit  en  note  : 

J'ai  fait  cette  nuit  en  dormant  ces  quatre  vers  dont  je  ne  puis  qu'impar- 
faitement deviner  le  sens. 


TAS  DE  PIERRES.  —  VERS  FAITS  EN  DORMANT.      489 

Mon  oncle  était  fort  mal.  Dans  cette  extrémité 

Vinrent  quatre  docteurs  selon  la  faculté. 

Il  est  bien,  dit  Tant-mieux j  Tant-pis  dit  :  qu'on  l'enterre! 

Saignez!  dit  Sangradoj  Purgon  cria  :  clystère! 

Et  le  cher  oncle,  en  proie  à  ces  savants  malsains, 

Mourut  écartelé  par  quatre  médecins. 

Nuit  du  z  au  ^  ^"  18 ^j. 


J'ai  vu  ce  Pharaon  superbe  dans  sa  tombe. 
Car  devant  mon  regard  toute  muraille  tombe; 
Je  vois  avec  l'esprit  le  dedans  des  tombeaux. 

Il  dormait,  pâle  et  nu,  cet  homme  de  discorde. 
Assis  sur  une  pierre  et  lié  d'une  corde  $ 
A  terre,  et  sur  ses  pieds  appuyée  à  demi, 
La  Mort,  qu'il  a  de  sang  enivrée  et  lassée, 
Dormait  aussi,  la  corde  entre  ses  doigts  passée, 
Et  le  spectre  endormi  gardait  l'homme  endormi. 


Nuit  du  8  décembre  i8jo. 


Souvent,  quand  dans  les  flots  l'orage  ailé  se  plonge. 
Lorsque  l'eau  bat  ma  vitre  et  le  vent  ma  cloison, 
Je  m'éveille  au  milieu  de  la  nuit  et  je  songe. 
Pendant  que  la  tempête  ébranle  la  maison. 

U ers  faits  en  dormant.  Nuit  du  14  au  j/  x'"  i8f2. 


L'ombre  emplit  la  maison  de  ses  souffles  funèbres. 
Il  est  nuit.  Tout  se  tait.  Les  formes  des  ténèbres 
Vont  et  viennent  autour  des  endormis  gisants. 
Pendant  que  je  deviens  une  chose,  je  sens 


49°  OCÉAN. 

Les  choses  près  de  moi  qui  deviennent  des  êtres, 
Mon  mur  est  une  face  et  voitj  mes  deux  fenêtres, 
Blêmes  sur  le  ciel  gris,  me  regardent  dormir. 

Demi-sommetl.  Nuit  du  26  au  2j  mars  iSf^. 


[Moi.] 


LE    BERGER.    LA    NUIT. 

Et,  soufflant  la  brume  illusoire. 
Remuant  les  flots  décevants. 
Guettant  dans  son  embûche  noire 
La  mêlée  âpre  des  vivants, 

La  mort  autour  de  lui  tressaille. 
Comme  c'est  toujours  sous  le  ciel 
La  veille  de  cette  bataille, 
Il  ia.it  ce  bivouac  éternel. 


Nuif  du  If  avril  iSjj. 


ô  vent  qui  fais  ton  bruit  de  clairon  sur  nos  têtes. 
Vent  qui  d'un  coup  de  l'aile  immense  des  tempêtes 
Nous  déchires  parfois  les  gouffres  transparents. 
Nous  sommes  comme  toi  les  passants,  les  errants. 
Comme  toi  nous  allons  où  l'ombre  nous  exile, 
Et  nous  te  ressemblons  par  l'absence  d'asile. 

Uns  faits  dans  le  demi-sommeil.  —  Tempête.  —  Nuit  du  t^  février  18 J  6. 

[Mol] 

Les  choses  ici-bas  revirent  et  chavirent} 

Peuple,  la  tragédie  et  le  journal  suivirent 

Des  chemins  différents  sous  tes  yeux,  ô  badaud} 

Elle  vient  de  Thespis  et  lui  de  Renaudotj 

O  lecteur,  l'harmonie  est  au  fond  du  contraste, 

Thespis  et  Renaudot  s'appelaient  Théophraste. 

Nuit  du  10  au  II  x'"  i8j8. 


TAS  DE  PIERRES.  —  VERS  FAITS  EN  DORMANT.       491 

Quoi  donc!  la  perdre! 
Oh!  comment  traverser  sans  elle  des  années.'' 
Otez-moi  de  la  vie,  ô  Dieu,  reprenez-moi. 
N'attendez  pas  un  jour,  n'attendez  pas  une  heure! 
Que  vais-je  devenir  jusqu'à  ce  que  je  meure.'' 


Nuit  du  10  au  11  9^"  1S60H 


[Amour.] 


Pas  de  voile  sur  Eve  et  sur  Adam.  L'habit 
Que  le  climat  impose  et  que  l'homme  subit, 
Efface  la  beauté  sacrée,  et  substitue 
Une  poupée  informe  à  l'auguste  statue. 

j4  A.mhem.  Nuit  du  iz  au  75  aoàt  1861. 


L'effrayant  luminaire, 
Le  grand  soleil  des  cicux  est  sa  lampe  ordinaire. 
Il  la  prend  en  sa  main  pour  marcher  dans  la  nuit. 

Uers  faitt  en  dormant  cette  nuit  2.6-zj  juin  i86j. 


Alors  il  se  logea  chez  le  vieux  prêtre  sombre 
Où  son  prédécesseur  d'abord  s'est  établi, 
Trouvant  bon  d'habiter,  avant  la  chambre  d'ombre , 
Une  chambre  d'oubli. 

Nuit  au  ij  au  18  oBohre  i8jp. 


Cette  perfidie 
Avec  une  étincelle  allume  un  incendie. 
Et  liant  un  abîme  à  la  bouche  qui  ment. 
Crée  une  caustrophe  avec  un  faux  serment. 

'Vers  faits  la  nuit  en  dormant.  1880. 
'''  Écrit  au  crayon. 


Oc  e*'-*>'o^^    t-^-^^t'-^'-t 


*'t'*M»«*rf*-* 


Chatou.  1838. 
Urbis  amatorem  Fusmm^^^  salvere jubemus , 
Kuris  amatores^'^\ 

Ordre  à  Fuscus,  ami  des  villes,  d'être  en  joie. 
Signé,  l'ami  des  champs,  Horace.  —  Je  t'envoie 
Pour  bonjour  ces  deux  vers  stupéfaits  dans  mon  trou 
D'être  nés  à  Tibur  pour  renaître  à  Chatou. 
Je  fais  Kuy  Bios,  et  lis  Horace  dans  l'entr'acte. 
Que  ma  traduction  ne  soit  pas  très  exacte. 
C'est  tout  simple }  fais  grâce  à  mes  deux  vers  vaincus. 
Car  je  suis  moins  qu'Horace  et  toi  plus  que  Fuscus. 


i 


LE  POËTE  LYRIQUE. 

Fervet  imtnensoque  ruit 
PifiJarus  ore^^l 

Grand  fleuve  qui  pour  source  a  le  ciel  rayonnant 

Et  pour  mer  la  nature  $ 
Cascade  aux  vastes  flots  qui  tombe  en  bouillonnant 

D'une  immense  ouverture. 

>''  Ou  Priscum,  vérifier.  (Note  Je  'Uiffor  Huffi.)  —  o Horace.  {Note  de  l'Éditeur.)- 
<*  Horace.  Ode  II,  Livre  JK  —  Pour  cette  citation,  quatre  traductions. 


TAS  DE  PIERRES.  —  VERS  LATINS  TRADUITS ...       493 

Grand  fleuve  de  sagesse,  inégal,  entraînant, 

Qui  coule  avec  démence, 
Cataracte  au  flot  noir  qui  tombe  en  bouillonnant 

D'une  ouverture  immense. 


Juvénal  hérissé  montre  son  vers  ainsi 

Qu'un  sanglier  sa  hure  5 
Comme  tombe  à  la  mer  le  Rhin  sombre  et  tonnant; 
Tel  Pindare  orageux  se  rue  en  bouillonnant 

D'une  immense  embouchure. 


Un  poëte  est  un  fleuve,  et  dans  l'art,  sombre  mer. 
Toujours  se  précipite  et  toujours  recommence; 
Pindare  écumant  sort  d'une  embouchure  immense. 


Le  poëte  lyrique,  grand  fleuve, 
A  pour  lit  la  sagesse  et  pour  flot  la  démence. 


Praterea,  cœli  rationes,  ordine  certo, 
Ef  varia  anmrum  cernebant  tempora  verts, 
Nec  poterant  quibm  id  fier  et  cognoscere  causis, 
Ergo  perjuffum  hahebant  omnia  divis 
Tradere,  et  iUorum  tjutu  facere  omnia  fielti. 


(Lucrèce,  voir  mon  excetpta,  p.  38.) 


Ils  voyaient  l'univers,  le  ciel  toujours  en  ordre. 
Les  saisons,  mais  la  cause  échappait  à  leurs  yeux, 
Et  leur  refuge  était  d'imputer  tout  aux  dieux. 
Et  de  faire  trembler  toute  chose  à  leur  signe. 


494  OCEAN. 

^Qujdquid  délirant  reges,  pleHuntur  Achivi^^"^. 

Tous  les  rêves  des  rois,  les  peuples  les  subissent. 

Tout  ce  qu'un  roi  délire,  un  peuple  le  subit. 


Major esque  caduttt  altis  de  montihm  umhra^^\ 
Déjà  l'ombre  des  monts  descend  plus  allongée. 
ou  (au  sens  figuré  )  : 

Le  soir  vient.  La  tristesse  a  saisi  les  génies. 

Déjà  la  nuit  se  fait  dans  les  esprits  plus  sombres j 
Nous  voyons  s'obscurcir  les  fronts  que  nous  aimons  $ 
Et  de  plus  grandes  ombres 
Tomber  du  haut  des  monts. 


'•'  Horace.  Livre  I",  épître  II. 

f  Virgile,  i"  égloffie. 

<'»  Ou  Licilius?  [Note  de  Viâhr  Hu^.) 

'*'  Horace.  Satires,  Livre  I,  IV. 


Depuis  Lucilius''',  contemporain  d'Horace, 

Qui  dictait  trois  cents  vers,  debout  sur  un  seul  pied.  <| 

\^ 

Epttres. 

Tel  était  ce  poëte  qu'Horace 

Nous  peint,  et  que  Sgricci  naguère  a  copié.  \ 

Il  dictait  trois  cents  vers,  debout  sur  un  seul  pied,  4 

Et  dans  ce  torrent  trouble  on  eût  péché  des  perles.  '$ 

trecentum  diltabat  versui  Bans  pede  in  unoj 
,Qmm  flueret  lutulentus,  erat  quod  toUere  veUes^'^X 


TAS  DE  PIERRES.—  VERS  LATINS  TRADUITS...     495 

Cœlum,  non  animum,  mutant,  qui  trans  mare  currunt.  (Horace.) 

Voyager,  c'est  changer  de  ciel  et  non  d'esprit. 

...  Il  voyagea  pour  oublier  sa  peine , 

Il  franchit  l'océan,  vit  l'Inde;  chose  vaine; 

Passer  la  mer  changeant  le  ciel,  mais  non  le  cœur. 


Nox  erat  et  anni  oBoi,  etc. 


Mer  sereine  et  bon  vent.  La  nuit  illuminait 

Ses  dômes,  ses  frontons,  ses  porches,  ses  pilastres; 

Nous  étions  sur  la  poupe  à  regarder  les  astres. 

C'était  l'été,  le  ciel  serein,  la  mer  liquide; 
Nous  étions  sur  la  poupe  assis,  ceux  de  Colchide, 
Et  ceux  d'Élide,  émus  par  l'ombre  et  le  printemps, 
Et  nous  considérions  les  astres  éclatants. 


Pour  aller  au  prodige  cs-tu  monstre  toi-même  ? 

Le  beUuaire  est  voisin  de  la  bêtc; 

Et  le  dompteur  du  monstre  est  monstrueux;  l'effroi 
Suit  le  Persée  autant  que  l'Hydre  $  souviens-toi 
Qu'Ulysse  avait  du  loup  les  paupières  vermeilles, 
Et  qu'Hercule  en  mangeant  remuait  les  oreilles. 

lUum  si  edentem  videris,  Brepunt  ffna,  intm  sonat  ^ttur,  sonat  maxiSa,  dens 
Bridet  caninui,  sibilant  nares,  movet  aures,  soient  armenta  sicut  haud  minus. 


(Différence  des  langues.) 

En  latin,  je  m'émeus  des  charmants  vers  d'Horace  : 

Die  mihi,  muta,  virum  capta  poB  tempora  troja, 
^Qm  mores  hominum  multorum  vidit  et  urhes^^^j 


'"'  Horace.  Art  poétique. 


496  OCÉAN. 

Mais  en  français  j'écoute  avec  fort  peu  de  joie  : 

Muse,  dis-moi  quel  homme,  après  qu'on  eut  pris  Troie, 
Uit  les  mœurs  de  beaucoup  d'hommes  et  leurs  cités. 


[1879-1880.] 


JuBum  ac  tenacem  propositi,  etc. 

Tout  défend  l'homme  juste  et  ferme  en  ses  desseinsj 
Ni  l'ordre  d'un  tyran,  ni  les  cris  d'assassins 
D'une  foule  en  fureur  contre  un  usage  antique. 
Ni  l'auster,  prince  ailé  de  l'âpre  Adriatique, 
Si  le  monde  tombait,  formidable  et  fatal. 
L'univers  écroulé  serait  son  piédestal. 


ou 


L'univers  croulerait  sur  lui  sans  l'ébranler. 

Homme  juste,  le  front  du  despote  fatal, 
L'ardeur  des  citoyens  te  commandant  le  mal, 
L'auster  qui  sur  la  mer  Adriatique  gronde. 
T'assiègent,  âme  ferme  et  volonté  profonde. 
Mais  ne  t'émeuvent  pasj  l'univers  peut  crouler. 
Il  te  fera  périr  sans  te  faire  trembler. 

L'homme  juste  est  solide,  il  va  sans  reculer. 
Ni  la  foule  en  fureur,  ni  le  tyran  qui  gronde, 
Ni  l'auster  frémissant,  maître  de  l'eau  profonde. 
Rien  qui  puisse  en  sa  marche  honnête  le  troubler. 

Si  le  monde  croulait,  le  monde 

L'écraserait  sans  l'ébranler. 

L'univers  s'écroulant 

Écraserait  mes  os  sans  ébranler  mon  âme. 


28  avra  1884. 


TAS  DE  PIERRES.  —  INSCRIPTIONS,  CITATIONS.      497 

Inscription  trouvée  dans  les  décombres  d'Aventicum,  ancienne  capitale 
de  l'Helvétie  : 

Julia  A.lpinula,  hic  jaceo,  infelicis  patrii  infelix  proies  dux  Aventica  sacerdos, 
exorare  patris  necem  non  potui,  mak  mort  in  fatis  iUi  erai.  Uixi  annos  xxiii. 

Julie  Alpinula.  Je  suis  couchée  ici. 

Jeune,  d'un  triste  père  enfant  bien  triste  aussi. 

Aux  murs  d'Aventicum  jadis  vierge  et  vestale. 

Je  n'ai  pu  par  mes  pleurs,  mes  vœux,  ni  mes  présents 

Sauver  mon  père.  Hélas,  mourir  de  mort  fatale 

Etait  dans  son  destin.  J'ai  vécu  vingt-trois  ans. 

Julius  Alpinus,  tué  par  ordre  de  Cœcina,  dit  (ou  suppose)  Muller. 
. . .  Cette  inscription  qui  faisait  pleurer  Byron  et  rêver  Muller. 


Inscription  de  la  maison  de  Moret,  dite  Maison  de  François  I". 

J^ui  scit  frœnare  lin^am  sensum  qui  domare 
Fortior  efi  iUo  qui  fran^t  viribm  urhis. 

Qui  sait  brider  sa  langue  et  tient  ses  sens  domptés 
Est  plus  fort  que  celui  qui  brise  les  cités. 

Pourquoi  sensum  et  non  sensui?  Pourquoi  surtout  cette  faute  de  quantité 
frœnare  lin^am^^^} 

Une  grave  et  belle  épitaphe,  c'est  celle  que  fît  pour  lui-même  François 
de  Saint-Marcel  d'Avançon,  évêque  de  Grenoble  au  seizième  siècle. 

D.  0.  M.  et  M.  A. 
Pu/vis  natus,  butta  vixi, 

Iterum  pu/vis 

Animam  Deo  reddidi. 

0  ZJiator! 

Te  talem  cogita,  vale  et  ora. 

Franciscui  Avansonium. 

Humanitatii  sua  memor,  vivum  posuit. 


'■>  ^oU  de  fiUor  Hugo. 


■>  ■ 


498  OCÉAN. 

Un  manccau  vaut  un  normand  et  demi. 

(Proverbe  du  Bas-Maine.) 


«Le  philosophe  dit  :  À  une  armée  de  trente-sept  mille  cinq  cents  hommes 
on  peut  enlever  son  général  et  la  mettre  en  déroute  j  à  l'homme  le  plus 
abject  ou  le  plus  vulgaire  on  ne  peut  cnleTcr  sa  pensée.» 

Chang-Lun. 
(Livre  I"j  Chap.  10.) 


Tallemant  des  Réaux  dit  en  parlant  de  je  ne  sais  plus  qui  :  Il  fit  un  trou 
dans  la  nuit.  Faire  un  trou  dans  la  nuit,  qui  ne  se  dit  plus,  explique  :  Faire  un 
trou  dans  la  lune. 


Proverbe  arabe  :  Quand  celui  qui  parle  est  un  fou,  il  faut  que  celui  qui 
écoute  soit  un  sage. 


Les  Toscans  ont  ce  proverbe  :  les  cornes  sont  comme  les  dents  j  elles  font 
mal  quand  elles  poussent,  mais  on  mange  avec. 

Ils  ont  cène  prière  : 

—  Mon  Dieu,  faites  que  je  ne  prenne  pas  femme,  si  je  prends  femme, 
faites  que  je  ne  sois  pas  cocu,  si  je  suis  cocu,  faites  que  je  ne  le  sache  pas, 
si  je  le  sais,  faites  que  je  m'en  f . . . 


EORAN. 


L'homme  juste  et  croyant 
Quand  il  prête  serment  a  de  graves  pensées, 
Car  il  sent  sur  ses  mains  les  mains  de  Dieu  posées. 


TAS  DE  PIERRES.  —  CHOSES  DE  LA  BIBLE.     499 

CHOSES  DE  LA  BIBLE. 

Et  j'entrai  dans  le  temple  ineffable  de  Dieu. 
Les  anges,  l'aile  ouverte,  emplissaient  le  saint  lieuj 
Leur  sereine  lueur  effarait  ma  prunelle  j 
L'aile  d'un  chérubin  touchait  le  mur,  et  l'aile 
D'un  autre  chérubin  touchait  à  l'autre  mur. 

{ExPendebant  autem  dos  suai  cheruhim,  et  tangehat  ala  una  parietem,  et  ala  che- 
rubim  secundi  tangehat  parietem  altérant.  III  Reg.  vi.  27.) 


JÉRÉMIE. 


En  ce  temps-là  les  os  des  pères  et  des  maîtres. 
Les  os  des  fils,  les  os  des  rois,  les  os  des  prêtres. 
Seront  jetés  hors  des  tombeaux. 

Ils  seront  exposés  au  soleil,  à  la  lune. 

Ils  blanchiront  dans  l'herbe  et  sur  la  terre  brune. 

Parmi  les  pierres  du  chemin, 
Le  passant  les  prendra,  tout  souillés  des  reptiles. 
Et  les  rejettera  comme  ces  choses  viles 

Qu'on  n'a  qu'un  instant  dans  sa  main. 


Job  !  tu  l'as  dit  :  le  sort  nous  saisit  palpitants 

Et  nous  tient  dans  sa  serre. 
L'homme  né  de  la  femme  et  qui  vit  peu  de  temps 

Est  rempli  de  misère, 

(Homo  natui  de  muUert,  hrevi  vivens  i empote, 
multis  repletur  miseriis.  Job.  Ch.  xiv.) 


ADONAÏ. 

Le  voici  I  le  voici  qui  vient  sur  les  nuées. 

Je  l'ai  vu,  dit  Saint-Jean. 

Ses  cheveux  étaient  blancs  comme  la  laine  blanche, 

Et  sa  voix  égalait  le  bruit  des  grandes  eaux. 


3»- 


joo  OCEAN. 

Il  avait  dans  sa  main  sept  astres,  dans  sa  bouche 
Une  épée,  et  ses  yeux  jetaient  un  feu  farouche. 


Il  mit  sur  moi  sa  droite  et  dit  :  Ne  craignez  pasj 
Jean,  je  suis  le  premier  et  le  dernier,  le  maître! 
Le  monde  est  une  chose  et  c'est  moi  qui  suis  l'être. 
Je  veux  montrer  l'abîme  à  vos  yeux  étonnés. 
J'ai  les  clefs  de  la  mort  et  de  l'enfer.  Venez. 
Je  sais  que  vous  donnez  aux  pauvres.  Je  vous  aime. 
Venez.  Vous  marcherez  où  je  marche  moi-même } 
Après  vous  écrirez  ce  que  vous  aurez  vu. 


SAINT-JEAN.  APOCALYPSE. 


Alors  un  des  vieillards  prit  la  parole  et  dit  : 
Quels  sont  ceux-là  qui  sont  vêtus  de  robes  blanches.'' 
D'où  viennent-ils,  portant  ainsi  de  vertes  branches.^ 
Et  je  lui  répondis  :  Seigneur,  vous  le  savez. 
Il  me  dit  :  ce  sont  ceux  qui  furent  éprouvés. 
Us  ont  blanchi  leur  robe,  ils  ont  vidé  l'absynthe, 
C'est  pourquoi  les  voici  dans  la  demeure  sainte  j 
Ils  n'auront  plus  ni  faim  ni  soif  dorénavant , 
Et  ne  souffriront  plus  du  soleil  et  du  vent; 
Jésus  va  les  conduire  aux  sources  des  eaux  vives; 
Ils  pourront  boire  au  fleuve  ou  s'asseoir  sur  ses  rives  j 
Ils  vivront  abrités  sous  la  tente  des  cieux. 
Et  le  Père  essuîra  les  larmes  de  leurs  yeux. 


sAI^^r-JEAN. 
Et  je  vis  une  porte  ouverte  dans  le  ciel. 

J'entendis  qu'on  disait  :  entrez.  —  J'entrai.  —  L'espace 
Tremblait  et  flamboyait  comme  un  grand  feu  qui  passe. 
Et  je  vis,  —  ô  terreur  !  tout  comme  je  vous  vois!  — 
Un  trône  environne  de  vieillards  centenaires, 

D'où  sortaient  des  tonnerres. 

Des  éclairs  et  des  voix. 


TAS  DE  PIERRES.  —  ÉTYMOLOGIE.  —  GRAMMAIRE.     501 

Quatre  animaux  pleins  d'yeux  ayant  chacun  six  ailes 
Disaient  au  pied  du  trône  entouré  d'étincelles  : 
Saint,  saint,  saint  le  Seigneur!  celui  qui  doit  venir! 
Chaque  fois  qu'ils  disaient  ces  paroles,  le  monde 
Tressaillait,  comme  si,  dans  son  ombre  profonde, 
Par  quelqu'un  d'invisible  il  se  sentait  bénir  ! 

En  même  temps  je  vis  venir  un  cheval  pâle. 
Celui  qui  le  montait,  l'enfer  suivait  ses  pas 
Et  s'appelait  la  Mort.  Il  venait  ici-bas 
Pour  y  faire  périr  les  hommespar  l'épée. 


Notre  A,  qui  nous  arrive  à  travers  le  grec  et  le  latin,  est  phénicien.  Il 
s'appelait  Tête-de-Bœuf,  Alef,  et  en  était  l'hiéroglyphe.  Écrit  renversé, 
comme  faisaient  les  phéniciens,  il  figurait  la  tête  de  bœuf  avec  ses  cornes  : 


V 


Nous  l'avons  retourné.  Mais  le  caractère  hiéroglyphique  subsiste. 

[  CoUeÛion  de  M.  Loua  Barthou.  ] 


L'Angleterre  a  pris  notre  mot  abréger  et  en  a  fait  ahridger  (Littleton- 
tenures,  folio  122).  D'où  abridgement,  abrègement.  —  Ce  mot  français  a 
engendré,  en  passant  du  sens  propre  au  sens  figuré,  un  mot  anglais,  bridge, 
pont.  Un  pont  est  en  effet  un  abrègement.  (Ou  le  radical  brix  qui  a  fait 
hriva,  brucke,  bridge.) 


Voltaire  dit  : 

«Jamais  prince  ne  fut  plus  généreux,  ne  donna  plus.» 

{Hifîoirede  Charles  XII.) 

Les  grammairiens  voudraient  :  ne  donna  davantage.  Mais  Voltaire  a  raison. 


502  OCEAN. 

N'employez  pas  indistinctement  Et  et  Puts.  Et  marque  les  anneaux  d'une 
chaîne  j/'«*f  marque  les  degrés  d'un  escalier. 


ô  vanité  de  l'étymologie  !  prenez  Gibraltar  et  choisissez  entre  Cybelis 
altare,  Kybel  altare,  Kyblaltar,  que  vous  donnent  les  latins  et  Ghihlaltâh 
(mont  de  l'entrée)  que  vous  donnent  les  arabes. 


ABAC.  —  Table.  Le  premier  mot,  on  pourrait  dire  le  premier  bé- 
gaiement qui  sort  de  la  table  parlante,  c'est  ABA,  ABAC,  ABACA.  De 
là  son  nom.  D' ABACA,  Basilides  a  fait  Abraxas  et  la  cabale  a  fait  Abra- 
cadabra.  Abraxas  selon  Basilides,  qui  a  constaté  le  mot,  mais  ne  l'a  pas 
inventé,  représente  le  nombre  365  selon  les  lettres  de  l'alphabet  grec.  Ce 
nombre  marque  les  trois  cent  soixante-cinq  jours  de  l'année,  et  les  trois 
cent  soixante-cinq  commandements  négatifs  du  Décalogue  '"  hébreu.  Abra- 
cadabra  produit  en  se  décomposant  la  pyramide  sabbatique. 

A 

AB 

ABRA 

ABRACA 

ABRACADA 

ABRACADABRA 

[La  Science.] 


Produire  et  sacrifier  ont  la  même  racine.  Dans  la  langue  aryenne,  kri 

latin  grec 

signifie  créer  (creare).  —  Krata  signifie  sacrifier  (Saturne.  Kronos). 


'  '  Mis  pour  Talmud.  (N»/<  dt  ViÛor  Hu^.) 


PLANS. 


Nous  donnons  ici  les  Plans  tels  qu'ils  se  présentent  dans  les  manuscrits,  prose 
et  vers;  tous  les  genres  j  sont  mêlés,  le  plan  d'une  vision  supra-terrestre  précède 
quelquefois  un  projet  de  poème  réaliste;  l'ébauche  d'une  poésie  sur  la  jeunesse  ou  les 
travaux  de  Victor  Hugo  succède  à  des  vers  sur  la  nature  ou  sur  Dieu  et  des  considé- 
rations politiques  ou  sociales  viennent  s'inscrire  sur  la  page  où  sont  tracés  des  vers 
d'amour  ou  le  début  d'un  roman;  mais  ces  fragments,  vers  ou  prose,  ne  sont  pas 
achevés;  tantôt,  les  vers  sont  coupés  par  une  ligne  de  prose;  une  rime  manque-t-clle? 
des  points  marquent  la  lacune;  parfois  plusieurs  vers  manquent,  des  points  alors 
indiquent  le  nombre  de  lignes  à  ajouter;  souvent  deux  ou  trois  versions  sont  pro- 
posées pour  la  même  idée,  à  plusieurs  années  de  distance. 

En  voici  un  exemple  : 

\^r8  1834,  cette  vision  est  ébauchée  : 

Tout  se  mêle  à  mes  yeux, 

la  création  s'épouvante,  les  plantes  grimpent  le  long  du  mur  et  s'enfuient 
pêle-mêle} 

Chaque  étoile  au  hasard  court  au  plafond  des  cieux, 
Flamboyante  araignée. 

Vingt  ans  plus  tard,  cette  image,  sous  le  titre  :  Fin  du  monde,  se  précisera  : 

Les  étoiles  eiïàrées  courront  sur  le  firmament  comme  des  araignées  sur 
plafond. 

Le  groupe  éclatant  des  trompettes 

Les  étoiles  fuiront  (à  ce  bruit) 


un 


Et  l'on  verra  courir  sous  le  plafond  des  cicux 
Ces  flamboyantes  araignées. 


504  OCÉAN. 

Puis  deux  autres  propositions  : 

Les  étoiles 
Se  mettront  à  courir  comme  des  araignées 
Sur  un  plafond  croulant. 


ou . 


Les  étoiles  courront  sur  le  plafond  des  cieux 
Comme  des  araignées. 

On  le  voit,  il  y  a  là  matière  à  une  étude  de  la  méthode  de  travail  de  Viaor  Hugo. 

Autant  que  possible  nous  avons  classé  ces  fragments  par  ordre  chronologique  et, 
pour  ceux  qui  ne  font  pas  partie  des  manuscrits  intitulés  Plans,  mais  que  leur 
caractère  range  dans  cette  catégorie,  nous  en  avons  indiqué,  entre  crochets,  la 
source. 


[  I828-I840. 

i 


LES  STATUES. 


Dans  nos  villes,  la  nuit,  au  clair  de  lune,  sur  le  pavé  des  places  publiques, 
à  la  pointe  des  îles  où  l'eau  se  plisse,  sous  les  rameaux  de  l'arbre  qui  se 
balance,  voir  se  taire  d'un  éternel  silence,  immobiles, 

Ces  cavaliers  de  marbre  au  geste  souverain, 
Ces  rois  de  bronze  assis  sur  des  coursiers  d'airain , 
Géants  mystérieux  pleins  d'un  souffle  invisible. 
Qui,  s'ils  marchaient  soudain,  feraient  un  bruit  terrible! 


Et  l'eau,  ce  don  du  ciel. 

L'eau  qui,  couvrant  la  plaine  ou  suintant  d'une  voûte, 
S'cpand  untôt  par  flots  et  tantôt  goutte  à  goutte. 

L'eau  qui  baigne  la  fleur, 
L'eau  qui  de  ses  baisers  presse  la  terre  avide. 
Seule  chose  ici-bas  qui  sans  vieillir  se  ride 

Et  pleure  sans  douleur! 

[OcÉan  vers.] 


5o6  OCÉAN. 

Oh  !  disent  les  hommes. 

D'où  vient  que  les  femmes  vont  toujours  la  tête  inclinée 

Tandis  que  c'est  nous  qui  portons  tout  le  fardeau 

Dieu  a  posé  sur  nos  fronts  les  soucis,  sur  le  leur  la  beauté 

Où  nous  avons  des  rides. 
Elles  ont  des  rayons. 

Nous,  nous  sommes  courbés,  mais  c'est  que  nous  portons  la  vie,  la 
science,  les  lois,  le  poids  de  la  maison,  la  femille,  les  enfants,  les  aïeux, 
l'honneur  du  passé,  l'espoir  de  l'avenir, 

rois,  un  royaume, 
Poètes,  l'univers. 

Mais  les  femmes!  elles  sont  heureuses.  Elles  n'ont  rien  à  porter.  Elles 
devraient  marcher  légères  et  le  front  haut. 
Ainsi  parlent  les  hommes. 

Et  moi  je  dis  :  hélas  ! 

Femmes!  je  sais,  hélas!  pourquoi  votre  front  penche. 

C'est  que  le  maître  à  tous. 
Ce  Dieu  qui  fait  souvent  la  fleur  lourde  à  la  branche, 

A  mis  l'amour  sur  vous  ! 

[Amour.] 


LES  PRIERES  EN  PLEURS. . . 

Qui  s'en  vont  en  boitant,  des  palais  dédaignées. 
Retournent  vers  le  peuple,  et  leurs  mains  indignées 
Filent  la  corde  du  tocsin. 


[Oc£an  vers.] 


TAS  DE  PIERRES.  —    PLANS.  507 

A  l'esprit  qui  surgit  sur  le  flot  qui  s'écroule 
Qu'importe  quel  reflet  il  jette  sur  la  foule  ! 
Le  navire  à  trois  ponts  sait  qu'il  est  grand  et  beau, 
Et,  sans  compter  des  mers  les  murmures  sans  nombre. 

Laisse  trembler  son  ombre 

Dans  les  rides  de  l'eau  ! 

0»; 

Le  navire  à  trois  ponts  connaît  la  folle  mer, 
Et,  sans  en  écouter  le  bruit  plein  de  démence, 

Laisse  trembler  son  ombre  immense 

Dans  les  rides  du  flot  amer. 

[Philosophie.] 


Faites,  ai-je  pensé,  pour  moi  je  ne  crois  pas 
Que  la  haine  soit  bonne. 

Plutôt  que  . . .  que . . .  etc. 

Que  d'être  l'araignée  étreignant  dans  ses  toiles 
La  mouche  au  vol  joyeux, 

je  pense  qu'il  vaut  mieux 

Regarder  les  étoiles. 

Je  crois  qu'il  est  meilleur,  etc.  —  (la  nature). 


L'injure 

N'a  rien  qui  deshonore. 
En  le  heurunt  toujours,  la  haine  fait  d'un  nom 
Une  cloche  sonore. 

La  corde  est  là  qui  pend,  et  le  premier  venu 
En  passant  la  secoue. 


5o8  OCÉAN. 

Moi,  j'erre  dans  les  bois 

De  là,  j'entends  mon  nom  qu'on  agite  à  grand  bruit 
Bourdonner  sur  la  vUle. 


[OcÉan  vers.] 


Lorsque  j'étais  enfant . . . 


...J'entendais  chuchoter  mes  pensées 
En  foule  à  mon  esprit  -, 

Ame  par  l'idéal  et  l'extase  saisie. 
Je  voulais  marier  à  toute  poésie 

Toute  religion  j 
Dans  mon  cerveau,  troublé  comme  un  nid  d'hirondelles. 
Je  sentais  frissonner  les  innombrables  ailes 

Du  démon  Légion  ! 

Comme  on  sent  des  oiseaux  voler  sous  une  voûte, 
Je  sentais  vaguement  la  foi,  l'amour,  le  doute 

Qui  rêve  et  s'interrompt. 
Mainte  idée  enfantée  aussitôt  que  conçue, 
Se  heurtant  pêle-mêle  en  cherchant  une  issue. 

S'agiter  sous  mon  front! 

[Moi.] 


Ô  Dieu,  que  vous  perdez  dans  l'ombre  de  miracles! 
Dans  la  création  combien  de  grands  spectacles 
Que  ne  regarde  aucun  regard  intelligent! 


ou 


Dans  la  création,  dans  le  ciel  plein  d'abîmes. 
Que  de  spectacles  grands,  prodigieux,  sublimes, 
Que  ne  regarde,  hélas!  nul  œil  intelligent! 

[Dœu.] 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  509 

Aristophane 

Euripide  a  été  le  but  de  tes  flèches. 

Et  Socrate  (pensif) 
A  qui  ta  main  tendait  la  diatribe  aiguë, 
A  bu  ton  fiel  avant  de  boire  la  ciguë. 

Mais  le  genre  humain  t'absout  —  le  genre  humain  t'admire  —  tu  as  le 
rire  —  le  grand  rire  —  le  rire  égal  à  Jupiter. 


Il  y  avait  dans  l'Olympe  un  treizième  dieu,  le  dieu  Rire. 

[Artistes.  Poètes.] 


LE  VIEILLARD. 

Dans  ce  même  jardin 

Comme  un  oiseleur  aux  aguets, 
Tous  les  jours  sur  ce  banc,  pendant  que  les  muguets 
Pourchassent  les  moineaux  avec  leur  sarbacane, 
Les  mains  sous  son  menton,  le  menton  sur  sa  canne, 
Le  chapeau  sur  les  yeux,  les  jambes  faisant  l'X, 
Il  s'assied,  contemplant  la  fenêtre  d'Alix. 


X} 


[OcÉan  vers.] 


Les  culs-dc-jatte  ont  jeunes  les  Maintenons  que  les  grands  rois  ont  vieilles. 


D'avance,  et  c'est  quelque  chose, 
Scarron  fit  Louis  cocu. 
Les  culs-de-jatte  ont  la  rose, 
Les  grands  rois  le  gratte-cul. 


Scarron ,  d'avance ,  étrange  chose  ! 
Fit  Louis  quatorze  cocu. 
Les  culs-de-jatte  ont  la  rose. 
Les  grands  rois  le  gratte-cul. 

[Oc^AN  VERS.] 


5IO  OCÉAN. 

BOURDALOUE  À  LOUIS  XFV. 

Sire,  contentez-vous  d'être  roi.  C'est  beaucoup. 
Dieu,  sire,  a  la  tiare  et  vous  le  diadème. 
Mais  voulez-vous  donc  être  au-dessus  de  Dieu  même.'* 
Pour  vous  plaire,  faut-il  que  nous  placions  enfin 
L'enfant-Jésus  plus  bas  que  monsieur  le  Dauphin, 
Qu'on  mette  au  lieu  d'autel  un  trône  dans  l'église, 
Qu'au  lieu  de  s'étoiler  le  ciel  se  fleurdelyse  ? 

[Feuilles  paginées.] 


AU  SIEUR  DE  VISÉ. 

Toi  qui  calomnias  Molière, 

toi  qui  fis  quelquefois 
À  son  côté  saignant  frappant  l'altier  poète, 
Frémir  légèrement  sa  majesté  muette, 

Toi  qui  plus  lâche  encor  que  l'insulteur  romain. 

Hideux,  oblique,  louche,  et  tenant  à  la  main 

Ton  panier  de  servante  empli  de  choses  viles 

Qu'à  l'angle  de  la  borne  on  jette  dans  les  villes. 

Et  glissant  comme  un  pauvre  à  l'ombre  des  grands  murs, 

Venais  chaque  matin,  sortant  des  lieux  impurs 

Où  pour  un  peu  d'argent  l'esprit  se  prostitue. 

Vider  l'ordure  au  pied  de  la  noble  statue. 

Sois  maudit  !  sois  flétri  I  sois  inÛme  à  jamais  ! 

L'envie  a  ses  festins,  la  haine  a  ses  orgies. 

Quand  les  ennemis  du  grand  poëte  se  rassemblaient  autour  de  son  œuvre 
comme  des  chacals  autour  d'un  lion  blessé,  et  faisaient  pâture  de  sa  gloire 

Et  qu'on  voyait,  parmi  les  rires  impudents, 
Son  nom  se  déchirer  et  saigner  sous  leurs  dents. 

Toi,  tu  te  pavanais  au  milieu  d'eux,  et  tu  étais  encore  le  plus  infâme 
entre  les  infâmes. 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  511 

Ne  daignant  même  pas  couvrir  d'une  tunique 
Ton  lâche  orgueil,  stupide,  insolent  et  cynique 
Et  d'autant  plus  gonflé  qu'il  est  plus  corrompu, 
Comme  le  ventre  infect  d'un  Silène  repu. 
Sois  maudit  {*M 

[CtaTioyE.] 

DANS  LE  CIMETIERE. . . 

Que  deviennent  ces  âmes.? 
Vers  quoi  naviguent-elles  ? 

La  plupart  ne  sont-eUes  pas  naufragées  et  déjà  dans  l'abîme  ? 
Et  ce  qui  m'inspirait  ces  pensées,  c'était  de  voir  ces  pierres  des  tombeaux, 
ces  crucifix,  etc., 

Tous  à  demi  penchés  pêle-mêle  dans  l'ombre 
Comme  les  mâts  épars  d'une  flotte  qui  sombre. 

[Feuilles  paginées.] 

0  nature. . . 

Tu  fais  tout  vivre. 

Nature, 

Amour  doux  et  profond  de  toute  créature, 

Centre  de  la  pensée  et  centre  de  l'instinct. 

Par  toi  tout  resplendit  et  sans  toi  tout  s'éteint. 


La  meute  ardente  aboie  aux  cloisons  du  chenil  j 
Le  crocodile  sort  de  la  vase  du  Nilj 

Le  tigre  au  aâne  plat  rampe  et  bâille  au  soleil  j 

Tout  cela  va,  vole,  se  traîne  et  se  tourne  vers  toi 
Vers  toi,  Vénus,  Cybclc,  Isis  mystérieuse  ! 


[Nature.] 


'*'  Nous  avons  trouvé  dans  le  dossier  Feuilles  paginées,  cette  note,' écrite  cinq  ou  six 
ans  avant  les  vers ,  sur  le  libellistc  Donneau  de  Visé  : 

Homme  de  plomb,  lourd,  noir,  ayant  une  maigre  plume  sur  la  tête  comme  un 
encrier.  C'était  un  encrier  en  efFct  que  cet  homme.  C'est  en  lui  qu'on  puisait  pour 
noircir  les  autres. 


512  OCEAN. 

0  sapin  desséché  que  la  cascade  arrose, 
L'onde  éternellement. . . 

Et  la  sombre  nature  au  fond  des  bois  cachée 
Te  voyant  ainsi  mort  sous  cette  urne  épanchée, 
S'étonne. . . 

Car  tout  vit  à  ce  jaillissement,  l'arbre  et  la  plante, 
Et  chaque  goutte  d'eau  fait  éclore  une  fleur} 

Mais 

Le  mont  épuisera  son  gave  inépuisable 

L'étoile  s'éteindra 

...  Le  lac  videra  son  profond  réservoir 
Avant  qu'un  rameau  vert  sorte  de  ton  flanc  noir. 

Car  on  ne  vit  pas  de  ce  qui  vient  du  dehors.  On  vit  de  ce  qui  est  au 
dedans.  Et  tu  n'as  plus  la  sève. 

O  sapin  mort,  mouillé  par  cette  onde  éternelle I 

Sapin. . . 

Tu  ressembles  au  cœur  quand  il  n'a  plus  d'amour. 

En  vain  les  prospérités,   vagues    tumultueuses,  l'ambition'" 
honneurs,  richesses,  etc. 
Jamais 

On  n'y  verra  fleurir,  quelque  onde  qui  le  noie, 
Ce  frêle  rameau  vert  qu'on  appelle  la  joie  ! 

[La  Natuilk.] 


(') 


...  La  mer  au  gré  du  vent 
Ridait  sa  sombre  moire  où  se  jouaient  les  algues. 
—  Je  ne  sais  trop  comment  amener  l'abbé  Salgues, 


Deux  mots  illisibles.  (Nott  Je  l'Édittiir.) 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  513 

Seule  rime  possible  à  ce  mot  du  démon. 
^  Mais  si  je  remplaçais  algue  par  goëmon.? 

'  Vous  mettrez  goëmon,  lecteur;  moi,  je  passe  outre.  — 

^  Le  douanier  enfonça  sa  casquette  de  loutre 

^  Et  vit  un  bâtiment  filer  à  l'horizon. 

[OcÉan  vers.] 


Lecteur,  vous  avez  vu  peut-être  à  quelque  vitre, 
Ou  dans  ce  livre  même,  au  revers  du  faux  titre. 
Le  portrait  d'un  monsieur  hautain,  rogue  et  méchant, 
Frisé  comme  un  valet,  ventru  comme  un  marchand, 

!  Joyeux  comme  un  agent  de  change  un  jour  de  crise. 

Et  puis,  j'aime  à  le  croire,  avec  quelque  surprise, 
k  Sous  ce  portrait  bourru  vous  avez  lu  mon  nom; 

Y  Et  vous  vous  êtes  dit  :  —  Est-ce  ressemblant.?  Non! 

Ceci,  c'est  un  vieux  gueux  tourmenté  par  un  asthme, 

. . .  Jamais  l'enthousiasme , 
Jamais  la  rêverie  aux  ailes  d'or,  jamais 
L'esprit  qui  des  hauts  lieux  visite  les  sommete . . . 

[Moi.] 


Le  poëte  dit  :  La  poésie,  c'est 

Le  poëme  de  Dieu  traduit  en  langue  humaine. 
Je  tire  du  lac  bleu,  des  cieux,  des  arbres  verts, 
La  vie  intérieure  et  j'en  remplis  mes  vers; 
La  chose  dans  le  mot  revit,  plus  belle  encore. 
L'étoile  se  fait  verbe  et  la  fleur  métaphore. 

Virgile,  Homère, 

Le  mirage  qu'Horace  a  vu  fuir  dans  le  ciel 

Passe  éternellement  dans  un  vers  immortel. 


Grâce  à  moi,  l'occan,  l'aquilon,  la  forêt. 
Tout  donne  sa  leçon  et  tout  dit  son  secret, 

"'  Le  manuscrit  s'arrête  à  ce  vers.  (Note  dt  l'Editeur.) 


35 


514  OCÉAN. 

L'immense  bégaiement  devient  un  grand  langage. 
Car,  comme  une  clarté  qui  d'un  feu  se  dégage, 
La  pensée,  amour,  foi,  prière  et  vision, 
Est  le  rayonnement  de  la  création  I 

[Artistes.  Poètes.  Grands  hommes.] 


Quand  la  mère  va  errant  sous  les  arbres  du  cimetière 

Mère,  ne  pleure  pas,  dit  la  grande  nature. 
Ton  fils  est  partout  autour  de  toi.  — 

Le  sombre  océan  dit  avec  sa  voix  étrange  : 

—  Ne  pleure  pas.  Ton  fils  est  un  doux  alcyon. 

—  Ton  fils  est  un  parfum,  ton  fils  est  un  rayon. 
Disent  l'aube  et  la  fleur,  rien  ne  meurt  et  tout  change. 
L'arbre  penché  murmure  :  —  Il  est  toujours  vivant  j 
Ton  fils  est  un  soupir  qui  passe  dans  le  vent. 

Le  ciel  dit  :  —  Ton  fils  est  un  ange! 

La  mère  pleure  et  dit  :  j'aimais  mieux  mon  enfant. 

Certes  la  fleur  est  douce,  l'arbre  est  beau,  etc. 
Mais  j'aimais  mieux  mon  enfant  que... 

J'aime  mieux  mon  enfant,  ô  ciel,  que  tes  étoiles 
Et  que  vos  anges,  6  mon  Dieu! 

Rendez-le  moi,  ruisseaux,  fontaines,  etc. 

Ame  du  monde,  rends-moi  l'âme  de  mon  foyer. 

Rends-moi  mon  enfant.  Seigneur! 

ÔDieu 

Qu'importe  à  ta  splendeur  profonde 
Une  perle  de  plus  dans  l'onde. 
Un  astre  de  plus  dans  l'étherl 

Ce  lit  glacé,  en  proie  au  ver, 
Qu'assoupit  d'un  bruit  monotone 
La  feuille  qui  tombe  en  automne, 
La  neige  qui  tombe  en  hiver! 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  îI5 

Ce  cri  de  ta  douleur,  ô  mère,  Dieu  l'écoute. 

Mais  il  a  ses  lois. 

Vous  regardez  trop  peu,  quand  vous  êtes  heureuses, 
La  nature,  les  champs,  les  arbres  du  Seigneur. 

Vous  êtes  toutes  dans  vos  enfants.  Alors  Dieu  prend  votre  cœur, 

Il  le  broie  et  le  mêle  à  la  création. 

Va,  erre,  pleure,  regarde,  aspire. 

Le  bois  profond,  l'eau  sombre  où  l'esquif  s'aventure, 
La  tour  qui  jette  aux  ans  de  solennels  défis, 
La  colline,  le  vent,  le  fruit  d'or,  la  fleur  pure, 
Tout  désormais  aura  pour  toi  dans  la  nature 
Comme  une  vague  odeur  de  l'âme  de  ton  fils! 

Pour  nous  montrer  Dieu,  il  sort 

Un  rayon  du  berceau,  de  la  tombe  un  éclair. 

La  vie  est  une  mer  pleine  de  gouffres. 

Pauvres  mères,  toujours,  sans  redouter  les  lames. 
Vous  mettez  votre  amour,  vos  cœurs,  vos  soins  craintifs. 
Votre  espérance  en  Dieu,  votre  avenir  de  femmes, 
Tout  ce  que  vous  avez,  dans  les  berceaux  plaintifs. 

Vous  embarquez  vos  âmes 

Sur  ces  frêles  esquifs! 

L'herbe,  les  fleurs,  les  nuages,  les  arbres,  sont  doux  et  fraternels  pour 
l'enfant 

Car  on  sent  palpiter  pour  l'humble  créature 
Le  sein  universel  de  l'immense  nature. 
Maternel  océan  où  vont  tous  nos  ruisseaux, 
Qui  berce  en  même  temps  sous  les  mêmes  sourires 

Tous  ces  petits  navires 

Qu'on  nomme  des  berceaux! 

[OcÉan  vers.] 


}3- 


5i6  OCÉAN. 

Crains  l'être  sans  beauté,  sans  fierté,  sans  amour. 
Qui  rampe  avec  l'espoir  de  s'envoler  un  jour! 
Crains  ce  jour-là,  s'il  vient!  l'âme  est  toujours  troublée, 
L'homme  a  toujours  horreur  de  voir  la  haine  ailée. 

ou  : 

La  nuit  fait  peur,  l'éclair  glace  l'âme  troublée. 
Mais  rien  n'est  effrayant  comme  la  haine  ailée. 
C'est  Satan. 

ou  : 

Ce  jour-là,  jour  maudit,  montre  à  l'âme  troublée 
Cette  chose  hideuse  à  voir,  la  haine  ailée  ! 

Le  serpent  dans  la  cave  attend  qu'il  ait  des  ailes. 

[OcÉan  vers.] 


Tu  connais  comme  moi  ces  choses  de  la  rêverie  pres<jue  impossibles  à 
exprimer. 

Un  refrain  de  chanson  qui  vous  revient  sans  cesse. 
L'horloge  dont  le  bruit  vous  suit  comme  une  voix. 
Un  vers  latin  qu'on  dit  dans  une  heure  cent  fois 
Tantôt  d'une  façon,  puis  d'une  autre  manière} 
Mille  ornières  où  va  la  bête  routinière 
Tandis  que  dédaignant  ce  que  les  sens  lui  font, 
La  pensée  est  ailleurs  dans  quelque  ciel  profond  ! 

[OcÉan  vers.] 


Homme,  à  quoi  bon  tant  de  peine? 

Pourquoi  unt  de  sueurs,  de  labeurs,  de  travaux? 

Que  te  sert  de  t'essouffler  pour  de  misérables  intérêts? 

Car  tu  ne  te  reposes  jamais 

Car  tu  mènes  le  bœuf  avant  le  jour  au  sillon , 

Car 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  517 

À  l'heure  où  l'oiseau  dort  dans  les  forêts  perdues, 
On  entend,  sous  ton  fouet  qui  les  presse  et  les  suit. 
Sonner  les  clairs  grelots  des  mules  éperdues, 
Courant  aveuglément  dans  les  routes  la  nuit! 

À  quoi  bon  tout  cela?  ne  faut-il  pas  mourir- 
Ne  faut-il  pas  s'en  aller  dans  l'ombre.'' 
Moins  de  labeur  et  plus  de  contemplation. 

Cherche  Dieu  dans  ton  âme!  Aime!  voilà  la  loi. 

[OcÉan  vers.] 


Riches,  le  pauvre  a  droit  de  manger  et  de  boire. 
C'est  quand  la  bouche  a  faim  que  l'âme  devient  noire. 

Les  petits  enfants,  les  pauvres  femmes,   etc.,    ne  sont   pas  faits   pour 
ramasser  vos  miettes  sous  vos  tables,  etc. 

Voilà  ce  que  dit  la  terre,  ce  que  disent  la  mer,  le  vent. 

Ce  que  dit  la  montagne  aux  forêts  de  sapin. 
Ce  que  sur  les  coteaux  redit  la  vigne  mûre, 

Et  voilà  ce  que  murmure 

Le  blé  dont  on  fait  le  pain. 

[Océan  vers.] 


Hélas!  qui  admire  la  nature?  Qui  contemple  les  champs,  etc.   (Déve- 
lopper ceci.) 

Poètes  que  nous  sommes. 

De  quoi  nous  plaignons-nous.  Seigneur,  nous  tes  apôtres? 
Ton  poëme  n'est  pas  mieux  compris  que  les  nôtres. 


L'arbre  qui... 

À  travers  ses  rameaux  laisse  voir  les  étoiles. 
Paraît  plein  de  cerises  d'or. 

[La  Nature.] 


5i8  OCÉAN. 


Charmant  passé!  clarté  pure  et  divine! 
Non,  rien  n'est  mort,  et  tout  peut  rajeunir 
Tant  qu'à  la  fleur  il  reste  une  racine. 
Tant  qu'à  l'amour  il  reste  un  souvenir. 


ou 


Oh!  ton  regard  lointain  nous  charme  et  nous  fascine, 
Doux  passé!  rien  n'est  mort,  et  tout  peut  rajeunir 
Tant  que  de  l'humble  fleur  il  reste  une  racine 
Et  de  l'amour  un  souvenir. 

m  : 

ô  mémoire!  clarté  divine! 
Tout  peut  renaître  et  rajeunir, 
Car  la  fleur  vit  par  la  racine 
Et  l'amour  par  le  souvenir. 


[Amour.] 


Jamais,  fût-ce  en  avant,  fût-ce  vers  la  lumière. 
On  ne  fait  faire  un  pas  de  force  au  genre  humain. 

ou  : 

Fût-on  Napoléon,  Voltaire  ou  Robespierre, 
Jamais,  fût-ce  en  avant,  fût-ce  vers  la  lumière, 
A  moins  que  Dieu  ne  pousse  et  n'aide  votre  main. 
On  ne  fait  faire  un  pas  de  force  au  genre  humain. 

[OcÉan  vers.] 

Aime,  et  tu  comprendras.  Dans  le  cœur  il  fait  jour. 
Dieu  fit  la  Vérité  d'un  rayon  de  l'amour. 

ou  : 

le  cœur  a  sa  clarté. 
D'un  rayon  de  l'amour  Dieu  fit  la  Vérité. 

. . .  Alors  nous  échangeâmes 
De  ces  mots  dont  on  pleure  et  qui  mêlent  deux  âmes. 

[Amour.] 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  519 

La  pensée  est  à  l'homme  et  le  rêve  à  la  femme. 
Rêvez  donc,  ô  bel  ange,  et  laissez-vous  bercer! 
Un  jour  vient  où  soudain  nous  semblons  changer  d'âme. 
Un  rayon  naît  en  nous,  en  vous  naît  une  flamme. 
L'amour  nous  fait  rêver,  l'amour  vous  fait  penser! 


Ô  femmes!  la  nuit  est  sur  nous  comme  sur  vous,  mais  elle  nous  donne 
inégalement  ses  dons  dont'elle  fait  deux  parts. 

Les  rêves  sont  pour  vous,  pour  nous  sont  les  ténèbres. 


Ce  sourire  éternel  des  choses  de  la  terre 

Qu'on  appelle  jeunesse,  aube,  matin,  printemps, 

Vous  l'avez  dans  le  cœur,  car  vous  avez  vingt  ans. 

[Amour.] 

Le  peuple. . .  c'est  de  la  poussière,  c'est  l'air. 

C'est  l'eau  sur  la  grève. 
C'est  au  pied  du  passant  la  poudre  qui  se  lève. 

Hélas!  tout  cela  est  tranquille  longtemps.  Mais  ne  vous  y  fiez  pas. 

L'eau  dort,  le  sable  joue  autour  des  caravanes. 
L'air  s'embaume  en  courant  sur  l'herbe  des  savanes. 
Jusqu'au  jour  où  la  voix  qu'écoute  l'océan 
Dit  au  sable,  à  la  vague,  au  vent  que  rien  n'arrête  : 
Poussière,  deviens  trombe!  onde,  deviens  tempête! 
Air,  deviens  ouragan  ! 

[OcÉan  vers.] 

Les  collines,  les  eaux,  les  plaines,  les  forêts 
Sont  meilleures  que  l'homme. 

Comme  de  la  parole  il  use  mal  souvent, 

A  l'onde  heureuse  et  pure. 
Aux  herbes,  aux  grands  bois  remués  par  le  vent, 

Dieu  donne  le  murmure. 


520  OCÉAN. 

'Afin  de  réveiller  dans  le  coin  le  plus  doux 

Des  âmes  repliées 
Les  choses  d'autrefois  qui  se  plaignent  en  nous, 

"Vaguement  oubliées. 

Je  regarde  passer  sur  le  bois  sérieux, 

Agité,  mais  paisible, 
Cette  brise  de  l'air,  souffle  mystérieux 

D'une  bouche  invisible, 

Qui  porte  à  toi,  son  Dieu  dont  rien  ne  la  distrait. 

Les  bruits  que  tu  recueilles, 
Et  dont  chaque  boufFée  ouvre  dans  la  foret 

Des  cavernes  de  feuilles. 


[OcÉan  vers.] 


Temps  où 


ou. 


Où  déjà  l'on  voyait,  aube  encor  vague  et  sombre. 
Derrière  la  montagne,  effrayant  amas  d'ombre. 
Poindre  Napoléon. 


Le  Seigneur. . . 

Il  nous  prend  nos  flambeaux  et  les  écrase  à  terre. 
Il  éteint. . . 

Les  Bourbons  dans  le  sang,  les  Condé  dans  la  fange. 

(Berri) 

Livre 
L'époux  à  Ravaillac  et  la  veuve  à  Judas. 

Charles  X  alla  à  Holyrood 

Confrontant  leur  faute  à  sa  faute 
S'expliquer  avec  les  Stuarts. 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  521 

Où  éticz-vous,  Bourbons,  quand  Bonaparte  apparut.'' 
Vous  ne  faisiez  rien  pendant  qu'il  feisait  tout. 


Que  faisiez-vous,  hélas!  famille  inaperçue, 

Quand  penché  sur  l'Europe,  à  grands  coups  de  massue. 

Coups  que  l'histoire  encor  dans  le  lointain  entend, 

Superbe,  il  enfonçait,  colosse  haletant. 

Dans  l'esprit  orageux  des  peuples  et  dans  l'onde 

Des  Révolutions  débordant  sur  le  monde, 

Arcole,  Marengo,  Saint-Jean-d'Acre  et  Lodi, 

Ces  pilotis  géants,  où,  bâtisseur  hardi, 

D'avance  il  asseyait,  que  le  flot  gronde  ou  dorme. 

Le  rêve  monstrueux  d'un  édifice  énorme'". 


BONAPARTE. 

Ouvrier  formidable,  et  qu'on  voyait,  grande  ombre. 
Passer  et  repasser  sans  cesse  en  la  nuit  sombre. 
Les  mains  pleines  du  poids  des  grandes  actions. 
Dans  la  fournaise  en  feu  des  révolutions. 

De  son  marteau  sonore  et  de  ses  bras  puissants. 
Douze  ans  il  a  frappé  des  coups  retentissants 
Sur  l'Europe,  éclairé  par  le  brasier  qui  fume. 
Que  n'a-t-il  pas  forgé  sur  cette  immense  enclume! 


Nos  lois,  notre  gloire. . .  nos  idées. . .  notre  siècle 


(2) 


Du  temps  de  Napoléon,  l'œil  était  ému  du  spectacle  de  la  terre. 
Les  anges  disaient  au  Seigneur  (chœur)  : 

Entendez-vous  les  mères  et  les  femmes 
Vous  implorer  contre  César  debout? 


O  CoUeSiou  de  M.  Louis  Barthou.  —  <''  Idem. 


i 


522  OCÉAN. 

De  tous  côtés  le  sang,  la  mort,  les  flammes, 
On  lutte,  on  tue,  et  des  tourbillons  d'âmes 
À  chaque  instant  s'envolent  de  partout  ! 


Que  de  cités  en  feu  fument  dans  l'ombre  ! 

carnage 

Vos  champs  de  blé  sont  des  champs  de  bataille, 
Sur  vos  épis  des  mourants  sont  couchés. 


Cet  homme  est  un  fléau.  Comme  Attila.  Arrêtez-le. 

Mais  Jéhovah  répondit  à  ses  anges  : 
(Napoléon  expliqué  par  Dieu) 
Attila  était  aveugle.  J'ai  mis  mon  regard  dans  l'œil  de  Napoléon. 

[Artistes.  Poètes.  Grands  hommes.] 


184I-1860. 


LA  TEMPETE. 


...Alors,  du  fond  de  cette  affreuse  nuit. 

Accourent  en  hurlant  vers  le  sloop  qui  s'incline 

D'épouvantables  flots,  comme  si  la  colline 

Qu'on  voit  là  se  mettait  à  rouler  tout  à  coup. 

La  mer  gronde  et  blanchit  comme  un  vase  qui  bout. 


ou 


Couverte  de  grands  bois,  qu'on  voit  à  l'horizon 
Se  mettait  à  rouler  soudain  vers  la  maison. 


ou 


Qu'on  voit  là,  près  de  nous,  derrière  la  maison, 
Se  mettait  à  rouler  soudain  sur  l'horizon. 

[La  mer.  ] 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  523 

J'ai  vécu. 

Autrefois  je  croyais  comme  un  crédule  enfant, 

Maintenant  je  crois  comme  un  athlète  qui  a  lutté,  comme  un  pèlerin 
qui  a  marché,  comme  un  homme  qui  a  pleuré. 

Plus  j'ai  vécu,  plus  j'ai  souffert,  plus  j'ai  prié. 
Jeune,  je  ne  doutais  de  rien.  Sombre  et  plié, 

À  présent  j'implore  et  je  rêve. 
La  vie  est  un  chemin,  voyage  d'ici-bas. 
Que  l'on  commence  fier  et  marchant  à  grands  pas. 

Que  sur  les  genoux  on  achève. 


Tout  mène  à  vous ,  mon  Dieu ,  la  route  des  palais 

Et  le  sentier  de  la  chaumière. 
La  voix  qui  parle  en  nous,  voix  qui  jamais  ne  ment. 
L'expérience  humaine  et  le  raisonnement 

Aboutissent  à  vous,  lumière I 

Mon  âme  entre  elle  et  vous  jadis  sentait  un  mur. 
Aujourd'hui  j'aperçois  au  fond  du  ciel  obscur 

Toutes  les  vérités  sans  voiles. 
Ils  disent  vrai,  j'avais  un  temple  dans  le  cœurj 
La  voûte  en  est  tombée,  ils  disent  vrai.  Seigneur, 

Maintenant   je  vois  les  étoiles! 


[Moi.] 


J'ai  vu  nos  mœurs,  nos  lois,  nos  cités,  nos  Sodomes, 
Le  faible  qui  se  livre  et  le  méchant  qui  rit, 
Alors,  poëte  empli  du  Dieu  par  qui  nous  sommes. 

Sur  les  esprits  des  hommes 

J'ai  versé  mon  esprit. 

J'ai  versé  mon  esprit  sur  ces  esprits  sans  nombre. 

Sur  tous,  homme,  vieillard,  mère,  enfant,  frère,  sœur. 

Foule  que  je  voyais  marcher,  — •  vision  sombre!  — - 

Pêle-mêle  dans  l'ombre, 

Dans  votre  ombre,  Seigneur! 


524  OCÉAN. 

Mais  leurs  mauvais  instincts,  leurs  passions  arides, 
Changeaient  leur  âme  en  crible  et  tout  s'en  est  allé. 
Et  ma  pensée  a  fui  de  ces  cœurs  bientôt  vides. 

Comme  l'eau  par  cent  rides 

Sort  d'un  vase  fêlé! 

Qu'importe  où  va  l'esprit!  le  torrent  qui  s'écroule 
Rejaillit  en  vapeur  vers  le  ciel  large  et  bleu} 
Et  l'esprit  du  poëte,  onde  qui  toujours  coule, 

Inonde  un  jour  la  foule. 

Puis  remonte  vers  Dieu! 

Mais  j'ai  versé  mon  cœur  dans  un  unique  vase. 

Mon  cœur  et  ses  rêves,  etc . . . 

Et  toutes  les  chimères 
Dont  le  bonheur  est  fait. 
Et  jamais 

Jamais  lys  n'a  gardé  sa  perle  de  rosée . . . 

Jamais  le  tabernacle  où  reluit  la  topaze 

N'a  gardé  sur  l'autel  votre  hostie,  ô  Seigneur, 

Jamais  l'ange  incliné  n'a  conservé  l'extase 

Comme  ce  sacré  vase 

A  gardé  mon  bonheur! 

Car  ce  vase  est  l'onyx,  d'un  sceau  divin  fermée. 
Qui  ne  laisse  jamais  échapper  la  liqueurj 
Car  ce  vase  est  l'amphore  élue  et  parfumée  j 
Car  ce  vase,  ô  ma  bien-aiméc, 
Ce  vase,  c'est  ton  cœur! 

Ce  vase,  c'est  ton  cœur,  mystérieux,  sublime. 
Éprouvé  par  ce  feu  qu'on  nomme  la  douleur, 
intime, 

Profond  comme  un  abîme. 

Et  pur  comme  une  fleur. 

[Amour.] 


TAS   DE   PIERRES.  —    PLANS.  525 

LA  FONTAINE  MOLIÈRE  i''. 

L'une  est  la  fantaisie  et  l'autre  est  la  pensée. 
Deux  déesses.  Deux  sœurs.  L'une  rit,  l'autre  songe. 

Leurs  bouches 
Charmantes  toutes  deux  et  toutes  deux  farouches. 

Elles  aiment 

Les  lacs  virgiliens,  les  antres  frais,  l'asile 
Où  rit  le  vieux  Silène,  où  dort  le  beau  Mnasyle, 
L'air  qui  toujours  se  plaint,  l'eau  qui  gémit  toujours, 
Et  les  vastes  rameaux  des  bois  profonds  et  sourds. 

mêlent  leur  doux  visage. 

Aux  projets  de  l'enfant,  aux  chimères  du  sagCj 
Et  la  nuit,  quand  il  dort,  viennent,  chaste  faveur. 
Baiser  le  large  front  du  poëte  rêveur. 


Toutes  deux  vont  glanant  sur  terre  et  dans  les  cieux. 
Toutes  deux  d'ornements  divins  et  gracieux 
Aiment  à  rehausser  la  gaze  de  leurs  voiles  ; 
Mais  l'une  y  met  des  fleurs  et  l'autre  des  étoiles. 

Elles  mènent  et  emportent  à  travers  l'espace 

Comme  des  oiseaux  étranges 
Les  hippogriffes  bleus,  les  Pégases  dorés, 
Tous  ces  chevaux  divins,  frissonnants,  effarés. 
Qui,  fils  des  anciens  luths  et  des  lyres  nouvelles. 
Sur  les  pâmasses  verts  ouvrent  leurs  grandes  ailes. 

Puis  elles  redescendent  à  terre 

Et  le  matin  le  pâtre  errant  dans  les  clairières 

Voit  dans  l'ombre  du  taillis ... 


(') 


La  fontaine  Molière  a  été  érigée  en  1844,  rue  Richelieu.  {Note  de  l'Éditeur.) 


526  OCÉAN. 

Où  le  ciel  disparaît  dans  les  branches  jalouses. 

Voit  leurs  pieds  nus  empreints  au  velours  des  pelouses. 

Oh  !  les  chastes  beautés  !  oh  I  les  pudiques  sœurs  ! 
Comme  elles  vont  des  prés  foulant  les  épaisseurs! 
Comme  elles  ont  l'amour  de  la  nature!  et  comme. 
Déesses  qu'elles  sont,  elles  méprisent  l'homme! 

Ce  sont  elles  pourtant,  ces  vierges  aux  fronts  purs, 
Que  deux  magiciens  font  vivre  dans  nos  murs 
Et  que  montrent  aux  yeux  de  la  foule  accourue 
Molière  sur  la  scène  et  Pradier  dans  la  rue! 

'  [OcÉan  vers.] 


Titre  d'un  volume  de  poésie  : 


VERS  POUR  LES  VIEUX. 


Ô  vieillards  qui  songez,  dans  votre  ennui  profond. 
Aux  choses  que  Dieu  mène  et  que  les  hommes  font, 
Et  qui  rêvez,  ouvrant  à  demi  la  paupière. 
Assis  au  grand  soleil  sur  un  vieux  banc  de  pierre. 


Gardons  le  souvenir  de  cette  douce  flamme, 
Adorons  cet  amour,  ces  baisers,  ces  transports. 
O  mémoire  !  6  passé  !  rayon  resté  dans  l'âme  ! 
Qui  ne  se  souvient  pas  est  plus  mort  que  les  morts. 


Il  se  peut,  puisque  Dieu  le  veut. 
Que  loin  de  toi  j'use  ma  vie! 

Il  ne  se  peut 

Que  je  t'oublie! 


I 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS. 

Comme  il  fait  sombre  et  comme  il  pleut! 
Il  se  peut,  ô  mélancolie, 
Que  j'erre  loin  de  toi,  Julie! 
Il  se  peut,  puisque  Dieu  le  veut! 

Il  ne  se  peut 

Que  je  t'oublie! 


527 


Bon  —  quoique  déchiré '''. 

Quoi! 

Toute  cette  toilette  adorable  et  charmante, 

Ce  frais  chapeau  de  paille  aux  rubans  dénoués, 

(énumérer) 
Ces  rubans  qui  avaient  l'air  de  m'aimer,  en  qui  j'avais  foi. 

Tout  cela  a  couru  au  devant  de  quelqu'un  qui  n'était  pas  moi 

Au  devant  d'un  Gustave  ou  d'un  Arthur  stupide! 

Ces  petits  brodequins  se  sont  laissé  défaire 
Par  un  autre  que  moi! 


Grand  Dieu  !  ce  châle  bleu  m'a  trahi  ! 


[Amour.] 


Ô  peuple,  songes-y. 
Faire  vos  mœurs  de  tout  ce  qui  défait  les  lois. 
C'est  un  péril.  Mêler  au  hasard  à  la  fois 
Dans  votre  esprit  public  inquiet  et  sauvage 
La  liberté  farouche  et  le  sombre  esclavage, 
Le  bien,  le  mal,  le  vrai,  le  faux,  le  oui,  le  non, 
C'est  un  péril.  Laisser  en  proie  aux  maux  sans  nom 
Le  pauvre  assis  au  seuil  du  riche  oisif  et  libre. 
C'est  un  péril. 
Etc.. 

[POUTIQUE.] 


W 


NoU  de  Uidor  Hug).  —  Le  haut  de  la  page  est  de'chiré.  {îJote  de  l'Éditeur.) 


528  OCÉAN. 

L'enfant  ignore.  Hélas!  la  mère  tremble  et  prie. 

L'avenir. . . 

Apparaît,  sombre  et  triste,  à  son  cœur  maternel. 
0  tempêtes!  écueils,  inquiétude  amère! 
C'est  l'océan  qu'on  voit  dans  l'œil  bleu  de  la  mère, 
Ce  qu'on  voit  dans  l'œil  bleu  de  l'enfant,  c'est  le  ciel. 

ou  : 

L'enfant  rit,  mais  l'angoisse  est  au  cœur  maternel. 
ô  tempêtes!  écueils!  Avenir!  vie  amère! 
Ce  qu'on  voit  dans  l'œil  bleu  de  l'enfant,  c'est  le  cielj 
C'est  l'océan  qu'on  voit  dans  l'œil  bleu  de  la  mère. 

[OcÉan  vers.] 


Vieilles  églises  bretonnes  du  bord  de  la  côte.  —  La  nuit  —  dans  la  tem- 
pête, matelots  perdus  sur  la  mer  du  large. 

La  nuit, 
Les  guivres  de  granit,  le  feu  dans  la  paupière. 
Les  gargouilles,  ouvrant  leurs  mâchoires  de  pierre. 
Battent  de  l'aile  ainsi  que  d'effrayants  vautours. 
Et  hurlent  sur  la  mer  aux  quatre  coins  des  tours  5 
Du  haut  des  noirs  clochers,  le  dragon,  la  tarasque 
Ajoutent,  furieux,  leur  soufHe  à  la  bourrasque  "'. 

[La  mer.] 


'"'  Au  bas  des  vers  une  liste  : 

Danses  de  la  nuit. 

Spectres.  —  Djinns.   —  Stryges.  —  Lamies.  —  Guivres.  —  Hydres.  —  \&m- 
pires.  —  Larves.  —  Brucolaqucs.  —  Drées.  —  Gargouilles.  —  Masques.  —  Gnomes. 

—  Satyres.  —  Faunes. 

Cydopes.  —  Femmes-cygnes.  —  Nixes.  —  Wilis.  —  Walkyries.   —  Fées.  — 

Elfes.  —  Sylphes.  —  Ondins.  —  Nymphes.  —  Lémures.  —  Napces.  —  Œgipans. 

Myosotis.  —  Nénuphars.  —  Glaïeuls.  —  Sagittaires.  —  Joncs.  —  Mandragores. 

—  Goblqblins.  —  Poulpiquets.  —  Corrigans.  —  Bisclavarets. 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS. 


529 


Face  noire  luisante.  Yeux  ronds  blancs.  Petite  prunelle  noire.  Sourcils 
verts  arqués.  Au-dessous  des  deux  yeux  deux  grands  croissants  au  lieu  de 
joues.  Petit  nez  vert  en  bec  d'oiseau.  Bouche  rouge  vif  en  fer  à  cheval. 
Lèvre  inférieure  verte.  Rictus  de  satyre.  Pour  barbe  quatre  longues  folioles 
blanches  à  nervures  noires  faisant  une  sorte  de  collerette  sous  la  face.  Pour 
bras  deux  sarments  verts  agitant  en  guise  de  mains  deux  espèces  de  spatules 
triples  rouges  bordées  d'une  barbe 
d'écrevisse  verte.  Corps  très  petit  porté  \ 

par    deux    jambes    rampantes  jaunes  \j 

pareilles  à  deux  grosses  chenilles  bar- 
belées. Derrière  sa  tête  frétille  une 
petite  queue  verte  au  bout  de  laquelle 
brille  une  grosse  perle  blanche.  — 
Il  rit  le  soir  dans  les  arbres,  et  il  ap- 
plaudit ceux  qui  passent  la  nuit  en 
entrechoquant  à  grand  bruit  ses  deux 
spatules. 

Habite  dans  des  espèces  de  grottes 
Louis  XV,  inaccessibles,  au  plus  sombre  des  forêts,  construites  de  jolis  cail- 
loux lavés,  verts,  jaunes,   noirs,  blancs  et  rouges,  qui  font  des  mosaïques 
bizarres. 

Sa  femelle  lui  ressemble.  Seulement  elle  a  les  yeux  rouges,  la  barbe 
rouge,  la  queue  rouge  avec  un  gros  rubis  au  lieu  de  perle,  la  bouche 
blanche,  les  spatules  vertes  et  blanches  à  poils  rouges. 

Ils  ont  environ  deux  pieds  de  haut. 

La  nuit  ils  ont  une  petite  flamme  jaune  sur  la  tête. 


(Les  Pégases.) 


LES  HIPPOGRIFFES. 


Dans  cette  étrange  nuit  les  chevaux  m'apparurent. 
Leur  croupe  ruisselait  d'écume  et  de  sueur. 

—  Quels  chevaux?  quels  chevaux,  ô  livide  rêveur? 

—  Les  chevaux  irrites  qui  s'en  vont  dans  l'espace. 
Les  noirs  chevaux  ailés  dont  l'essaim  gronde  et  passe  5 
Le  cheval  Ouragan,  le  cheval  Vision! 


34 


tMTmtlMUl    lAnODAU. 


530  OCEAN. 

(Énumération  des  autres  hippogriffes.  Leurs  têtes,  leurs  crinières,  leurs 
ailes  —  plumes  aux  uns,  nageoires  aux  autres  —  écailles,  ongles  —  leurs 
poitrails,  leurs  croupes  dans  la  nuit  et  dans  le  vent.) 

Le  cheval  Rêve ,  le  cheval  Horreur,  le  cheval  Épouvante  ! 

Et  tous  ces  noirs  coursiers,  Horreur,  Rêve,  Epouvante! 

Et  la  chimère  Effroi,  monstrueuse  et  vivante, 

Et  tous  ces  noirs  chevaux.  Horreur,  Rêve,  Épouvante I 


Jersey,  i6  y*"*  1852. 

On  entend  au  loin 

Crier  le  cabestan  d'une  ancre  qui  se  lève. 

Des  chevaux  sur  la  grève . . . 
Traînent  des  chariots  chargés  de  goëmou} 
Des  femmes  remuant  le  sable  et  le  limon. 
Passent,  le  trouble  en  main,  et  rôdent,  jambes  nuesj 
De  grands  oiseaux  blancs  vont  et  viennent  dans  les  nues. 

A  l'horizon  la  mer,  sans  fond  comme  la  nuit. 

0  Dieu!  que  faites-vous  de  cet  effrayant  bruit.? 
Qu'est-ce  que  vous  mêlez.  Seigneur,  à  ces  nuées, 
A  ces  vagues  dans  l'ombre  en  hurlant  remuées. 
Aux  ouragans,  aux  flots  roulant  de  noirs  débris.? 
Qu'est-ce  que  vous  mêlez  à  la  tempête,  aux  cris 
Des  cormorans  rasant  le  cap  inabordable, 
A  recueil,  à  l'abîme,  à  ce  puits  formidable 
D'où  l'esprit  sans  horreur  n'a  jamais  remonté? 

Est-ce  votre  colère?  ELst-ce  votre  bonté? 

Voulez-vous  seulement  quand  l'homme  au  bord  des  ondes 
À  travers  les  splendeurs  et  les  ombres  profondes 
Ose  élever  vers  vous  son  regard  sans  clarté 
Ecraser  ce  néant  sous  votre  immensité? 

[Dieu.] 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  531 

A  peine,  hélas!  l'enfant. 
Ce  brin  de  l'herbe  humaine  agitée  à  tout  vent. 
Ce  chiffi-e  obscur  jeté  dans  l'abîme  du  nombre, 
Est  né,  qu'il  pousse  un  cri.  C'est  qu'il  sent  dans  cette  ombre 
La  main  froide  du  sort  saisir  ses  membres  nus. 

Oh!  ne  t'enivre  pas  des  confiances  folles 
De  ton  âge  ignorant,  candide  et  triomphant. 
Ne  crois  pas  échapper  au  noir  destin,  enfant. 
Dieu. . . 

Compose  notre  vie  et  notre  infirmité 

D'une  seule  douleur  qu'on  nomme  humanité. 

Quand  nous  naissons,  il  prend  dans  ses  doigts  notre  argile, 

Y  mêle  tous  les  deuils  de  ce  monde  fragile, 

Tous  les  sanglots  qu'on  pousse  ici-bas,  et  sa  main 

Pétrit  chaque  homme  avec  les  pleurs  du  genre  humain. 

[Dieu.] 


Son  père  l'ignorait,  ce  pauvre  infortuné. 
Personne  ne  savait  comment  il  était  né. 
11  n'avait  pas  quatre  ans  que  sa  mère  était  morte. 
Il  mendiait  pieds  nus  son  pain  de  porte  en  porte  j 
C'est  ainsi  qu'il  grandit. 

Jamais  on  ne  lui  mit  entre  les  mains  un  livre. 
Personne  ne  lui  dit  :  enfant,  Û  est  un  Dieu 

qui  nous  voit  tous,  père  indulgent,  juge  austère. 

Jamais  on  ne  le  fit  devant  ce  grand  mystère 
Mettre  à  genoux  joignant  ses  deux  petites  mains. 

Un  jour,  comme  un  oiseau  qui  ramasse  une  miette. 
Il  prit  un  peu  de  pain  au  seuil  d'une  maison. 
Mais  les  oiseaux  du  ciel  ne  vont  pas  en  prison. 
On  y  jeta  l'enfant. 


}4- 


532  OCÉAN. 

Il  y  entra  enfant,  il  en  sortit  diable. 

Homme,  le  bagne.  —  Il  en  sortit.  —  On  lui  disait  :  va-t-en! 

Pas  une  main  tendue  au  pauvre  misérable. . . 

Enfin  poussé  ainsi  par  les  épaules,  il  descendit  au  fond  du  crime. 

Et  voilà  qu'aujourd'hui,  le  couteau  monstrueux 
Dont  l'ombre  est  à  jamais  sur  la  place  de  Grève 
Et  qui  semble  sortir  de  l'enfer  dans  un  rêve, 
À  la  face  du  peuple,  à  la  face  de  Dieu, 
Rouge,  horrible,  et  doré  des  rayons  du  ciel  bleu, 
Tout  dégouttant  de  sang  lentement  se  relève. 

Je  t'absous  toi ,  bourreau ,  paria  porte-glaive  ! 


Potence. 

Guillotine. 

Crime 

Châtiment 

Potence  raconte  la  monarchie 

Guillotine 

et  la  papauté 

T. a  Révolution 

Le  génie  humain  poursuit  son  œuvre   à  travers  les  siècles  et  passe  le 
flambeau  d'un  homme  à  l'autre,  les  hommes  se  continuent  et  se  font  écho. 

Et  les  mêmes  esprits  sous  d'autres  noms  renaissent, 
Callinique  revit  dans  Congre vej  Porta 
Dans  Daguerre*"}  et  le  Dieu,  mort  sur  le  Golgotha, 
Qui  veut  briser  les  fers,  l'esclavage  et  la  force, 
Met  l'âme  de  Las  Case  au  cœur  de  Wilberforce. 

[Artistes.  Poètes.  Grands  hommes.] 


"''  Callinique,  feu  grégeois  j  Porta,  chambre  obscure.  (Nott  de  UiBor  Hugo.) 


TAS  DE  PIERRES.    —  PLANS.  533 

Vanité  des  efforts  des  anciens  sages  pour  trouver  le  fond  de  la  destinée 
et  résoudre  l'énigme  de  l'homme. 

Énumérer  les  doctrines  de  chacun ,  les  caractériser  d'un  mot  : 

Zoroastre 

Pythagore 

Manès  (manichéisme) 

Thaïes  (hypothèse  de  l'eau  génératrice) 

Socrate 

Platon 

Aristote,  etc. 

et  terminer  ainsi  : 

Et  Diogène  s'accroupit  découragé,  laissant  errer  son  regard  de  sa  lanterne 
qui  cherche  un  homme  à  son  tonneau  qui  ne  contient  qu'un  philosophe. 


Titre  d'un  livre  à  faire 


TOUT  EST  PLEIN  D'AMES. 


L'homme  écrit  son  destin  jour  à  jour,  mot  à  mot,  avec  la  grosse  encre 
noire  de  la  vie  et  en  même  temps  Dieu  écrit  dans  les  interlignes  avec  une 
encre  invisible.  A  la  mort  ce  que  l'homme  a  écrit  s'efface  et  ce  que  Dieu  a 
écrit  apparaît. 

Si  c'est  un  juste,  cela  rayonne j  si  c'est  un  méchant,  cela  flamboie. 


Nature,  destin,  tombeau.  —  Énigmes.  —  Problèmes.  Obscurités. 
Séjour  de  l'âme  qui  pense.  Sphère  de  son  vol. 

Le  mystère  obscur  plaît  à  la  pensée  ardente  j 
L'ombre  appelle  l'esprit}  Virgile  y  mène  Dante, 

Et  Dante  y  trouve  Béatrixj 
La  poésie  est  sœur  d'Isis  aux  triples  voiles  5 
Les  neuf  muses  debout  sous  leurs  cercles  d'étoiles 

Gardent  les  neuf  replis  du  Styx. 

[Philosophie.] 


534  OCEAN. 


PIERRE  BIZARRE. 


. . .  Alors  il  ouvrit  sa  ïenctre  -,  prit  son  bonnet  de  coton  par  la  mèche ,  le 
suspendit  au-dessus  du  vide  comme  une  cloche,  et  vida  dans  la  rue  tous  les 
songes  qu'il  y  avait  dedans  ;  et  il  s'écria  :  —  Malheur  à  qui  s'endort  !  Allez- 
vous-en,  songes!  Illusions  le  jour,  déceptions  la  nuit!  désormais,  je  ne 
m'assoupirai  que  d'un  œil,  et  je  ne  rêverai  plus.  L'idéal  est  un  fantôme, 
la  femme  est  un  nuage,  la  philosophie  est  une  vapeur;  confiance,  duperie; 
foin  de  la  foi!  le  bourgeois  s'éveille,  veille  et  surveille.  Chrysale  est  dans  le 
vrai.  Bartholo  est  une  brute  intelligente.  Ô  fidélité  des  femmes,  ô  solidité 
des  utopies,  je  ris  de  moi  qui  ai  cru  en  vous.  Utopies,  femmes,  ô  Kant,  ô 
Lisette,  je  me  suis  endormi  sur  votre  sein.  Quelle  bêtise!  Qui  que  tu  sois, 
homme,  n'aie  pas  d'oreiller.  Au  guet!  Au  chat!  qui  vive.?  voilà  la  vie. 
C'est  fini.  Je  ne  crois  plus  à  rien.  Je  deviens  un  être  positif,  un  homme 
pratique,  un  doctrinaire.  J'aurai  le  cœur  et  l'habit  boutonnés  jusqu'au  menton. 
Je  me  condamne  au  réel. 

Cocu,  mais  le  sachant.  Trompé  par  l'utopie,  mais  souriant.  Ce  sera  ma 
grandeur. 


PIERRE  BIZARRE. 


Il  avait  le  passé  présent.  À  travers  l'absence,  à  travers  la  distance,  à 
travers  les  années,  il  renouait  le  dialogue  au  dialogue,  la  phrase  à  la  phrase, 
l'idée  à  l'idée.  Il  abordait  ainsi  un  ami  qu'il  n'avait  pas  vu  depuis  deux 
ans  :  Bonjour.  Je  te  le  prouve. 


LES  ARCHANGES. 


Peut-être  pour  ces  êtres  incommensurables  notre   ciel  énorme  n'est- 
qu'une  petite  fleur  bleue  du  goufire,  myosotis  de  l'infini. 
Que  sommes-nous  près  de  ces  fantômes  des  cieux.? 

Peut-être  pour  l'archange,  être  incommensurable, 
Notre  ciel,  cet  azur  énorme  et  vénérable, 

Doré  d'ombre  et  d'ombre  bruni, 
Où  passe  la  comète  ouvrant  sa  sombre  queue. 
N'est-il  qu'une  petite  et  lointaine  fleur  bleue , 

Myosotis  de  l'infini. 


TAS  DE  PIERRES.  —   PLANS.  535 

FILS  DE  VEUVE. 

Cependant  on  parlait  dans  la  chambre  voisine. 
1°  Un  vieux  soldat. 
2°  Un  voisin  philosophe  et  grand  liseur  de  livres 

Disait  : 

Qu'était  ce  philosophe? 

Du  reste  travailleur,  quoique  vieux. 

Le  premier  aux  blés,  n'épargnant  point  sa  peine  et  ses  vieux  bras. 

. . .  faulx ,  charrue ,  bêche , 

et  ce  vieux  moissonneur 
Disait  en  regardant  le  nuage  :  flâneur  ! 

. . .  Dans  la  prairie  une  jonchée 

Au  bord  du  grand  chemin  une  vache  couchée 
Regardait  les  passants  avec  maternité  '"'. 

Le  père  disparaît. 

La  grange  isolée  et  déserte  —  inhabitée. 

Les  corbeaux  qu'on  voit  sortir  par  la  cheminée 

On  entre 

On  le  trouve  pendu  là  aux  poutres  du  plafond. 
A  un  crochet. 

Et  son  pauvre  vieux  corps  pendait  lugubrement. 
Sa  face  avait  l'horreur  de  la  suprême  épreuve. 
Sur  le  mur  on  lisait  :  te  voilà  fils  de  veuve. 

[Théâtre  en  liberté.  —  Keliquat.^ 


'"'  Ces  vers  seront  repris  dans  La  Légende  des  Siècles,  Petit  ?aul,  écrit  en  1876.  {Note 
de  l'Editeur.) 


536  OCÉAN. 

LES  MAUVAISES  HERBES. 

Les  boutons  d'or  et  les  liserons  sont  tombés  sous  la  serpe. 

Dans  mon  jardin,  propre  et  triste. 
Et  veuf  de  rameaux  flottants. 
Le  jardinier,  ce  puriste, 
A  corrigé  le  printemps. 

Les  petites  fleurs  coupées  —  elles  me  parlent 

De  nous,  les  mauvaises  herbes, 
À  vous,  les  honnêtes  gens. 

Je  suis  bouton  d'or,  mais  je  ne  me  vends  pas,  Arétin. 

Je  suis  liseron,  je  rampe,  c'est  vrai,  mais  je  parfume,  ô  Zoïle. 

Je  suis...  mais  j'aime,  6  Phryné. 

Je  suis. . .  je  brille. . .  mais  je. . . 

(Il  y  aurait  un  point  de  vue  plus  grand,  la  nature). 


PRINTEMPS. 

Tous  les  instruments  reviennent.  Ils  avaient  pris  la  fuite  à  l'automne, 
laissant  gronder  seuls  la  nuit  qui  pleure,  le  ciel  qui  tonne. 

L'immense  hautbois  de  la  nature,  figé  par  l'hiver,  s'attendrit  au  souffle 
d'avril,  et  renaît  et  vit  et  fond  en  mélodies. 

Le  violon  se  dégèle 

Et  chante  et  pleure  sous  l'eau. 

L'orchestre  se  recompose  (énumérer  les  instruments). 

Dans  les  bois  qui  font  rêver. 
Sur  les  ailes  des  fauvettes, 
La  flûte  vient  d'arriver. 


Des  caveaux  où  depuis  trois  ou  quatre  mille  ans. 
Immobiles,  sereins  comme  des  dieux  d'Egypte, 
Blêmes  d'une  lueur  de  caverne  ou  de  crypte. 
Un  livre  sous  les  yeux,  un  sac  autour  des  reins. 
Méditent,  accoudés,  des  vieillards  souterrains. 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  537 

La  même  auréole  pare,  hélas! 

Jésus  incliné  sur  Lazare, 
Voltaire  penché  sur  Calas'". 


LES  POÈTES.  —  ...HOMÈRE.  VIRGILE. 

Chez  les  uns,  doux,  sereins,  olympiens,  sévères, 
Jamais  excès  de  nuit,  jamais  excès  de  jourj 
Voilée  ou  souriant,  chaque  idée  à  son  tour 
Au  tout  harmonieux  joint  son  rhythme  pudique, 
Et  l'ensemble,  et  le  but  que  le  poëte  indique. 
Toujours,  de  chaque  mot  qui  passe  s'éclairant. 
Resplendit  à  travers  le  détail  transparent. 

Chez  les  autres,  bibliques,  titaniques,  farouches. 

Prophètes  ou  héros  sinistres  de  la  lyre, 

Ezéchiel,  Eschyle  —  fougue,  éclairs,  le  sujet  souvent  perdu  de  vue,  mais 
à  chaque  instant,  toutes  grandes  ouvertes,  les  perspectives  de  l'ombre  et  de 
l'éblouissement.  —  Oresties  —  Apocalypses  —  Caucase  —  Pathmos.  —  On 
entend  le  galop  des  hippogriffes 

Et  le  tonnerre  roule  entre  leurs  strophes  sombres. 

Jean  de  Pathmos. 

Il  apparaît,  plus  noir  que  le  noir  firmament, 

Hagard,  échevelé,  terrible,  et  par  moment. 

Fait  rouler  le  tonnerre  entre  deux  strophes  d'ombre. 

[Artistes.  PoIïtes.  Grands  hommes.] 


'"'  Ce  rapprochement,  qui  indigna  l'évêque  d'Orléans,  est  développe  dans  le  dis- 
cours de  Victor  Hugo,  Centenaire  de  Uoltaire,  1878.  A5tes  et  Paroles,  tome  3.  [Note  de 
l'Editeur.) 


538  OCÉAN. 


LE  CONTE. 


Alors  il  s'adressa  à  la  lanterne  et  lui  dit  :  —  ô  lanterne,  belle  lanterne, 
douce  lanterne,  étoile  dans  du  fer  blanc,  éclaire-moi,  guide-moi,  fais-moi 
retrouver  Misamuradette !  fais-moi  retrouver  la  beauté,  ô  lumière!  lanterne, 
tu  as  jadis  aidé  un  sage  cherchant  un  homme,  aide  un  fou  cherchant  une 
femme!  lanterne,  je  te  ferai  ruolzer,  je  te  ferai  argenter,  je  te  ferai  dorer! 
J'encadrerai  ton  verre  de  diamants!  Au  lieu  de  cet  affreux  suif  d'  '", 

je  te  donnerai  à  manger,  lanterne  délicate,  de  la  cire  d'abeille,  et  ta  jolie 
petite  flamme  en  brûlant  fera  le  bruit  des  ailes  d'une  ruche!  lanterne,  viens! 
venons!  conduis-moi!  Jette  ta  clarté  devant  moi  dans  ce  monde  ténébreux, 
ô  gaie  lanterne  étincelante!  exauce-moi!  entends-moi!  toi  qui  es  la  joie, 
fais-moi  retrouver  celle  qui  est  l'amour! 

Comme  il  achevait  ce  discours  pathétique,  il  s'aperçut  que  la  lanterne 
était  sourde. 

Ô  lanterne  à  voleur!  cria-t-il  en  la  jetant  loin  de  lui. 


Maître  Crescentius,  bourgeois  marié...  jolie  femme...'*'  est  seul  dans 
son  cabinet. 

On  frappe  à  sa  porte. 

—  Entrez!  cria  Maître  Crescentius. 
Deux  diables  entrèrent. 

L'un  était  noir,  l'autre  était  rouge. 
Us  saluèrent  poliment. 

—  Messieurs,  qui  êtes-vous?  leur  dit  Crescentius. 

—  Des  diables. 

—  Je  le  vois,  mais  vos  noms? 

Us  lui  répondirent  d'une  façon  qui  n'était  pas  mal  diabolique  et  mysté- 
rieuse. 

Le  premier  lui  dit  : 

—  Je  m'appelle  Lapegoc  en  français  et  Gasipsil  en  latin. 
Le  deuxième  lui  dit  : 

—  Je  m'appelle  Ochim  en  latin  et  Mich  en  français. 

—  Voilà,  certes,  s'écria  Maître  Crescentius,  du  latin  de  l'enfer  et  du 
français  du  diable. 

C  Un  mot  illisible. 

'•'  Le  papier,'  ddchiré,  laisse  deux  lacunes.  [Note  de  l'Éditeur.) 


TAS  DE   PIERRES.   —  PLANS.  539 

—  -  Pour  vous  servir. 

—  Et  à  coup  sûr  de  furieux  noms,  reprit- il. 

Les  deux  diables  saluèrent  de  nouveau,  ce  qu'ils  font  en  ôtant  l'étui  de 
leurs  cornes. 

Maître  Crescentius  leur  rendit  leur  salut  en  ôtant  son  feutre  rond  à 
larges  bords. 

—  Votre  étui  n'est  pas  si  bien  ajusté  que  le  nôtre,  dit  celui  des  deux 
diables  qui  avait  dit  se  nommer  Mich  en  français  et  Ochim  en  latin. 

—  Mes  bons  messieurs,  demanda  Maître  Crescentius,  je  sais  vos  nomsj 
mais  quel  est  votre  état.''  Avez-vous  quelque  profession  dans  la  diablerie.? 

Le  diable  noir  répondit  : 

—  Je  représente  les  sept  péchés  capitaux. 
Le  diable  rouge  ajouta  : 

—  Et  moi  les  sept  péchés  pires. 

—  Et  pourquoi  êtes-vous  noir?  reprit  Crescentius  en  s'adressant  au  premier. 

—  C'est  que  je  suis  abbé,  dit  Lapegoc. 

—  Et  vous,  demanda  Crescentius  à  l'autre,  pourquoi  êtes-vous  rouge.? 

—  C'est  que  je  suis  cardinal,  répondit  Mich. 

• —  Prenez  donc  la  peine  de  vous  asseoir,  dit  Crescentius. 
Les  deux  diables  s'assirent  et  croisèrent  gracieusement  l'un  sur  l'autre 
leurs  pieds  de  bouc. 

—  Maître  Crescentius,  reprit  le  diable  noir,  nous  venons  vous  proposer 
une  affaire. 

—  Laquelle? 

—  Voici  :  c'est  moi,  l'abbé  Lapegoc  ou  Gasipsil,  qui  reçois  dans  le  pur- 
gatoire tous  les  péchés  de  madame  votre  femme. 

—  Et  c'est  moi,  ajouu  le  cardinal  Ochim  ou  Mich,  qui  reçois  dans 
l'enfer  tous  vos  péchés  à  vous. 

—  Je  mets  tous  les  péchés  de  votre  femme  dans  ce  sac. 

—  J'enferme  et  je  verrouille  toutes  vos  iniquités  dans  cette  boîte. 

Les  deux  diables  tirèrent  d'on  ne  sait  quoi  et  montrèrent  subitement  à 
Maître  Crescentius  l'un  une  espèce  d'outre  fort  gonflée  et  si  légère  qu'elle 
semblait  vouloir  s'envoler  j  l'autre  une  sorte  de  cassette  cadenassée  et  qui 
paraissait  fort  pesante. 

—  Maître  Crescentius,  poursuivit  le  diable  noir,  je  viens  vous  demander 
s'il  vous  conviendrait  de  m'acheter  les  péchés  de  votre  femme. 

—  Et  moi,  dit  le  diable  rouge,  je  viens  vous  vendre  les  vôtres. 

—  Mes  péchés!  les  péchés  de  ma  femme!  grommela  Crescentius.  Que 
diable  voulez- vous  que  j'en  fasse? 


540  OCÉAN. 

—  Deux  montures,  dit  le  diable  noir. 

—  Expliquez-vous. 

■ —  Quand  il  vous  plaira  de  chevaucher  là-haut,  Maître  Crescentius, 
enfourchez  cette  outre.  Elle  est  si  légère  et  subtile  qu'elle  vous  emportera 
en  un  clin  d'œil,  non  au  ciel,  mais  dans  les  nuages. 

—  Et,  continua  le  diable  rouge,  quand  la  fantaisie  vous  prendra  de 
descendre  en  bas  et  de  nous  rendre  cette  visite,  asseyez-vous  sur  cette  boîte, 
par  son  seul  poids,  elle  percera  la  terre  et  vous  déposera  tout  droit  en  enfer. 
Ne  dédaignez  point  cette  entrée  chez  nous,  croyez-moi.  On  peut  avoir  à 
causer. 

Maître  Crescentius  devint  rêveur. 

—  Monsieur  l'abbé  Lapegoc,  dit-il,  combien  les  péchés  de  ma  femme.? 

—  Un  liard. 

—  Et  les  miens,  monseigneur  Mich.'' 

—  Ton  âme. 

—  C'est-à-dire,  monseigneur,  observa  l'usurier,  que  vous  me  donnez  les 
revenus,  mais  que  vous  me  prenez  le  capital. 

—  Juste,  répondit  l'Éminence  d'en  bas. 


La  vieille  qui  veut  se  noyer.  Sa  sœur  la  sauve.  Qu'un  lit.  Le  lit  est  très 
étroit. 

Hé  bien,  tant  mieux.  On  est  plus  près  pour  s'embrasser. 


Chante,  m'a-t-elle  dit,  la  sombre  destinée. 

Regarde  les  grands  coups  du  sort,  les  chocs  pompeux. 

Les  sublimes  douleurs j  élève,  si  tu  peux. 

Ton  hymne  à  la  hauteur  sinistre  de  la  vie. 

Chante. 

(Énumérer  —  Soufirances  de  l'homme  —  de  la  femme  —  de  l'enfant  ■ 
des  peuples.) 

Chante 

Les  révolutions,  bouches  d'ombre  et  de  flamme. 
Qui,  terribles,  n'ayant  qu'à  baisser  leurs  clairons 
Et  qu'à  faire  du  vent  pour  chasser  les  Nérons, 
Transfigurant  Paris,  Londres,  Pétersbourg,  Rome, 
Soufflent  des  ouragans  d'événements  sur  l'homme. 


TAS  DE  PIERRES.   —  PLANS.  541 

Grandeurs  humaines,  splendeurs,  conquêtes,  fêtes,  musiques,  clairons, 
orchestres,  lyres,  fanfares,  tambours,  timbales,  hymnes,  dithyrambes,  etc.  5 
héros,  rois,  empereurs,  pourpres. 

Et  leur  suprême  éclat 

Se  compose  du  bruit  de  tous  les  vers  de  terre 
Qui  rampent  dans  tous  les  tombeaux. 


Riche,  ton  fils  est  mort.  Ton  or  est  inutile. 
Jette  tous  tes  trésors  dans  cette  ombre  infertile 

Qui  l'a  pris  si  jeune  et  si  beau. 
A  quoi  bon?  la  mort  rit  et  repousse  ton  offre. 
Le  riche  vainement  met  la  clef  de  son  coffre 

Dans  la  serrure  du  tombeau. 


[P05r  MOKTEM.'] 


Pour  je  ne  sais  plus  trop  quel  motif,  cette  fleur 

Était  restée  au  lit  plus  tard  que  de  coutume  $ 

Toutes  les  autres  fleurs  que  prairial  parfume 

Riaient  depuis  longtemps  sur  le  bord  du  fossé 

Au  grand  soleil,  qu'à  peine  elle  avait  commencé 

D'ouvrir  le  pur  volet  de  ses  pétales  blanches  5 

Sa  paresse  faisait  fort  jaser  les  pervenches} 

Les  lys  disaient  :  Voilà  qui  va  faire  du  bruit! 

Quelqu'un  aura  passé  chez  cette  fleur  la  nuit! 

Un  sylphe  !  C'est  affreux.  Voilà  comme  on  s'expose. 

Cette  fleur  était  blanche  et  va  devenir  rose. 

Vous  verrez.  —  Mais  la  belle,  ajustant  ses  couleurs. 

Bâillait  à  la  façon  des  femmes  et  des  fleurs. 

De  manière  à  montrer  la  lueur  de  son  âme 

Et  d'être  encor  plus  fleur  et  d'être  encor  plus  femme, 

Épinglait  un  rayon  à  son  pistil  brillant. 

Lustrait  sa  feuille,  et  tout  en  se  débarbouillant 

Avec  de  la  lumière  et  dans  de  la  rosée, 

Disait  : 

[OcÉan  VERS.J 


H2  OCEAN. 


Le  livre  :  LES  QUESTIONS. 

Entrer  ainsi  en  matière  : 

Au  commencement  de  ce  siècle,  toutes  les  questions  ont  été  posées  et 
résolues. 

Elles  ont  été  mal  posées  et  mal  résolues. 

Par  qui?  Par  un  génie. 

Par  Napoléon. 

(Les  reprendre  toutes,  et  constater  et  montrer  les  nouvelles  solutions,  les 
vraies.  ) 

Guerre  —  peine  de  mort  —  enseignement  (gratuit  et  obligatoire)  — 
mariage  (divorce  insuffisant,  trouver  l'autre  loi)  —  colonisation. 

Europe  —  blocus  continental,  fausse  solution. 

Etats-Unis  d'Europe  —  vraie  solution.  —  Industrie  —  travail  —  salariat  — 
prolétariat,  etc. 

Commerce  —  libre  échange. 

Monnaie  —  unité. 


Exils  —  bannissements  —  injures  —  salaires  de  la  gloire. 
Les  contemporains  sont  envieux,  ingrats.  Le  présent  cache  la  gloire  des 
génies  vivants,  la  nie,  la  conteste. 

Mais  quand  a  passé  le  temps, 

Ouvrier  qui,  mettant  en  poudre  les  instants, 
Construit  le  bloc  du  siècle  avec  cette  poussière, 
Quand  l'avenir,  ce  sphinx,  a  levé  sa  visière, 
Quand  tous  les  nains  se  sont  dans  la  tombe  courbés. 
Quand  les  escarpements  des  exils  sont  tombés. 
Quand  les  orgueils  se  sont  écroulés,  quand  la  haine 
ELst  morte  en  bégayant  quelque  parole  vaine. 
Quand  le  nivellement  a  passé,  souffle  obscur. 
Au  fond  de  l'horizon,  tout  à  coup,  dans  l'azur. 
Dans  la  nue,  au-dessus  de  la  vie  où  nous  sommes. 
On  aperçoit  la  tête  immense  des  grands  hommes. 

[Artistes.  Poètes.  Grands  hommes.] 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  543 


1861-1880. 


BOÎTE  AUX  LETTRES. 


Pourquoi  je  panse  toutes  les  plaies  sociales,  le  forçat,  la  fille  publique, 
etc.,  enfant,  femme,  etc. 

Oui,  je  voudrais,  sentant  venir  les  grandes  heures, 

Les  instants  foudroyants,  éblouissants  et  noirs. 

Désarmer  les  courroux,  tarir  les  désespoirs. 

J'éponge  de  mon  mieux,  et  je  lave,  et  j'essuie. 

Oui,  j'accepte  la  cendre  aux  mains,  au  front  la  suie. 

Oui,  je  suis  l'ouvrier  obscurj  dédaignez-moi. 

Je  veux  de  l'avenir  diminuer  l'effroi} 

Je  veux  ôter,  faisant  mon  œuvre  incorruptible. 

Aux  révolutions  l'excès  de  combustible  j 

Je  voudrais  qu'épargnant  le  progrès  menacé. 

Le  feu  ne  pût  reprendre  où  ma  main  a  passé} 

Calmer  l'éruption  des  maux,  voilà  ma  tâche} 

J'y  travaille,  et  c'est  moi  qu'on  entend  sans  relâche 

Racler  dans  le  volcan,  ramoneur  de  l'Etna. 

[Moi.] 


ROMAN. 


La  pauvre  vieille  vierge  se  vengeait  de  sa  sagesse,  de  sa  vertu,  du  passé, 
en  se  décolletant,  en  se  retroussant,  en  montrant  le  plus  possible  de  bras, 
d'épaules,  de  nudités  grasses  et  molles  et  de  choses  de  soixante  ans,  et,  en 
croisant  ses  jambes  l'une  sur  l'autre  dans  son  grand  fauteuil  de  façon  à  mon- 
trer invariablement  sa  jarretière,  se  livrant  ainsi  à  la  consommation  solitaire 
de  son  pain  rassis  et  de  son  dîner  froid,  et,  sans  s'en  rendre  bien  compte 
peut-être,  y  invitant  inutilement  autrui. 


544  OCEAN. 

Je  fais  peur  à  la  duègne,  à  la  douairière,  hélas! 
Je  donne  en  son  caveau  la  fièvre  à  la  momie. 
Eh  quoi!  j'ai  réveillé  même  l'Académie! 

L'Académie 
Va  vous  chasser,  s'il  faut  croire  ce  qu'on  rapporte. 
Je  trouverai  Jean-Jacque  et  Molière  à  la  porte. 
Et  me  consolerai  d'avoir  quitté  Nisard. 

À  L.-B.C) 

Je  fais  mieux  que  t'ofFrir  ma  voix,  prends  mon  fauteuil. 

Ils  m'ont  fait  cette  gloire  et  désormais,  Molière, 

le  regard  de  la  postérité  ira 

De  ton  buste  splendide  à  ma  tête  proscrite, 

De  toi  qui  n'en  fus  pas  à  moi  qui  n'en  suis  plus''". 

[Moi.] 

ROMAN.  SERK. 

On  entre  dans  sa  chambre. 

Elle  est  déserte.  —  Une  table.  —  On  y  trouve  cette  lettre  : 

«Je  me  retire  de  la  vie  publique. 

«Quand  la  destinée  s'acharne  elle  finit  par  vaincre  l'homme. 

«Au  moment  de  disparaître  dans  une  ombre,  que  je  prie  Dieu  de  rendre 
impénétrable,  je  déclare  ceci  : 

«Dans  un  procès  qui  aura  lieu  prochainement  et  auquel  mon  nom  sera 
mêlé,  la  personne  digne  de  respect  qui  sera  accusée,  à  cause  d'une  méprise 
fatale,  est  absolument  innocente  du  fait  qui  lui  sera  reproché.  Je  la  prie  de 
me  pardonner  le  tort  involontaire  que  je  lui  aurai  fait.  La  lettre  de  moi  qui 
sera  lue  dans  le  procès  dira  ce  que  c'est  que  cette  méprise.  Quant  à  moi,  je 
ne  suis  pas  coupable  devant  les  hommes,  mais  je  suis  coupable  devant  Dieu. 
Je  me  punis. 

«Je  ne  comparaîtrai  pas  devant  la  justice  humaine,  ne  la  reconnaissant 
pas  pour  la  justice.  C'est  moi-même  qui  me  condamne  et  qui  m'exécute. 

<"'  Louis  Bonaparte. 

'''  Dans  une  lettre  à  Paul  Meuricc(2  mars  1864)  Victor  Hugo  dit  que  l'Acadcmic 
avait  délibéré  sur  son  expulsion.  Montalembert  l'avait  en  effet  demandée  après  la 
publication  des  Châtiments.  {Note  de  l'Éditeur.) 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  545 

«Ma  conscience  ne  me  reproche  rien  de  ce  que  les  hommes  croient  ou 
supposent.  Mon  expiation  vient  de  plus  haut.  Tout  ce  que  mes  convictions 
religieuses  me  permettent  du  suicide,  je  l'accomphs.  Je  sors  de  la  vie  autant 
que  je  le  puis. 

«En  me  retirant  je  fais  des  vœux  profonds  pour  la  cause  humaine.  J'ai 
vécu  pour  cette  cause  et  je  mourrai  pour  elle.  L'avenir  dira  dans  quelle 
mesure  mes  efforts  auront  été  utiles. 

«Dans  la  solitude  où  je  vais,  j'ignorerai  tout.  J'y  achèverai  quelques  tra- 
vaux, et  j'y  mourrai.  J'y  attendrai  mon  jour  de  libération  suprême  dans  le 
recueillement,  la  prière,  et  le  silence.  Si  l'on  entend  encore  ma  voix,  ce  sera 
comme  la  voix  qui  sort  d'une  tombe.» 

Malheureusement  cette  lettre,  destinée  à  quelqu'un  en  France,  et  ayant 
un  sens  tout  politique,  était  écrite  sous  une  forme  équivoque  qui  pût  dé- 
router les  agents  de  police  s'il  arrivait  qu'elle  tombât  entre  leurs  mains. 

(Conspiration...  Révolution (''.) 


Autrefois,  j'étais  jeune.  —  Il  y  avait  des  moments  où  je  me  contentais 
du  vol  de  la  fantaisie  qui  est  à  la  jeunesse  ce  que  le  papillon  est  au  matin. 
Dans  ces  moments-là 

La  rêverie  et  l'art,  mes  deux  religions. 
M'emportaient  dans  l'azur  des  vagues  régions; 
J'aimais  Titania  riant  sous  la  liane  j 
Par  Jupiter!  j'aurais  enlevé  la  Diane j 
Fou  d'amour,  je  m'en  fusse  en  allé  n'importe  où 
Avec  la  nymphe  blanche  et  pure  de  Coustou, 
Comptant  bien  l'arracher  palpitante  à  son  arbre, 
Et  voir  sous  mes  baisers  rougir  ce  sein  de  marbre, 
Et  faire  au  Ranelagh,  dont  j'étais  le  lion, 
Galoper  Galatée  avec  Pygmalion. 


J'adorais  des  magots  chinoisj  j'étais  l'apôtre 

Des  trumeaux  de  "Watteau,  des  vases  de  Lepautrcj 

Aujourd'hui,  vieilli.  Le  deuil,  l'amour,  le  devoir. 
Deus,  Homo. 

[Moi.] 

'''  Écrit  au  crayon ,  très  effacé.  Une  copie  est  jointe  au  manuscrit.  (^Note  de  l'Éditeur) 

MMIISSM»   SâTtMAliB 


546  OCÉAN. 


GRIMETTE.  —  MOINOTTE.   (Roman.) 

Réâtre  et  la  Gorue  étaient  deux  monstres,  l'un  fauve,  c'était  l'homme , 
l'autre  féroce,  c'était  la  femme.  Ils  s'étaient  accouplés  et  vivaient  misérable- 
ment. Ils  allaient  rôdant,  quelquefois  ensemble,  quelquefois  chacun  de  son 
côté.  Ils  cherchaient  et  guettaient.  Ils  avaient  pour  industrie  de  trouver  les 
enfants  perdus j  quelquefois  ils  en  trouvaient  qui  n'éuient  pas  perdus. 

E&oyablc  genre  de  vol. 

[ThÉÂtrk  en  liberté.  —  Keli^uat] 


Le  dompteur  —  bateleur  —  belluaire  —  saltimbanque. 

—  L'enfant  volé  et  le  lion. 

—  L'enfant  battu.  —  Appelle  père  et  mère. 

—  Le  lion  pose  sa  patte  sur  le  bras  de  l'homme. 


(En  présence  du  berceau.) 

Ma  femme,  votre  mère,  ô  pauvre  être  innocent, 
Me  trompait,  je  le  sais.  Je  pardonne,  et  j'espère. 
J'ignore,  ange  endormi,  si  je  suis  votre  père, 
Mais  votre  petitesse  est  grande,  et  vous  défend} 
Mais  étant  un  enfant,  vous  êtes  mon  enfent. 
Ma  bénédiction  vous  adopte. 


Le  passereau ,  la  huppe  et  la  bergeronnette 
Discuuientj  entre  oiseaux  on  jase,  on  est  honnête. 
Mais  on  est  susceptible,  et  quelquefois  les  becs 
Font  comme  les  troyens  ennuyés  par  les  grecs  $ 
On  se  chamaille}  ainsi  les  bons  rapports  s'altèrent} 
Les  trois  oiseaux  ayant  discuté,  disputèrent} 
C'est  la  pente }  on  descend  par  cet  escalier-là} 
On  s'aima  dans  l'édcn,  puis  on  se  querella} 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  547 

Sitôt  que  la  discorde  amère  fait  un  signe, 
Le  sage  à  ne  plus  être  un  sage  se  résigne. 


Les  oiseaux  sont  un  peu  des  hommes  et  des  femmes. 
Et  nous,  n'avons-nous  pas  des  ailes  dans  nos  âmes.? 


[OcÉan  vers.] 


LA  LEÇON.   HISTOIRE.   ROIS. 
A.   B.   C.   céoGRAPHIE.   MONT  ATHOS. 

Et  maintenant  qu'on  a  parlé  de  la  grammaire, 
D'Alexandre,  des  grecs,  des  juifs,  du  mont  Athos, 
Si  nous  allions  un  peu  du  côté  des  gâteaux? 

[L'Art  d'être  Grand-Père.  —  Brouillons.'] 


Pour  le  livre  que  je  veux  faire  sur  la  langue  primitive. 

Z.  Lettre  mystérieuse.  La  dernière  de  l'alphabet.  La  route  est  faite.  La 
marche  est  terminée.  Sedere.  S'asseoir. 
S'asseoir  n'est  pas  s'endormir. 
Zed  devient  sed,  et  signifie  mais... 
Rien  n'est  fini. 


"Vbici  enfin  une  liste  de  titres  pour  des  volumes  projetés.  Nous  donnons  entre  cro- 
chets les  dates  présumées  d'après  l'écriture  ou  certaines  particularités. 

L'Amant  de  la  mokt. 

[post  moktem:  1828.] 


La  J^U^gUENGROGNE. 

[183I.] 


)5 


548  OCÉAN. 

Le  Fils  de  la  bossue. 


AGRIPPE  ET  Brute,  roman  de  mœurs. 
(  Le  ménage  du  procureur.  ) 

Nous  avions  nommé  la  femme   (vieille),  Agrippe  et  le   mari    (vieux 
bourru  imbécile)  Brute. 

Quand  j'aurai  le  temps,  j'écrirai  un  livre  de  mœurs  intitulé  : 

TOUCHAITT  LES  DUCHESSES. 


Titre  du  livre  : 

Pensées  mÈlÊes  de  Hierro, 

ARRIERE-PETlT-tlLS  DE  GrINGOIRE  ET  DE  DuLCINEE  DU  ToBOSO. 


DÉVELOPPEMENT  d'uNE  PENsÉe  EN  DOUZE  ANS. 

vol. 


Lettres  de  deux  personnes  de  sexe  différent. 


Le  livre  de  ma  vieillesse  sera  intitulé  :  Histoire  des  derniers  rois. 


Un  bon  livre  à  faire  sous  ce  titre  :  Pensées  mÈlÉes. 


L'Homme  QUI  écrit  Kisella,  roman 


(i) 


Le  Dialogue  des  Cariatides'^'^X 

[Philosophie,  i 834-1 836.  ] 


Les  Statues  informes. 

[1836.] 

'"'  Ces  neuf  titres ,  inscrits  dans  la  plaquette  :  FeuiBes  palmes,  sont ,  d'après  l'écri- 
ture, de  1830  à  1832. —  '*'  Ce  titre  a  sans  doute  quelque  analogie  avec  la  (division  du 
poëme  La  Révolution,  date  du  jj  décembre  i8j7  et  public  en  1881  dans  les  ^^iMtrt 
vents  de  l' Esprit.  {Note  Je  l'Éditeur.) 


I 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS.  549 

Dieu  en  pressant  les  grands  cœurs  qui  souffrent  en  exprime  la  pensée 
goutte  à  goutte. 

Pensées  exprimées  goutte  2  goutte'*'. 

[1838-1840.] 


Ce  que  sont  les  fleurs  pour  la  science. 
(Faire  quelque  chose  de  ça.) 


[184J-1848.] 


Chansons  lointaines 

ou 

Le  Chant  lointain. 

[1852-18^3.] 


Titre  du  livre  : 

Choses  mêlées  au  bruit  de  l'eau  et  du  vent. 

[i8j2-i8j4.] 


Chansons  de  pitié. 

Mes  Cris  dans  l'ombre. 

Que  ceux  qui  ont  peur  dans  les  mines  et  dans  les  ténèbres  n'aillent  pas 
plus  avant. 

[i8jî-i86o.] 


Les  Apparences  de  la  nuit.  Roman. 

[Théâtre  en  liberté.  —  Reliquat  i8j6.] 


(') 


Ce  titre  sera  repris  vers  1857  :  Le  goutte  A  goutte  de  l'espsjt.  (^Note  Je  l'Éditeur.) 


550  OCÉAN. 

Besschus,  roi  de  Nigritic. 


[1856-1857.] 


Conte  :  Le  Hantebois  (brigand). 

[1856-1857.] 

Le  Chenapan. 

Le  mauvais  Patron. 

l'echoueur. 

Autre  type  :  Le  Matelot  parisien,  ancien  vaudevilliste. 

[18J6-1857.] 

La  Pvdevr  des  spectres. 

[1858-1860.] 

La  Sédition  des  nuées. 

[1858-1860.] 

Dialogue  de  l'escarboucle  et  de  l'étoile, 

[1858-1860.] 


Pour  la  vie  domestique. 

[1859-1860.] 


Livre  : 

I.  Amour.  —  II.  Histoire.  —  III.  Philosophie.  —  IK  Clémence. 
—  V.  Religion.  —  VI.   Vérité. 

[1860.] 

Copeaux  de  la  préface  du  livre  Paris. 

Utiles  pour  la  brochure  :  Ou  en  sont  les  ^ueBions? 

[1867.] 


TAS  DE  PIERRES.  —  PLANS. 


551 


J^CŒ  LA  MOKT  i/eXISTE  PAS. 

[Explication  de  la  vie  et  de  la  mort.] 

La  solution  de  continuité  est  impossible. 

[1870.] 

Faire  un  livre  intitulé  :  MÊTéoKES. 


La  Mokt 

par 

V.   H. 


Commencer  ainsi  : 

Une  chose  m'étonne. 

C'est  qu'on  ne  comprenne  pas  la  mort. 

La  mort  est  un  phénomène  de  pure  gravitation. 

Supprimez  la  gravitation,  la  mort  disparaît. 

Expliquons-nous. 

[Explication  de  la  vie  et  de  la  mort.] 


[1870-1872.] 


Je  ferai  un  livre  intitulé 


Clarté  de  la  mort  '''. 


[1875.] 


<•'  Au  bas  d'un  projet  de  table  pour  la  deuxième  série  de  la  Ugettde  des  Siècles.  {Noie 
de  l'Éditeur.) 


NOTES 

DE  CETTE  ÉDITION 


OCEAN.  —  TAS  DE  PIERRES. 


LES    MANUSCRITS. 


Il  y  a  pour  0(xan  quatre  volumes  de  manuscrits ,  trois  pour  les  vers ,  sériés  ainsi  : 
1820-1851;  1852-1870;  1871-1884;  un  seul  volume  pour  la  prose  :  1825-1880. 

Dans  ces  quatre  volumes  comme  dans  la  plupart  des  manuscrits ,  on  trouve  tous 
les  genres  de  papier,  tous  les  formats  :  verso  de  lettre  ou  d'enveloppe,  bande  de 
journal,  convocations,  faire -part,  il  n'est  pas  rare  de  voir  sur  la  même  page  trois  ou 
quatre  fragments  collés  les  uns  sous  les  autres  par  des  pains  à  cacheter;  vers  1860  et 
jusqu'en  1884  quelques  larges  feuilles  de  fort  papier  bleu  ou  blanc. 

1820-1851.  —  En  tête,  une  note  datée  19  novembre  1846  forme  une  sorte  de  pré- 
face à  cette  période.  Les  premiers  vers  reliés  sont  de  la  toute  jeunesse  de  Victor  Hugo 
et  si  l'écriture  enjolivée  de  savantes  arabesques  ne  suffisait  pas  à  les  dater,  les  sen- 
timents exprimés  par  le  jeune  royaliste  les  situeraient  vers  1820  : 

Ah  !  nos  pères  ont  vu  l'orgueil  républicain 

Adopter  pour  niveau  la  verge  de  Tarquin. 

Nos  pères  vous  ont  vus,  sages  pleins  de  démence. 

Faire  du  peuple  au  peuple  un  holocauste  immense; 

Ils  ont  vu  quelle  nuit,  s'amassant  par  degrés. 

Nuit  afiErcusc,  éclipsa  tous  vos  rcvcs  dorés, 

La  loi  souillant  les  mœurs,  un  pouvoir  d'imposture 

Etendant  sur  la  France  une  vaste  torture. 

L'homme  au  nom  de  ses  droits  dans  les  chaînes  jeté. 

Et  les  prisons,  manquant  à  votre  liberté! 


Sotis  CCS  vers,  cette  déclaration  farouche  : 

Combien  au  pilori  qui  n'y  devraient  pas  être 
Et  combien  n'j  sont  pas  que  j'aimerais  j  voir  I 


556  OCÉAN. —  LES  MANUSCRITS. 

Au  verso  quelques  notes  d'histoire. 

Rapidement,  l'écriture  se  simplifie  et  si  tous  les  sujets  se  mêlent,  l'évolution  se 
précise  peu  à  peu.  Çà  et  là,  quelques  poésies  ébauchées  que  nous  avons  données 
dans  la  division  :  Plans. 

Peu  de  pièces  datées. 

1852-1870.  —  Les  pages,  pour  la  plupart,  contiennent  plusieurs  fragments  collés 
l'un  sous  l'autre;  les  originaux  étant,  comme  dans  le  volume  précédent,  de  toutes 
dimensions ,  en  reliant  on  a  établi  le  format  d'après  le  manuscrit  le  plus  large  et  le 
plus  haut. 

Quelques  copies  de  vers  extraits  des  carnets  de  1859  et  1864. 

1871-1884.  —  Au  début  de  ce  volume,  ce  sont  plutôt  des  notes,  des  ébauches  jetée» 
çà  et  là,  quelquefois  au  crayon,  mais  toujours  sur  le  premier  papier  venu.  Des  copies 
accompagnent  les  originaux  les  moins  lisibles.  Puis  apparaissent  les  feuillets  de  beau 
papier  et  de  grand  format,  fréquemment  employé  pour  VArt  d'être  Grand-Père,  pages 
couvertes  de  la  large  écriture  qui  avec  les  années  devient  plus  appuyée  et  même  un 
peu  tremblée. 

Les  derniers  vers  ébauchés  à  la  fin  de  cette  période  sont  d'avril  et  mai  1884  : 

LES  VOLEURS. 

Ces  sinistres  navires 
Attaches  au  rivage  et  captifs  comme  lui. 
Et  qui  bâillent  la  foudre  avec  un  sombre  ennui. 

19  avril  1884. 

Au  verso,  du  9  mai  1884  : 

Je  dis  bonjour  au  chat. 
Je  lui  donne  la  patte,  il  me  donne  la  griffe. 
Nous  sommes  bons  amis. 


A  la  fin  de  ce  mantucrit  sont  reliés  les  'Vers  faits  en  dormant. 


Indépendamment  des  principaux  manuscrits ,  notons  deux  petits  cahiers  de  vers  a 
peine  lisibles  tant  l'écriture  est  effacée  et  l'encre  pâlie;  l'un  est  daté  1816-1817,  l'autre 
1817-1818.  De  ces  cahiers,  nous  avons  extrait  neuf  poésies ,  faisant  partie  des  premiers 
essais  (voir  pages  11  ^  )p). 


NOTES  EXPLICATIVES.  557 

Voici  maintenant ,  dans  l'ordre  de  ce  volume ,  la  description  des  manuscrits  : 

I.  NOTES  EXPLICATIVES. 


OCÉAN  VERS. 


X.  LES  JOYEUX  FILS  DE  NATURE  ET  D'AMOUR.  —  Ce  manuscrit  nc  comprend  que 
deux  feuillets,  numérotés  i   et  4.  Que  sont  devenues  les  pages  2  et  3  ? 

Nous  nous  sommes  rappelé  que  la  Chanson  du  Gracieux  dans  Marion  de  Lorme 
était  de  même  rythme  et  de  même  facture;  en  nous  reportant  aux  notes  du  drame''', 
nous  avons  compté ,  outre  le  couplet  chanté  au  cours  du  troisième  acte ,  six  strophes 
inédites  publiées  dans  la  description  du  manuscrit,  en  tout  sept  strophes  dont  le 
manuscrit  est  exactement  semblable,  papier  et  écriture^  à  celui  des  Joyeux  fis  de  Nature 
et  d'amour.  Victor  Hugo  a  donc,  en  1829,  détaché  de  la  poésie  écrite  en  1828  sept 
strophes  dont  il  a  fait  la  Chanson  du  Gracieux  (et  qui  remplissaient  les  pages  2  et  3)  ; 
il  a  laissé  telles  quelles  les  pages  i  et  4  dont  les  vers  ne  s'adaptaient  pas  à  la  situation 
du  troisième  acte  de  Marion:  dans  le  drame,  un  comédien  nargue  un  juge;  'dans  la 
poésie,  un  bandit  en  instruit  un  autre. 

Après  la  date  :  28  juin  1828,  une  colonne  de  chiffres  donne  le  total  de  120  vers; 
c'est  exactement  le  nombre  des  sept  strophes  publiées  dans  Marion  et  des  huit  qu'on 
vient  de  lire. 

Au  verso  de  la  première  page ,  quelques  hésitations  :  la  cinquième  strophe  se  pré 
sentait  d'abord  ainsi  : 

La  prison  c'est  une  ferme 
Dont  tout  bandit  à  son  terme 
Doit  être  le  hobereau. 
Du  Met  c'eît  le  fourreau  <*>. 

Après  avoir  défini  l'aspect  des  juges ,  la  sixième  strophe  concluait  : 

Le  tout  plus  froid  que  les  marbres 
Dont  leurs  tombeaux  sont  construits. 


*■'  Page  161  de  cette  édition. 

(>)  Nous   rappelons   que  les   vers  et  variantes  publia  en  italiques  sont  tijii  dans  le   ma 
nuscrit. 


558 


O'CÉAN.  —  LES  MANUSCRITS. 


XI.  PKOMENEUKS  jjui  HANTEZ  LA  TEKKASSE  sablÉe... —  Fragment  atraché  d'une 
page  de  l'album  de  voyage,  1843. 

XII.  £UB   VOTKE  GLOIRE  EST  COURTE,    6  GRANDS  HOMMES  DU   GLAIVS! Ecrit    au 

verso  d'un   bidletin  de  souscription  au  Cours  familier  de  Littérature  de  Lamartine. 

XV.  DANS  CETTE  RÊVERIE  ob  J'OUBLIAIS  DE  VIVRE...  —  Encre  très  pâle,  écriture 
très  effacée  et  semblable  à  celle  de  certaines  notes  prises  en  1852  pour  YHiftoire  du 
deux  décembre,  à  Bruxelles.  Au  bas  de  ce  manuscrit,  ces  quelques  vers  qui  semblent 
n'avoir  aucun  rapport  avec  ce  qui  précède  : 

Et  moi  je  dis  :  aimez!  croyez!  je  suis  semblable 
Au  prêtre  dont  la  maia  ne  voudrait  que  bénir, 
Au  pâtre  qui  voyant  la  nuit  poindre,  et  venir 
L'heure  où  le  maître  veut  que  le  troupeau  s'abreuve. 
Cric  et  chasse  à  grand  bruit  les  buffles  vers  le  fleuve. 

XIX.  AUX  FILS  DES  CROISES.  —  Le  manuscrit  s'arrête  après  la  première  partie  ;  la 
seconde  n'est  ébauchée  que  par  ces  mots  :  Mais  vous  ! 

XXII.  SU'IL  S'Af PELLE  HOMèRE  SEULEMENT...  —  Au  verso  d'une  lettre  dat^e 
22  juillet  1857,  réclamant  à  Victor  Hugo  50  francs  pour  sa  sotiscription  en  faveur 
de  la  veuve  Cabrct.  Au  coin  Victor  Hugo  a  écrit  :  Payé. 

XXVI.    JANVIER  DOIT  GRELOTTER  PRÈS  DU   VIEILLARD  £UI   TREMBLE...  Avant  CC 

premier  vers ,  une  rime  proposée  et  suivie  d'un  point  d'interrogation  : 

Ensemble!  ensemble!  casemblcl 

Et  en  travers  du  verso  d'enveloppe  qtii  sert  de  manuscrit  à  ces  vers ,  des  indications 
des  prix  gucrnesiais  : 

Son  :  —  3  sous  la  livre.  Au  coin  de  Viaoria  road. 
Marché  du  blé  :  orge  —  22  sous  le  déncrel. 
Avoine  16. 


XXXI.    AUX  CHAMPS,   VOlS-TU,   TOUT  EST  CONTENT,  TOUT  EST  JOYEUX.  Après  le 

onzième  vers ,  venaient  les  deux  derniers  avec  ces  variantes  : 

Ils   sont   contents,    leurs    toits    de   chaume 

On  est  content;  les  toits  de  fleurs  d'or  sont  couverts. 

Et  le  ciel  bleu  sourit  aux  paysages  verts. 
Ces  detiz  vers  sont  rayés,  et  recopiés  à  la  an  après  quatre  vers  ajoutés. 


NOTES  EXPLICATIVES.  559 

XXXV.  PLEINE  LUNE,  OUKAGAN.  LA  MBK  EST  EN  DÉmENCB.  Au-dcSSUS  du  prcmicf 

vers,  cette  indication  : 
Vent.  Mer. 

Puis  quelques  mots  barres  : 
La  lune  eff  dans. . . 

XXXVII.   DERKlèKB  L'HOKIZON  LES  KOCS  MONTKAIENT  LEURS   TÊTES.  ..  Au    bas    dc 

ces  vers ,  on  lit  ceux-ci  : 

tombeau 
Ce  que  disent  au  fond  du  crâne,  ce  caveau. 
Le  squelette  raison  et  le  spectre  espérance. 

XXXIX.    LES  FORMES,  LES  ASPECTS  SONT  DES  SPECTRES  SiVI  FLOTTENT. ..  Ce    petit 

manuscrit  semble  un  fragment  de  poésie,  un  astérisque  à  droite  paraît  indiquer 
une  suite,  et  des  points  de  suspension  avant  le  premier  vers  et  après  le  dernier 
font  prévoir  un  commencement  et  une  fin. 

XL.    LA   NUIT.  —  À  la  fin  de  la  plaquette  qui  a  pour  titre  :  Amour,  sont  reliés 
les  vers  :  A  Juliette,  Cette  poésie  en  fait  partie. 

xLni.    OH  !  COMME    J'ARPENTAIS,   sitÔt  LES  NUITS  TOMBÉES. ..  —  Le  manuscrit 
relatant  ce  souvenir  de  jeunesse  est,  d'après  l'écriture,  de  1876  ou  1878. 

XLiv.  LèyE-TOi,  DOUCE  OPPRIMÉE  !  —  Parmi  les  Z>efs  à  Juliette. 


XL VI.    CE  £U'iLS  NOMMENT,  MA  bien-aimÉb. . .  —  Au  haut  de  la  page,  ces  mots  : 
Ne  les  crois  pas. 

XL VIII.    BONNE  jeunesse!    6    JOURS    CHARMANTS.'  JE    WUS  AIMAIS...  Au  VerSO 

de  la  Déclaration  de  Victor  Hugo  au  sujet  de  l'amnistie,  imprimée  le  18  août  1859. 

L.     è     VOYAGES  !    DÉPARTS     QUAND     ON     AVAIT     VINGT    ANS  !    Au-dcSSUS  du 

premier  vers,  ce  passage  biffé  : 

Les  passants  crojaient 

'Vbir  passer  deux  oiseaux  envolés  pour  l'azur. 
Douce,  elle  me  chantait  :  ananiffut  ta  sûr. 

\Vm  à  Juliette.] 


)6o  OCEAN.  —  LES  MANUSCRITS. 

Li.  CHANSON.  —   Au  verso  de  la  deuxième  page ,  ces  quatre  vers  : 

Je  suis  celui  qui  fait  des  chansons  bégayées 
Par  la  flûte,  à  l'écart,  loin  des  routes  frajées. 
Chansons  que  le  vent  mêle  à  l'ombre,  aux  sourds  abois, 
Et  qu'on  entend  le  soir  se  perdre  au  fond  des  bois. 


Ln.  AUTRE  CHANSON.  —  Après  la  date ,  une  strophe  qui  semble  une  variante  de 
la  chanson  précédente  : 

J'ai  changé;  l'amour  nous  leurre. 
Fuit,  et  nous  donne  congé; 
Lisette  rit;  moi  je  pleure 
De  ce  qu'une  autre  a  changé. 

Un  brouillon  de  cette  poésie  est  daté  31  mars  1878. 


LViii.  SOYEZ  DONC  DEMI-DIEU,  MAGE,  BAKDE,  hÉkos...  —  Entre  parenthèses,  au 
haut  de  la  page,  ces  trois  noms  dont  le  dernier  forme  rime  au  premier  vers  de  la 
poésie  :  {Affarté.  —  ZJénus.  —  Éj-os). 

Lxi.  JEANNE  DISAIT  :  TOUJOURS  JE  TE  SEKAi  FIDELE...  —  Au  verso  dc  cc  ma- 
nuscrit la  poésie  publiée  dans  Les  Contemplations  sous  le  titre  :  L'enfance;  ici  pas  de 
titre ,  mais  quelques  variantes  pour  les  deux  premières  strophes  : 

Le  doux  enfant  chantait;  la  mère  exténuée 
Expirait,  gémissant  dc  voir  jaunir  les  bois; 
La  mort  au-dessus  d'elle  errait  dans  la  nuéc; 
J'entendais  le  grand  râle  et  la  petite  voix. 

L'enfant,  tout  frêle,  avait  cinq  ans;  cncor  plus  frcle. 
Sa  mère  lui  disait  :  mon  trésor  !  mon  amour  ! 
Mon  bonheur!  —  Et,  pensif,  je  les  écoutais,  —  elle. 
Toussant  toute  la  nuit,  lui  chantant  tout  le  jour. 

Au  bas,  date  et  note  :  22  janvier  1855.  Jersey.  Surlendemain  de  la  mort  de 
M-  Ginestat'"'. 


Lxiv.  JE  ME  SOUVIENS  DU  TEMPS  DE  MES  ILLUSIONS.  —  Au  coin  du  manuscrit ,  à 
droite,  les  mots  :  Boîte  aux  lettres.  C'est  le  titre  d'une  division  publiée  en  partie 
dans  le  Reliquat  des  Châtiments. 

<■'  M"'  Ginestat  itait  la  femme  d'un  proscrit.  {Note  de  l'Editeur.) 


NOTES  EXPLICATIVES.  561 

Lxvii.  A  S.  B.  —  On  ne  trouvera  dans  le  manuscrit  à'Océan  vers  qu'une  épreuve  des 
vers  à  Sainte-Beuve.  L'original  est  conservé  par  la  famille  de  Victor  Hugo.  M.  Gustave 
Simon  a  publié  ces  vers  dans  la  R.evue  de  Pam  des  15  décembre  1904,  15  janvier  et 
15  février  1905,  mais  sans  indiquer  de  date  précise.  Nous  avons  retrouvé  dans  le 
Carnet  de   1874  l'ébauche  suivante,  nous  la  donnons  telle  quelle  : 

À  S.  B. 

Le  jour  où  je  t'ai  mis  hors  de  chez  moi,  vil  drôle. 

Lorsque  sur  l'escalier  te  poussant  par  l'épaule , 

Je  t'ai  dit  :  n'entrez  plus,  monsieur,  dans  ma  maison. 

J'ai  vu  luire  en  tes  yeux 

J'ai  vu  dans  ton  regard  toute  ta  trahison 

ô  coupable 
(Et  j'ai  compris  de  quoi  pouvait  être  capable) 

Luire,  et  j'ai  ta  laideur  dédaignée 

La  lâcheté,  le  mensonge 

Comme  on  pressent  la  toile  en  voyant  l'araignée. 

Lxxiv.  NOUS  NOUS  ENVOLERONS  VERS  LES  ciEux  INCONNUS. . .  —  Sous  ces  vers  quelques 
rimes  jetées  : 

Éclairs  —  clairs.  —  Madame  de  Boufflers. 
et  ce  mot  :  chandeleur. 

Lxxvin.  NUIT.  DANS  UN  CIMETIÈRE. —  Strophe  tracée  d'abord  au  crayon,  puis 
repassée  à  l'encre.  Au  bas  de  la  page,  indication  et  vers  biffés  : 

Je  me  souviens. . . 
Fête.  Et  finir  par  ce  vers  : 

0  patrie!  0  concorde  entte  les  citoyens! 

C'est  le  dernier  vers  de  hueur  au  couchant^^K 

Sous  ces  ratures ,  quelques  vers  : 

Caïn  s'etonnc 
Que  l'innocent 
Ait  tant  de  sang. 


•^  Les  Contemplations.  (Note  de  l'Éditeur.) 


ntUMHtn   RMtMAV* 


562  OCÉAN.  —  LES   MANUSCRITS. 

Je  ne  suis  que  le  firont;  vous  êtes  l'auréole. 

LXXXVI.  RIBN  N'EST  PLUS  EFFRAYANT  QUE  CET  EXIL  DB  L'AME.  Au  Coin  ,  à  dfoitC 

du  manuscrit,  le  mot  Ea/tr  et  avant  le  premier  vers,  le  mot  Homme. 


LXXXIX.     UN  LENT   TRAVAIL  HUMAIN  SANS  CESSE    RONGE    ET    MINE...    Après    le 

dernier  vers  et  d'une  encre  beaucoup  plus  pâle ,  ces  trois  vers  : 


Ô  maître,  ayez  pitié  de  la  fourmi  César! 
0  juge!  ayez  pitié  de  JefiFryc!  6  pontiic. 
Pitié  pour  Boniface  et  pitié  pour  Caiphe  ! 


XC.     CROIS    À    TA    CONSCIENCE    AVANT    DE    CROIRE    AUX   CODES.    Sur  Ic    feuillet 

où  sont  ces  quatre  vers,  on  lit  deux  pensées  qu'on  trouvera  page  284. 
Puis,  rayés,  deux  vers  employés  déjà. 


xcvi.    TOUT  MARCHE,   C'EST  LA  LOI  DE  L'HOMME.  —  En  marge  des  quatre  pre- 
miers vers,  cette  mention  :  Ailleurs. 

Puis ,  rayés ,  quelques  mots  au  bas  du  feuillet  : 

L'homme  iUùihk.  Uomhre  tndéchlfjrahle. 


cii.  ...y Al  LU  DANTE.  —  Au  verso  d'une  lettre  signée  des  initiales  L. H.  : 

Au  citoyen  Victor  Hugo, 

À  réminent  écrivain. 

Au  poète  illustre. 

Au  grand  orateur. 

Au  généreux  défenseur  des  droits  de  la  liberté  et  de  la  dignité  des  femmes. 

Le  modeste  travail  d'une  aiguille  reconnaissante  et  dévouée, 

i"  janvier  i8j6. 


CIV.     LE    POÈTE    ABOLIT   LA    GUERRE   ET   L'HOMICIDE...  Au  baS  du  fcuillct,  CCS 

vers  : 

Dante,  l'homme  effrayant. 
Qui  met  Dieu  dans  son  livre  et  l'univers  en  marge. 


1' 


NOTES  EXPLICATIVES.  563 

cvin.    APRÈS    TANT   DE   CHOSES   PASSÉES...  —   Au  haut  dc  la  page,  quelques 
lignes  de  plan ,  suivies  de  ces  vers  : 

Seigneur,  châtiez  et  récompensez  dès  ce  monde.  Les  méchants  seront  confondus 
dès  cette  vie  ...  et  les  bons  récompensés. 

Et  les  vivants  alors,  voyant  le  juste  heureux 

Et  le  méchant  frappé  sur  la  terre  où  nous  sommes, 

Diront  :  c'est  que  sans  doute  un  dieu  juge  les  hommes  I 


CXIV.  D'AUTRES  DISENT  C'EST  LA   LEUR  SAGESSE  :  JJDB  SERT...  Commc 

conclusion,  ce  début  de  réponse  : 
J'admire.  O  brutes! 


cxv.  TU  SEMBLES  ÉtonnÉ;  JE  NE  PUIS  TE  COMPRENDRE.  —  En  regard  du  dernier 
vers ,  des  rimes  proposées  : 

Aiguë.  —  Bisaiguë.  —  Ambiguë.  —  On  arguë.  —  Exiguë.  —  Contiguë. 


CXVIII.    LES  MORTS SONGEZ    AUX  MORTS  ET   LAISSEZ   LA    VOS  BIBLES ...    Poésie 

écrite  au  verso  d'une  convocation  aune  réunion  du  Sénat.  Timbre  postal  :  6  avril  1876. 
Les  trois  premiers  vers  sont  antérieurs  à  la  suite  qui  doit,  d'après  l'écriture,  dater 
dc  1876-1878. 


cxix.   C'EST  LE  MÊME  INFINI  QUI,  MER  BLEUE,  OMBRE  ÉPAISSE...  —  Avant  le  premier 
vers ,  une  indication  semble  annoncer  une  suite  à  ces  deux  strophes  : 

Uie.  —  A.ppatences.  —  Uùiotu  de  l'immensité. 

cxxii.  X  MADEMOISELLE  LOtnsE  B.  —  Sous  ccs  quatre  vers  à  M"*  Bertin,  quelques 
lignes  de  prose  : 

Le  Temps  :  ennemi  terrible,  chose  étrange!  parce  qu'il  fuit. 

Deux  choses  sortent  incessamment  dc  la  bouche  de  Dieu, 
Une  parole,  l'évangile. 
Un  souffle,  la  création. 


cxxni.  6  tOTEK  paternel!  6  FOYER  DOMESTIQUE.' —  Au  verso  d'une  lettre  de 
Gaspard  de  Pons  à  M"'  Victor  Hugo  la  priant  de  rappeler  «à  Victor»  qu'il  attend 
les  Feuilles  i'automne.  Timbre  postal  :  1831. 

ï6. 


564 


OCEAN. 


LES  MANUSCRITS. 


cxxiv.  Écrit   sur  l'exemplaire  de  n.-d.  de  m.-n.  —  Sur  le  même  feuillet,  au- 
dessus  des  vers ,  ces  deux  pensées  : 

Tout  homme  est  un  livre  dont  le  sens  ne  se  continue  pas  toujours  d'une  page  à 
l'autre  :  Parfois  la  candeur  est  au  recto,  la  trahison  au  verso. 


Tous  les  hommes  ne  sont  pas  égaux  pour  Dieu,  c'est  Dieu  qui  est  égal  pour 
tous  les  hommes. 


cxxxii.  L'EX-BON  GOUT.  —  Au  coin  d'une  page  de  variantes,  deux  vers  sur  un 
.autre  rythme  :. 

CORSET  DE  L»ART. 

\^ir  la  muse  qui  se  délace. 

Quelle  horreur!  prenez  ce  mouchoir! 

ou  : 

La  musc  qui  se  délace 

vertu 
Scandalise  sa  pudeur. 

Cette  poésie  fait  suite  aux  vers  publiés,  sans  date,  dans  Toute  la  Lyre  :  A  propos 
d'une  grille  de  bon  goàt,  l'écriture  nous  l'a  fait  situer  vers  1859,  mais  quelques  variantes 
datent  de  1865  et  1870'''. 

cxL.  vous  DITES  :  DE  NOS  jovKSj  NUL  N'EST  IMPUNÉMENT... —  Premier  début  de  ces 
vers  : 

Ah  !  vous  croje<r,  dans  votre  bonne  foi. 
Aux  journaux,  à  la  presse,  au  procureur  du  roi. . . 

Ces  deux  lignes  raturées ,  Victor  Hugo  a  écrit  vingt  nouveaux  vers  sur  une  page 
placée  en  tête  de  cette  poésie. 


OCÉAN  PROSE. 

III.    oh!  comme   cela   est   VKAI  QUE  LA   LUMIERE  KÈELLE... 

Le  haut  de  la  page  est  pris  par  ces  lignes  : 

A  Venise  la  dignité  ducale  durait  toute  la  vie  du  duc.  À  Gênes,  elle  a  varié,  trois 
ans,  cinq  ans.  Ceci  est  pour  beaucoup  dans  l'histoire  des  deux  republiques  et 
explique  la  différence  de  proportion  qu'on  remarque  de  l'une  à  l'autre.  Le  doge  de 
Venise  avait  le  temps  d'être  un  grand  homme }  le  doge  de  Gênes  ne  l'avait  pas. 

c  Voir  Toute  la  Lyre,  tome  I,  Édition  de  l'Imprimerie  nationale. 


NOTES  EXPLICATIVES.  565 

VI.    LA   BONHOMIE  IMPLIQUE  A    UN  CERTAIN  DEGKÂ  D'AUTORITE... 

Ce  feuillet  commence  par  ces  trois  propositions  : 

Certains  hommes  marchent  dans  la  justice  comme  les   voleurs  dans  le  grand 
chemin. 

Ou  :  Certains  hommes,  législateurs,  juges,  philosophes,  honnêtes  gens,  disent  : 
Nous  marchons  dans  la  justice. 

— ■  Oui,  comme  les  voleurs  dans  le  grand  chemin. 

Ou  :  Quand  vous  voyez  certains  hommes  dans  la  justice,  tremblez,  comme 
quand  vous  voyez  des  voleurs  dans  le  grand  chemin. 

XXV.    DANS   UN  CONTE   DE   L'ORIENT. . . 

Page  écrite  dans  tous  les  sens,  dont  les  fragments  sont  nixmérotés  i,  2,  3. 


TAS  DE  PIERRES. 


Nous  ne  nous  attarderons  pas  à  décrire  les  innombrables  bouts  de  papier  qui 
constituent  les  manuscrits  des  Tas  de  pierres;  ils  sont  de  toutes  provenances  et 
presque  tous  de  petite  dimension,  depuis  la  feuille  à  en-tête  de  l'Université  jusqu'aux 
bandes  de  journaux,  factures,  faire-part,  cartes  de  visite,  enveloppes,  etc.;  ils  sont 
pour  la  plupart  collés  ou  montés  sur  onglets  les  uns  sous  les  autres,  selon  le  format 
adopte  pour  la  reliure  de  chaque  plaquette  ou  volume.  Nous  ne  signalerons  que 
quelques  détails  nous  aidant  à  situer  telle  pensée  ou  motivant  telle  réflexion . 


MOI. 

Page   243.       RIEN  AVEC  LA  MATIERE... 

Au-dessus  de  ce  feuillet  ; 

Ma  femme  dit  que  j'ai  peine  égale  à  laisser  entrer  l'argent  et  à  le  laisser  sortir. 

Page   24J.        TOUTE  MA    VIE,   JE   POURRAIS  LA   DIVISER... 

Au  verso  d:  cette  languette  de  papier,  trois  lignes  relatant  une  «  chose  vue  »  : 

Le  petit  enfant  tenait  le  livre  d'une  main,  le  chat  de  l'autre,   le  livre  par  le 
signet,  le  chat  par  la  queue,  tous  deux  suspendus.  Le  chat  miaulait. 


566 


TAS  DE  PIERRES.  —  LES  MANUSCRITS. 


Page   247.       J'ENTENDS  RIRE  LES  SOTS,   J'ENTENDS  HURLEE.  L'ENVIE... 

A  la  fin  de  la  plaquette  ayant  pour  titre  :  L'amour.  La  femme,  sont  reliés  les 
0  Vers  à  Juliette».  Ceux-ci  en  font  partie  et  font  allusion  aux  attaques  des  classiques 
contre  Les  Burgraves  représentés  le  7  mars  1843. 


Page  255.      Vie  EN  FAMILLE.  —  Ce  petit  feuillet  débute  par  ce  vers 
L'été,  cet  histrion  chantant,  fait  sa  rentrée. 

Page  258.       Ordre  moral.  —  Sous  ces  vers,  une  ligne  : 
Le  bonheur  des  méchants  est  de  mauvais  exemple. 

Page    266.       L'INFINI,   L'ÉTERNEL,   L'IDÉAL,   L'ABSOLU.. 

Au  bas  du  feuillet ,  cette  pensée  : 

Ne  soyez  pas  trop  vieux. 
Pour  gouverner  un  peuple  en  ces  jours  orageux. 
En  ce  siècle  où  souvent  l'événement  foudroie , 
Il  faut  la  serre  d'aigle  et  non  la  patte  d'oie. 

LéG.  DBS  S. 


Page  271.       TRISTE,    SOURD,    VIEUX...  —   Cettc   strophe   est  répétée  dans  un  autre 
rythme ,  au  bas  du  feuillet  : 

Homme  triste,  sourd,  vieux, 
Tras  fois  silencieux. 
Ferme  ici-bas  tes  yeux. 
Ouvre-les  dans  les  cicux. 


CECI  ET  CELA. 


Page  273.  LA  PRESSE  A  SUCCÉDÉ...  —  Sous  ces  lignes,  dont  l'écriture  date  environ 
de  1828,  quelques  mots  fixant  une  image  qui  sera  reprise  trente  et 
un  ans  plus  tard  dans  Les  chansons  des  Rues  et  des  Bois  [Souvenir  des 
vieilles  guerres)  :  La  lune,  hausse-col. 


NOTES  EXPLICATIVES.  567 


PHILOSOPHIE. 

Il  y  a  deux  volumes  de  manuscrits  portant  ce  titre,  l'un  de  vers,  l'autre  de  prose. 
Nous  avons  indiqué  page  242  les  divisions  de  ce  dernier.  Dans  celui  qui  contient  l:s 
vers,  au  feuillet  85  commence  une  division  intitulée  :  Les  ions  et  les  méchants.  C'est 
à  cette  division  qu'appartient  la  poésie  : 

Page  283.  LE  JUGEMENT  VIENDRA.  —  Dans  le  coin,  en  haut  de  la  page,  cette  indi- 
cation barrée  :  les  heureux:;  puis  deux  vers  qui  n'ont  aucun  rapport 
avec  la  suite  : 

Dès  l'aube,  on  voit  sortir  de  leurs  maisons  en  foule 

sautant 

Des  enfants  qui  s'en  vont  en  dansant  dans  les  prés. 


Page  284.  L'HOMME,    TENANT  EN  MAIN  OU  DES  DÈS  OU  DBS  CARTES... 

Sur  la  même  page ,  plusieurs  vers  publiés  ici,  sauf  ces  deux  derniers  : 

Quand  un  roi  te  parle  tout  bas, 

ses        paroles 
Prends  tout  ce  qu'il  dit  pour  un  songe. 

Page   292.      expiation!  sombke  lave... 
Sous  le  trait  final ,  trois  vers  proposés  : 

prison 

La  chair,  bagne  du  cœur  forçat. 
La  chair  geôlière  et  l'âme  au  bagne. 
L'esprit  captif,  la  chair  geôUère. 

Page  293.      HÈLAs!  NOUS  sommes  des  fantômes... 

Au-dessus  et  au-dessous  de  ces  vers  des  notes,  des  rimes  et  ces  trois  vers  biflés 


,Quand  les  premiers  chanteurs  sauvages 
Uoyaient  descendre  des  nuages 
Le  centaure  au  douhle  poitrail. 


568  TAS  DE  PIERRES. —LES  MANUSCRITS.     - 

Page  293.         L'HOMME  EST  COMME    UN  BOURREAU  DEBOUT  DANS   LA   NATURE, 

Sous  cette  strophe  deux  vers  datés  : 

Au  levant 
Un  long  nuage  étroit  rougi  par  l'aube  sombre 
Semblait  un  poisson  d'or  dans  un  océan  d'ombre. 

Page     295.         RAYONNANT  DANS  LE  DEUIL,   SOURIANT  DANS  L'ORAGE... 

Sur  cette  page ,  des  notes  et  des  vers  en  tous  sens;  en  voici  quelques-uns 

RUINES.  ROME. 

Ces  temples,  ces  palais,  ces  cirques,  ces  nymphces. 
Athènc  est  faite  en  marbre  et  Rome  en  travesti. 


Pensif,  je  me  promène  au  bord  des  flots  moroses  ; 
J'erre,  et  j'entends  en  moi  toutes  sortes  de  choses. 
Murmures  de  l'esprit  mêlés  au  bruit  de  l'eau. 


Page  296.  TOUS   LES   CRIMES  D£   LA   FORCE   ET  TOUTES  LES  GRANDEURS   DE  l'iDÉE.  . 

Après  la  dernière  ligne,  deux  mots  indiquent  une  suite  projetée 
Cependant,  écoutez. 


SAGESSE. 


Page  318.        SUR  CETTE  TERRE  IL  Y  A  DES  PAUimES.  —  Au  vcrso  d'unc  traduction  en 
anglais  de  la  lettre  de  Victor  Hugo  à  l'EJpapte.  1868. 


RELIGION. 

Page  326.        ...JE  NIE,  6  PRàTRES...  —  Au-dessus  de  ces  vers,  une  ligne  de  prose  : 
Non,  votre  Dieu  n'est  pas  mon  Dicu; 

LES  RELIGIONS  SONT  LES  wêtements  DE  DIEU. . .  —  Sous  ccttc  pcnséc  Ic  titre 
d'un  poème  des  Contemplations  :  Magnitudo parvi ,  écrit  en  1855. 


NOTES  EXPLICATIVES.  569 

Page  328.         TOUTES  LES  sŒLiGiONS  SONT  FAUSSES, . .  — •  Sous  Cette  penscc,  ces  lignes  qui 
n'ont  aucun  rapport  avec  le  texte  qui  les  précède  : 

. . .  Ces  caresses  secrètes  que  nous  faisons   à   nos   opinions    pour  obtenir  d'elles 
qu'elles  se  changent  en  convictions. 


EXPLICATION  DE  LA  VIE  ET  DE  LA  MORT, 

Page  330.        SI  l'Âme  S'ÉTAIT  pas  immoktelle. . .  —  Au-dessus  de  cette  pensée,  une 
ligne  : 

Madame,  je  ne  suis  qu'un  chien,  mais  je  vous  aime. 

Au  verso  d'un  faire-part  de  la  mort  du  maréchal  Oudinot,  duc  de  Reggio. 

P0S7  MOE.TEM. 

Page  332.         LA  VIE  est  pleine  de  MYSThKES...  —  Le  feuillet  débute  par  ces  quatre 
vers  : 

Leur 

Mon  âme  est  triste  et  toute  nue. 
La    honte    leur    parle 
Le  remords  m'insulte  en  secret. 
Leur 

Ma  conscience  est  devenue 
Comme  un  lion  de  la  forêt. 


L'HOMME   N'EST  VRAIMENT  NÉ  ^U'À  L'HEUKE   OU    DIEU  RÉCLAME. . .   —    Au- 

dessus  de  ces  vers,  cette  pensée  : 

Pour  moi,  esprit  que  la  destinée  humaine  occupe,  la  balance  de  Pilate  est  toujours 
dressée  sur  le  monde  et  j'en  vois  distinctement  pencher  tour  à  tour  les  deux 
plateaux 

Dans  l'un  pèse  Jésus,  dans  l'autre  Barabbas. 

Page  333.        L'ADVERSITÉ  SE  SENT  PLUS  VOISINE  DES  ciEux. . .  —  Sous  CCS  vcrs ,  un  plan 
ébauché  : 

La  mort  met  à  la  chaîne  les  héros,  les  forts,  les  conquérants,  au  bagne  dans 
le  sépulcre. 

Et  les  petits  enfants  qu'elle  prend  sous  ses  voiles 
Ont  le  jardin  azur  avec  les  fleurs  étoiles. 


570  TAS  DE  PIERRES.  —  LES  MANUSCRITS. 

Page  334.  LE  VISAGE  HUMAIN  EST  UN  VOILE.  —  Ccs  vers  ont  été  interchanges  et 
leur  ordre  définitif  est  établi  par  les  chiflFres  i,  2,  3,  4.  Puis  une  ligne 
de  prose  : 

Ôtc  ta  chair,  voyons  ton  âme. 

Le  feuillet  débute  par  deux  vers  rayés  : 

Ma  maison,  quand  la  mer  fait  tan, 
-  Sonne  la  nuit  comme  un  icueil. 

et,  au-dessus,  deux  mots  :  L'empire  rétamé. 

El  SU}  DONC  pouKKAiT  DÉSALTÉ&En. ..  —  Le  feuillet  commence  par  ce 
vers  : 

Les  sens  sont  un  fumier  où  gît  l'âme  enchaînée. 
CRITIQUE. 

Page    350.  CETTE   VILLE   OU   NOUS  AVONS  LAISSÉ  DERR/£RE  NOUS...  Cctte  pCnséc  CSt 

précisée  par  les  lignes  suivantes,  formant  variante  : 

Et  au  sommet  de  ce  Paris,  devenu  Parnasse,  et  sur  ce  Parnasse  nous  placerions 
Lamartine,  le  grand  poëte,  ayant  à  sa  gauche  Béranger,  le  poète  excellent,  et  à  sa 
droite  Musset,  le  poète  charmant. 

EPITRES. 

Page  355-        ^  -M^  ^3£K  DE  FKANCE.  —  A  relevcr  une  curieuse  variante  : 

J'ai  donné  de  grands  coups  de  hache  dans  l'histoire, 

Caîn 
Dans  l'homme,  dans  César,  dans  Jésus,  dans  Moloch... 

Page    356.  L'OISEAU  NICHE,   L'EAU  COURT,   L'AIR   SOUFFLE,  L'ASTRE   LUIT... 

Ces  vers  s'arrêtent  sur  un  point  virgtde,  la  suite  projetée  est  ébauchée  dans  ces 
deux  vers  précédés  eux-mêmes  d'une  rime  : 

Utrecht 
...Tout  cela,  c'est  dans  l'ordre,  et  correct. 
Et  je  n'y  trouve  rien  pour  ma  part  à  redire  $ 
Mais...  que... 


NOTES  EXPLICATIVES.  571 

Page  357.  ...  HOMMBj  LA  voLVPTÉ  EST  FOLLE.  —  Lc  ûttc  Épttrts ,  inscrit  en  haut 
de  chacun  des  fragments  de  cette  division  est  surmonté  ici  du  titre  : 
DieUj  bifFé.  Les  quatre  premiers  vers  sont  marqués  d'une  accolade 
précédée  d'un  point  d'interrogation. 


POLITIQUE. 

Page    368.         L'HOMME  D'ÉTAT   SE   TIENT  DEBOUT... 

Au  verso  d'un  brouillon,  écrit  en  1848,  sur  l'enterrement  du  général  Lamarque. 
Les  Misérables. 

LA  KÉVOLVTION  FRANÇAISE.  —  Au  bas  de  ce  fragment,  ces  lignes  : 

Chambre  des  pairs. 

M.  —  C'est  l'âme  visible. 

Th.  — •  Quelle  profanation  !  montrer  une  âme  à  des   bourgeois  ! 
Comme  ces  porcs  de  ducs  regardent  cela  bêtement'''. 

Page   371.        AUX  MAsjLAsr.  —  Copie  faite  par  M"*  Drouet.  L'original  manque.  Au 
verso  de  la  copie,  ces  deux  vers  : 

Maîtres,  buvez,  mangez,  car  la  vie  est  rapide. 
Tout  ce  peuple  vaincu,  tout  ce  peuple  stupidc. . . 

Page    373.        AKAGO  NE  PARAÎT  PLUS  À  L'ASSEMBLÉE.   —    Au-dessus   de   ces   lignes, 
une   «  chose  vue  »  notée  : 

Quand  Lamartine  est  à  la  tribune,  un  huissier  apporte  un  verre  de  vin  qui  rem- 
place le  verre  d'eau. 

J^voi  !  Des  NIAIS  SES.ONT  MES  DOCTEURS. ..  —  Le  nom  de  Dupont  de  l'Eure  est  large- 
ment biffé  et  remplacé  par  des  points,  mais  on  le  lit  facilement  sous  la  rature. 

Page   375-        gouvexnez  le  peuple  sans  l'ikkitek.  —  Sous  cette  pensée,  une  note  : 
Lc  koran  maudit  «les  peuples  sans  livre». 

'')  On  peut  supposer  que  la  lettre  M.  (abréviation  de  Moi)  désignait  Victor  Hugo  et  que 
Th.  était  l'abréviation  de  Théophile  Gautier,  par  qui  d'ailleurs  ce  propos  pouvait  être  tenu, 
(Note  de  l'Éditeur.) 


572  TAS  DE  PIERRES.  —  LES  MANUSCRITS. 

Page  376.  TOUTES  LES  IDEES  EN  ciKCVLATioN. . .  —  Au  verso  de  ce  tcuillet,  parmi  des 
lignes  illisibles  ou  rayées,  ce  fragment  de  discours,  adressé  à  Dupin, 
président  de  l'Assemblée  : 

Quant  à  M.  le  président,  je  ne  m'écarterai  jamais  des  égards  qui  lui  sont  dus. 
Il  a  détendu  le  M"'  Ncy,  il  a  défendu  Bérangcr.  Il  peut  l'oublier.  Moi  je  ne  l'ou- 
blie pas. 


DIEU''». 

Page  386.       6  KECHEKCHE  DE  DiBV  PAS.  L'HOMME.'  PAS  PEB.DVS.'  —  En  haut  dc  la  page, 
ces  deux  vers  : 

La  pomme  d'Eve  tombe  au  regard  dc  Newton 
Et  lui  révèle  tout,  la  loi,  l'axe,  le  monde. 

Page   389.       Dieu  nous  donne  À  choisir,  l'aube,  la  nuit  voilée...  —  Le  feuillet 
débute  ainsi  : 

Le  POETE 

Cet  homme,  transparent  comme  une  lampe  ardente. 


LA  NATURE. 

Page  396.  C'EST  L'HIVER..  LA  KAMÉE. . .  —  Nous  attribuons  la  date  dc  1828  à  cette 
strophe  dont  l'écriture  est  semblable  à  celle  des  joyeux  fils  de 
NATURE     ET  D'AMOUR.  (Voir  page  40.) 


LE  SOIR. 


Page  403.       ...CE silence  dv son....  —  En  haut  du  feuillet,  ces  vers 

La  table  dc  sapin 
Oi!l  je  rcvc  la  nuit  accoudé  sur  Virgile. 


'')  Les  pensées  en  prose  suc  Ditu  sont  \  la  (in  du  manuscrit  :  philosophie.  {Nott  dt  l'ÈeUtinr, 


NOTES  EXPLICATIVES.  573 


LA  MER. 

Page   407.  LA  MEK  PAU.E  A  LA  NVIT  ET  VEKS  LES  CIEUX  S'ÊLANCB. . .   Au-dessUS   dc 

ces  vers ,  un  nom  qui  semble  destiné  à  un  personnage  du  Théâtre  en 
htherté  :  Cassetuile, 


LES  ASSEMBLEES.  L'ELOQUENCE. 

Page  442.       SI  i^ous  ÊTES  FORT,  ET  SI,  DANS  UNE  DISCUSSION. . .  —  Au  vefso ,  btouillons 
de  difiFérents  passages  des  Misérables, 


QUESTIONS  SOCIALES. 

Sur  une  feuille  dc  gros  papier  gris,  sous  le  titre  dont  on  a  trouve  le  fac-similé 
page  444,  deux  autres  mentions  : 


QUESTIONS    PHILOSOPHIOyES.  CHOSES    ÉPARSES. 

etc. 

(Important  à  lire.) 

Tout  dc  suite  après  la  partie  relice  sous  le  titre  :  Questions  Sociales,  on  trouve 
plusieurs  articles  de  journaux  sur  l'esclavage,  sur  le  «  Martyrologe  des  peuples  ». 


LA  CIVILISATION. 

Page  450.  AFRIQUE.  —  Après  cette  comparaison  :  Le  français  est  l'homme  dc  la 
civilisation.  L'arabe  est  l'homme  de  la  solitude,  cette  note  entre 
parenthèses  :  (Développer  ceci). 


ARTISTES.  POÈTES.  GRANDS  HOMMES. 

Page  478,       couMS  vÉNVS  ÉCLÔT  DE  LA  MER  insu;ete. . ,  —  Avant   ces   vers,  nous 
lisons  ceux-ci  ; 

Annibal  au  Tessin,  Thrasybulc  à  Mcthymnc, 

Sont  les  flambeaux  dc  Dieu 5  tout  vainqueur  est  un  hymne. 


574         TAS  DE  PIERRES.  —  LES  MANUSCRITS. 

Page  478.  6    GKANDS    LUTTEURS,  QUE   DIEU   CHOISIT  POUR.  SUPPLÉANTS...    —    Avant  Ic 

premier  vers ,  quelques  noms  sont  proposés  : 

Cromwdl.  Danton.  Robespierre. 

Le  haut  de  la  page  est  rempli  de  vers  rayés  écrits  en  tous  sens;  deux  seuls,  qui 
n'ont  d'ailleurs  aucun  rapport  entre  eux ,  subsistent  : 

Ce  vent  prodigieux,  buflFet  d'orgue  cflfrayant. 

Dante,  égal  cftrajant  de  Shakspcarc  et  d'Eschyle. 

Au  bas  du  feuillet ,  ceci  : 

(Le  style  des  poètes.) 

Dans  le  noir  encrier  une  étoile  s'allume. 

En  écrivant,  la  plume 


Se  souvient  qu'elle  est  aile  et  qu'elle  a  pu  voler 


(1). 


PLANS. 


Page  J06.     oh!  disent  les  hommes... 
En  tête  de  ce  plan  ces  quelques  vers  : 


En 


La  vie  est  une  tonuinc 
Dont  chacun  boit  à  son  tour, 
Et  remporte,  vide  ou  pleine, 
Son  urne  à  la  fin  du  jour. 

marge  : 

L'urne 
Qu'on  remporte,  vide  ou  pleine. 
S'appelle  l'ambition. 


(0 


Rappeloas  que  Victor  Hugo  ne  se  servait  pas  de  plumei  de  me'tal.  (Noie  at  l'Eaileut.\ 


NOTES  EXPLICATIVES.  57^ 

ha  gloin  .^ 

épouse 
C'est  une  amante  de  matbte 
Couchée  à  côté  des  morts. 


Page    JO7.         A   L'ESPRIT  £UI  SUKGIT  SUK  LE    FLOT  QUI  S'ÉCKOULE... 

En  marge  de  la  première  version ,  Victor  Hugo  a  écrit  : 
Préférable. 


Page  jii.        Note.  —  au  sibus.  de  visé.  —  Au-dessus   de    la   note   relevée   aux 
Feuilles  paginées,  cette  indication  à  l'encre  rouge  : 

Compléter  ce  portrait  du  libelliste  Donncau  de  Visé. 


Page  J18.  AIME  ET   Tu  COMPKBSDB^S.  DANS  LE  CXUS.  IL  FAIT  JOUA. 

Le  feuillet  débute  par  ces  trois  vers  ; 

Avec  ses  millions  d'étoiles. 
L'univers,  flotte  à  pleines  voiles. 
Vogue  à  jamais  sur  l'infini. 

Cette  image  est  reprise  au  bas  de  la  page  : 
On  dirait  que  derrière  l'horizon  il  y  a  im  abîme 

Où  comme  une  flotte  infinie 
Plonge  tout  le  ciel  étoile. 

Pois  vicnnem  ces  deux  lignes  : 

(  O  son  de  voix  I  Sourire  I 

Souvenirs  adorés  I 


5/6         TAS  DE  PIERRES.  —  LES  MANUSCRITS. 


Page  522.         LA  TEMPETE.  —  Au-dcssus  du  titre,  ce  vers  : 

Le  vent 
Fait  aboyer  la  mer  comme  un  boucher  son  dogue. 


Page   J23.  AVTKEFOIS  JE   CROYAIS   COMME   UN   CKÉDULE  ENFANT... 

En  marge  de  la  seconde  strophe ,  un  signe  renvoie  au  bas  de  la  page  où  nous 
trouvons  cette  version  des  trois  derniers  vers  ; 

L'expérience  humaine  aboutit  au  Seigneur. 
J'ai  cherché  la  vertu,  j'ai  cherché  le  bonheur, 
Je  n'ai  trouvé  que  vous,  lumière! 


Page  J28.         VIEILLES  Églises  bretonnes.  —  Avant  cette  cnumcration,  deux  vers 

Ronccvaux  attend  Charlemagne 
Et  Waterloo  Napoléon. 


Page  J41.  grandeurs  humaines,  splendeurs.  —  Pour  les  troisième  et  quatrième 
vers  de  la  strophe,  des  croix  indiquent  deux  variantes  au  bas  du 
feuillet  ; 

Rcndra-t-ellc  l'entant  si  beau  ? 
Le  spectre  incorruptible,  hélas!  rit  de  ton  oftrc. 


Page  544.  ROMAN.  SERK.  —  Un  grand  feuillet  où  le  texte,  à  peine  lisible,  est 
tracé  au  crayon.  La  chemise  placée  devant  ce  feuillet  porte,  au 
verso,  cette  mention  rayée  : 

Lits  Mis/railfs,  Omissions  ou  ettata. 
(Futures  éditions.)  1864. 

Au  recto ,  ce  titre ,  qui  semble  n'avoir  aucun  rapport  avec  le  sujet  : 

philosophie.    INDE. 


NOTES  EXPLICATIVES. 


577 


Mentionnons  ici  un;  plaquette  reliée  sous  le  titre  :  Rimes.  —  Noms.  —  Sources. 
Victor  Hugo  déclarait  ne  pas  se  servir  du  Richelet,  il  se  faisait  pour  lui-même  un 
dictionnaire  de  rimes.  En  voici  quelques-unes,  précédées  de  cette  note  : 


^m^ 


\ 


tru-'i 


^M'^ 


Chameliers 

familiers 

piliers 

des  milliers 

Des  bœufs  et  des  chameaux  avec  leurs  chameliers. 


Rime  offrant  deux  sens  : 

Ils  admirent 
Tous  les  grands  écrivains  que  les  siècles  admirent. 


37 


578 


TAS  DE  PIERRES.—  LES  MANUSCRITS. 


Bacchante 

Réveillon 

Inabordable 

Acanthe 

Sillon 

Pendable 

Alicantc 

Tourbillon 

Imperdable 

Bâillon 

Fécondable 
Insondable. 

Finisse 

Patoise 

Xcnophon 

Punisse 

Pontoise 

Bouffon 

Bannisse 

Matoise 

Griffon 

Pythonisse 

Toise 

Syphon. 

...Avez-vous  vu  à  Bruxelles,  en  Brabant, 
Une  vieille  maison  au  coin  du  quai  des  briques. 

fabriques 
lubriques 


Sainte-Monique.  —  Manique.  —  chronique.  —  ironique.  —  panique.  —  Inique. 
•  Dominique.  —  cynique.  —  unique.  —  communique.  —  La  nique.  —  punique. 
■  tunique. 


NOTES  EXPLICATIVES. 


579 


\^ici ,  dans  l'ordre  de  publication  de  ce  volume,  la  liste  des  poésies  et  fragments 
non  datés;  nous  donnons  entre  crochets  les  dates  approximatives  présumées  d'après 
l'écriture  ;  les  dates  en  italiques  nous  sont  indiquées  par  un  fait  ou  par  une  comparai- 
son avec  d'autres  manuscrits. 


[■859.] 
[■8j4-8j6.] 

[■8j9.] 

[■8jz-.8î5.] 

[1860.] 

[,8j8.] 

[1 820—1822.] 

[,8j3-i8j5.] 

[-8j3-8fî-] 
[1836-1858.] 
[i8j6-i8j8.] 
[.84J-847.] 
[■8j2-i8î4.] 
[i8î6-i8j8.] 
[1842-1844.] 
[i8j9-i86o.] 

[.8j3-8j4-] 

[1850.] 

[1858.] 

[1840-1842.] 

[■8j6.] 

[■8j4.] 

i8j8-i8î9.] 

1 859—1860.] 

i8j}-i8j4.] 
.8jj-.8j6.] 
.8îî-.8j6.] 

■834-8}?.] 

■  874-1 87  j.] 

[1880.] 
■834-835.] 
1882-1883.] 
1850—1 852.] 
1840-1844.] 
18  59-1 860.] 
1857-1859.] 
1 878-1 880.] 
1 878-1 880.] 
1859-1860.] 
1862-1865.] 
1880-1883.] 

■  855-1858.] 
1856-1857.] 
i8i8-i83o.] 


OCEAN  VERS. 

Promeneurs  qui  hantez  la  terrasse  sable'e... 

Que  votre  gloire  est  courte,  6  grands  hommes  du  glaive! 

O  royauté  pliant  k  la  fin  sous  le  faix  ! 

La  Foule. 

Dans  cette  rêverie  où  j'oubliais  de  vivre. . . 

...Et  fais  attention.  On  rit. 

Vitellius  était  hideux.  César  immonde... 

Fragment  d'une  ode  k  Moreau. 

Aux  fils  des  croisés. 

Pour  qui  donc  me  prend-on  qu'on  parle  de  la  sorte  ? 

Vous  ne  savez  donc  pas  qui  je  suis,  imbéciles! 

. . .  Qu'il  s'appelle  Homère  seulement . . . 

Oh  !  dans  les  temps  anciens ,  mère  des  Nations ... 

Les  prêtres  du  soleil,  les  vierges  de  l'aurore... 

Janvier  doit  grelotter  près  du  vieillard  qui  tremble. . . 

Phidias,  Jean  Goujon,  Michel-Ange,  Coustou... 

Les  Écréaux.  —  Écueil. 

Chanson  de  marin. 

La  justice,  l'amour,  la  force,  la  beauté... 

Aux  champs,  vois-tu,  tout  est  content,  tout  est  jojeux... 

...  Ce  vieux  chêne  est  si  grand .  . 

. . .  Au  fond  du  crépuscule . . . 

Or  voici  poindre  avril.  Les  bons  petits  oiseaux . . . 

Pleine  lune;  ouragan.  La  mer  est  en  démence. 

On  voyait  aux  clartés  du  soir  mystérieux . . . 

Derrière  l'horizon  les  rocs  montraient  leurs  têtes . . . 

Crépuscule. 

Les  formes,  les  aspects  sont  des  spectres  qui  flottent . . . 

La  nuit. 

Tu  me  vois  bon,  charmant  et  doux,  ô  ma  beauté.. . 

Oh!  comme  j'arpentais,  sitôt  les  nuits  tombées... 

Lève-toi,  douce  opprimée! 

Si  tu  veux  que  je  te  dise. . . 

Ce  qu'ils  nomment,  ma  bien-aimée . . . 

L'amour  complète  l'âme,  et  quand  son  destin  change... 

Bonne  jeunesse!  ô  jours  charmants!  Je  vous  aimais... 

0  voyages  !  départs  quand  on  avait  vingt  ans  ! 

Chanson. 

Autre  chanson. 

Dans  des  trous  de  grenier,  parmi  des  araignées . . . 

Je  me  souviens  d'avoir  connu,  dans  ma  jeunesse... 

Je  vous  quitte,  ô  villes  malsaines! 

Soyez  donc  demi-dieu,  mage,  barde,  héros... 

Elle  passa  devant  la  boutique  du  juif. 

O  temps!  si  l'on  pouvait  dans  ton  urne  profonde... 


Î7' 


jSo 


OCEAN.  —  LES  MANUSCRITS. 


[1871.]  1830. 

[187J— 1877.]  Et  du  haut  de  ma  tour,  bâtie  avec  le  rêve... 

[187J-1877.]  Les  enfants. 

1S74.  À  S.  B. 

[i8j9.]  L'homme  esclave!  de  qui?  de  l'homme. 

[i8j8-i8j9.]  Et  puisqu'il  faut  qu'on  meure  après  avoir  vécu... 

[i8jg.]  La  statue  est  souvent  une  sombre  ironie... 

[i8j5— i8j6.]  Je  vous  l'ai  déjk  dit,  un  soir,  sur  le  chemin... 

[1874— 1876.J  Lueur  du  soupirail. 

[i8jj— i8j4-]  Nous  nous  envolerons  vers  les  cieux  inconnus... 

[  1 8  j  5- 1 8  j  8 .]  Sur  votre  horizon  triste  où  les  spectres  se  dressent . . , 

[i8jj-i8j8.]  Lucrèce. 

[i8j7-i8j8.]  ...  Dans  les  pages. . . 

[i8j4-i8jj.]  Nuit.  Dans  un  cimetière. 

[i8j6-i8j8.]  Tantôt  couvert  de  nuit,  tantôt  noyé  d'aurore... 

[  1 8  j  j.]  Est-ce  Dieu  qu'on  entend  parler .. . 

[  1 8  j  j- 1 8  j  8.]  ...  Les  yeux  levés  Ik-haut . . . 

[1859—1860.]  Hélas!  comme  un  panier  où  jamais  l'eau  ne  reste... 

[i8j8.]  ...Le  ventre  a  sa  religion... 

[i8j9.]  Les  hommes  passeront,  la  poussière  éperdue... 

[i8j6-i8j7.J  Dans  un  cimetière. 

[1860.]  Rien  n'est  plus  effrayant  que  cet  exil  de  l'âme... 

[iSjo.j  Dans  la  création  visible,  obscur  milieu... 

[i8jj.]  Cherche  d'où  cela  sort,  cherche  où  cela  s'arrête... 

[ 1 8  J4-1 8 5  5.]  Un  lent  travail  humain  sans  cesse  ronge  et  raine . . . 

[1834— '856.]  Crois  k  ta  conscience  avant  de  croire  aux  codes. 

[18  j8-i8j9.]  À  quoi  bon?  k  quoi  bon?  et  je  penche  la  tête... 

[1858-1859.]  Si  tu  te  laissais  trop  aller  aux  rêveries... 

[1858.]  Pourquoi  veux-tu  passer  près  de  la  maison  sombre? 

[1858-1859.]  La  pluie  k  flots  pressés  bat  la  vitre  du  bouge. 

[1854-1855.]  Tout  marche;  c'est  la  loi  de  l'homme. 

[1858-1859.]  ...Mais  j'entends  le  savant  s'écrier... 

[1856-1857.]  Moins  sonore,  moins  pur,  moins  radieux,  en  somme... 

[1874-1876.]  Que  les  esprits  soient  grands!  que  les  regards  soient  purs! 

[1860.]  ...J'ai  lu  Dante. 

[1865-1866.]  Hélas!  après  avoir  dans  toutes  les  douleurs... 

[1855.]  Le  poëte  abolit  la  guerre  et  l'homicide . . . 

[1875-1876.]  La  Vérité. 

[1873-1874.]  Le  flot  heurte  la  plage  et  le  vent  heurte  l'onde... 

[1837-1838.]  Après  tant  de  choses  passées... 

[1844—1846.]  Le  vieux. 

[1841-1844.]  Pendant  que  j'écrivais  ces  vers  sur  toi,  Sion... 

[1849-1850.]  Enfant,  prends  en  pitié  dans  le  fond  de  ton  cœur.  .. 

[1853.]  Loin  des  rayonnements,  des  triomphes,  des  fêtes... 

[1855-1858.]  Oui,  tu  veux  saisir  Dieu,  le  tenir  et  n'y  croire... 

[1858-1859.]  D'autres  disent  —  c'est  Ik  leur  sagesse  —  :  que  sert... 

[1859—1860.]  Tu  semblés  étonné  :  je  ne  puis  te  comprendre. 

[1859—1861.]  ...Et  ne  craignez  rien,  vous,  qui  que  vous  soyez... 

[1858.]  Centre  du  monde!  où  donc  est-il?  Va,  si  tu  peux! 

[1872-1874.]  Les  morts  —  songez  aux  morts  et  laissez  Ik  vos  bibles!  — 

[1856-1868.]  C'est  le  même  infini  qui,  mer  bleue,  ombre  épaisse... 

[1858-1859.]  O  splendeurs!  l'azur,  l'or  des  étoiles,  le  ciell 

[1860-1864.]  Dieu  de  fraternité,  d'égahté,  de  joie... 


NOTES  EXPLICATIVES.  581 

[1830-1831.]  O  foyer  paternel!  ô  foyer  domestique! 

[  1 87  j- 1  876.]  Interrompu  par  Virgile. 

[1836-1840.]  Les  funérailles  de  Daphnis. 

[i8j3-i8j4.î  . . .  Au  tournebride . . . 

jS^ç.  L'ex-bon  goût. 

[1877—1879.]  Bonhomme,  apprends  ceci  :  la  campagne  a  du  style. 

[1860.]  Querelle  du  6  et  du  9. 

[1872—1873.]  Que  Georges  pour  sa  fête  ait  un  pantin  tout  neuf... 

[1859.]  Aile-courte  raillait  un  jour  Basse-sur-pattes . . . 

[1840-1842.]  Force  dômes  bossus  comme  des  calebasses... 

[i87<j-i878.]  Eve,  Adam,  flux,  reflux,  blanc  et  noir,  bien  et  mal... 

[1874-187J.]  Avenir. 

[  1 878.]  La  Révolution  fait  le  tour  de  l'Europe . . . 

[1872-187J.]  0  terre  qui  verdis  sous  le  fourmillement... 

OCÉAN  PROSE. 

[1830-1832.]  Les  réalités  sont  de  deux  ordres. 

[1834-1836.]  L'amour  se  compose  essentiellement . . . 

[1836-1840.]  Oh!  comme  cela  est  vrai  que  la  lumière  réelle... 

^1832-1834.]  Hélas,  Fabio,  vous  remuez  là  les  grandes  questions. 

[1836.]  Un  jour,  k  Rome,  dans  le  marché  aux  esclaves... 

[1836-1840.]  La  bonhomie  imphque  un  certain  degré  d'autorité. 

[  I  840.]  Si  l'on  vous  dit  que  la  logique  mène  les  faits . . . 

[1840— 1 841.]  Aimez  la  rencontre  des  vieillards. 

[i  840-1 842.]  Pauvre  doux  enfant,  tu  es  rose  et  frais . . . 

[1844.]  Quelle  triste  chose,  et  comme  on  se  sent  la  rougeur... 

[  1 840-1 844.]  La  révolution  a  deux  esprits . . . 

[1849.]  Voici  \  mon  sens  quelle  sera  désormais  la  loi  des  révolutions.  . 

1842-1844.]  Un  jour,  un  astronome... 

1844— 1846.1  Tout  homme  est  destiné... 

1 844- 1 846.]  Ô  Vérité  !  Soleil  ! 

1844-1846.]  L'affirmation  engendre  la  négation... 

[184J.]  Poètes,  il  ne  suffit  pas  de  s'élever... 

[1850.]  Vous  admirez  que  ce  soit  le  préjugé... 

[  1 8  jo.]  De  tous  les  points  du  globe  k  la  fois . . . 

[1853.]  Triste  destinée  des  mots  qui  errent .. . 

[i8j3-i8jj.]  Philosophie. 

iS^.ç.  Voici  ce  que  disait  le  vieux  gentleman . . . 

[1848.]  Les  états  constitutionnels  admettent-ils... 

[  1 8  j4- 1 8  j  j.]  Dans  un  conte  de  l'Orient . . . 

[1858-1859.]  Je  crois  avoir  déjà  remarqué  quelque  part... 

[1852-1836.]  Tout  homme  intelligent  doit  avoir  à  quarante  ans .. . 

[1863-1864.]  La  religion  et  la  science  d'accord  contre  l'infini. 

[1860-1862.]  Voulez-vous  savoir  ce  que  c'est  que  le  sophisme? 

[1865-1866.]  À  quelqu'un  qui  se  plaint  de  perdre  la  vue. 

[1866-1868.]  La  créature  a  deux  états  possibles... 


FAITS    CONTEMPORAINS. 

[1845-1846.]       En  1787,  je  ne  sais  quel  prince... 
[1844-1846.]       En  ce  moment,  à  Paris,  la  fantaisie  souveraine... 


VARIANTES  ET  VERS  .INÉDITS.  583 


II.  VARIANTES  ET  VERS  INEDITS. 


X.    LES  JOYEUX   FILS   DE  NATURE  ET    D'AMOUR. 


bourgeois 
Page  40.         Et  d'un  chrétien  égorgé... 

Page  41.         Un  archer,  c'est  dans  un  bouge 
Un  justaucorps  jaune  et  rouge... 

Un     fat,     narguant 

Narguant  curés.  Pape  et  bulle... 
Page  42.  Un  pendu 

Et    qui    dort    sur    son    séant 

Qui  dort  debout  et  béant. . . 


XX.    fOUK  £UI  DONC  ME  PREND-ON  £U-ON  PARLE  DE  LA  SORTE? 

soldat 

Page  54.         Mais  sachez  que  je  suis  le  baron,  votre  sire! 

Dispersez-vous 

Prosternez- VOUS  devant  le  casque,  capuchons! 

La  mort 

Midi  met  une  flamme  au  bout  des  pertuisancs. . . 


XXVI.    JANl^IER  DOIT  GRELOTTER  PRÈS  DU  VIEILLARD  QVI  TREMBLE. 

Page  60.         Le  ciel  doit  ressembler  au  cœur;  l'homme  est  un  drame 
êtres,  forêts,   monts,   lacs. 
Dont  les  choses,  muets  témoins,  sont  les  décors... 


XVIII.    LES  ÉcrÉaUX.  ÉcUEIL. 

Page  62.         A  de  certains  instants  dont  le  mystère  échappe 

aveugle  et  sourde 
Même  à  ceux  que  la  peine  inexorable  frappe. . . 


584  OCÉAN.  —  LES  MANUSCRITS. 


XXXII.    CE   VIEUX  ChÈNE  EST  SI  GKAtiD... 


chuchotements 
frissonnements 
Page  66.         Et  des  fourmillements  de  feuillages  touffus. . . 


XXXVI.    ON   VOYAIT  AUX  CLAKTÈS  DU  SOIK  MYSTÉRIEUX. 

distingue  lueurs 

Page  70.         On  voyait  aux  clartés  du  soir  mystérieux. . . 

Les  récifs,  les  brisants,  ces  monstres  de  granit 

sous    les    flots 

Qui  guettent  dans  la  mer  sans  changer  d'attitude. 

Et  la    vague   est  leur   chienne, 

La  vague  est  leur  servante,  et  l'ccueil  dit  :  apporte. 


XXXVII.    DEKKièKE  L'HOB.IZON  LES  KOCS  MONTKAIENT  LEURS   TÈTES.  . 

Au  ras  de  cachaient 

Page  71.         Derrière  l'horizon  les  rocs  montraient  leurs  tétcs... 


XLII.    A   MA  JULIETTE. 


regret 
Page  76.         Les  veilles,  la  pensée  et  le  chagrin  rongeur. 


XLV.    SI   TU   VEUX  SUE  JE   TE   DISE. 

Entrer  dans 
Page  79.         Quel  gouffre!  la  vie  obscure! 

Contester 
Apprendre 
Renoncer  comme  Zenon  f 

Etre   un  sage 
Page  80.         0  femmes,  et  tout  apprendre 

De   quelqu'un   qui    ne   sait   rien. 

De  vous  qui  ne  savez  rien! 


VARIANTES  ET  VERS  INÉDITS.  585 


T^oucher  un  pied  sous  la  table 
Page  8 1 .         Etre  la  flèche  et  la  cible 
Et  tomber  inanime 

la  chose  épouvantable 

Dans  cette  chose  terrible. . 

toute  notre  âme, 
Je  dirai  le  fond  de  l'âme. 

Son  présent  et  son  passe 

Et  le  Z  de  l'A.  B.  C. 


LI.    CHANSON. 

Page  87.         Je  t'aime,  Anna,  fille  exquise 

damne     tout     le     canton 

Qui  ris  du  qu'en  dira-t-on. . . 

Sais-tu     pourquoi,     dans     nos     ombres. 

Sait-on  pourquoi,  brune  ou  blonde. 
Nos  cœurs  changent  si  souvent? 
La  femme  change  souvent? 
Ami ,  disent  les  bois  sombres. . . 
Non ,  dit  la  lorct  profonde. . . 


m.    AUTRE  CHANSON. 

Page  89.        Autres  titres  :  Tristesse.  —  Autke  chanson  tkiste. 

LVII.    JE    VOVS  QUITTE,   6   VILLES  MALSAINES! 

Les    tranches    sont    vertes    et    saines. 
L'amour    fuit    les    cités 
Page  94.         Je  vous  quitte,  ô  villes  malsaines! 

Ô  printemps,  la  forêt  est  pleine... 

Avril 
L'amour  est  une  foret  pleine. . . 

boude, 
On  piaille,  on  cric,  on  se  bécote... 

Lxin.    1830. 

les     dieux     émus 
tous  les  vieux  dieux 
Page  102.         On  vit  les  sombres  dieux  se  pencher  sur  les  cimes 
le  nouveau  monde  édos  du  vieil  abîme 
Pour  voir  quel  monde  allait  sortir  des  noirs  abîmes. 


586  OCÉAN.  —  LES  MANUSCRITS. 


LXV.    ET  DV  HAUT  DE  MA    TOUR,    BATIE   AVEC  LE   KÊVE. 

Jugeant  les  forts,  aidant  les  bons,  plaignant  les  pires... 
Page  104.       Inquiet  des  meilleurs  presque  auunt  que  des  pires. . . 

Je  tiens  tête  au  despote,  au  flot  qui  vocifère. 
Je  blâme  l'ouragan  qui  là-haut  vocifère , 
Au  prêtre,  au  juge,  au  prince, 
Je  fais  obstacle  aux  rois,  et  je  ne  laisse  faire. . . 


LXVI.    LES    ENFANTS, 
bourrus 

Page  loj.        Je  renonce  aux  sermons  hagards  et  copiés. 


LXVIII.    L'HOMME  ESCLAVE!  DE  SSJ?  DE  L'HOMME. 

Page  107.       Toute  horreur  sort  de  nous.  La  douce  Liberté 

plane  et  chante 
Vient  des  cieux,  bat  de  l'aile,  et  vit  dans  la  clarté. 

fit 
Dieu  fait  l'oiseau,  l'homme  la  cage. 


LXXin.    LUEUR   DU   SOUPIRAIL. 
Sait-on  d'avance  à  qui  k' gloire?  à  qui  les  flammes? 

Page  112.         Connaît-on  ici-bas  l'envergure  des  âmes? 

terre 
Le  sait-on?  Notre  vie  est  un  radeau  qui  sombre. 
Nous  avons  tous  en  nous  une  quantité  d'ombre 

vers  Dieu 
Qui  doit  plus  tard,  à  l'heure  où  plus  loin  nous  fuyons. 

Se  pénétrer  de  flamme  ou  s'emplir  de  rayons  5 

hideux  purs 

En  fantômes  sereins  ou  noirs  la  mort  nous  change; 

démon 
Et  l'un  est  un  vampire  et  l'autre  est  un  archange. 


LXVIII.    NUIT.    DANS   UN   CIMETièRE. 


en  cet  instant ,  problème  t 
à  cette  heure,  ô  problème! 
Page  117.        Peut-être,  6  mystère  suprême! 


VARIANTES  ET  VERS  INÉDITS.  587 

LXXIV.    LES  HOMMES  PASSERONT.    LA   POUSSlèhE  épERDUE... 


Page  123.         Mais  on  aura  toujours,  quoi  qu'on  rcvc  ou  qu'on  fasse, 

silence 
mystère 
Devant  soi,  le  prodige  et  la  nuit  face  à  face. . . 


LXXXVI.    RIEN  N'EST  PLUS  EFFRAYANT  SUE  CET  EXIL   DE   L'AME. 

Page  I2J.         Là,  dans  le  deuil  sans  fin  s'étend  et  se  prolonge, 

fumée 
Avec  des  profondeurs  de  sépulcre  et  de  songe. 
L'obscurité  hideuse  et  sourde,  soulevant 

où  fuit  l'hydre 
On  ne  sait  quels  flots  noirs  sous  les  ailes  du  vent. . . 


LXXXVII.    DANS  LA   CRÛATION   VISIBLE,   OBSCUR  MILIEU... 


Page  126.         Dans  la  création  visible,  obscur  milieu 

Où  l'homme  effaré  voit  passer  l'esprit  de  Dieu, 
Les  animaux,  effroi  des  familles  humaines, 

des  airs,  des  eaux,  des  bois,  des  plaines, 
Les  animaux  confus,  aux  formes  incertaines. .. 

tortueux, 
Horribles,  rugissants,  noirs,  monstrueux,  énormes... 


XC.    CROIS  A   TA  CONSCIENCE   AVANT  DE   CROIRE  AUX  CODES. 


rayonne 
Page  129.       La  justice  de  Dieu  s'écrit  au  cœur  du  juge. 


XCVI.    TOUT  MARCHE;  C'EST   LA   LOI  DE   L'HOMME. 

C'est    la    loi     de     l'être     et 
Page  13 j.        Tout  marchcj  c'est  la  loi  de  l'homme. 

L'immobilité,     c'est     sa      loi. 
Il  ne  change  jamais  de  lieu. 
Tandis    que    l'ombre    enfle    ses    voiles 
Toujours  seul  sous  les  mêmes  voiles. . . 


588  OCÉAN.  —  LES  MANUSCRITS. 

XCVIII.     ...MAIS  J'ENTENDS  LE  SAVANT  S'ÉCRIER... 

la     science    crier 
Page  137.  Mais  j'entends  le  savant  s'ccrier... 

lugubre 
Homme,  tais-toi.  Pour  l'œil  terrible  des  voyants. . . 

Les  prophètes  étaient  des  hommes  visités 

faces      parlant      tout      bas, 
Par  des  blancheurs  poussant  des  cris,  par  des  clartés... 

Et  Jeremie,  Amos,  Trophonius,  Zaclas, 

Blêmissaient,    terrassés     sous 

Terrassés,  s'aveuglaient  de  ces  sombres  éclats. 

C.    MOINS  SONORE,   MOINS  PUR,   MOINS  RADIEUX,   EN  SOMME.. 

D'où  je  conclus  que  l'homme  est  un  triste  animal. 
Page  139.        On  est  beaucoup  moins  ange,  un  peu  plus  animal. 

CII.    ...J'AI  LU  DANTE, 

Et    le    trône,    et    Vépéc, 
Page  141.      Et  la  couronne  horrible  et  la  tiare  sombre... 

cm.    hélas!  APRès  avoir   dans   toutes  les  DOULEURS... 

Montez  ! 
Page  142.       Mourez!  Sortez  vivants  des  ombres  de  la  vie! 

CIV.    LE  POÈTE   abolit  LA   GUERRE  ET  L'HOMICIDE... 

Fait  rayonner    la    paix 
Page  143.       Sème  l'auguste  paix  dans  l'homme,  et  pour  prunelles... 


CVI.    LA  VERITE, 
hasards 

Page  14} .       C'est  de  tous  les  orgueils,  de  toutes  les  raisons. . . 

de  Cume 
Quand  jadis  échappé  d'Horeb  ou  de  Dodone, 

chercheur 
Le  mage  parvenait  aux  lieux  mystérieux. . . 


VARIANTES   ET  VERS   INÉDITS.  589 


CVIII.    APKès   TANT  DE   CHOSES  PASSÉES... 


,  père  aux  mains  glacées, 

Page  147.       Le  vieillard  aux  veines  glacées 
Met  de  l'ordre  dans  ses  pensées 

voit 

Quand  il  sent  approcher  la  nuit. 


CIX.    LE  VIEUX. 


ce    que    disent 
vivre    et    parler 
Page  149.       Enfant!  tu  n'entends  plus  le  bruit  que  font  les  hommes! 


CXI.    ENFANT,    PRENDS  EN    PITIE  DANS  LE  FOND   DE    TON  CŒUA. 

se  croit  quelque  chose 
Page  I  jo.       Et  qui  songe  à  son  trône  en  regardant  les  cieux. 


CXII.    LOIN  DES  RAYONNEMENTS,   DES   TRIOMPHES,   DBS  FETES... 

foret  triste 
Page  I  j  I .      Le  malheur,  hallier  noir  où  tant  de  voix  sanglotent. . . 


Le  cri  que  jette  aux  bois  l'orfraie  oblique  et  sombre. 


CXVI.    ...ET  NE  CRAIGNEZ  RIEN,    yOUS,  ^VI  QUE   VOUS  SOYEZ., 

OÙ  Dieu 
Page  156.     Ou  comme  l'ange  au  fond  de  l'aurore  qui  luit. 


CXVIII.    LES  MORTS  SONGEZ  AUX  MORTS  ET  LAISSEZ  LA    VOS  BIBLES.'  

De  calmer 
Page  I J  8.      D'embaumer  le  sépulcre  obscurément  vivant 

inexorable 
Et  sur  qui  le  silence  impénétrable  pèse. . . 

d'assez      pur,      d'assez 
Et  je  ne  trouve  rien  de  trop  grand,  de  trop  beau... 


590  OCEAN.  —  LES  MANUSCRITS. 

CXIX.    C'EST  LE  uàuE  INFINI  ££1,   MEK   BLEUE,    OMBKB   ÉPAISSE., 

le  soir 
minuit 

Page  159.       Ohl  qui  n'a  pas  tremble  quand  l'heure  la  rapporte... 

Courbant 

Traînant  comme  des  joncs  les  longs  frissons  de  l'ombre, 

Ployant 

Avec  les  vents,  les  bruits,  les  nuages  sans  nombre... 


CXXUI.    $  FOYEK  paternel!  6  FOYEK  DOMESTIQUE.' 

Et  près  du  siège  où  dort  l'aïeul,  de  flamme  avide, 
Page  163.       Surtout,  près  du  fauteuil  où  dort  l'aïeul  livide. 
Enfants, 

Laissez,  laissez  toujours  une  escabellc  vide 
Pour  l'hospitalité  I 


CXXXn.     L'EX-BON    GOÛT. 

Page  173.      Il  n'a  pas  peur  qu'on  le  prenne 
En  divin 
Jamais  en  flagrant  délit 

sombre 
Avec  la  fauve  sirène 

Qu'Eschyle    traine 
Qui  traîne  Eschyle  en  son  lit. . . 


lie 
Il  ignore  en  ses  ivresses. . . 


frouesses 
iesscs 


CXXXVin.    FOKCB  DÔmES  BOSSUS  COMME  DES  CALEBASSES... 

est    idiot 
Page  180.       Cet  être  vénérable  ignore  tout.  Aussi... 


CXL.    yOUS  DITES  :  DE  NOS  JOUKS  NUL  N'EST  IMPUNÉMENT.. 

auguste 
Page  182.       La  charte  de  juillet,  code  grave  et  jaloux, 
l'honneur 
Met  le  droit  de  chacun  sous  la  garde  de  tousj 
ntile, 

La  presse  libre,  fière,  inquiète,  morose... 


VARIANTES  ET  VERS  INÉDITS.  591 


Il   est  un   droit  public   que   nul    ne    peut 

Et  cœtera.  Malheur  à  quiconque  ose  enfreindre! 

audace 

Si  jamais  jusqu'à  lui  votre  pamphlet  vola. . . 

beauté,  sagesse  et  pudeur 
la  reine  en  claie  et  le  roi 

Page  183.        Traînez  le  roi  Louis-Philippe  dans  la  boue. .. 

blasphémez 

Insultez  l'empereur,  maltraitez  le  bon  Dieu, 

et  rage 
N'ayez  au  cœur  que  fiel,  furie  et  frénésie, 
Qu/importe!  vous  pourrez 
On  vous  laissera  faire  à  votre  fantaisie. . . 


CXLV.    LA    hél^OLVTION  PAIT  LE   TOUR.  DE  L'EUROPE.. 

France 
Page  188.       Chante,  ô  peuple.  Toujours  la  gloire  fredonna. 


TAS  DE  PIERRES.  —  VARIANTES'" 


MOI. 

Ta  chanson  de  jeunesse  a  des  couplets  sans  nombre. 
Page    244.         L'HYMNE  DE  MA  JEUNESSE  A  DES   yEUSETS  SANS  NOMBKE. 

monte  ï  moi  comme  on  bouc  an  cytise. 
Page  24J.  LA  HAINE  CONTRE  MOI  dÉBORDE  À   PLEINES  BOUCHES. 


TON  AMOUR   EST   TOMsé  SUR   MON  AME  ÉPUISÉE., 

hélas!  qu'on  foule  aux  pieds! 
Page  246.       Sur  une  feuiUc  morte  abandonnée  aux  vents. 


VOUS  AVEZ  EMPORTÉ  DANS   VOTRE  OMBRE  GLACÈE... 

Je  contemplais  mon  ange! 
Page  248.      Je  regardais  ma  joici 


(0  Nous  n'avons  relevé  pour  ces  nombreux  Tôt  de  Pierres  que  les  principales  variantes. 


592         TAS  DE  PIERRES.  —  LES  MANUSCRITS. 

COMBATTANT  DÉSAKAlé  RÉyANT  DANS  LA   mÊlÈE... 
marchant  bataille 

Page  249.       Combattant  désarmé  rêvant  dans  la  mêlée... 

Le  sang  n'a  point  jailli  sur  moi . 

Jamais  je  n'ai  versé  le  sang.  Ma  conscience, 

Ami, 
Enfant,  n'est  déchirée  aux  clous  d'aucun  cercueil. 

Pure  chante 

Blanche,  elle  rit  au  fond  de  ma  pensée  en  deuil. 


TOUT  DOKT  ENCOR,  JE   SUIS  DEBOUT,   LE  JOUB.    VA  POINDBE, 

Le  ciel  j'y  vais, 

Page  270.      L'ombre  s'ouvre,  je  pars,  me  voici  remonte... 

vu  tant  de  nuit  tomber  sur  moi 
J'avais  tant  de  douleurs  sur  ma  tête  qu'au  fond. . . 

songeur 
rêveur 
JE  SUIS   UN   VIEUX  POETE    OUBLIE  PAK  LA   MOKT. 


PHILOSOPHIE. 


LE    JUGEMENT    VIENDRA. 

Page  283.       Et  l'incrédule,  plein  d'un  morne  étonncmeni. 
Sentira  sur  son  front 

Croira  sentir  sur  lui  peser  le  firmament. 

inondés         de  sanglantes  sueurs, 
d'affreuses 
Ils  verront ,  frissonnant  sous  de  froides  sueurs , 

livides 
Ils  frémiront,  baignés  de  sanglantes  sueurs. 
Des    êtres   monstrueux 

De  voir  des  visions  passer  dans  des  lueurs. 

affreuses 
horribles 
Ils  verront  des  clartés  livides  sur  des  cimes. . . 

tandis  qu'ils  diront  :  Ah  !  maudits  que  nous  sommes , 
Et  cependant,  ici,  sur  la  terre  où  nous  sommes... 


VARIANTES   ET  VERS   INÉDITS.  593 


L'HOMME  EST  LA   SOM'BRE  MOVCHE  EKKANTE  QUI  S'ENFUIT. 
Le    noir    destin    l'attend.    Que    de    fois    j'ai, 

Page  291.        Oli!  que  de  fois  mon  âme  a  tressailli  la  nuit. 

Tremblé,  comme  la  nef  qui  sombre. 

Quand  l'eau  pleure,  quand  la  nef  sombre, 

En  voyant 

Quand  on  voit  frissonner  au  vent  universel. 

Sur  sa  toile, 

Formidable,  et  liée  aux  quatre  coins  du  ciel. 

L'araignée  immense  de  l'ombre  ! 

La  toile  de  l'araigncc  Ombre  ! 


expiation!  sombke  lave... 

forçat, 

Page  292.        Le  blanc  soldat,  le  noir  esclave... 


L'HOMME  est  COMME    UN  BOUKKEAU  DEBOUT  DANS  LA   NATUKE. 
le     noir  de    la    vierge    nature. 

Page  293.      L'homme  est  comme  un  bourreau  debout  dans  la  nature. 

Adam 

L'aube  chaque  matin  voit  l'homme  qui  torture 
Le  grand,  le  beau,  le  vrai, 

frappe 

Qui  raille  la  justice  et  l'insulte  et  s'en  joue. . . 


nks  SE'UN  HOMME  A   COMMIS   UN  CKIME,   IL   NE  DOKT  PLUS. 

Tourbillon  de  remords 
Sinistre 

Nocturne  tourbillon  qui  s'acharne  et  le  suit. . . 


...ON  NE   VA  PAS  A    L'IDEAL  D'UN  BOND. 

schismatique , 

Page  295.       Le  vieux  railleur  comprend  le  jeune  fanatique, 

Calvin    inconnu    fut 

Et  Calvin  fut  jadis  par  Erasme  flairé. 


?OST  MORTEM. 

HÈLAs!  £UE  LE   TOMBEAU  CONTIENT    DE    VISIONS: 

choses      sombres      s'envolent  1 
P^gc  333.        Que  de  sombres  secrets  en  tombent! 


594        TAS  DE  PIERRES.  —  LES  MANUSCRITS. 

...ET  SiSJ  ^ONC  POURRAIT  DÉSALTÂRER... 

étanchcr 
apaiser 
Page  334.  ...  Et  qui  donc  pourrait  désaltérer 

L'âme,  éternel  désir,  soif  jamais  assouvie? 

où  se  refond 
La  tombe  est  le  creuset  sinistre  de  la  vicj 

meurt 
Le  corps  fond,  l'âme  éclate,  et  se  dresse,  et  jaillit... 


CRITIQUE. 

éCARTBZ,   ÉCARTEZ  DE   VOS  RANGS  DIFFICILES... 

Appétits      hébétés 
Page  342.       Pauvres  gens  abrutis  par  l'argent,  plus  épris 

De  vins  pour  leurs  soupers  que  d'art  pour  leurs  esprits, 

la  gourmandise 

Qui  pour  les  mets  charnels  ont  une  faim  choisie. . . 

natures      exquises  I 
Et  s'emplir  à  la  fois,  ô  bizarre  amalgame, 
Le  corps  de  mets  exquis  et  l'esprit  de  sottises. 
Le  ventre  d'un  faisan ,  l'esprit  d'un  mélodrame  ! 


ÉPITRES. 


L'OISEAU  NICHE,   L'EAU  COURT,   L'AIR   SOUFFLE,   L'ASTRE  LUIT.. 

Page  356.       L'académicien  encense  son  collègue, 

confrère] 
Puis  du  collègue  il  passe  à  tout 
Puis,  le  membre  loué,  vante  le  corps  savant... 

...HOMME,   LA   VOLUPTÉ  EST  FOLLE. 

l'aflreux      gibet 
f^gc  3J7-        Ici  la  chute  amcuse,  ici  la  roue  horrible... 


SI  vous   VOULEZ  CONCLURE,   IL  FAUT  D'ABORD  SAVOIR. 

P^gc  3J9-       Le  vrai  hors  de  l'erreur  se  dresse,  et  le  principe 

trAne  en   cendre 
avorte 
Sort  de  l'ombre  où  le  rcve  expire  et  se  dissipe. . . 


VARIANTES  ET  VERS  INEDITS.  595 


POLITIQUE. 


AUX    MARRAST. 

Page  371.       Avait-on  d'autre  but,  pourquoi  tous  ces  cris  aigres? 

joyeux 

Que  d'appeler  des  chiens  nouveaux,  ardents  et  maigres. 

à  l'œil 
Ah!  des  rêveurs,  c'est  vrai,  des  fous  au  front  morose 

tardivement 
Pensent  naïvement... 


UNE    BARAi^E  EN  PLATKE  AVEC    UN   TOIT  EN   ZINC... 

Un    mur    où    le    passant    écrit   : 
Page  372.       Dont  le  mur  charbonné  porte  :  Vive  Henri  cinq! 

Deux  figures  au  seuil,  dont  l'une  tient  une  ancre, 

des  murs  gris,  comme  un  décor  tremblants, 
des  haillons  aux  vitres ,  des  bancs  verts , 

L'autre  un  soc;  rideaux  blancs  aux  vitres  des  châssis 
Des  visages        blafards        et        moroses,        couverts  ''' 

D'où  tombe  un  jour  blalard  sur  neuf  cents  fronts  transis. 

Neuf  lustres  clignotants  qu'à  la  brume  on  dévoile. 
Au    centre,   Armand    Marrast 
Dupin 

Des  gradins  verts,  Marrast  brillant  comme  une  étoile. 

Un  palais 

Une  salle  en  plâtras,  une  tribune  en  toUc, 

Des  'rostres   en  carton.    Je  ff'ands  crèj  de  grands  mots i 

Des  orateurs  de  boisj  rumeurs,  fureurs,  travers; 

Aujourd'hui    le    néant ,    et    demain    le    chaos  ; 

Les  mêmes  lâchetés  sous  des  masques  divers; 

Voilà  notre  assemblée. 

Tous  les  cœurs  remplis  d'ombre  ayant  chacun  leur  rêve. 

Parfois 
Souvent  le  mot  stylet,  jamais  le  discours  glaive. 


VOICI  SU'EN    UN  INSTANT... 

folle,        ardente, 
Page  373.       L'émeute  sombre,  horrible,  à  grands  cris,  en  chanunt... 


'  La  variante  n'est  pas  terminée. 


,8. 


596  TAS  DE  PIERRES.  —  LES  MANUSCRITS. 


£Vpi!  DES  NIAIS  SERONT  MES  DOCTEURS,  MES  PROPHETES. 

contemplerai 

Page  373.         Quoi!  je  vénérerai,  quoi!  je  déifierai... 

tremblant, 

Pour  que  j'aille,  incliné,  muet,  religieux. 
Comme  devant  les  saints,  les  héros  et  les  justes. 

Adorer 

Contempler  le  néant  dans  ces  crétins  augustes  ! 


ENTRE  LE  PEUPLE  ET  DIEU,   SUR   TERRE  ET  DANS  LE   CIEL.. 

A  la  fois      occupé  de   la  terre  et  du   ciel, 
Page  378.       Entre  le  peuple  et  Dieu,  sur  terre  et  dans  le  ciel, 

pénétrant 

Domptant  les  passions  et  soulevant  les  voiles. . . 

Entre  le  peuple    et    Dieu 

Dans  la  fosse  aux  partis  vit  comme  Daniel. . . 


TANT  SUE  LA  FOULE  PLEURE  ET  SOUFFRE,   ELLE  EST  SACRÂE. 

le  cœur  qui  parle 
D'être  la  voix  qui  calme  et  le  bras  qui  retient. . . 


LA  LIBERTÉ  RAYONNE  À    L'(EIL  DES  SOLITAIRES 
marcher 

Page  379.       Dans  le  désert  avant  de  luire  dans  la  rue, 

que  voit  Moïse  obscur 

Et  le  buisson  ardent  des  Moïses  obscurs 

du  mur. 
Précède  les  placards  collés  au  coin  des  murs. 


DIEU. 


SEIGNEUR,   L'AFFLICTION  REMPLIT  MON  (EIL   DE   TROUBLE. 

Il  est  temps. 
Page  384.       Sauvez-moi!  sauvez-moi!  car  sur  ma  lèvre  en  flamme. 
Je  sens  du  réprouvé  naître  le  rire  amer. 

rend  grâce  au 
Quel  condamné  louera  son  juge?  quelle  est  l'âme... 


VARIANTES  ET  VERS  INEDITS.  597 

IL   SE  MELE  ICI-BAS  AUX   TEMPÊTES    HUMAINES... 

Page  386.       Quand  les  peuples,  chargés  de  trônes  et  de  chaînes, 
Sous  les  iniquités  enfin  las  de  ployer, 
allument      le 
l'ardent 

Des  révolutions  ouvrent  le  noir  foyer. . . 


6  KECHEKCHE   DE  DIEU  PAK   L'HOMME.'  PAS  PEKDUS  .' 

calculs  ! 

"V^ins  efforts  !  L'océan  mesuré  par  la  goutte  ! 
La  science  a  la  nuit  pour  voyage,  et  pour  route 

gouffre 

Le  vide,  et  le  néant  pour  pâle  compagnon. 

Hobbes 

Broussais  nie,  Euler  croit,  Galilée  à  genoux... 


...ah!  vous  le  railleZj  lui! 

tigres 
Page  387.       Lui  dont  un  signe  abat  les  lions  sur  leurs  ventres.. . 

Tout  est-il  si  mal  fait 

Est-oc  que  tout  va  mal  dans  l'être  et  dans  les  choses? 

Tout  va-t-il  mal.''  voit-on  Lnguir  l'être  et  les  choses? 


J'AI  BU  CE    NOIK  POEME  A   LA   COUPE  DE  L'OMBKE. 

Et   j'en    suis    enivre    dans    ma    demeure    sombre. 

mon  vers''l 

Page  390.       J'en  frissonne,  et  je  parle,  ivre  de  ce  vin  sombre. 


LA  NATURE. 


JANVIER,   SUK   SON  MANTEAU  DE  NEIGE. 

Page  398.  L'hiver,  dans  l'ouragan  qui  râle. 

Dressant  face 

Levant  sa  beauté  sépulcrale. . . 


'''  Cette  variante  se  trouve  dans  le  manuscrit  MOI  où  ces  vers  sont  répétés. 


598         TAS  DE  PIERRES.  —  LES  MANUSCRITS. 


LA  MER. 

GOUFPS.B  écuMANT.' 

casse     et     saisit 
Page  406.         Le  flot  vole  en  hurlant  le  gouvernail,  le  vent 

Arrache  et  prend  la  voile,  et  l'écueil  mord  les  câbles, 

sombre  amas 
tout  ce  noir  chaos   de  forces 
Et  tous  CCS  cléments  furieux,  implacables. 
Gueules  sombres  qu'on  voit  confusément  s'ouvrir. 

Est    vivant  mort 

Sont  vivants  pour  tuer  et  morts  pour  secourir. 

J20B  DB  FOIS,   POURSUIVI  D'UN  TOURBILLON  DE  KÊi^ES... 

Regardant 

Et  pensif,  j'e'coutais  les  vagues 

Page  407.         Ecoutant,  dans  un  hymne  aux  clameurs  éloquentes. 
Se  parler,  se    repondre 

délirer 
Les  vagues  se  mêler  ainsi  que  les  bacchantes. . . 

LES  NOIKS   VAISSEAUX  SOUS  LES  ÉTOILES... 
Rôdent,     poussés  du         flot 

Page  408.  Glissent  sur  l'âpre  gouffre  amer. . . 


L'HIVEK,   TEMPÊTE j   OCÈAN. 

Page  409.         Quand  au-dessus  des  flots  qui  sans  fin  s'élargissent 

du  naufrage 
dragons     de    l'orage 

Sifflent  tous  les  serpents  de  la  nuit,  et  rugissent. . . 


ARTISTES.  POÈTES.  GRANDS  HOMMES. 


LA  FLEUR   PEUT  SE  PASSER  DE  PARFUM,    LA   TULIPE... 

conseille ,    il   met 
Page  481.         Dans  l'homme  qu'il  délivre,  on  sent  Dieu  qu'il  encense. 


NOTES  DE  L'EDITEUR. 


HISTORIQUE. 


«Je  n'ai  juseju'ici  donn^  que  des  fragments 
de  la  série  de  mes  idées,  pris  çk  et  Ik.  Il  me 
faudrait  plus  de  temps  que  je  n'en  ai  à  vivre, 
si  je  voulais  la  développer  et  la  dérouler  tout 
entière,  chaînon  k  chaînon <''.» 

Victor  Hugo  par  cette  note  écrite  vers 
1832  prévoyait  déjà  qu'il  n'aurait  pas  le 
temps  de  réaliser  tout  ce  qu'il  rêvait; 
il  ne  pensait  pas  alors  qu'il  avait  encore 
cinquante-trois  ans  à  vivre,  ce  qai  d'ail- 
leurs ne  lui  suffit  pas,  car  l'œuvre  pu- 
bliée de  son  vivant  et  après  sa  mort  est 
loin  d'avoir  épuisé  les  inédits.  C'est  sur- 
tout en  lisant  Tas  de  Pierres  qu'on  se 
rend  compte  de  la  multiplicité  des  pro- 
jets qui,  jusqu'aux  dernières  années  de 
sa  vie ,  se  sont  présentés  en  foule  à  son 
esprit.  C'est  un  fourmillement  de  notes, 
de  pensées ,  d'ébauches  de  toutes  sortes , 
de  toutes  dates,  écrites  sur  le  premier 
bout  de  papier  venu;  c'est  ce  que  nous 
appellerons  les  carnets  de  la  pensée  de 
Victor  Hugo.  Sans  but,  sans  utilité  im- 
médiate, il  écrivait  au  jour  le  jour  un 
fait  curieux,  un  titre  ou  un  vers  qui 
venait  sous  sa  plume,  une  impression, 
un  détail  du  paysage  qu'il  avait  sous 
les  yeux,  une  citation  latine  (elles  sont 
nombreuses)  qu'il  traduisait  aussitôt, 
et  s'étant  ainsi  constitué  des  dossiers ,  il 
y  jetait  au  far  et  à  mesure  sa  récolte  du 


l'i  FeuiUa  paffitéa. 


jour.  Comme  il  avait  une  mémoire  pro- 
digieuse, quand  il  jugeait  le  moment 
venu  d'utiliser  pour  un  roman,  une 
étude ,  une  description ,  un  discours  ou 
un  drame  telle  ou  telle  note ,  il  la  retrou- 
vait dix,  vingt  ou  trente  ans  plus  tard 
et  s'en  servait. 

Le  Tas  de  Pierres  a  dû  être  commencé 
fort  tôt,  car  vers  1830  ou  1832,  d'après 
l'écriture ,  Victor  Hugo  en  prévoit  l'arran- 
gement définitif. 

LE  TAS  DE  PIERRES. 

^Md  iiii  lapides  ? 
(Josué.) 
—  A  revoir  — 
dans  l'arrangement  définitif. 


Vu   une  fois  —    à  revoir  encore  pour  des 
choses  précieuses. 


Détails  pour  des  portraits'''. 

Est-ce  aussi  au  Tas  de  Pierres  que  se 
rapportent  ces  deux  lignes  : 
PRÉFACE. 

Ceci  est  le  sac  du  semeur.  Prenez  et  jetez 
au  vent. 


''1  Les  portraits  ont  été  en  grande  partie  pu- 
bliés dans  Choses  vues,  édition  de  l'Imprimerie 
nationale. 


6oo 


NOTES  DE  L'EDITEUR. 


Plus  tard,  vers  1836,  le  Tas  de  Pierres  devenait  le  tome  troisième  du  livre  du  Rôdeur 
de  Nuit. 


U        Ati/n.*.      ^trv^/ottt-        du     'iivvt.      «^    /fin^i 


C«..       <9^ 


A^^e4^y, 


/ 


ty<^^ 


t-<-^     £/^«/^^  ^nyr*^-^       ^  ^     /^^  4*1^9.      Z-y/^.    ,    --^^^ 


A^       dC**  érf^'lU.     jrAt^u,       m,        C      /" 


>Mx.     0,/ly,/it 


Le  20  juillet  1845 ,  Victor  Hugo  com- 
mença un  Journal,  aregiflre  curieux  des 
accroissements  successifs  d'un  elprit^^'K  La 
première  page  porte  :  Journal  de  ce  que 
j'apprends  chaque  jour;  un  fait  politique, 
une  découverte  scientifique,  un  détail 
historique,  une  conversation,  un  procès 
sensationnel,  tout  cela,  consigné  avec 
soin,  lui  suggère  des  réflexions,  des  ap- 
préciations qui  viennent  augmenter  les 
Tas  de  Pierres  amassés  quotidiennement. 
Nous  avons  publié  dans  Choses  vues  la 
plus  grande  partie  de  ce  Journal,  mais 
bien   des  pages   restaient   inédites;    on 


I''  Chses  vues,  tome  I.  Historique.  Édition  de 
l'Imprimerie  nationale. 


vient  de  lire  les  plus  importantes  sous  le 
titre  :  Faits  contemporains. 

Le  journal,  interrompu  par  la  Révolu- 
tion de  février  1848,  reprend  sur  des 
feuilles  volantes  pour  la  fin  de  1848  et 
l'annéi;  1849;  mais  les  événements  poli- 
tiques absorbent  trop  Victor  Hugo  pour 
lui  laisser  le  loisir  d;  continuer.  Quelques 
feuillets  seulement  en  1851. 

En  dehors  et  à  côte  du  journal ,  le  Tas 
de  Pierres  grossissait  toujours,  pele-melc 
avec  des  études  plus  développées;  la 
crainte  de  mourir  avant  d'avoir  tout  pré- 
paré pour  cette  publication  dicte  à  Victor 
Hugo  cette  note  : 

Le  travail  qui  me  reste  k  faire  apparaît  \ 
mon  esprit  comme  une  mer.  C'est  tout  un 


HISTORIQUE. 


6oi 


immense  horizon  d'idées  entrevues,  d'ouvrages 
commences,  d'ébauches,  de  plans,  d'épurés  à 
demi  e'clairées,  de  linéaments  vagues,  drames, 
comédies,  histoire,  poésie,  philosophie,  socia- 
lisme, naturalisme,  entassement  d'œuvres  flot- 
tantes où  ma  pensée  s'enfonce  sans  savoir  si 
elle  en  reviendra.  Si  je  meurs  avant  d'avoir 
fini,  mes  enfants  trouveront  dans  l'armoire  en 
faux  laque  qui  est  dans  mon  cabinet  et  qui 
est  toute  en  tiroirs,  une  quantité  considérable 
de  choses  k  moitié  faites  et  tout  k  fait  écrites, 
vers,  prose,  etc.  —  Ils  publieront  tout  cela 
sous  ce  titre  :  Océan. 

J'écris  cette  note  le  19  novembre  1846. 

C'est  la  première  fois  que  nous  voyons 
apparaître  le  titre  :  Océan. 

En  décembre  1851,  c'est  l'exil;  le  tra- 
vail ,  loin  de  subir  un  arrêt  ou  même  un 
ralentissement,  s'accélère,  on  peut  s'en 
rendre  compte  par  le  nombre  prodigieux 
de  volumes  publiés  de  1852  à  1870  ;  pour- 
tant il  ne  se  passera  guère  de  jour  sans 
qu'une  pensée  vienne  s'ajouter  au  Tas  de 
Piems.  En  1858  ,  Victor  Hugo  néanmoins 
dut  s'interrompre  :  un  anthrax  mit  en 
question  sa  vie,  ce  qui  lui  suggéra  ce 
vers  : 

Je  ne  demande  à  Dieu  que  le  temps  de  finir. 

La  demande  était  peut-être  excessive , 
étant  donnée  la  quantité  de  projets  et 
d'ébauches  accumulés  ;  le  poète  rédigea 
alors  cette  nouvelle  disposition  : 

POUR  MES  ENFANTS. 

Si  je  venais  à  mourir,  comme  c'est  pro- 
bable, avant  d'avoir  achevé  ce  que  j'ai  dans 
l'esprit,  mes  fils  réuniraient  tous  les  fragments 
sans  titre  déterminé  que  je  laisserais,  depuis 
les  plus  étendus  jusqu'aux  fragments  d'une 
ligne  ou  d'un  vers,  les  classeraient  de  leur 
mieux,  et  les  publieraient  sous  le  titre  :  Océan. 

Ils  feraient  toujours  à  deiu  (jamais  à  un 
seul,  la  plus  grande  attention  étant  néces- 
saire), l'opération  du  dépouillement  et  du 
classement  de  mes  papiers.  Leur  mère  et  leur 
sœur  y  assisteraient  avec  voix  consultative. 


S'ils  avaient  besoin  de  se  départager,  ils 
prieraient  A.  Vacquerie  et  P.  Meurice  de  les 
assister. 

Hauteville-house,  28  décembre  1859. 
V.  H.C) 

Voici  le  plan  d'un  volume  dont  la 
composition  eût  été  curieuse  et  nouvelle  : 

Volume  à  publier  sous  ce  titre  : 

rOVS  LES  SOUFFLES  jgtTI  ONT  PASSE  SVK  MOI. 

Odes  —  une  ode  —  Balma'-*'. 

Ballades  —  une  ballade  (j'en  ai  d'inédites). 

Orientales  —  une  (j'en  ai). 

Feuilles  d'Automne 

Chants  du  Crépuscule  | 

Voix  intérieures 

Rayons  et  Ombres 

Châtiments  (sous  ce  titre  [?])  quelques 
pièces. 

Contemplations  —  une  ou  deux. 

Légende  des  siècles  —  une. 

Chansons  des  R.  et  des  B.  —  quelques 
pièces. 


quelques  pièces. 


J'ai  toutes  les  pièces  qui  peuvent  être  les 
éléments  de  ce  volume. 


2  x''"  1865. 

(Entrée  dans  la  quinzième  année.) 

Malgré  tous  les  volumes  publiés  pen- 
dans  l'exil  par  Victor  Hugo ,  plus  nom- 
breux encore  sont  ses  projets.  Le  4  mars 
1869,  il  écrit  à  Paul  Meurice  : 

«Faire  toute  l'œuvre  qui  est  dans  ma  pen- 
sée, c'est  impossible,  vu  que  j'ai  plus  de 
drames  et  de  poèmes  à  l'état  de  couvée  dans 
mon  cerveau,  que  je  n'en  ai  publié.  J'ai  trois 
malles  pleines  de  manuscrits.  Quelques-uns 
achevés,  la  plupart  ébauchés''*.» 


"1  Carnet,  1859. 
l'i  Publié  dans  Toute  la  lyre. 
''I  Correspondance   entre   X-'idor   Hugo    et   Paul 
Meurice. 


6o2 


NOTES  DE  L'EDITEUR. 


La  préoccupation  constante  de  Victor 
Hugo  se  manifeste  d'une  façon  définitive 
dans  son  testament  littéraire.  Le  23  sep- 
tembre 1875 ,  il  chargeait,  à  défaut  de  ses 
deux  fils  morts ,  ses  trois  amis  Paul  Meu- 
rice,  Auguste  Vacquerie  et  Ernest  Le- 
fèvre  de  publier  ses  manuscrits  : 

«...  Lesdits  manuscrits  peuvent  être  classes 
en  trois  catégories  : 

«Premièrement,  les  oeuvres  tout  k  fait  ter- 
minées. 

«Deuxièmement,  les  œuvres  commencées, 
terminées  en  partie,  mais  non  achevées; 

«Troisièmement,  les  ébauches,  fragments, 
idées  éparses,  vers  ou  prose,  semées  çk  et  Ik, 
soit  dans  mes  carnets,  soit  sur  des  feuilles 
volantes. 

«...  Cette  dernière  catégorie  d'oeuvres ,  se 
rattachant  à  l'ensemble  de  toutes  mes  idées, 
quoique  sans  lien  apparent,  formera,  je  pense, 
plusieurs  volumes  et  sera  publiée  sous  le  titre  ; 

De  1875  à  sa  mort,  Victor  Hugo  a  fait 
paraître  douze  volumes  de  la  première 
catégorie''';  Paul  Meurice,  de  1886  à 
1903 ,  a  publié  seize  volumes  d'œuvres 
posthumes  et  deux  appartenant  à  la 
deuxième  catégorie  :  ha  Fin  de  Satan  et 
Dieu. 

Quant  à  la  dernière  catégorie,  on  voit 
quelle  importance  Victor  Hugo  lui  don- 
nait; elle  s'est  trouvée  considérablement 
diminuée  par  l'adjonction  de  nombreux 
Tas  de  Pierres  dans  les  Reliquats  de  hitté- 
rature  et  Philosophie  mitées  et  dans  le  texte 
de  Poft-scriptum  de  ma  vie  et  de  Dernitre 
Gerhe. 

Nous  venons  de  donner  la  plus  grande 
partie  de  ce  qui  restait  à  publier. 


'''  Nous  retrouverons  ce  titre  au  verso  des 
couvertures  des  Quatre  TJents  de  l'Elprit  (  1881  )  et 
des  œuvres  posthumes  :  La  Fia  Je  Satan  (1886), 
Correlpondance ,  Alpes  et  Vy rénées  (1890),  France  et 
Beltiique  et  Toute  la  Lyre  (  1893  ). 

i'i  L'Histoire  d'un  crime  (2  vol.).—  L'Art  d'Hre 
'  p-and-père.  —  La  Légende  des  siècles,  deuxième  et 
dernière  série  (5  vol.).  —  Le  Vape,  La  Vitié su- 
prême,  Kelipons  et  KeUgon,  L'Aïu.  —  Les  quatre 
Vents  de  l'eSprit  (2  vol.). 


Et  voici  le  dernier  regret  formulé  par 
Victor  Hugo  vers  1884  : 

Ainsi  je  vais  finir  sans  avoir  terminé. 

Ayant  k  peine  au  bord  des  gouffres  rayonné. 

Ayant  k  peine  un  peu  consolé  l'âme  humaine. 


Notre  tâche  se  trouve  simplifiée  quant 
à  l'historique  de  ce  volume.  Rares  sont 
les  éclaircissements  que  nous  pouvons 
donner  sur  les  faits  qui  ont  inspiré  ou 
motivé  certaines  poésies  ou  pensées  pu- 
bliées ici.  Voici  ce  que  nous  avons  pu 
recueillir  : 

FAITS  CONTEMPORAINS. 

Page  238.  U envie,  l'envie  littéraire  sur- 
tout. . . 

Nous  avons  trouvé,  dans  le  Reliquat 
des  Châtiments,  ces  quelques  vers  ébauchés 
faisant  allusion  au  personnage  désigné 
dans  ce  fragment  : 

Un  peau  rouge,  voyant  glisser  dans  l'herbe  épaisse 
L'affreuï  cébral,  au  corps  ondoyant  et  changeant, 
L.-P.  qui  vient  de  toucher  son  argent, 
Passant  la  nuit  couché  sur  ses  billets  de  banque. 
Une  poule  appelant  le  poussin  qui  lui  manque, 
Arnolphc  protégeant  Agnès  contre  un  muguet, 
Ne  sont  pas  plus  tremblants,  n'ont  pas  l'œil  plus  au 

[guet  l'I 

Nous  trouvons  le  mot  de  l'énigme 
dans  ce  passage  d'une  lettre  inédite 
adressée  par  Victor  Hugo  à  Paul  Meurice, 
le  10  mai  1869  : 

«M.  Laurent  Pichat  m'a  fort  insulté,  k  ce 
qu'il  paraît.  Encore  un  que  je  dédaigne  !  Avez- 
vous  vu  le  vrai  coup  de  massue  qu'assène  k 
cette  occasion  Adrien  Marchât'''  k  Laurent 
Pichat,  le  èourgeoii  miSionnaire.  » 

CRITIQUE. 

Victor  Hugo  avait  l'intention  de  faire 
tout  un  livre  de  critique  appliquée, 
scmblc-t-il,  à  ses  propres  ouvrages.  Rappe- 


I''  Ces  vers  ne  sont    pas  terminc's. 
l'i  Adrien  Marchât  était  rédacteur  en  chef  du 
Courrier  de  la  Sarthe. 


HISTORIQUE. 


603 


Ions  à  ce  sujet  la  note  que  nous  avons 
publiée  en  tête  du  Reliquat  de  Littérature 
et  Philosophie  mêlées  : 

IxtrodulUon.  —  Paris  '''. 

Parties  ajournées 

Soit  pour  la  continuation  de  Litt/rature  et 
Philosophie  mêlées ) 

Soit  pour  le  livre  de  critiq^ue  et  de  philo- 
sophie que  j'intitulerai  : 

Mes  fautes  de  français. 

POLITIQUE. 

A  la  fin  du  manuscrit  de  Littérature  et 
Philosophie  mêlées ,  une  note  fait  ptévoir, 
dès  1834,  cette  publication  : 

PoLITIQyE    ET    HISTOIR.E    contemporaine. 

Notes.  —  (Beaucoup  de  choses  rédigées 
pour  faire  suite  à  Littérature  et  Philosophie  mêlées) 

Cette  «suite»  n'a  pas  paru,  mais  les 
notes  de  cette  époque  font  certainement 
partie  de  Tas  de  pierres;  plus  tard,  cer- 
taines opinions  ont  été  modifiées  par  les 
événements,  et  il  n'est  pas  rare  de  voir 
quelques  mots  ajoutés  vingt  ou  trente 
ans  plus  tard  attribuant  à  un  réaction- 
naire anonyme  l'idée  exprimée  autrefois 
par  lui-même. 

Avant  la  période  allant  de  1852  à  1878, 
ce  double  titre  : 


POLITIQUE  ET  HISTOIRE  DU  TEMPS. 
QUELQUES  FAITS  PERSONNELS. 

Soit  que  Victor  Hugo  ait  renoncé  à  ce 
projet,  soit  qu'il  ait  utilisé  ultérieu- 
rement les  pensées  répondant  à  ces  titres, 
nous  n'avons  pas  trouvé  assez  de  «  Pierres  » 
pour  en  faire  l'objet  d'une  division  spé- 
ciale. 


'■'  Cette  note  est  reliée  dans  le  manuscrit  de 
X'iBtroduHion  au  livre  :  Parit-GuiJe  publié  pour 
l'exposition  de  1867. 


Page  371.  —  Aux  Marrast.  —  Cette 
poésie,  écrite  après  la  révolution  de  1848, 
a  été  probablement  inspirée  par  l'indi- 
gnation ressentie  en  voyant  Armand 
Marrast ,  alors  président  de  l'Assemblée 
constituante,  encourager  les  poursuites 
et  la  répression  contre  les  (^insurgés. 
Victor  Hugo  avait  flétri  déjà  ce  qu'il 
appelait  la  «curée  du.  Natio»a h ^'^  dont 
Armand  Marrast  était  l'un  des  directeurs. 

LA  SCIENCE. 

Page  454.  —  Dicté  par  moi  en  1843. 
—  Cette  «dictée»  a  été  publiée  dans  le 
Temps  du  10  décembre  1921  et  a  été 
commentée  par  le  savant  professeur 
Charles  Richet  qui  conclut  :  «Ainsi  le 
profond  penseur  —  penseur  parce  que 
poète  —  a  deviné,  pressenti  en  1843 
cette  radiation  des  choses  en  apparence 
inactives.  Et  sans  doute,  l'avenir  mon- 
trera que  Victor  Hugo  a  été  beaucoup 
plus  loin  que  notre  science  actuelle  n'a 
pu  le  faire.  » 

Outre  les  fragments  contenus  dans 
cette  plaquette,  on  y  trouve  des  docu- 
ments de  toutes  provenances,  souvent 
annotés  par  Victor  Hugo ,  et  qui  donnent 
une  indication  précieuse  sur  les  innom- 
brables sujets  d'étude  abordés.  Men- 
tionnons quelques-unes  des  publications 
en  travers  desquelles  un  titre,  un 
brouillon,  souvent  sans  rapport  avec  le 
document  même,  sont  jetés,  pour  être 
utilisés  qtiand  l'occasion  s'en  présen- 
tera : 

Social  science  review.  Titre  en  regard  :  La  science 
limitée. 

En  marge  d'un  feuilleton  signé  L, 
Foillogt,  ces  mots  : 

L'Infini.  —  Quelques  faits.  —  L'infiniment 
petit. 


''I  V.  Ades  et  Paroles j  Avant  l'exil,  Hiltorique. 
Édition  de  l'Imprimerie  Nationale,  p.  659. 


6o4 


NOTES  DE  L'ÉDITEUR. 


L'auteur  ayant  admis  une  limite  à  la 
divisibilité  des  corps,  Victor  Hugo  rec- 
tifie : 

Erreur.  U atome  e'chappe.  Il  se  confond  avec  le 
point  g/ome'triqHe  dam  l'inaccessible j  au  fond  de 
l'infini.  Là  efi  la  rencontre  inouïe  de  la  physique 
et  de  la  métaphysique. 


Environ  à  la  moitié  du  manuscrit 
commence  une  division  à  laquelle  Victor 
Hugo  attachait  une  grande  importance  ; 
il  y  voyait  le  sujet  d'un  livre  5  il  multiplie 
les  titres,  les  indications j  le  premier 
titre,  tracé  sur  un  morceau  de  papier 
d'emballage ,  porte  des  sous-titres  : 

J^UESTIONS  KELA  TIVES  À  LA  FORME  SPHÉkIQU^. 

Vie. 

MOKT. 

MvLTipucA  nos. 

Au  second  titre,  les  sous-titres  chan- 
gent : 

La  MOi.T, 

Dieu. 

L'Ame. 

Les  prowidences  "', 

Plus  loin ,  une  sorte  de  plan  : 

Livre. 

j^ubstions £vi  sb  s.attachest  à  la  forme 

sphÉkiqub. 


La  gravitation.  La  limite. 

Le  défaut  d'espace. 

Le  defuit  orbis.  La  mort. 

La  pesanteur  est  une  prison. 

Sphère.  Servitude. 

Le  relatif. 

Y  a-t-il  des  géants  dans  le  relatif? 

Oui. 

L'infiniment  petit  est  l'être  qui  n'a  pas 
conscience  de  la  forme  sphérique.  Quiconque 
voit  la  forme  sphérique  est  un  géant. 

L'homme  est  un  géant. 

Justesse  du  mot  ciel. 

Espace  signifie  immortalité. 

''I  Au  verso  d'un  faire-part  timbré  par  la  poste 
19  février  iSôç. 


Avoir  toujours  de  la  place  rend  la  mort 
inutile. 

Pas  de  gravitation.  Liberté. 

Les  impondérables.  (Anges,  esprits,  dieux.) 

L'impondérable  est  immortel.  Il  est  indi- 
visible, incorruptible. 

Échapper  aux  sphères,  c'est  être  hors  des 
prisons. 

La  création  a  des  prisons,  ce  qu'on  appelle 
des  mondes,  c'est-k-dire  les  globes. 

Sphère,  centre,  matière,  mal,  servitude; 
identités. 

Espace,  infini,  esprit,  bien,  liberté;  iden- 
tités. 

Sphère  céleste,  mot  absurde. 

Dieu  est  le  sans-sphère. 


Qu'est-ce  qu'une  île  dans  la  mer.'  une  pri- 
son. 

Qu'est-ce  qu'un  globe  dans  le  ciel?  une 
prison. 

Ciel.  Océan. 

Qui  vous  délivre  de  l'île?  Le  navire,  dont 
l'expression  absolue  est  la  boussole. 

CJui  vous  délivre  du  globe?  L'âme. 

Àme-boussole. 

Conscience. 

Où  va  la  boussole?  Au  pôle. 

Où  va  la  conscience  ?  A  Dieu. 


Il  y  a  la  mort  qui  délivre,  celle  qui,  en 
raison  du  bien  que  vous  avez  fait,  vous  rend 
à  votre  semblable,  le  ciel.  (Deviens  esprit.) 

Il  y  a  la  mort  qui  enchaîne,  celle  qui,  en 
raison  du  mal  que  vous  avez  fait,  vous  incor- 
pore k  la  matière,  et  vous  enfonce  plus  avant 
dans  votre  bagne,  le  globe.  (Deviens  bête, 
arbre,  pierre)'''. 

Puis,  en  1870,  un  changement  de 
titre;  au  lieu  de  :  Questions  relatives  à 
forme  sphérique,  on  lit  : 

Conjectures  sur  la  mort. 

[1870.] 

C'est  à  cette  partie  du  manuscrit  qu'on 
trouve  le  plus  de  journaux  annotés  en 

''I  Ecrit  au  verso  de  bandes  d'envoi  de  la 
Presse  datées  1861. 


HISTORIQUE. 


605 


vue  des  Queji'tons  relatives  a  la  forme  sphé- 
rique. 

Au  bas  d'un  article  sur  la  longévité 
(30  mai  1866)  :  à  conserver;  puis  c'est 
une  causerie  astronomique;  en  face  du 
passage  où.  l'auteur  décrit  les  idées  mo- 
rales que  suscite  chez  l'homme  la  con- 
templation de  l'univers,  Victor  Hugo 
note  :  Il  y  a  12  ans,  j'ai  dit  cela  en  vers. 
C'est  sans  doute  une  allusion  à  certaines 
pièces  des  Contemplations.  Avant  le 
compte  rendu  d'un  livre  sur  le  soleil, 
une  page-chemise  donne  cette  indi- 
cation : 

Pour  computer  les  choses  cosmiques  que  j'ai 
e'crites. 

La  terre  —  le  soleil  —  les  mondes. 

À  la  page  suivante,  nous  lisons  : 

Préface  et  poSi-scriptum , 
CosmoQinie.  —  Ciel.  —  Terre.  —  Mexique. 

Après  cette  page,  trois  articles 
viennent  en  effet  sur  la  cosmogonie  et 
sur  Mexico.  Sur  le  dernier  de  ces  articles 
une  remarque  : 

Spelires  des  alires  comparés  aux  Spelires  des 
flammes. 

Composition  du  soleil. 

En  marge ,  un  rectangle  de  papier,  très 
proprement  découpé,  reçoit  les  réflexions 
que  la  lecture  de  cet  article  a  suggérées  : 

Myîike  de  la  lumière.  QujSi-ce^  Quelles 
ténèbres  que  la  lumière. 

Classement  des  mondes  par  l'apparence  :  les 
conBeUations.  Classement  des  mondes  par  les  Spec- 
tres itellaires  (par  la  nature  propre  de  leur  lumière). 

Un  autre  titre  :  Science  de  l'air,  n'est 
pas  suivi  de  documents  correspondants. 
Un  article  de  la  Gavette  de  Guernesey  sur 
l'aquarium  du  Collège  de  France  a  pro- 
voqué cette  recommandation  : 
A  garder.  —  La  mer. 

Au-dessus  d'un  article  sur  Yorigine  des 
espèces  de  Darwin ,  cette  note  : 

À  garder  et  à  relire,  puis  consulter  les  ouvrages 
originaux. 


Enfin  deux  articles  sur  l'homme  préhis- 
torique et  une  citation  de  Geoffroy  Saint- 
Hilaire  terminent  cette  partie  du  volume. 

VOYAGE. 

Sous  le  titre  dont  nous  avons  donné 
le  fac-similé  page  464 ,  ces  lignes  : 

Pour  le  voyage 

Notes.  —  Choses  rédigées 

et  à  voir  pour  le  Tas  de  pierres. 


Après  ce  Tas  de  pierres,  on  a  relié  des 
documents  relatifs  au  voyage  en  Suisse 
fait  en  1825''',  entre  autres  le  traité  passé 
entre  Lamartine  <*' ,  Victor  Hugo ,  Charles 
Nodier,  Taylor  et  les  éditeurs  Maurice 
et  Urbain  Canel  pour  le  IJoyage  poétique 
et  pittoresque  au  Mont-Blanc  et  a  la  vallée  de 
Chamounix. 

PLANS. 

Les  Statues.  —  Une  partie  de  ce  plan 
écrit  vers  1828  ou  1830,  se  retrouve  dans 
le  poëme  La  dévolution  terminé  en  dé- 
cembre 1857  et  publié  dans  Les  Quatre 
Uents  de  l'ESprit  en  1881. 

Page  522.  —  La  tempête.  —  Au  verso 
de  ces  vers  que  l'écriture  date  de  1840, 
on  lit  ce  titre  :  Les  deux  petits  de  la  morte; 
c'est  évidemment  le  titre  primitif  des 
Pauvres  gens^'^  dont  le  plan,  conçu  en 
1840,  a  été  mis  au  point  en  1854. 

Page  '525.  — ■  La  Fontaine  Molière.  — 
Voici ,  à  propos  de  ces  vers ,  une  lettre  du 
sculpteur  Pradier  à  Juliette  Drouet.  Pra- 
dier  avait  en  plus  d'une  occasion  utilisé 
les  relations  de  Victor  Hugo  sans  paraître 
éprouver  le  moindre  scrupule  de  mettre 
à  contribution  l'amant  de  son  ancienne 
maîtresse.  On  sait  que  Juliette  avait  eu 
de  Pradier  une  fille ,  Claire ,  dont  le  père 

l'i  Vragment  d'un  voyage  aux  Alpes. 
'"'  Lamartine  ne  si^na  pas  ce  traité. 
''I  La  Légende  des  Siècles. 


6o6 


NOTES  DE  L'EDITEUR. 


laissait  volontiers  au  poète  le  soin  de 
payer  la  pension. 

Je  vous  remercie,  chire  Juliette,  d'avoir 
parlé  de  moi  k  M.  V.  H. ,  au  sujet  des  deux 
statues  qui  doivent  décorer  le  monument  de 
Molière.  Veuillez,  je  vous  prie,  lui  faire  de 
ma  part  mille  remerciements  de  sa  bonne 
volonté  à  m'aider  dans  le  choix  de  mes  com- 
positions. Je  connais  J.  Janin,  Planche,  etc. 
Mais  V.  H...,  celui-lk,  je  le  préfère.  Je  suis 
en  train  de  faire  mes  esquisses  en  terre. 
Aussitôt  faites,  j'aurai  le  plaisir  de  vous  écrire 
pour  l'avertir  et  le  prier  de  venir  les  voir. 

Mille  amitiés. 

PRADIER 

P.  S.  J'ai  TU  Claire,  elle  est  bien  grande 
et  vient  gentille. 

La  Quiqjjengrogne.  —  Ce  titre  ne  se 
trouve  pas  dans  les  papiers  inédits  ;  pour- 
tant, la  ^^uiqueng-offu  était  à  l'état  de 
projet  très  avancé,  puisque  la  Kevue  de 
Paris  de  septembre  1831  publia  ces  éclair- 
cissements : 

M.  Victor  Hugo,  dont  le  dernier  drame, 
le  Roi  s'amuse j  est  en  répétition,  doit  publier 
cet  automne  un  nouveau  volume  de  poésies 
et  deux  romans.  Le  premier,  qui  a  pour  titre 
la  J^quengrogiiej  a  été  acheté  15.000  francs 
par  les  libraires  Charles  Gosselin  et  Eugine 
Renduel.  Ce  titre  a  quelque  chose  de  bizarre. 
Qu'est-ce  que  la  ^^liquengngne?  Nous  avons 
entendu  faire  déjk  si  souvent  cette  question 
que  nous  sommes  heureux  de  pouvoir  ré- 
pondre par  un  document  \  peu  pr^s  officiel. 
Voici  l'extrait  d'une  lettre  de  M.  Victor  Hugo 
lui-mime  à  ses  éditeurs  : 

a  La  J2»ijueagroffie  est  le  nom  populaire 
de  l'une  des  tours  de  Bourbon-l'Archambault. 
Le  roman  est  destiné  k  compléter  mes  vues 
sur  l'art  du  moyen-âge,  dont  Notre  Dame  de 
Para  a  donné  la  première  partie.  Notre  Dame 
de  Pak,  rc'est  la  cathédrale;  la  J^uiguen grogne, 
ce  sera  le  donjon.  L'architecture  militaire 
apr^s  l'architecture  religieuse.  Dans  Notre 
Dame  j'ai  peint  plus  particulièrement  le 
moyen-ige  sacerdotal;  dans  la  ^^uiquengro^e 
je  peindrai  plus  spécialement  le  moyen-âge 
féodal,  le  tout  selon  mes  idées,  bien  entendu, 
qui,  bonnes   ou  mauvaises,  sont  \  moL  Le 


Fils  de  la  Bossue  paraîtra   après  la  Qui^uen- 
gropie  et  n'aura  qu'un  volume.  » 

Il  fut  assez  question,  dans  la  presse, 
de  la  Qutauenffogie ,  pour  que  de  Londres, 
on  écrivit  à  Buloz,  directeur  de  la  Prévue 
des  Deux  Mondes  et  de  la  Kevue  de  Paris, 
pour  lui  demander  l'autorisation  de  tra- 
duire le  roman  annoncé  ;  Buloz  commu- 
niqua cette  offre  à  Victor  Hugo  et  bien 
que  cette  lettre  ne  porte  pas  de  date ,  elle 
doit  être  de  la  fin  de  1833,  car  elle  fait 
allusion  à  un  désaccord  entre  Dumas  et 
Victor  Hugo,  désaccord  dont  il  est 
question  le  1  novembre  1833,  dans  la 
correspondance. 

Nous  n'avons  retrouvé  dans  les  pa- 
piers inédits  aucune  ébauche  qui  pût 
être  attribuée  à  la  j2f^?«"»<g''*^'  o^  *^ 
Fils  de  la  Bossue.  Pourtant  ces  deux 
romans  furent  annoncés  au  verso  de  la 
couverture  de  Littérature  et  Philosophie 
mêlées,  en  1834.  On  donnait  même  les 
prix  :  La  ^uiquenff'ogne  1  volumes  à 
7  fr.  50.  —  Le  Fils  de  la  Bossue  7  fr,  }o<''. 

Ces  deux  projets  furent  abandonnés, 
mais  le  titre  la  (^niquen^ogne  parut  en 
1846  en  tête  d'un  roman.  L'auteur, 
M.  Emile  Chevalet,  avait,  le  4  mars 
1845,  écrit  «par  déférence»  à  Victor 
Hugo  pour  le  prier  de  l'autoriser  à  pren- 
dre ce  titre  annoncé  par  lui  depuis  quinze 
ans.  Victor  Hugo  le  pria  de  le  venir  voir 
et  le  mit  au  courant  des  intentions  de 
ses  éditeurs  qui  menaçaient  M.  Chevalet 
d'un  procès  s'il  prenait  ce  titre.  Puisqu'il 
ne  s'agissait  que  de  susceptibilités  d'é- 
diteurs, M.  Chevalet  passa  outre  et  fit 
paraître  son  roman  (d'ailleurs  parfai- 
tement inconnu  actuellement)  en  tête 
duquel ,  en  guise  de  préface ,  il  publia  sa 
lettre  et  la  réponse  de  Victor  Hugo'*'. 


<■>  D'  ^Michaux.  —  he  BuUetitt  du  BiiliepbiU, 
ao  novembre  193J. 

l'i  Toutes  deux  paraîtront  dans  la  Correspou- 
dame. 


ILLUSTRATION  DES  ŒUVRES 


REPRODUCTIONS  ET  DOCUMENTS 


Victor.  Hugo  et  ses  «grands  garçons  df.  i-ii.s».  (Voir  page  255.) 
D'après  une  photographie  communique'e  par  M'"°  Jeanne  N^grepontc-Hugo. 

609 


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Fac-similé  du  manuscrit.  (Voir  page  m.) 


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Fac-similé  du  manuscrit.  (Voir  page  130.) 


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Fac-similé  du  manuscrit.  (Voir,  page  148.) 


615 


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Fac-similé  du  manuscrit.  (Voir  paciï  267.) 
617 


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^ 


Fac-similé  du  manuscrit.  (Voir,  page  313  ) 
619 


TABLE. 


Pages. 

Avertissement  de  l'Editeur 7 

OCÉAN  VERS. 

I.  Conte 1 1 

II.  PHOMENADE    NOCTURNE I  J 

III.  Le  temps  et  les  cites 2  1 

IV.  A  d'indulgentes  lectrices 26 

V.  Sur  M.  D , 27 

VI.  Le  désir  de  la  gloire 20 

VII.  A  l'ami  Félix  Biscarrat 34 

VIII.  Ce  que  je  ferais  dans  une  Île  déserte 3  ^ 

IX.  À  Gaspard  de  Pons 3  ° 

X.  Les  joyeux  fils  de  Nature  et  d'Amour 4° 

XI.  Promeneurs  £ui  hantez  la  terrasse  sablée 43 

XII.  _QUE  VOTRE  GLOIRE  EST  COVRTEj  Ô  GRANDS  HOMMES  DV  GLAIVE  ! 44 

XIII.  Ô  ROYAUTÉ  PUANT  A  LA  POIS  SOUS  LE   FAIX  ! 4  J 

XIV.  La  foule 47 

XV.  Dans  cette  rêverie  oà  j'oubuais  de  vivre 4° 

XVI.  ...Et  FAIS  ATTENTION.   Os  RJT 49 

XVU.              VlTELUUS   ÉTAIT  HIDEUX.    CÉSAR   IMMONDE J  O 

XVIII.  Fragment  d'une  ode  À  Moreau J  i 

XIX.  Aux  fils  des  croisés J  2 

XX.  P0URJ3UI  DONC  ME  PREND-ON £u'0N  PARLE  DE   LA    SORTE? J4 

XXI.  Vous   NE  SAVEZ  DONC  PAS  JjUl  JE  SUISj  IMBECILES  ! J  J 

XXII.  . . .  J^"-  s'appelle  HomÏre  seulement J  6 

XXIII.  Oa  !  DANS  LES   TEMPS  ANCIENS,   mÏrE  DES  NaTIONS J  7 

XXIV.  Les  prêtres  du  soleiLj  les  vierges  de  l'aurore J  8 

XXV.  A  £ui  donc  parle  la  tempête  ? 59 

XXVI.  Janvier  doit  grelotter  PRks  du  vieillard  £ui  tremble 6o 

XXVII.  Phidias,  Jean  Goujon,  Michel-Ange,  Coustou 6 1 

XXVIII.  Les  Écréaux.  —  Écueil 62 

40 


622 


TABLE. 


XXIX.  Chanson  de  marin 63 

XXX.  La  justice,  l'amovRj  la  tokcEj  la  beauté 64 

XXXI.  Aux  cbampSj  vois-tu j  tout  est  contenTj  tout  est  joyeux 6j 

XXXII.  ...Ce  vieux  chêne  est  si  gkand 66 

XXXIII.  ...Au  FOND  DU  CSÂPUSCULE 6j 

XXXIV.  Oe.  voici  toindke  avtlil.  Les  bons  petits  oiseaux 68 

XXXV.  Pleine  lune;  ouragan.  La  mek  est  en  démence 69 

XXXVI.  On  voyait  aux  claktés  du  soik  mystérieux 70 

XXXVII.  Dekrièkb  l'horizon  les  rocs  montraient  leurs  tètes 71 

XXXVIII.  Crépuscule 72 

XXXIX.  Les  formes,  les  aspects  sont  des  spectres  £ui  flottent 73 

XL.            La  nuit 74 

XLI.                Tu  ME  VOIS  BON,  CHARMANT  ET  DOUX,  6  MA    BEAUTÉ 7  J 

XLII.          A  MA  Juliette j6 

XLIII.         Oh  !  COMME  j'arpentais,  sitôt  les  nuits  tombées 77 

XLIV.             LkvE-TOI,  DOUCE  OPPRIMÉE 78 

XLV.          Si  tu  veux  £ufi  JB  te  dise 79 

XL VI.            CeXW,'iLS  NOMMENT,  MA  BIBN-AIMBB 82 

XLVII.      L'amour  complète  l'âme,  et£uand  son  destin  change 83 

XLVIII.     Bonne  jeunesse  !  ô  jours  charmants  !  je  vous  aimais 84 

XLIX.        A  UN  jeune  homme 8  j 

L.                 Ô  voyages  !  départs £u AND  on  avait  vingt  ans 86 

LI.              Chanson 87 

LU.             Autre  chanson 89 

LIII.            Supposez,  dans  vn  ciel  lugubre  et  sans  umites 90 

LIV.            Dans  des  trous  de  grenier,  parmi  des  araignées 91 

LV.             Je  voulus  embrasser  Olympe,  l'autre  jour 92 

LVI.           Je  me  souviens  d'avoir  connu  dans  ma  jeunesse 93 

LVII.              Je  vous  £UfTTB,  ô  VILLES  MAUAINES  ! 94 

LVIII.        Soyez  donc  demi-dieu,  mage,  barde,  héros 9  j 

LIX.           Nuda 96 

LX.            Elle  passa  devant  la  boutique  du  juif 98 

LXI.           Jeanne  disait  :  toujours  je  te  serai  f/jjAlje 99 

LXII.          Ô  TEMPS  !  SI  l'on  pouvait  dans  ton  urne  profonde 101 

LXm.        1830 • 102 

LXIV.         Je  me  souviens  du  temps  de  mes  illusions 103 

LXV.          Et  du  haut  de  ma  tour,  bÀtie  avec  lb  rêve 1 04 

LXVI.        Les  enfants loj 

LXVII.       À  S.-B 106 

LXVIII.      L'homme  esclave  I  de  £ui  ?  De  l'homme 107 

LXIX.        Et  puisqu'il  faut^u'on  meure  APRks  avoir  vécu 108 

LXX.         La  statue  est  souvent  une  sombre  ironie 1 09 

XXI.        Je  vous  l'ai  dÉj  dit,  un  soir,  sur  le  chemin IIO 


TABLE. 


623 


LXXII.         Les  pràtres  ont  i.Evé  les  mains  vers  les  Étoiles 

LXXIII.        Lueur  du  soupirail 

LXXIV.  Nous  NOUS  ENyOLEKONS   VERS  LES  CIEUX  INCONNUS 

LXXV.  Sur  votre  horizon  triste  où  les  spectres  se  dressent 

LXXVI.       Lucrèce 

LXXVII.      . . .  Dans  les  pages 

LXXVIII.    Nuit.  Dans  un  cimetière 

LXXIX.       Tantôt  couvert  de  nuit,  tantôt  noyé  d'aurore 

LXXX.         Est-ce  Dieu  £u'on  entend  parler  j^and  le  destin 

LXXXL        . . .  Les  yeux  levés  lÀ-haut 

LXXXII.      Hélas  !  comme  un  panier  où  jamais  l'eau  ne  reste 

LXXXIII.     ...  Le  ventre  a  sa  religion 

LXXXIV.     Les  hommes  passeront,  la  poussikRE  Éperdue 

LXXXV.       Dans  un  cimetière 

LXXXVI.    KiEN  n'est  plus  effrayant  £u,e  cet  exil  de  l'Âme 

LXXXVII.   Dans  la  création  visible,  obscur  milieu 

LXXXVIII.  Cherche  d'oÙ  cela  sort,  cherche  où  cela  s'arrête 

LXXXIX.     Un  lent  travail  humain  sans  cesse  ronge  et  mine 

XC.  Crois  A  ta  conscience  avant  de  croire  aux  codes 

XCL  A  £UOI  bon  ?  À  £UflI  BON  ?  ET  JE  PENCHE  LA   TETE 

XCII.  Toi  suf,  SEULE  toujours,  planes  au  fond  du  ciel 

XCIII.  Si  tu  te  laissais  trop  aller  aux  rêveries 

XCIV.  POURJ^UOI  veux-tu  passer  PRES  DE  LA    MAISON   SOMBRE 

XCV.  L.-l  PLUIE  A  FLOTS  PRESSÉs  BAT  LA    VITRE  DU   BOUGE 

XCVI.  Tout  marche,-  c'est  la  loi  de  l'homme 

XCVII.         Partout  l'ombre,  partout  le  désert  froid  et  mort 

XCVIII.        .  ..Mais  j'entends  le  savant  s'Écrier 

XCIX.  Doctrinaires 

C.  Moins  sonore,  moins  pur,  moins  radieux;  en  somme 

CI.  £}i^  ^B-f  ESPRITS  SOIENT  GRANDS  ! £UE  LES  REGARDS  SOIENT  PURS  ! . 

CIL  J'ai  lu  Dante 

cm.  HÉLAS  !   APRks  AyOIR  DANS  TOUTES   LES  DOULEURS 

CIV.  Le  POETE  ABOUT  LA  GUERRE  ET  l'hOMICIDE 

CV.  Oh  I  JE  compte  sur  l'ouverture 

CVL  La  Vérité 

CVII.  Le  flot  heurte  la  plage  et  le  yENT  heurte  l'onde 

CVIII.  ApbÀs  tant  de  choses  passées 

CIX.  Le  Vieux 

ex.  Pendant ^E  j'Écrivais  ces  vers  sur  toi,  Sion 

CXI.  Enfant,  prends  en  pitié  dans  le  fond  de  ton  cœur 

CXII.  Loin  des  rayonnements,  des  triomphes,  des  fêtes 

CXIII.  Oui,  tu  veux  saisir  Dieu,  le  tenir  et  n'y  croire 

CXIV.  D'autres  disent  —  c'est  lÀ  leur  sagesse  —  ;  £ue  sert 


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TABLE. 


CXV.  Tu  SEMBLES  érONNE  :  JE  NE   tVIS  TE  COMPZENDKB 

CXVI.  ...Et  NE  CtLAIGNEZ  KIEN,  VOVSj  £VI  £U,E  VOUS  SOYEZ 

CXVII.  CeNTKE  du  monde  .'où  DONC  EST-IL  ?    VAj  SI   TU  PEUX  ! 

CXVIII.  Les  mokts  —  songez  aux  mokts  et  laissez  lÀ  vos  bibles  !. 

CXIX.  C'est  le  même  infini  £vIj  mer  bleuEj  ombke  Épaisse 

CXX.  0  splendeurs  !  l'azvRj  l'or  des  étoiles,  le  ciel  ! 

CXXI.  Dieu  de  fraternité,  d'ÉgautÉ,  de  joie 

CXXII.         À  Mademoiselle  L.  B 

CXXIII.  O  FOYER  paternel!  6  POYBR   DOMESTIQUE  ! 

CXXIV.        Écrit  sur  l'exemplaire  de  N.-D.  de  M.-N 

CXXV.         Louis,  je  te  connais.  Quoij^ue  dise  l'envie 

CXXVI.       Adieu,  Paris,  cité  princesse 

CXXVII.     Philosophes,  savants  aux  noirs  calcuu,  poètes 

CXXVIII.     Silène 

CXXIX.       Interrompu  par  Virgile 

CXXX.        Les  funérailles  de  daphnis  À  hÉcate 

CXXXI.  .  . .  Au    TOURNEBR.IDE 

CXXXII.      L'ex-bon  goÛt 

CXXXIII.    Bonhomme,  apprends  ceci 

CXXXIV.     Acteurs  du  théâtre  Seveste 

CXXXV.       Querelle  du  6  et  du  9 

CXXXVI.     J^B  GEORGES  POUR  SA   FETE  AIT  UN    PANTIN   TOUT  NEUF 

CXXXVII.    ^ILB-COURTE  RAILLAIT  UN  JOUR    BaSSE-SUR-PATTES 

CXXXVIII.  Force  dômes  bossus  comme  des  calebasses 

CXXXIX.  Eve,  Adam,  flux,  reflux,  blanc  et  noir,  bien  et  mal.  . 

CXL.  Vous  dites  :  —  De  nos  jours  nul  n'est  impunément 

CXLI.  Mon  nu,  on  a  souvent  entendu  dans  les  bois 

CXLII.         Une  pierre  est  debout  sur  la  colunb  verte 

CXLIII.        Fuite  des  nuÉes 

CXLIV.        Enfant,  le  peuple  tb  regards 

CXLV.         La  Révolution  fait  le  tour  de  l'Europe 

CXLVI.  0  TERRE  £UI   VERDIS  SOUS   LE    FOURMILLEMENT 


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OCÉAN  PROSE. 

I.  Les  réalité  sont  de  deux  ordres 193 

IL  L'amour  se  compose  essentiellement 1 94 

III.  Oh  !  comme  cela  est  vrai  que  la  lumière  r&Ue I9Î 

IV.  He'las,  Fabio,  vous  remuez  Ik  les  grandes  questions 1 9^ 

V.  Un  jour,  k  Rome,  dans  le  marché  aux  esclaves 1 97 

VI.  La  bonhomie  implique  un  certain  degré  d'autorité 1 9" 

VII.  Si  l'on  vous  dit  que  la  logique  mène  les  faits  humains 1 99 

VIII.  Aimez  la  rencontre  des  vieillards ^O' 


TABLE.  625 

IX.  Pauvre  doux  enfant,  tu  es  rose  et  frais 202 

X.  Quelle  triste  chose,  et  comme  on  se  sent  la  rougeur 204 

XI.  La  re'volution  a  deux  esprits 205 

XII.  Voici  k  mon  sens  quelle  sera  de'sormais  la  loi 206 

XIII.  Un  jour,  un  astronome 207 

XIV.  Tout  homme  est  destine',  je  ne  dis  pas  condamne' 2O0 

XV.  Ô  Vérité  !  Soleil  ! 209 

XVI.  L'affirmation  engendre  la  négation 210 

XVII.  Poètes,  il  ne  suffit  pas  de  s'élever 211 

XVIII.  Vous  admirez  que  ce  soit  le  préjugé 212 

XIX.  De  tous  les  points  du  globe  k  la  fois 213 

XX.  Triste  destinée  des  mots 214 

XXL  Philosophie 2 1  j 

XXII.  Voici  ce  que  disait  le  vieux  gentleman 217 

XXIII.  Les  états  constitutionnels 219 

XXIV.  Se  faire  une  sphère  de  tous  ses  diamètres 222 

XXV.  Dans  un  conte  de  l'Orient 223 

XXVI.  Je  crois  avoir  déjà  remarqué 2  24 

XXVII.  Tout  homme  intelligent  doit  avoir 22J 

XXVIII.  La  religion  et  la  science  d'accord  contre  l'infini 226 

XXIX.  Voulez-vous  savoir  ce  que  c'est  que  le  sophisme  ? 227 

XXX.  A  QjjELQu'tJN  oyi  SE  plaint  de  perdre  la  vue 220 

XXXI.  La  créature  a  deux  états  possibles 229 

FAITS  CONTEMPORAINS. 

I.  L'empereur  Nicolas  était  maussade 230 

II.  En  1787,  je  ne  sais  quel  prince 232 

III.  Notes  sur  la  Révolution  de  février  1848 234 

IV.  En  ce  moment,  k  Paris,  la  fantaisie 237 

V.  L'envie,  l'envie  littéraire  surtout 238 

TAS  DE  PIERRES. 

Préface 241 

Moi 243 

Ceci  et  Cela.  Idées  ça  et  la 272 

Philosophie 281 

Philosophie  de  ma  vie 3^5 

Règles  pour  le  penseur 3''4 

Sagesse 3'^ 

Raison  des  choses 3'9 


626  TABLE. 

Religion 322 

Explication  de  la  vie  et  de  la  mort 329 

post  moiltem 332 

Critique 338 

Epîtres 3JJ 

Epigrammes 360 

P.olitique 363 

Dieu 384 

La  Nature 396 

Le  Soir 4O2 

La  Mer 40J 

La  Création 4^° 

Amour 413 

La  Femme 421 

Histoire 4-^5 

Le  Temps  présent 43î 

L'Éloquence.  Les  Assemblées 44  ^ 

Questions  sociales 444 

La   Civilisation 449 

La  Science 45  3 

Voyage  et  rêverie 464 

Poésie 468 

Art 471 

Théâtre 473 

Artistes.  Poètes.  Grands  hommes 477 

Fragments.  Idées  éparses 482 

Vers  faits  en  dormant 400 

Vers  latins  traduits 49^ 

Plans J  03 


NOTES  DE  CETTE  EDITION. 

Les  manuscrits jjj 

'Variantes  et  vers  inédits J83 

Notes  de  l'Éditeur 599 

Historique J99 

Illustration  des  Œuvres.  —  Reproductions  et  documents 607 

Victor  Hugo  et  ses  «grands  garçons  de  fils».  —  Cinq  fac-similcs  du 
manuscrit. 


ACHEVE    D'IMPRIMER 

PAR    L'IMPRIMERIE    NATIONALE 

POUR 

ALBIN    MICHEL,    EDITEUR 

22,    RUE    HUYGHENS,   22,    PARIS 

LE    l"    SEPTEMBRE    1942, 


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